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CONSIDÉRATIONS SUR LES FONCTIONS DU SYSTÈME NERVEUX

Des actes automatiques. — Étude physiologique et psychologique sur le sommeil, sut* l'état unesthésique, sur le sonmambülismé, surloxla-ie, et sur la léthargie. — Conclusion de la première partie, délluition de l'homme.

ARTICLE Ier. — Fonctions du système nerveux.

La matière organisée et même la matière inorganique produisent, par leur obéissance aux lois naturelles, des actes intelligents. — Importance du système nerveux, chargé parleslois naturelles de présider à la manifestation de toutes lès activités de l’esprit et du corps. C’est dans l’unité de ce système que se trouve l'unité de l'homme avec ses pouvoirs psychiques, automatiques et organiques- — Fonctions de la substance blanche et de la substance grise du système nerveux.

Après avoir étudié les facultés ou activités de l’esprit, le psychologiste doit connaître les activités automatiques de l'hounne, alin de savoir distinguer les actes qui sont commandés par le moi, de ceux qui sont produits par l’activité des organes nerveux automatiques. Cette branche de la science est si peu connue, qu’un grand nombre d’actes exécutés par les organes nerveux, sans la participation de l’esprit, sont attribués à l’initiative de cette partie immatérielle de notre être.

Ce qui distingue les actes psychiques des actes automatiques, n’est pas chez les premiers une intelligence supérieure à celle que manifestent les seconds, ceux-ci pouvant être aussi intelligents ' que les actes psychiques et atteindre

1 Dans ce chapitre, nous aurons souvent l’occasion de parler d actes intelligents exécutés sans la participation de l’esprit. Le mot intelligent

aussi bien que ces derniers un but déterminé, varié selon les circonstances. Ce qui caractérise les actes psychiques, c’est-à-dire les actes commandés par l’esprit, c’est la connaissance que celui-ci a de ces actes, c’est la conscience que l’esprit a de sa propre activité dans leur accomplissement ; mais les actes automatiques ayant lieu sans sa participation, lui sont inconnus, sauf cependant ceux qui. commandés par l’esprit, sont exécutés automatiquement sans sa participation directe, ainsi que cela a lieu dans la marche, par exemple.

Pour comprendre les phénomènes automatiques dont il sera question dans ce chapitre, nous sommes oblige d’entrer dans le domaine de la physiologie* et d’exposer sommairement les fonctions des divers centres nerveux. Les philosophes, ayant manqué des connaissances précieuses qui proviennent de cette branche de la science, ont nécessairement commis à l’égard de ces phénomènes de nombreuses erreurs qu'il importe de dissiper.

Si les détails anatomiques et physiologiques paraissent de prime abord déplacés dans un ouvrage de psychologie, la nécessité do leur exposition ressortira uu fur et à mesure

signifie ici <pie l’acte a un but déterminé. Or. pour qu'un acte ait un but et l'atteigne, il n'est point nécessaire qu'il soit etauBfttldé directement |mr un moi. par un esprit; il sulHt que ce but soit commandé par les lois naturelles. C'est de cette manière que les actes automatiques et organiques des animaux, que les actes organiques àes végétaux, que les mouvements physique-; et chimique*! de< corps inorganique « , peuvent être qualifiés d'intelligents. Ges actesdonoent îles résultats différent s suivant la prédomina ice de telle ou telle loi que les circonstances mettent en activité. Si j'appelle intelligents les actes remarquables que les lois naturelles commn îdênt aux corps, èt que ceux-ci exécutent snùs la pâVticipation d'un esprit, je h 'attribue pas la moindre intelliguace * ctfs eèrps; lbs actes seuls sout intelligents.

que nous avancerons dans notre étude. Toutes les sciences se reliant intimement les unes aux autres, et se prêtant un mutuel appui, il est parfois nécessaire de faire des excursions dans le domaine des sciences étrangères à celle que l’on traite, dans l’intérêt de celle-ci.

On comprendra l’importance considérable qu’ont les centres nerveux, si l’on songe que toutes les activités de l’âme et du corps, que toutes les aptitudes de l’individu, trouvent dans ces organes le principe nécessaire à leur manifestation, que ces activités se développent avec ces organes, qu’elles sont excitées par l’excitation de ces organes, qu’elles se modifient par leurs modifications, qu’elles s’altèrent et s’anéantissent par leurs altérations et par leurs destructions pathologiques, enfin qu’elles ne franchissent jamais les limites que leur posent ces instruments matériels. Les artistes musiciens, par exemple, qui possèdent dès leur jeunesse, dès leur enfance même, un talentd’exécution instrumentale quele travaille plus opiniâtre de toute la vie ne saurait procurer à d’autres, doivent cette facilité prodigieuse à une perfection dans leur système nerveux, qui permet à la fois chez eux la manifestation d’une intelligence remarquable, d’un sentiment musical supérieur, des sentiments parfaits du rhythme et de la justesse des tons, et une aptitude inusitée à exécuter les mouvements nécessaires pour rendre mécaniquement ce que l’esprit a conçu. Si le système nerveux se refuse à manifester , à un degré parfait, une ou plusieurs de ces conditions essentielles, l’artiste tombe dans une des nombreuses variétés des exécutants incomplets. Le fameux équilibriste qui traverse le Niagara sur une corde tendue, doit cette possibilité à une disposition de son système

nerveux qui rend chez lui l’équilibre très-facile et aussi parfait que possible. Le sentiment qu’il a de la perfection de cette faculté naturelle, lui donne une confiance entière en elle, et l’empêche d’être troublé par la crainte, condition essentielle pour exécuter ce tour de force.

C’est dans l’unité du système nerveux, dont les diverses parties ont des fonctions spéciales, que se trouve le principe de l’unité de l’homme avec ses pouvoirs psychiques, automatiques et organiques. Stahl avait parfaitement compris la nécessité de faire dériver d'une seule source ces différentes activités, et il les attribua toutes à l’âme. Cette opinion, que l’on a cherché, dans ces derniers temps, à relever de l’oubli où elle était tombée , implique une trop grande absurdité pour qu'un esprit réellement philosophique puisse jamais l’accepter. Comment, en effet, attribuer à l’esprit les pouvoirs organiques dont il ignore même l’existence, et les pouvoirs automatiques dont il ignore le mécanisme ?

Les animistes attribuent à l ame les fonctions organiques, en alléguant pour raison principale que si l’on refuse ces pouvoirs à l’esprit, il faut les attribuer à une personne autre que notre moi , et que , par conséquent , il faudrait admettre en nous un dualisme de personnalité. Cette supposition n’est point nécessaire; il n’existe en nous qu’une personne représentée par notre moi, qui pense et qui sait qu’elle existe. Les actes inconscients dont notre sens intime ne dit rien, ne demandent point du tout pour être expliqués, quelque intelligents qu’ils soient, un être spirituel quelconque ; les lois naturelles auxquelles Dieu a soumis les corps organisés renferment toute l’explication des merveilleux et intelligents phénomènes qui se passent

dans tout ce qui a \ie, autant chez les végétaux que chez les animaux. Une les animistes ne croient donc pas triompher en démontrant l’absurdité du dualisme de l’homme; car, pour ne point adopter la doctrine de Stahl, on n’est point obligé d’accepter ce dualisme.

« Les organes, dit Bossuet, ne consistent pas dans cette masse grossière que nous voyons et que nous touchons; ils dépendent de l’arrangement des parties délicates et imperceptibles dont on aperçoit quelque chose en regardant de près, mais dont toute la finesse ne peut être sentie que par l’esprit. » Quelques-uns des mystères de la structure intime des organes nerveux nous ont été révélés au moyen du microscope, et leur connaissance a une importance telle , que nous devons la mentionner ici.

La substance nerveuse est composée de deux éléments principaux : premièrement, de tubes ou filets nerveux formant la substance blanche des centres nerveux et des nerfs; secondement, de cellules nerveuses composant la substance grise ou colorée. Ces deux éléments n’ont point les mêmes fonctions. Les tubes nerveux sont des organes de communication et de transmission. Les uns unissent entre elles les cellules d’un même organe ; les autres forment, soit les nerfs afférants qui apportent aux centres nerveux les impressions extérieures ou intérieures, afin qu elles soient perçues et afin que ces organes réagissent contre elles, soit les nerfs efférents qui transmettent des centres nerveux au système musculaire des ordres à exécuter, et à tous les organes la science de leurs fonctions et lo pouvoir de les remplir. La substance celluleuse a été reconnue pâlies physiologistes comme étant la partie réellement active du système nerveux, celle qui préside aux diverses loue-

lions actives dont il est iuvesti. Les fonctions des différents centres nerveux sont donc celles de la substance grise de chacun de ces organes ; et les fonctions des masses formées de substance blanche sont de faire communiquer les cellules entre elles , de transmettre au loin les pouvoirs des centres celluleux d’où ces fibres blanches émanent, et de transmettre «à ces centres les impressions reçues par le corps.

Si j'avais quelque autorité en physiologie, je diviserais les centres nerveux en trois catégories. Dans la première, je placerais le grand centre nerveux qui préside à la manifestation du moi, de la personnalité, de l’esprit et de ses facultés : les hémisphères cérébraux. Dans la deuxième, se trouveraient les centres nerveux automatiques : la moelle épinière, le bulbe rachidien et le cervelet , qui président à f exécution des actes commandés par le moi, et, dans certaines occasions, qui ordonnent et qui exécutent, par leur propre initiative, des actes, des mouvements semblables à ceux que leur commande le cerveau lorsqu’il manifeste le moi. Enfin, la troisième renfermerait les petits centres nerveux ou ganglions du grand sympathique, qui président aux fonctions de la vie organique, et sur l’activité desquels l’esprit n’exerce aucune action volontaire.

On ne saurait trop admirer les merveilleuses puissances de la matière organique qui , non-seulement préside à toutes les manifestations de l’esprit, les limite, les qualifie, et modifie leur nature «à mesure qu elle est modifiée ellemême, mais encore qui détermine, par son activité propre, des actes automatiques semblables à ceux que commande 1 esprit, et des actes organiques plus merveilleux encore dans les phénomènes de la nutrition, de la circulation, des

sécrétions, des excrétions, de la gestation, etc. Mais cette intelligence de la matière organisée , effet de son obéissance aveugle et inévitable aux lois que lui a imposées le Créateur, ne lui appartient pas plus que celle qui est manifestée par les corps inorganiques obéissant aux lois physiques et chimiques.

Nous étudierons : premièrement, quelques fonctions du grand sympathique; secondement, celles des hémisphères cérébraux ; et troisièmement , celles des centres nerveux automatiques. Nous adoptons cet ordre, afin d’avoir à traiter des actes automatiques immédiatement après nous être occupé des organes nerveux qui président cà leur exécution.

t’onriloiiN du grand «> iiiitaililqur sf raltarliant aux pliCiioinCiicH

psychique».

Les divers phénomènes.des émotions sont principalement sous la dépendance du grand sympathique. — Les organes dont les fonctions dépendent du grand sympathique sont ceux sur lesquels les affections morales ont le plus d’influence.— Les maladies de ces organes sont celles qui ont le plus d’influence sur le moral.

Outre ses fonctions purement organiques, sur lesquelles nous n’avons pas à nous arrêter, comme n’intéressant point la psychologie, le grand sympathique possède une fonction qui se rattache à cette science. Cette fonction consiste à présider aux principaux phénomènes de l’émotion. C’est dans la partie la plus abondamment pourvue de ganglions et de nerfs appartenant à ce système, la région épigastrique, que les sensations pénibles qui accompagnent le chagrin et la tristesse , et que les sensations agréables qui accompagnent la joie et le bonheur, sont spécialement ressenties. Le grand sympathique manifeste même bien plus d’impressionnabilité par les souffrances et par les joies de l’âme, que

par les excitations physiques et les lésions traumatiques. Pour faire naître de la douleur, il faut l’irriter à plusieurs reprises avec une pince, tandis qu'il montre une sensibilité exquise pour tout ce qui affecte l’esprit, sensibilité se traduisant, soit par les sensations physiques de l'émotion, soit par le trouble fonctionnel des organes qui reçoivent leurs nerfs de ce système.

Le cerveau, quoique manifestant les divers sentiments de l’âme, n’est cependant point le siège des diverses sensations physiques qui les accompagnent. Si. pendant que nous éprouvons des sentiments pénibles, la tète devient douloureuse, ce n’est que consécutivement à la sensation épigastrique et précordiale, premier phénomène éprouvé dans les vives émotions ; et encore, ce n’est point dans le cerveau qu’est le siège de la céphalalgie, mais dans les nerfs sensitifs de la région crânienne. Le cerveau, destiné à manifester l’esprit et ses facultés , est complètement insensible par lui-même dans son état sain ; ses lésions traumatiques ne sont point ressenties, les déchirures et les destructions partielles de son tissu par les hémorrhagies ne le sont pas davantage. Les sensations physiques de plaisir et de douleur qui accompagnent les impressions de l'Ame pendant les manifestations des sentiments et des passions , devaient donc avoir pour siège primitif un organe nerveux autre que le cerveau : c’est principalement aux nerfs du grand sympathique qu’appartient cette fonction ; et , comme tous les phénomènes auxquels préside ce système sont indépendants de la volonté, les phénomènes de l’émotion le sont aussi.

Cabanis et Bichat, se basant sur ce que le siège des émotionsse trouve dans les organes thoraciques et abdominaux,

lesquels reçoivent leurs nerfs du grand sympathique, avaient place dans ces organes les conditions matérielles des manifestations des sentiments et des passions. Gail a rectifié cette erreur en rapportant ces manifestations au cerveau, organe qui manifeste seul toutes les facultés psychiques.

La relation intime que les lois naturelles ont établie entre les fonctions du cerveau et celles du grand sympathique, explique pourquoi les peines morales sont accompagnées de désordres fonctionnels dans les organes qui sont sous la dépendance de cet appareil nerveux. Ce trouble fonctionnel, en affectant les nerfs qui président à la circulation capillaire du visage, y produit la rougeur ou la pâlour ; en influençant les nerfs du cœur, il augmente la force des battements do cetorgano, il détermine leur irrégularité, ou bien il les affaiblit tellement, qu'il en résulte la syncope. Lu affectant d’autres parties de ce système, ce trouble fonctionnel occasionne la suflocation, la suppression des menstrues, celle de la salive, l’hypersécrétion des larmes, des urines, lu diarrhée, les vomissements, etc. Cette relation entre le cerveau et le grand sympathique explique pourquoi les longues peines morales finissent par troubler la nutrition, par produire L’amaigrissement, et par favoriser, chez les personnes prédisposées, l’apparition deproduits anomaux dans l’économie, tels que le cancer et les tubercules. Enfin, elle donne la raison pour laquelle les affections des organes qui reçoivent plus spécialement leurs nerfs du grand sympathique réagissent facilement sur le cerveau et sur ses fonctions, au point de changer complètement le caractère de la personne, de la rendre irritable, colère, bizarre, violente ou triste. Ces change-

ments dans la nature instinctive de l’individu, parle fait des affections morbides dans lesquelles le grand sympathique est engagé, peuvent avoir lieu sans douleur physique, sans malaise important. La grossesse, l’époque menstruelle, la constipation, la présence de vers dans les intestins, quoique occasionnant à peine un malaise local , peuvent causer les changements les plus graves dans le caractère, et même la folie, chez les personnes dont le cerveau est trèsimpressionnable.

M. Claude Bernard a fait naguère une tentative pour donner au cœur une influence, sinon directe, ù la manière de Cabanis et de Bichat, sur les manifestations des sentiments et des passions, du moins indirecte*. Mais cet essai, qui semble avoir eu pour but de réhabiliter dans l’esprit des physiologistes le langage vulgaire par lequel on a continué à attribuer au cœur cette influence , ne me parait pas heureux. Si les battements plus ou moins forts de cet organe, si les palpitations ou la syncope se lient à la manifestation de nos sentiments, d’après le mécanisme physiologique indiqué par M. Cl. Bernard, il ne faut pas perdre de vue que ces phénomènes sont toujours postérieurs aux sentiments éprouvés: qu’ils sont les effets de ceux-ci et non leur cause; que ce sont nos sentiments, par suite de l’excitation qu’ils produisent sur le cerveau, et consécutivement sur les nerfs pneumo-gastriques, qui occasionnent le trouble dans les mouvements du cœur, et (pie cen est point 1 inverse qui a lieu. Ces phénomènes sont produits par le même mécanisme physiologique que les autres troubles organiques qui accompagnent les émotions, tels que la sécrétion abondante des larmes et des urines,

1 Revue des Deux- Mondes, uu du Ier mars 1865.

la suppression de la salive, les expressions diverses que prend involontaireinentle visage, les spasmes, la suffocation, les vomissements, etc., phénomènes qui varient selon la nature du sentiment éprouvé. Les mouvements anomaux du cœur, leur force ou leur faiblesse extrême, n’ont pas plus d’action sur nos sentiments que les autres phénomènes organiques anomaux précités ; tous sont les effets du trouble nerveux consécutif au trouble psychique. Ce serait donc intervertir les rôles, que d’attribuer au cœur une influence quelconque sur la manifestation des sentiments. La pâleur et la rougeur du visage dans les émotions, attribuées par M. Cl. Bernard aux battements faibles ou forls du cœur, dépendent du trouble produit dans les fonctions des nerfs des vaisseaux capillaires, nerfs appartenant au grand sympathique, et non des phénomènes qui se passent dans l'organe central delà circulation. Ne sait-on pas, par exemple, que la rougeur du visage ne dépend point de la violence des palpitations, mais de la nature du sentiment éprouvé; que cette rougeur peut être vive sans que les palpitations soient fortes, et que les palpitations les plus fortes ont lieu presque toujours sans coloration du visage ?

■ onction* des hemlspliCres cérébraux.

F.a fonction attribuée aux hémisphères cérébraux de manifester le moi, l’esprit, est un fait incontestable.— La substance grise ou celluleuse des hémisphères cérébraux est la seule active dans les manifestations psychiques ; la substance blanche ne joue dans cette manifestation qu'un rôle secondaire. — Quoique la substance grise des hémisphères soit celle qui préside aux manifestations des facultés de l’esprit, il existe de nombreux motifs pour qu'il n’y ait pas un rapport exact entre la quantité de facultés intellectuelles manifestées et le développement de la substance grise. — Énumération de ces motifs. — Explication de certains faits qui pourraient jeter quelque doute sur la réalité de la fonction que possède le cerveau de manifester l’esprit et ses facultés. — Fonctions organiques des hémisphères cérébraux. — Le volume du cerveau a

une influence incontestable sur le volume du corps chez l’homme et chez les

animaux supérieurs. — Fonctions des lobes olfactifs.

Que les manifestations psychiques dépendent de l’organisme, rien n’est plus incontestable. N’en avons-nous pas la preuve dans la transmission des ascendants aux descendants, par l’hérédité organique, des diverses activités de l’esprit, lorsque la loi d'hérédité intervient pour donner à l’homme ses facultés psychiques? Il n’est pas moins incontestable que l’organe qui a spécialement la fonction rie manifester l’âme et ses facultés, est le cerveau, cl uniquement le cerveau.

Cet organe dépouillé de ses membranes présente des circonvolutions constantes chez les hommes bien conformés, rie la même race. Les circonvolutions que présentent les cerveaux des animaux de même espèce et de même race sont également identiques. Le but de ces circonvolutions est de multiplier en surface la substance grise, organe nerveux le plus considérable de tout lo système chez les animaux supérieurs, et principalement chez l’homme. Cette substance grise, partie réellement active du cerveau, devait être développée r»n surface, afin de recevoir l’excitation produite par les battements artériels, excitation que l’expérience démontre nécessaire «à l’activité fonctionnelle de cet organe. Cette substance grise est composée de trois couches de cellules nerveuses, distinctes par leur coloration, couches que les anatomistes ont portées, les uns à quatre, les autres à six. Cet organe nerveuxa lanoble fonction de manifester l’âme, le moi, l’esprit, la personnalité de l’être avec ses facultés intellectuelles et ses facultés instinctives. S’il est la cause instrumentale nécessaire à la manifestation de l’âme, estil le siège de cet être immatériel? Question oiseuse, parce

que nous n’avons pas les moyens de la résoudre. Tout ce que nous savons, c’est que nous rapportons à la tète, et non ailleurs, ce qui constitue notre moi, ce qui pense en nous; c’est que, suivant l’état du cerveau, les facultés de l’esprit se manifestent ou pures et fécondes, ou stériles et perverties, ou bien elles sont anéanties ; de même qu’apparaissent plus ou moins éclatants, plus ou moins ternes, suivantle milieu qu’ils ont traversé, les rayons d’une brillante lumière.

Les tubes nerveux qui forment la substance blanche du cerveau appartiennent aux hémisphères et ne paraissent pas s’étendre au-delà. Les uns servent à relier les cellules nerveuses des circonvolutions, à faire communiquer les innombrables éléments de ce centre d’activité, afin d’en former un organe unique. Les autres, prenantaussi naissance dans la substance grise, so dirigent vers les ganglions cérébraux appelés couches optiques et corps striés, et s’y terminent dans les cellules nerveuses de ces organes, sans se continuer avec les fibres blanehesdes pédoncules du cerveau. La connaissance de cette particularité anatomique est due aux recherches des physiologistes allemands. M. Kôlliker (île Wurtzbourg) s’exprime en ces termes sur ce point : « La démonstration de ce fait, que les fibres des pédoncules du cerveau se terminent dans les ganglions cérébraux, et que la substance blanche des hémisphères se compose de tubes spéciaux qui, des circonvolutions, s étendent aux ganglions et peut-être au bulbe, sans se continuer avec celle des pédoncules cérébraux, me parait être un résultat des plus importants, car elle donne la confirmation anatomique de cette séparation, soupçonnée depuis longtemps, entre la sphère animale et la sphère psychique

des organes centraux, et nous explique pourquoi l'irritation de la substance blanche des hémisphères ne détermine ni douleur ni mouvement1.»

Bien qu’il n’y ait pas un rapport exact entre, la quantité des facultés manifestées par l’individu et le volume de son cerveau, rapport qui ne peut être exact, par des raisons que nous donnerons bientôt, cependant ce rapport existe dans une certaine proportion. Chez l’homme intelligent, le cerveau est développé et régulier; chez l'idiot, cet organe est atrophié, irrégulier; quelques circonvolutions font défaut. « L’étude du cerveau dans l'idiotie, dit \1. Cruveilhier, se rattache aux plus graves questions psychologiques, et en particulier aux différences intellectuelles qui existent entre les hommes ; différences non moins remarquables, non moins nombreuses, non moins appréciables, que les différences physiques. Or ces différences intellectuelles sont-elles liées à des différences d’organisation du cerveau? L observation me parait répondre par l’affirmative, et la saine métaphysique ne saurait repousser les conquêtes de 1 anatomie. Les vérités physiquesne sauraient être en opposition avec les vérités métaphysiques et morales. Le règne animal tout entier, les lésions physiques et organiques du cerveau, sont là pour déposer en faveur de l’influence de l’organisme sur l’intelligence3. »

Les races humaines dont les facultés psychiques sont les plus élevées et les plus complètes sont celles dont le cerveau est le plus développé, dont les circonvolutions sont les plus nombreuses et les plus profondes. A mesure que 1 on descend 1 échelle de ces races , le volume de cet or-

1 Traité (T histologie, traduction de MM. Bâclant et S^e, pag. 337.

2 Traité d anatomie pathologique, 5e livra»., art. Idiotœ.

garni et l’étendue de sa couche grise diminuent. Le cerveau des Boschimens, race la plus inférieure de l’espèce humaine, a des lobes antérieurs d’une petitesse extrême et d une simplicité si grande dans leurs circonvolutions, qu’on ne rencontre jamais une conformation semblable dans les races blanches, si ce n’est chez certains idiots, dépendant cette race n’est point une anomalie, une monstruosité, comme le sont les idiots; elle n’est point une dégénérescence d’un type plus parfait, puisque les individus qui la composent se reproduisent indéfiniment. Seulement, son organisation étant inférieure, ses facultés le sont aussi. Si cette race représentait une dégénérescence dans l'espèce, comme le supposent les monogénistes, dégénérescence qui l’éloignerait si fort des types élevés de l’humanité, elle représenterait une monstruosité véritable, et cette race aurait bientôt disparu par le fait de la stérilité. La science démontre, en effet, que les individus qui s’éloignent par trop des types primitifs créés par la nature, êtres réellement dégénérés, deviennent stériles ou incapables de lutter contre les causes morbides qui les environnent, la nature prévoyante et conservatrice ne permettant pas la transformation de ses œuvres.

La femme, dont les facultés réflectives ont moins de puissance que celles de l’homme, a un cerveau moins développé que celui-ci ; il est à celui de l’homme comme 90 esta 100. La conséquence de ce volume moindre chez la femme n’est pas seulement une puissance réflective moins grande, mais encore une taille moins élevée; car le cerveau, tout en présidant aux manifestations de l’esprit, a une influence certaine sur le développement général du corps. L’enfant, ayant un cerveau moins parfait, moins

dense et moins volumineux que l’adulte, ne possède pas encore les hautes facultés intellectuelles de celui-ci; il n’apprend que par la mémoire, et non par le raisonnement; il ne peut pas suivre celui-ci pour peu qu'il soit long et compliqué ; il ne possède pas non plus les facultés morales supérieures, le sens moral et le sentiment du beau principalement. A 1 âge viril , époque où le cerveau a acquis toute sa puissance fonctionnelle, l’homme possède à leur degré le plus élevé ses facultés psychiques ; puis, par l’effet de la vieillesse, le cerveau subissant de profondes modifications et s’atrophiant de manière à avoir perdu, à 70 ans, d’après Parchappe, les quatre centièmes de son volume, les facultés psychiques s'affaiblissent de plus en plus. Enfin , par suite de modifications séniles plus graves, apparaissent, chez certains individus, les tristes manifestations de la démence. Si nous interrogeons la pathologie, nous voyons les affections du cerveau être toujours accompagnées de désordres psychiques ; les excitations de cet organe produire l’excitation et la perversion des facultés de l’esprit ; la destruction de son tissu produire la destruction de ces facultés; sa commotion et sa compression déterminer la suspension de ces mêmes facultés. Enfin . Flourens a constaté qu’en enlevant les hémisphères cérébraux à un animal, celui-ci continuait à vivre, mais qu’il n’avait plus ni intelligence, ni instinct, ni aucune initiative ; qu'il ne lui restait rien de ce qui constitue le moi. Aussi, au lieu de dire avec ce célèbre physiologiste, que, par cette ablation , l’intelligence est abolie , nous serons plus près de la vérité en disant que le moi est supprimé chez l'animal. Cet être sans cerveau représente un corps vivant et se mouvant, sans rien qui se sente exis-

ter, sans personnalité quelconque, ce que doivent être les animaux inférieurs dépourvus de cerveau ou de tout autre organe qui le représente. Floorens a donc pris, dans ce ras, l’intelligence, qui est une réunion de facultés, pour l’esprit qui possède ces facultés; car c’est l’esprit, c’est la personnalité, c’est le moi lui-même qui disparaît du corps par l'ablation des hémisphères , et qui en disparaît à jamais , quoique la vie persiste encore. Pour la manifestation du moi, l’intégrité de ces organes n’est pas nécessaire: on peut enlever par tranches minces une certaine portion des hémisphères cérébraux, sans que l'animal cesse de manifester son intelligence et ses instincts, facultés de sa personnalité; puis, en continuant les sections, Flourens a vu, par des expériences répétées, qu’à un moment donne tout cela disparaissait subitement; l’animal ne manifestait plus ni intelligence, ni instinct, rien, en un mot, de ce qui appartient à un être qui se sent exister. Flourens a constaté également qu'un hémisphère cérébral suffisait seul a la manifestation du moi. Si le moi peut persister avec un seul hémisphère, ou avec des hémisphères incomplets, les facultés de l’esprit ne doivent pas rester intactes après ces mutilations; leur puissance doit indubitablement diminuer. de même qu’elle s’affaisse chez le vieillard dont le cerveau s’atrophie, ou chez les malades dont une partie de ces organes est détruite par des désorganisations.

Nous voyons donc que le moi, que l’esprit avec ses facultés, se manifeste par la présence des hémisphères cérébraux , qu’il est supprimé du corps pur l’absence de ces organes, ot que ses manifestations sont modifiées par les changements survenus dans cos mêmes organes. Nous savons également qu’aucun autre organe ne donne ces ré-

sultats. Or. d'après la méthode de Bacon, quand une circonstance produit un effet par sa présence, quand elle le supprime par sou absence , et quand elle le modifie par ses changements, on doit la considérer comme étant la vraie cause de cet effet. Les hémisphères cérébraux réunissant ces trois conditions à l’égard de lu manifestation du moi et de ses facultés, on doit conclure qu'ils sont , d’après les lois naturelles, la cause matérielle nécessaire de cette manifestation dans l’homme.

Pour compléter ce qu’il nous importe de savoir sur la question présente, nous devons démontrer que la substance corticale grise des hémisphères cérébraux est la partie réellement active dans les manifestations psychiques, et que la substance blanche n’y joue qu’un rôle secondaire, mais nécessaire cependant.

Si. d’après l’opinion motivée des physiologistes, la substance grise, composée de cellules, est la partie réellement active des centres nerveux, il en resuite que dans cette substance seule doit résider l'activité fonctionnelle des hémisphères. Cette opinion est, entre autres, celle de Parchappe, deFoville, dePinel-Grandchainpet deDemoulins. Ce dernier admet que, chez l’homme et dans la série animale, le développement de l'intelligence et des instincts est en rapport avec le nombre îles circonvolutions et la profondeur des anfractuosités, c'est-à-dire avec le développement de la couche corticale grise. Si ce rapport n’est pas aussi exact que Demoulins le prétend, et nous verrons pourquoi, il est cependant vrai que, plus une race humaine est élevée, plus aussi ses hémisphères sont riches en circonvolutions. Le cerveau des imbéciles et des idiots est surtout remarquable par les vices de conformation des circonvolutions,

par le peu do profondeur des anfractuosités, et par la faible épaisseur de la substance corticale grise. Celle-ci est parfois si mince chez ces êtres incomplets, que l’on voit au travers la substance blanche. Leur cerveau est plus remarquable par le défaut de substance grise que par la petitesse de l’organe entier.

La considération suivante vient corroborer notre thèse. La substance grise des hémisphères est non-seulement beaucoup plus vasculaire que la blanche, mais elle est la seule qui reçoive constamment l’excitation produite par les battements artériels, étant seule en conctact avec les artères nombreuses et sinueuses de la pie-mère. Cette excitation continue étant nécessaire pour la manifestation du moi, puisque du moment où elle cesse le moi est suspendu par la perte de connaissance, on doit conclure que dans la substance grise, la seule excitée parles battements artériels, réside réellement la faculté de eetle manifestation, et non dans la blanche, qui n’est point en conctact avec le réseau artériel.

La pathologie nous prête également son concours pour démontrer l’activité spéciale de la substance grise dans les manifestations de l’esprit. L’inflammation des membranes du cerveau, à laquelle participe toujours plus ou moins la substance grise des circonvolutions, est accompagnée de troubles dans la manifestation des facultés psychiques. A la période aiguë de cette inflammation correspondent le délire , l’exaltation , la perversion , la fureur, l’incohérence dans les idées. À la période d’épanchement, de suppuration et de désorganisation de la substance grise, correspondent la perte des facultés, le coma, la suspension ou l’abolition du moi.

Bien que la substance grise soit le siège de l’activité des centres nerveux, cependant la substance blanche est nécessaire pour que la première puisse fonctionner ; les cellules nerveuses exerçant leurs fonctions, non isolément, mais ensemble, par le moyen des communications qu'établissent entre elles les fibres blanches , l’altération de ces fibres doit troubler, et leur destruction doit anéantir les fonctions d'ensemble des cellules. L’opinion de Flourens, qui attribue la manifestation des phénomènes psychiques à la totalité des hémisphères, représente donc, par le fait , la vérité.

Outre les fibres qui font communiquer les cellules nerveuses entre elles, la substance blanche des hémisphères en contient d’autres radiées, partant de tous les points de la couche grise et se dirigeant vers les ganglions cérébraux. Ces tubes nerveux portent les commandements de l'esprit aux centres nerveux automatiques, qui les font exécuter au système musculaire; d'autres transmettent à la substance grise du cerveau les impressions sensorielles, afin que le moi les perçoive. Si ces Gbres radiées sont détruites, il en résulte une paralysie du mouvement volontaire et de la sensibilité physique. Aussi MM. Foville et Pinel-Grandchamp, qui placent le siège organique de ‘l’intelligence dans la couche grise, mettent celui des mouvements volontaires dans la substance blanche. Lallemand avait reconnu que toute lésion de cette substance, par inflammations ou hémorrhagies, donnait lieu aux paralysies des sensations et des mou\ ements, sans altération notable de 1 intelligence, quand cette lésion organique n’était pas étendue; tandis que les inflammations de la substance grise ne donnaient pas lieu aux paralysies, mais aux altérations de l’intellect.

Quelques médecins, etM. Baillarger entre autres, ayant démontré par des résultats en quelque sorte métriques, que l’intelligence manifestée par les individus est loin d’être toujours eu raison directe du développement de la substance grise, ont douté que cette substance fût l’élément anatomique spécial, présidant aux manifestations de l’esprit. Bien que ce défaut de rapport soit réel, la conclusion qu’ils en tirent n’est pas rigoureusement juste, car il existe de nombreuses raisons pour que ce rapport puisse ne pas avoir lieu, quoique la substance grise préside réellement aux manifestations psychiques. Présentons quelques-unes de ces raisons.

1° Le degré de puissance que les facultés intellectuelles sont susceptibles do manifester, n’existe en principe qu’à l’état de virtualité, dette puissance fort restreinte, si elle raste à l’état brut, n’atteindra ses limites les plus reculées que si ces facultés sont fécondées par leur culture, par le travail et l’instruction. Eh bien I ce ne sont que les virtualités qui peuvent avoir un rapport d’étendue avec le volume de la substance grise , et non pas la quantité d’intelligence manifestée pendant la vie. Or les virtualités intellectuelles ne sont point exactement représentées par cette quantité d’intelligence manifestée.

D’un côté, combien de personnes ont possédé un pouvoir intellectuel remarquable, sans s’élever au-dessus du vulgaire, parce que les circonstances ne leur ont pas permis de cultiver leur intelligence, ou parce que le goût du travail, ou une occasion capable d’exciter ce goût, de secouer leur apathie, leur paresse, leur ont manqué! Parmi ces personnes , il en est qui , après être restées une partie de leur vie confondues dans la foule sans avoir rien produit .

ont révélé tout à coup la puissance de leurs facultés sous l’influence d’une cause qui a mis fin à leur inaction. Ce fait si souvent constaté a prêté à dire que ce ne sont pas les hommes qui manquent aux circonstances, mais les circonstances aux hommes. « Il peut se faire, dit La Bruyère, qu’il y ait au monde plusieurs personnes connues ou inconnues que l’on n’emploie pas, qui feraient très-bien ; et je suis induit à ce sentiment par le merveilleux succès de certaines gens que le hasard seul a placés, et de qui jusqu’alors on n’avait pas entendu parler. Combien d'hommes admirables, et qui avaient de très-beaux génies, sont morts sans qu’on en ait parlé! combien vivent encore, dont on ne parle point et dont on ne parlera jamais' ! »

L’un autre côté, certains individus qui n’ont pas eu de facultés transcendantes, mais qui ont possédé le goût du travail et qui ont été doués d'une grande persévérance, ont pu créer des œuvres remarquables qui leur ont fait décerner le titre d’hommes de génie. Le génie scientifique a plus besoin, pour produire, d'une attention prolongée, d’un travail incessant, que de virtualités intellectuelles très-supérieures. «Le génie, c’est la persévérance, disait Buffon», et il répondait à quelqu’un qui lui demandait comment il avait pu composer de si beaux et de si nombreux ouvrages : « en travaillant cinquante ans». Dans une lettre adressée au Dr Bentley, Newton disait ceci: «Crovez-moi. si mes recherches ont produit quelques résulats utiles, ils ne sont dus qu au travail, qu à une pensée patiente. y) Ce fut tellement au travail constant, à une attention fixe et incessante sur l’objet de ses recherches, qu’il dut la création de ses œuvres immortelles, qu’il avouait comprendre diffici-

1 Les caractères, chap. Il : Du mérite personnel.

leineut, étant obligé, pour posséder une question, de la retourner de plusieurs manières dans sa pensée. La plupart des hommes pourraient-ils, avec la même opiniâtreté dans le travail , devenir des Buffon ou des Newton ? Non , car il faut, pour produire des œuvres aussi importantes que les leurs, certaines aptitudes que tous n’ont pas ; mais un très-grand nombre pourraient arriver à des résultats trèsremarquables, sans que la substance grise de leur cerveau fût exceptionnellement développée.

2° Certaines personnes pourvues d’un centre nerveux psychique ordinaire pour son étendue, peuvent, sous l’influence d’une excitation de cet organe, manifester des facultés remarquables et passer pour être douées d’une intelligence supérieure. Cette excitation cérébrale est une cause qui , dans certaines circonstances, peut augmenter assez la puissance intellectuelle pour que nous devions en tenir compte et la mentionner ici. Hoffmann ne trouvait les inspirations de son imagination fantastique que sous l’influence de l’excitation cérébrale occasionnée par la bière et le tabac. J’ai connu un jeune homme qui ne travaillait avec facilité qu’après avoir pris deux petits verres de cognac. Sous l’influence de ce liquide, il faisait, en peu de temps et avec une grande facilité, une correspondance commerciale très-étendue, en français, en anglais et en allemand. Sans cette excitation factice, il m’avoua être incapable de faire aussi vite et aussi bien. On doit se méfier de l’excitation provenant d’une source aussi impure que l’alcool, car cet agent délétère détruit peu à peu cette intelligence qu’il a momentanément fait briller. Il n’en est pas de même de l’excitation produite par le café qui, sans propriété nuisible, facilite l’exercice de la pensée.

3° L’attention soutenue est elle-même une cause excitante de l'intelligence, par suite de la plus grande quantité de sang artériel qu’elle fait arriver au cerveau. Sous l’influence de cet afflux sanguin, l’esprit se monte, selon l’expression reçue, ses productions deviennent faciles et acquiérent pendant plusieurs heures une puissance inusitée, jusqu’à ce que la fatigue de l’organe rende la pensée impuissante et stérile. Buffon avait apprécié sur lui-même ces deux périodes, l’une d’activité exagérée de la pensée et l’autre d’impuissance, occasionnées par l’attention , et il conseillait de suspendre le travail dès qu’il devient pénible. On peut constater l’influence qu’a la pensée prolongée, comme cause excitante de l’intelligence , dans la circonstance suivante : Il y a des moments où l’on ne se sent point disposé à travailler, où l’intelligence semble devoir être complètement stérile. Le moyen de faire toujours cesser cette apathie de l’esprit est de commencer le travail ; celui-ci . pénible au début, devient facile, et les idées arrivent comme si l’on était parti bien disposé. C’est dans ces moments d’excitation cérébrale par la pensée, que l’intelligence donne ses plus beaux produits; souvent même, en dehors de ces instants d’excitation . l’intelligence de l’homme de génie ressemble à l’intelligence du vulgaire. L’excitation cérébrale occasionnée par de vives passions éveille l’imagination, donne lieu à des improvisations brillantes, à ces phrases heureuses, à ces répliques admirables qui nous émeuvent profondément. Bon nombre d’orateurs célèbres ne sont remarquables que sous l’influence de l’excitation provoquée à la barre ou à la tribune ; hors de là, ils ne produisent rien. Le début de leurs discours est même parfois lent et pénible; mais peu à peu l’expression arrive

plus nette, les pensées abondent, les déductions sn pressent, la parole s’échauffe, l’orateur devient complet. Une discussion animée donne, par l’exaltation qui l’accompagne, une puissance inaccoutumée aux facultés psychiques ; elle fait naitre des discours au-dessus de la portée intellectuelle ordinaire; ello procure même une facilité d’élocution inaccoutumée. J’ai pu constater sur moi-même, dans la circonstance suivante, les effets remarquables de cette excitation. Dans une réunion composée d’Anglais, une discussion artistique s’éleva entre un membre de la société et moi. Il soutenait la préséance de la peinture sur la musique, et je soutenais la thèse opposée. Nous exprimions nos goûts, nos sentiments avec vivacité; nous étions montés. Mon contradicteur ne connaissant pas la langue française, la discussion avait lieu en anglais. N’ayant pas une grande habitude de cette langue, il m’arrive ordinairement, quand j'en fais usage, de chercher certains mots dans ma mémoire, et, si je ne les trouve pus, de les remplacer par des mots à peu près équivalents qui me sont familiers. A mesure que la discussion s’échauffait et devenait passionnée, j acquérais une facilité tout à fait insolite «à m’exprimer; les mots propres qui m’étaient connus, mais qui habituellement ne se présentaient pas à ma mémoire, découlaient de ma bouche avec une rapidité surprenante. Mes amis, qui précédemment m’avaient entendu parler anglais, me tirent leur compliment, disant qu’ils ne me connaissaient point la facilité que je venais de montrer; mais le plus étonné do tous était moi-même. Je n’ai jamais plus retrouvé cette facilité factice d’un moment.

4« Ce ne sont pas seulement des excitations physiologiques du cerveau qui donnent une plus grande activité

aux facultés intellectuelles : l’observation nous montre que certaines excitations pathologiques peuvent produire le même résultat. Un grand nombre d’hommes illustres, remarquables par leur intelligence, ont été affectés de névroses diverses. Si ces maladies ont été dues quelquefois à l’excitation du cerveau, ou même à celle d’autres parties du système nerveux, excitations déterminées par l’excès de travail intellectuel, on doit reconnaître aussi que 1 état névropathique a préexisté souvent aux manifestations supérieures de l’intelligence, et que l’excitation que cet état entretenait dans le cerveau n’a pusété sans influence sur ces manifestations. L existence de névroses chez, un très-grand nombre de personnes qui ont beaucoup travaillé intellectuellement, a engagé M. Moreau de Tours) à considérer le génie lui-même comme le résultat d'une névrose. Si le génie ne peut pas être attribué à cette cause, nous voyons cependant que le travail intellectuel trop actif doit favoriser l’apparition des névroses, et quo les névroses peuvent favoriser également des manifestations intellectuelles d’une certaine supériorité. Pour citer un exemple de ce dernier cas, tous les médecins aliénistes n’ont-ils pas signalé le développement intellectuel fort remarquable que présentent certains individus pendant la période d’incubation de la plus terrible des névroses, de l’épilepsie? La parenté entre le génie et les névroses est donc non-seulement un fait constaté par l’observation, mais encore elle est très-explicable. L’expression exagérée de M. Moreau ne mérite donc pas tout le ridicule que les philosophes contemporains ont cherché a déverser sur elle. Si ces derniers ont su relever par la critique le côté faible de la psychologie morbide, aucun d eux n a su apprécier à sa juste valeur tout ce que con-

tient de remarquable et de nouveau la partie de cet ouvrage où son auteur traite , sous le nom d états mixtes affectifs, de quelques-unes des folies humaines qui coïncident avec la santé; aucun d’eux n’a même pas daigné s’en occuper.

M. le Dr Bouchut, qui a combattu avec beaucoup de vivacité, dans son ouvrage sur le nervosisme, l’idée exagérée de M. Moreau, est obligé de reconnaître que la plupart des hommes qui travaillent de tète d’une manière continue, ce qui arrive aux hommes de génie, sont plus ou moins atteints de nervosisme.

5° L’objet dont s’occupe l’ intelligence contribue beaucoup à rehausser le mérite que l’on accorde à ses productions. Un homme peut faire preuve, dans ses affaires privées, d’une intelligence remarquable, sans passer pour supérieur. Si les circonstances le poussent sur un théâtre plus élevé, dans les affaires publiques, par exemple , son intelligence, appliquée à des objets importants, et tout en restant la même, grandira aux yeux du monde de toute l’importance de ces objets. Sans les circonstances qui l’ont mis en relief, cet homme eût passé inaperçu.

6° Quelquefois aussi, ce qui constitue l’homme de génie étant une aptitude très-developpée coïncidant avec d’autres aptitudes des plus ordinaires, ou même en dessous de la moyenne, on conçoit que la condition matérielle du génie, dans la substance grise des hémisphères, ne doive pas se traduire nécessairement par un volume exceptionnellement grand do cette substance. Tel savant, par exemple, qui possède certaines aptitudes remarquables, peut manquer complètement d’autres aptitudes ; et c’est mémo le cas le plus commun. Beethoven, si remarquable par l’inspiration musicale, par tout ce qui constitue le génie ar-

tistique, était un homme ordinaire en dehors de sa spécialité; il n’avait aucune aptitude pour les choses pratiques de la vie, il n’a jamais su conduire sa maison. Les hommes supérieurs ne le sont, en général, que dansun cercle limité, en dehors duquel ils rentrent dans le vulgaire ; ce qui a fait dire à quelque malicieux : qu'il ne faut pas regarder ces demi-dieux de trop près. Le cardinal Richelieu, malgré ses prétentions au génie poétique, ne fut qu’un trèsmauvais poète. « Newton, le plus grand des hommes dans les sciences, était un homme ordinaire à tout autre égard. Il se conduisit même, en 1713, au sein du parlement, dont il était membre, avec une timidité incroyable, à l’occasion du bill d’encouragement pour la découverte d’une méthode propre à faire trouver la longitude en mer. Un comité de quatre membres fut nommé par la Chambre pour discuter la convenance de ce bill. Hallev, Cotes et Clarkes exprimèrent verbalement leur avis; mais Newton lut le sien sur un papier qu'il avait apporté, et ne fut compris de personne ; puis il se rassit et garda obstinément le silence, quelque instance qu’on lui fit de s’expliquer plus ouvertement. Enfin, Wiston prit sur lui de dire que si Newton ne voulait pas s’expliquer davantage, c’était par crainte de se compromettre, mais qu’au fond il trouvait le projet utile. Alors Newton répéta presque mot à mot ce qu’avait dit Wiston, et s’en tint là*.»

7° Il est un ordre de facultés qui. lorsqu’elles sont appelées à intervenir, donnent un relief immense aux productions de l’esprit : ce sont les facultés instinctives. Or, ces facultés me paraissent dépendre bien plus de la qualité de la substance grise du cerveau , de sa manière d’ètre

1 Biographie universelle, vol. 31 , pag. 102. Article Newton,

impressionnée et de fbnctionper , que de sa quantité, quoique Gall, dans son Organologie, leur ait attribué pour siège une grande partie de la surface cérébrale. Ces facultés peuvent se modifier, en effet, sans aucun changement apparent dans le cerveau : témoins les modifications survenues dans le caractère par suite de l’âge, des maladies aiguës ou chroniques du cerveau, ou par suite de causes qui de près ou de loin impressionnent cet organe. C’est à la manifestation de ces facultés que s’applique surtout la phrase suivante de Galien : Quel que soit le siège do 1 âme, soyez sur que la qualité y fait plus que la quantité. La noblesse, l’élévation, l’énergie de ces facultés, <pii font les grands hommes par le cœur, de même que la perversité et l’absence des sentiments moraux, qui font les hommes essentiellement mauvais . dépendraient donc moins de la quantité de substance grise du cerveau que de sa qualité et de sa manière de fonctionner. La différence considérable qui existe entre les facultés psychiques des races supérieures et celles des races inférieures, doit dépendre autant d’une différence dans la qualité de la substance grise de leur cerveau, et dans son mode d’activité, que de celle que nous constatons dans la quantité de cette substance. De même, la faculté qu’a un cheval de courir beaucoup plus vite qu’un autre cheval, est moins une question de quantité dans la substance grise de la moelle, qu’uno question de qualité, qualité qu'il tient de sa parenté, de sa race.

Les raisons ne manquent pas, on le voit, pour qu’il n’y ait pas un rapport exact entre le volume de l’organe qui manifeste les facultés psychiques et la quantité d’intelligence manifestée, et la puissance qu’acquièrent par mo-

ment les facultés psychiques. Ce défaut de rapport ne peut donc être une objection sérieuse contre les preuves qui montrent que la substance grise est réellement la partie active des hémisphères dans les manifestations psychiques.

Quiconque possède les notions physiologiques les plus communes . médecin . naturaliste , philosophe . homme instruit, reconnaît que le cerveau est l’orgîtne par lequel l’esprit se manifeste. Cependant . il est certains faits qui sembleraient infirmer cette opinion, et qu’il est nécessaire d’expliquer ici, afin de ne laisser planer aucun doute sur cette connaissance importante. Ces faits sont les suivants : 1° le cerveau des aliénés ne présente quelquefois aucune lésion appréciable ; 2° les aliénés qui ont manifesté des troubles psychiques semblables présentent des lésions cérébrales différentes par leur naturo et par le lieu qu’elles occupent ; 3° certains individus ont présenté des lésions importantes dans le cerveau sans avoir manifesté des troubles psychirpies en rapport avec les lésions observées.

Donnons une explication au premier fait, en démontrant que los facultés psychiques peuvent être profondément troublées sans qu’il existe aucune lésion matérielle appréciable dans l’organe qui les manifeste.

Les fonctions des divers organes peuvent être troublées sans que ces organes soient visiblement altérés dans leur tissu. Pour que ce trouble fonctionnel ait lieu, il suffit que 1 activité de l’organo se modifie : que de normale elle devienne anomale ; que de physiologique elle devienne pathologique 1 .

1 Nous entendons par activité pathologique, une activité déviée do son type normal, et de nature telle, que le trouble qu'elle introduit dans l'or-

Ij|?s troubles qui ont lieu dans cette circonstance ne sont point des destructions de fonction, même partielles; ils sont seulement des perversions de fonction.

Aux activités anomales ne peuvent correspondre , en effet, que des anomalies, que des perversions, et non des destructions de fonction. Eli bien ! les phénomènes de la première période de la folie, pendant laquelle on ne trouve aucune lésion dans les éléments constitutifs du cerveau, ne sont que des perversions des facultés psychiques, ou plutôt des facultés instinctives, les seules susceptibles d’être perverties, et non des destructions de facultés. Puis, lorsque l’activité pathologique du cerveau, après avoir duré un temps plus ou moins long . des années même , finit par déterminer des altérations dans le tissu cérébral, altérations appréciables dans les éléments histologiques de l’organe, avec le microscope d’abord, et ensuite à l’œil

gano peut amener des changements dans la nature dos tissus, leur désorganisation. Cette activité pathologique, suivie, parfois promptement, d'autres fois très-lentement, de lésions appréciables dans les tissus, est-elle liée à son début à des lésions organiques? Cela est possible à la rigueur, quoique cela ne paraisse pas probable ; mais aucun moyen, même le microscope, n'en laisse pas apercevoir. Prenons un exemple dans les maladies aiguës. Une personne bien portaute est prise d’uu violent frisson. Ce frisson est un indice certain de l’apparition d’une activité pathologique dans l’économie qui a réagi sur la moelle épinière, laquelle a produit le frisson. Mais uucun tissu n’a encore subi d’altération. Puis, quelques heures, vingt-quatre heures même, après l'apparition de la lièvre, un érysipèle se manifeste. Alors seulement, ou peu avant , une modification a eu lieu dans le tissu de la peau. En quoi consiste cette activité pathologique? Nous n'en savons rien, nous la constatons. Dans ce cas, commp dans tant d'autres, notre rôle se borne là, il no va point jusqu'à l'explication. Dire que los nerfs vaso-moteurs jouent un rôle important dans les activités pathologiques, à marche aiguë principalement, serait reculer les difficultés de l’explication sans les résoudre.

nu, altérations qui sont de véritables destructions de tissu, alors, aux perversions instinctives succède un affaiblissement, un anéantissement plus ou moins complet de toutes les facultés psychiques, soit instinctives, soit intellectuelles. Si donc, dans la première période de la folie, on ne rencontre pas des lésions organiques dans le cerveau, c’est qu’il n’y en a pas encore, c’est qu’il ne doit pas y en avoir.

Nous trouvons une preuve que le premier degré de la folie est la conséquence d’une activité pathologique du cerveau sans lésion organique, dans ces guérisons instantanées de la folie citées par les auteurs, et déterminées par une vive impression, soit morale, soit physique, qui, eu ébranlant le cerveau, a restitué à cet organe son activité physiologique. Voici une guérison fort remarquable opérée par ce moyen. Lors de l’explosion de la poudrière de la Havane, en octobre 1858, les journaux de la localité rapportèrent que la sœur d’un médecin, devenue folle à la suite d’une longue maladie, ne reconnaissant plus depuis longtemps ni parents, ni amis, poussa des cris affreux en entendant la terrible explosion , puis s’endormit d’un paisible sommeil pendant douze heures. A son réveil, elle avait recouvré entièrement la raison.

Il faut souvent bien peu de chose pour troubler profondément les fonctions psychiques du cerveau. L’absence de l’excitation physiologique qu'apportent à cet organe les nerfs des sens, par les impressions qu’ils lui transmettent, a suffi, dans certains cas, pour suspendre son activité et produire une espèce de démence, Un individu considéré comme aliéné-dément avait une double cataracte, que le professeur Bouisson (de Montpellier) opéra avec succès,

dans une Sente séance. Par suite du rétablissement de la vue, le cerveau reprit en peu de temps son ancienne activité ; l’intelligence redevint normale, et l’individu put alors donner sur ses antécédents des détails qui étaient ignorés. Si une maladie aiguë l’eût emporté, et qu’on Peut autopsié, en trouvant son cerveau sain on aurait cité ce cas comme une démence sans altération organique.

M. L. Peisse, dans plusieurs articles publiés dans la Gazette médicale sur le siège organique de la folie . a fait ressortir te peu de fondement de la présente objection, en démontrant que la plupart des anomalies intellectuelles et morales doivent avoir lieu sans lésions du cerveau. « Toutes lés aberrations intellectuelles et affectives, dit-il. si diverses en espèces et degrés , qui forment le triste tableau de la nosologie mentale, ne s’expriment pas matériellement par des caractères plus accessibles h nos sens que ceux que présenterait le cerveau mis à nu d’un sage qui médite. Il ne faut pas enfin, pour faire délirer un homme, des altérations organiques plus caractérisées que celtes (pii, dans l’état sain, 1e font passer d’une pensée à une autre ppnsée, d’un sentiment à un antre sentiment, de la joie à la tristesse, du découragement à l’espérance; il faut seulement que ces modifications soient différentes. Mais tout ce travail intime, la matière nerveuse noie laisse pas saisir ni au doigt, ni à l’œil, et tout se passe ici dans la région ténébreuse des actions moléculaires et impondérables. Cette considération pourrait servir à résoudre tes contradictions apparentes des résultats nécroscopiques dans la folie. On peut en induire, en effet, que tes lésions de toute espèce qu’on rencontre dans 1e cerveau des aliénés, ne sont probablement pas les conditions organiques immé-

diates et directes des désordres intellectuels, mais seulement des résultats éloignés et consécutifs du travail morbide plus intime et plus spécial qui a provoqué et entretenu ces désordres sous les formes déterminées qui les caractérisent. »

Pour qu’un homme délire, il est si peu nécessaire que le tissu de son cerveau soit altéré , et il suffit tellement que cet organe soit impressionné d’une manière anomale, que les souffrances viscérales de l'abdomen , la constipation, la grossesse, la présence de vers dans les intestins ou dans les fosses nasales, peuvent troubler les facultés psychiques. occasionner la tristesse, la mélancolie, la folie même. Un jeune homme très-doux de caractère prend un jour un caractère querelleur, chicanant sur tout, blessant tout le monde par ses paroles. Deux heures après, il est pris de douleurs néphrétiques, et rend le lendemain un petit calcul. L’impressionnabilité plus ou moins grande du cerveau fait que ces diverses causes produisent les plus grands troubles psychiques chez les uns, et n’en produisent aucun chez lesautres. Les centres nerveux peuvent même recevoir des atteintes telles, que leurs fonctions en sont suspendues et que la mort s’ensuit, sans que l’on puisse constater une altération dans leur tissu. M. Jacubovitsch en 1857 et M. Rondanowski en 1865, avaient cru trouver dans les cas de mort subite par l’accideprussique, par la nicotine, par la strychnine, les cellules et les tubes nerveux déchirés. Mais ces phénomènes, étudiés naguère par M. Vulpian, n’ont point donné les mêmes résultats. Après avoir tué des animaux par ces poisons, ce savant physiologiste a vainement cherche des lésions dans les éléments nerveux du bulbe rachidien et de la moelle. « Et puis, dit M. Vulpian, insis-

tant sur cette absence de lésions, ces poisons peuvent amener la mort apparente pendant quelques instants, après lesquels la vie renaît d’elle même. Gomment comprendre de pareils résultats, si les éléments nerveux avaient été détruits, ces éléments ne pouvant se reproduire en si peu temps?»

Si dans la seconde période de la folie, caractérisée principalement par la destruction graduelle des facultés, onn’a pas trouvé des altérations dans le tissu cérébral, c’est qu’on ne les a pas aperçues. Dans les cas où l’on croyait autrefois le cerveau parfaitement sain, on trouve aujourd’hui, à l’aide de recherches plus minutieuses, des dégénérescences graisseuses, athéromateuses des cellules, l’atrophie de ces éléments, etc., c’est-à-dire une désorganisation complète du tissu cérébral. Le ramollissement le plus léger de ce tissu n’est- il pas une destruction réelle par la désagrégation de ses éléments? Avancer aujourd'hui qu'il y a des folies avec destruction des facultés, c’est-à-dire des démences confirmées, sans lésion organique, c’est prouver que l’on n’a étudié l’anatomie pathologique de l’aliénation que dans les œuvres d’Esquirol et de Leuret. Si M. Lélut affirmait, il y a quelques années, que certains individus atteints de paralysie générale n offraient à l’autopsie aucune lésion dans le cerveau, M. Joire a signalé, dans ces derniers temps, chez ces malades, des altérations invariables sur le plancher du quatrième ventricule, altérations visibles à 1 œil nu, et dont probablement on n avait auparavant tenu aucun compte. Le cerveau se comporte donc comme les autres organes ; les perversions de ses fonctions peuvent avoir lieu sans aucune lésion de son tissu; mais la destruction définitive de ces mêmes fonctions,

arrivant peu à peu. sans secousse brusque, est toujours déterminée par l'altération des éléments anatomiques de ce centre nerveux.

Si les lésions fonctionnelles observées dans certaines maladies du cerveau nous paraissent parfois en contradiction avec les résultats obtenus par les expériences attentives et répétées des physiologistes, c’est parce que nous ne connaissons pas complètement l’état pathologique partout où il existe dans les organes; c’est aussi parce que nous ne tenons pas compte de l’activité pathologiquo qui précède l'altération du tissu, et qui trouble les fonctions longtemps avant cette altération ; activité pathologique dont est certainement le siège une portion plus ou moins grande de ce qui parait sain dans un organe dont le tissu est partiellement altéré. Aussi, de ce que des parties non altérées du cerveau peuvent produire des troubles fonctionnels importants. seulement par l’activité anomale de ces parties, et de ce que des parties de cet organe, saines en apparence. laissent apercevoir, examinées au microscope, des lésions graves dans leur tissu, examen que font très-rarement les pathologistes; de ces deux circonstances, dis-je. nous devons conclure qu’il est impossible de faire de la saine physiologie avec l'anatomie pathologique seule, et que si l’anatomie pathologique peut confirmer les résultats obtenus par les expériences faites sur les organes sains, ils ne peuvent en aucun cas infirmer ces résultats. On a dit, par exemple, que l’organe coordonateur de la parole résidait dans les lobes frontaux des hémisphères, ou bien dans une circonvolution du lobe frontal gauche , parce que dans un grand nombre de cas d’aphasie on a trouvé ces parties du cerveau altérées. Or. quand ces parties

sont désorganisées par une atfectiôn chronique, il y a bien d 'autres parties, soit dans le cerveau lui-même, soitdans les organes nerveux automatiques, qui fonctionnent mal, ou qui ne fonctionnent plus, et auxquelles l’aphasie peut très-bien devoir sa cause. Sans préjuger ici les organes dont la lésion fonctionnelle produit l’aphasie, nous pouvons affirmer cependant que les lobes frontaux ne sont point ces organes, car leur destruction par une cause traumatique, alors que le reste du cerveau et que les centres nerveux automatiques sont sains, ne produit point du tout l’aphasie. LolK Berger a cité dans la Gazette médicale du 17 juin 1865, l'observation d’un jeunehomme qui a eu les deux lobes antérieurs du corveau emportés par une machine en mouvement. Ce malade parla jusqu’à sa mort; les six premiers jours raisonnablement comme avant l’accident, répondantaux questions eten en adressant lui-même: dans les huit derniers qui ont été suivis de sa mort, en délirant.

Pour nous tenir en garde contre les conclusions physiologiques que l’on est trop souvent porté à tirer dos faits pathologiques, rappelons-nous que, dans une série de lectures faites à Londres au üollégedes médecins, M. Brown- Séquard a démontré; 1° qu’une altération localisée de quelque point que ce soit de la substance cérébrale, peut produire toute espèce de symptômes, ou même ne donner lieu à aucun symptôme; 2° que les différents symptômes qui suivent souvent les lésions du cerveau peuvent être parfaitement provoqués et produits par des affections d’organes éloignés, sans la plus légère altération perceptible du tissu du cerveau lui-même. Pour ce dernier cas, les causes des lésions fonctionnelles du cerveau prennent leur

origine, soit dans l’état du sang, soit dans une irritation de différents organes, pouvant produire, non-seulement des symptômes séparés d’affection cérébrale, mais même des groupes symptomatiques souvent suffisants pour affirmer une maladie du cerveau. Ainsi, une hémiplégie peut dépendre, non-seulement d'une altération du cerveau, mais aussi des conditions propres du sang, ou d'une irritation communiquée par d’autres organes.

Explication du second fait, savoir que: les aliénés qui ont eu le même genre de folie ont présenté à l’autopsie des lésions différentes. — Quel que soit le genre de délire manifesté dans la première période de la folie, période caractérisée par la perversion ries facultés instinctives avec exaltation ou avec affaissement de ces facultés, nous venons de voir que ce n’est point une lésion du cerveau qui le détermine. mais seutemènt l’activité anomale d’è cet orgatte. Puis, lorsque la destruction des facultés est arrivée, cette destruction a pu avoir pour cause toute espèce de désorganisation. Un ramollissement, une induration, une infiltration, une dégénérescence quelconque, ne doivent-elles pas produire, eri définitive, le même résultat, une destruction de fonctions, puisque toutes ces altérations sont des destructions de tissu? La suffôcaQon jusqu’à l’asphyxie n’est-elle pas produite par les diverses altérations qui peuvent envahir le parenchyme du poumon ?

Bien que bipartie réellement active des hémisphères cérébraux soit la couche corticale grise, une lésion très-étendue de la substance blanche, en supposant qu’elle existât seule, suffirait pour empêcher la substance grise de remplir ses fonctions, les différentes parties dé ce vaste centre nerveux se trouvant isolées les unes des autres pnrl’alté-

ration îles libres nerveuses qui les font toutes communiquer entre elles. Les cellules isolées les unes îles autres ne seraient-elles pas aussi impuissantes à manifester l’esprit et ‘ses facultés, que si elles étaient détruites elles-mêmes? La démence qui se manifeste dans la paralysie générale s’expliqueaussi bien par l’induration de la substance blanche du cerveau, lésion le plus fréquemment observée par M. Foville, que par le ramollissement de la couche moyenne de la substance grise, lésion que Parchappe a presque toujours rencontrée.

Explication du troisième fait, savoir que : certains individus ont présenté à l’autopsie dos lésions cérébrales importantes, sans avoir offert pendant la vie des troubles psychiques appréciables. — De même que dans certaines circonstances on a cru le cerveau malade seulement lorsque son tissu a présenté des désorganisations complètes; de même, en d’autres circonstances , on a cru les facultés psychiques altérées, seulement lorsqu’elles se sont présentées perverties, ou considérablement affaiblies, ou anéanties, sans tenir compte d’altérations moins graves, mais importantes cependant à noter. Ainsi, on attribue souvent à un homme toute son intelligence, lorsqu'il reconnaît les personnes, les objets divers, lorsqu’il appelle chaque chose par son nom, lorsqu’il fait par habitude son travail ordinaire, quoique toutes ses facultés aient beaucoup baissé. Ces personnes auxquelles on suppose l’intégrité de l 'intelligence, ainsi qu’aux vieillards dont le cerveau s’atrophie, ainsi qu’aux personnes qui ont eu une ou plusieurs attaques d’apoplexie, ont la mémoire infidèle et impuissante à retenir de nouvelles connaissances ; leur intelligence a perdu toute initiative. Ces personnes ne peuvent plus rien

entreprendre de nouveau ; leur réflexion est pénible, stérile ; l’habitude est leur principal guide. Si donc les facultés persistent , elles sont considérablement amoindries, elles ont perdu leur activité, elles ne sont plus qu'un pâle reflet de ce qu’elles ont été.

Pour que des facultés aussi minimes soient manifestées, il suffit qu’un hémisphère soit sain, ou qu’une partie assez importante des deux hémisphères soit saine. Dans l’observation citée par M. Berger, nous avons vu l’intelligence persister chez un jeune homme dont les lobes frontaux avaient été détruits traumatiquement. Mais, de ce que le moi se manifeste, il ne faut pas croire que ses facultés soient intactes, qu’elles aient conservé toute leur puissance . les réfloctives principalement ; le moi seul existe entier , mais ses facultés sont plus ou moins affaiblies.

Les faits dont nous venons de nous occuper, n’infirment donc point les données de la physiologie, et leur explication a été pour nous l’occasion de faire ressortir davantage la vérité de ces données.

Fonctions organiques des hémisphères cérébraux. — La substance corticale grise des hémisphères ne préside pas seulement à la manifestation de l’esprit et de ses facultés, elle a encore une influence particulière sur l’activité de tout le système nerveux. De Rlainville, en étudiant la physiologie comparée de ce système, dans la série animale, a reconnu que l’organe nerveux le plus volumineux avait une influence importante sur l’activité de ceux dont le volume était moindre, et que, plus sa prépondérance matérielle était grande, plus son influence sur les fonctions des autres centres nerveux était intense. Chez les animaux supérieurs et surtout chez l’homme, le cerveau

étant le centre nerveux le plus volumineux (lu système, il en est, pour ainsj. dire, l’organe régulateur. A mesure qu’en descendant l’échelle animale, le cerveau diminue de volume, cet organe perd, en proportion égale, de son influence sur les autres centres nerveux, ha moelle devient plus indépendante, et ses pouvoirs propres sont plus intelligents. Ainsi, en étudiant les fonctions de cet organe, nous verrons les mouvements réflexes qu’il produit chez une grenouille décapitée , devenir des actes intelligents , c’est-à-dire ayant un but déterminé et varié selon les circonstances ; tandis que chez l'homme et chez les animaux supérieurs, la moelle séparée de l’encéphale donne lieu seulement à des contractions musculairos sans but et simplement convulsives. Si des poules ont pu vivre pendant plusieurs mois sans leur cerveau , il est certain que les animaux supérieurs, eL que l’homme surtout, ne pourraient pas persister à vivre après l’ablation de cet organe, à cause de l'influence considérable et nécessaire qu'il a sur les centres nerveux qui président à l’entretien de la vie; influence qu'il n’a point chez les animaux, où il est moins volumineux comparativement aux autres centres nerveux.

Nous trouvons quelques effets remarquables de l’influence organique des hémisphères cérébraux sur la moelle épinière et le cervelet, dans les phénomènes suivants, qui sont du ressort de ces derniers organes, et qui se. produisent sans aucun commandement de l’esprit, par l’influence seule de l’activité cérébrale sur les organes automatiques, pendant la manifestation des sentiments et des passions. Ces phénomènes sont les contractions musculaires si variées qui, suivant la nature du sentiment éprouvé,

donnent à la physionomie une expression et au corps une attitude particulières, à peu de chose près semblables chez tous les hommes, effets naturels qui n’ont jamais ètè appris; ce sont les gestes qui accompagnent le langage animé, et qui s’exécutent sans que nous les commandions. L'influence cérébrale sur les centres nerveux automatiques est si grande chez certaines personnes, que chaque pensée inspirée par leurs sentiments se reflète sur leur physionomie sans qu’ils le sachent. Les mouvements dits instinctifs. que nous exécutons instantanément et sans les avoir dirigés par la volonté, soit pour maintenir l’équilibre du corps, soit pour le rétablir lorsqu’on est sur le point de le perdre, soit pour se garer d’un danger, attestent l’influence du cerveau sur le cervelet et sur la moelle. Cette influence sur le grand sympathique se manifeste principalement dans les troubles fonctionnels des viscères, lors de la manifestation des passions vives.

Le volume du cerveau exerce également une influence incontestable sur le volume du corps , chez l’homme et chez les animaux supérieurs. M. Dareste a démontré qu’il existe un certain rapport entre le développement des circonvolutions et celui de la taille ; les observations de Gratiolet confirment la réalité de ce rapport. Remarquons que la partie du cerveau reconnue par ces anatomistes comme influençant la taille, est les circonvolutions, c’est-à-dire la substance grise du cerveau, celle à laquelle la physiologie attribue toute activité dans cet organe, et non la substance blanche. Les races humaines dont le cerveau est petit, sont petites et malingres ; les imbéciles et les idiots, dont le cerveau a peu de circonvolutions, restent rabougris. Si le cerveau de l’éléphant est aussi volumineux que celui

de l'homme et se trouve riche en circonvolutions, c’est-àdire en substance grise, ce n’est pas pour manifester seulement des instincts et une intelligence remarquables, puisque certains chiens et autres animaux, aussi bien doués sous ce rapport , ont des hémisphères moins gros , c’est pour présider au développement et au maintien du volume excessif du corps de ce pachyderme.

Les fonctions psychiques et les fonctions organiques du cerveau sont-elles manifestées par les mêmes cellules nerveuses ou par des cellules différentes? C’est ce qu’on ne sait point. Rien ne fait découvrir, dans ces éléments anatomiques, la raison de leurs fonctions. On comprend du l’este parfaitement que les différentes activités de la substance nerveuse n’ont pas leur cause première dans l’organisme , et qu’en définitive cette cause ne peut être que dans les lois auxquelles chaque organe nerveux est soumis. Ces lois assignent à chaque organe similaire dans le règne animal, des fonctions similaires; et de la différence dans le volume , dans la structure et dans la qualité de la matière nerveuse qui forme un organe , dépendent la nature et la puissance des facultés que cet organe peut manifester. Le cerveau de l’homme, destiné à manifester des facultés d’un ordre supérieur, diffère essentiellement du cerveau de tout autre animal. Celui des races humaines les plus inférieures, celui même de l’idiot, tout atrophié et mal conformé qu’il soit, ont des caractères qui sont propres au cerveau humain et qui ne permettent [tas de confondre ce cerveau avec celui de tout autre animal, ce cerveau fût- il plus volumineux.

Les lobes olfactifs appartenant aux hémisphères cérébraux , nous indiquerons ici leurs fonctions, afin de faire

comprendre l’influence que les organes ont sur l’entendement. Les nerfs olfactifs naissent, chez l’homme et chez les animaux, d’un organe situé à la partie antérieure et inférieure du lobe frontal. Cet organe est si peu prononcé chez 1 homme, qu’il a l’apparence d’un nerf de moyenne grosseur; mais, chez certains animaux, il prend des proportions si considérables, qu ’on lui a donné le nom de lobe olfactif . L'importance de l’odorat, comme sens éclairant l’intelligence et les instincts, est en rapport avec la grosseur de cet organe. Son exiguïté chez l’homme explique pourquoi l’olfaction ne procure à celui-ci que des connaissances grossières, tandis quo chez les animaux dont le lobe olfactif est trés-développé, c’est bien plus l’odorat que la vue qui sert de guide aux instincts et aux besoins. Les herbivores, tres-effrayés par l’odeur de la bête fauve, le sont à peine par sa vue seule ; le chien suit son maître par le flair . et, lorsqu’il veut le reconnaître, il ne s’en tient pas à le regarder, il s’approche de lui pour le sentir. C’est par le nez, la tète inclinée vers la terre, et non avec les yeux, <pi il suit à la course lo lièvre qui no le devance quo de quelques pas. La grandeur des fosses nasales n’a pas d’influence sur la perfection des connaissances données par 1 odorat. Cette grandeur permet seulement , en recevant un plus grand nombre de molécules odoriférantes, de percevoir de plus loin.

L étude de 1 anatomie comparée du système nerveux oblige de reconnaître quo les facultés de l’homme et des animaux ont la raison secondaire de leur existence, de leur quantité et de leur qualité, dans des conditions anatomiques , mais non selon la manière dont l'ont imaginé les phrénologistes. La raison première réside dans les lois na-

turelles qui assignent à chaque organe nerveux la fonction de manifester tel ou tel ordre de facultés, et qui règlent la qualité et la quantité possibles des facultés à manifester, suivant les conditions dans lesquelles se trouvent ces organes.

Fonction de» oryane» nerveux automatique».

Les organes nerveux automatiques font exécuter au système musculaire les mouvements, les actes commandés par le cerveau, organe qui manifeste l’esprit. — Fonctions de la moelle épinière, du bulbe rachidien, de la protubérance annulaire. — Fonctions du cervelet. Il est l’organe qui préside à l'adresse dans les mouvements.

Lu cerveau manifeste les facultés de l’esprit et fait exécuter les actes que celui-ci a commandés , non pas en agissant directement sur les nerfs moteurs et sur le système musculaire, mais en agissant sur les centres nerveux automatiques, qui seuls ont une action sur les nerfs moteurs etsur le système, musculaire, instrument d’exécution. Les principaux organes automatiques sont: la moelle épinière, le biU/xi rachidien, la protubérance anwulaÂre et le cervelet.

La moelle épinière est formée d’une tige de substance grise ou celluleuse, variant d’épaisseur suivant les régions, et recouverte sur toute sa surface par des blets nerveux composés de substance blanche. La manière dont so comportent ces tubes nerveux est importante à connaître. Ils ne se continuent point sur toute la longueur dé la moelle . ainsi qu’on l’a cru pendant longtemps; mais ils tirent leur origine de la substance grise de cet organe, il peu de distance do l’endroit d’où ils s’en séparent, pour former les racines des nerfs spinaux, de la même manière que les barbes rl’une plume se détachent de sa tige. Il résulte de cette disposition anatomique que , non-seulement la tige grise de la moelle a une activité propre, mais encore qu elle

est un organe de transmission des commandements v olontaires dépendant du cerveau , et des impressions reçues par les nerfs delà sensibilité. puisque les nerfs moteurs et sensitifs se perdent en elle. M. Stilling, à qui 1 on doit de connaître cette disposition des fibres blanches delà moelle, a démontré que la propagation des phénomènes de la sensibilité physique et de la motricité s'accomplit dans le centre gris de la moelle par une succession d’organes distincts, qui sontsans doute en continuité par leur matière, mais qui diffèrent par des caractères anatomiquesspéciaux et par des propriétés physiologiques particulières.

L’organe gris de la moelle donne naissance, non-seulement à tous les ncrls spinaux, mais encore à tous les nf iis intra-crâniens que 1 on voit sortir de la substance blanche du bulbe rachidien et de la protubérance, annulaire ; car , en poursuivant l’origine de ces nerfs, on voit qu elle aboutit à la substance grise du plancher du quatrième ventricule, terminaison de la tige grise de la moelle.

Cet organe donnant naissance aux nerls de la sensibilité et du mouvement, on conçoit comment il peut être luimême un centre de perception et d,e reaction , comment il peut produire les mouvements réflexes, mouvements occasionnés par une réaction de cet organe à une excitation qu'il a reçue, ce qui ne pourrait avoir lieu si les cordons blancs de la moelle, au lieu de prendre naissance dans sa tige grise, se rendaient directement au cerveau et étaient la continuation des pédoncules cérébraux.

L'activité propre de la moelle n’est pas encore bien définie par les physiologistes. Ce qui parait cependant le plus probable, c’est qu'en elle réside le principe de la motricité, de la puissance qui fait contracter les fibres muscu-

lfiires de la vio animale. Dans tous les cas, elle est un organe automatique, et nullement psychique. Le pouvoir qu’ellea d’être impressionnée par l’excitation des nerfs sensitifs, de recevoir ou percevoir ces excitations, et do réagir contre elles sans la participation du cerveau , et par conséquent du moi, est constaté par les mouvements qu'exécutent les décapités lorsqu’on excite leurs nerfs sensitifs. Chez l’homme et chez les animaux supérieurs, la moelle isolée des autres centres nerveux est inintelligente ; les mouvements auxquels elle préside sont do simples contractions convulsives, sans but; mais en descendant l’échelle animale, on voit qu’elle acquiert une certaine intelligence. Le L)r Paton, de Galt (Canada) , a remarqué que chez les animaux à sang froid, décapités, les mouvements réflexes sont souvent intelligents, puisqu’ils sont coordonnés dans un but déterminé, et variables comme la cause qui les provoque. Ainsi, l’animal porte la patte sur la partie du corps que l’on irrite, et le mouvement de ce membre accompagne la piqûre partout où elle a lieu. D’après cet expérimentateur, la faculté de perception do la moelle résiderait dans la partie supérieure de cet organe et dans la moelle allongée. Mais le pouvoir de perception doit résider partout où existe le pouvoir de réaction , car , pour réagir contre une excitation, il faut en avoir été impressionné, l’avoir reçue, perçue. Un tronçon inférieur de la moelle perçoit et réagit par un mouvement contre l’ impression perçue , aussi bien que les parties supérieures de cet organe ; seulement, les réactions sont plus ou moins intelligentes, selon les fonctions que possèdent les parties excitées. Par cette raison . les réactions opérées par la moelle allongée son t plus intelligentes que celles opérées par la moelle.

Le besoin de mouvement, si impérieux dans le jeune âge, est la manifestation du besoin d'activité éprouvé alors par la moelle. Sa satisfaction, par une turbulence perpétuelle, a lieu sans l’intervention delà volonté. Les sauts, la course, les mouvements les plus divers, se produisent tout seuls, sans y penser. Le désir de l’enfant ne peut même pas toujours les empêcher ; aussi lespunitions qu’on lui inflige dans ce but sont-elles injustes. Ces mouvements involontaires sont le résultat d’un excès de puissance nerveuse dans le système automatique, qui se décharge spoutanéraeht sans attendre les impulsions delà sensation et de la volonté.

Les contractions musculaires déterminées par la moelle seule peuvent acquérir, lorsque ce centre nerveux est excité, une puissance prodigieuse que la volonté est incapable de lui communiquer. Celles qu’exécutent les hystériques pendant leurs attaques, nous donnent une idée de cette puissance. Cesontaussi des contractions automatiques irréfléchies, exécutées sous l'influence d’un sentiment vivement excité , qui produisent la rupture des tendons. Tel est, par exemple, le cas où, sous l’influence d'une vive crainte de perdre l’équilibre, nous faisons instinctivement et automatiquement un violent effort pour le rétablir, sans que nous ayons commandé cet effort.

La substance grise du bulbe rachidien, ou moelle allongée, a des fonctions plus relevées, plus intelligentes que celles de la moelle épinière. Elle préside à certaines contractions musculaires coordonnées , produisant des actes sans l’initiative de l’esprit, du moi. Ces actes sont la déglutition , la respiration, le cri simple, l'éternuement, la toux, le bâillement, les efforts et les contractions musculaires qui . suivant les sentiments éprouvés , donnent à

la physionomie ses différentes expressions. Si tous ces actes peuvent être commandés par la volonté, ils ont lieu en général sans la participation du moi, et même malgré lui, ce qui arrive dans la toux, dans l'éternuement, dans le bâillement. Le bol alimentaire étaht parvenu à l'arriérebouche, et excitant les nerfs sensitifs de la muqueuse pharyngienne , il en résulte une contraction coordonnée des muscles du pharynx qui pressent ce bol et le précipitent dans l'oesophage, lequel le conduit également, par des contractions involontaires, dans l’estomac. Ce mouvement de déglutition est tellement réflexe, involontaire, que dès l'instant où les aliments touchent l’isthme du gosier, la volonté a de la peine à lutter contre l’action automatique du bulbe rachidien , pour empêcher la contraction pharyngienne. L'effort lui-même, qui le plus souvent est commandé par la volonté, est dans certains cas tout ?i fait involontaire : tel est celui qui accompagne les contractions utérines dans les derniers instants dé l'accouchement. Ces divers mouvements se passent le plus souvent dans un cercle nerveux où n’entre point activement le cerveau. Un besoin local, une excitation artificielle, impressionne les nerfs sensitifs: ceux-ci transmettent l’impression au centre nerveux automatique qui la perçoit, et qui réagit cbntre elle 1 . Le cerveau peut également recevoir l’impression des nerfs sensitifs, et l’esprit la percevoir, sans que l’esprit elle cerveau participent à la réaction qui s’ensuit. Ainsi , nous percevons notre respiration, l’éternuement, la toux, etc.; mais ce n’est

1 Le vorbe percevoir, quand il s’applique à des organes nerveux automatiques, et nou à l'esprit, ne signifie qu’une réception amenant une réaction de la part de ces organes, réaction réglée par les lois naturelles, et non une perception psychique personnelle.

point notre initiative psychique qui commmandè les mouvements nécessaires a l'exécution de ces actes.

Si , à la moelle et au bulbe rachidien . on adjoint la protubérance annulaire, les pédoncules du cerveau et le cervelet, nous avons des actes automatiques plus remarquables encore. Les animaux auxquels on a enlevé les hémisphères cérébraux se trouvent dans le cas que nous venons d’indiquer. Ces animaux vivant sans personnalité et n’agissant que par l’obéissance des centres nerveux automatiques et organiques aux lois auxquelles ces organes sont soumis, sont susceptibles d’exécuter certains actes fort remarquables. Ainsi, ils pousseront des cris, non pas de simples cris réflexes , tels que ceux qui ont lieu par l’action du bulbe rachidien, mais des cris ayant l'expression de la douleur lorsqu’on excite les nerfs sensitifs: ils exécuteront des mouvements émotionnels semblables à ceux que le moi exécute lorsqu il est impressionné , et même des mouvements se rapportant à la conservation , appropriés a la tuile et à la défense. Un pigeon auquel on a enlevé les hémisphères cérébraux fait un mouvement de tète, comme pour éviter le danger qui le menace, lorsqu’on approche de lui brusquement le poing. Un rat privé de ses hémisphères tressaille lorsqu’on fait, avec la bouche, un certain bruit qui le fait tressaillir dans l'état normal. Ces deux faits nous montrent incontestablement que les centres nerveux automatiques sont en communication avec les nerfs des sens, que l’automate organique est impressionné par le monde extérieur, qu’il voit, qu'il entend, ou plutôt quiil est impressionné par la lumière et par le son , et que par conséquent il peut réagir contre les impressions qu'il en reçoit, percevant ce monde aussi bien que le moi.

Le pigeon privé de ses hémisphères , et qui n’est plus qu’un automate organique, suit avec sa tète les mouvements que l’on fait exécuter à une lumière. Cette expérience, faite pour la première fois par M. Longet, prouve que l’automate vivant est éclairé par la vision ; de même que l’expérience sur le rat privé de ses hémisphères cérébraux prouve que l’automate entend ; de même que les réactions de ces mêmes animaux aux piqûres prouvent que l’automate organique jouit de la sensibilité générale et du tact. L’automate organique est donc certainement éclairé par les trois sens les plus importants, l’ouïe, la vue et le toucher.

Nous pouvons conclure, des faits qui précèdent, que les nerfs des sens sont autant en communication avec les centres nerveux automatiques qu'avec le centre nerveux psychique, puisqu’ils font parvenir autant aux uns qu’aux autres les impressions sensorielles. L’origine des nerfs dans les centres nerveux est une des choses les plus difficiles à découvrir , parce qu’avant leur terminaison ultime ils se perdent dans les cellules d’organes nerveux intermédiaires, et que ce sont de ces organes de transmission et de transformation que sortent de nouvelles fihres qui portent les impressions sensorielles au centre nerveux psychique et aux centres nerveux automatiques. Mais si l'œil ne peut apercevoir une continuité entre les nerfs des sens et la substance grise du cerveau , organe de perception et de réaction psychiques , n’est-on pas obligé d’admettre, par induction, qu’ils doivent s’y terminer? Si le moi perçoit la lumière, ne faut-il pas nécessairement reconnaître que des émanations directes ou indirectes du nerf optique arrivent jusqu’à la substance grise des hémisphères, soit que le fait ait été matériellement démontré , comme 1 a pré-

tendu Gratiolet, soit qu’il n’ait jamais pu être constaté, d’après l’opinion beaucoup plus probable de M, Yulpian?

Les pouvoirs possédés par les centres nerveux automatiques sont (donc très-importants. Tantôt ils font exécuter des actes sans la participation directe du cerveau . sans intention volontaire, en suivant, par l’influence que le • cerveau exerce sur eux , l’activité de l’esprit ; c’est ce qui a lieu dans les gestes, le rire, le sourire, dans l'attitude que prend le corps ; et dans l’expression que prend la physionomie selon les sentiments éprouvés. Nous sentons si bien que ces actes sont involontaires que, si la volonté les commande, nous les appelons forcés. Ainsi le rire qui est volontaire , qui ne se produit pas naturellement, est le rire forcé. S’il est naturel , alors il est involontaire , et il l’est tellement que parfois la volonté est impuissante à l’empêcher. Tantôt les centres nerveux automatiques agissent sous la dépendance et la direction du cerveau, c’est ce qui a lieu dans les actes commandés par la personnalité. Dans ces actes volontaires, le cerveau, représentant l’esprit, commande l’exécution aux centres nerveux automatiques, lesquels les font exécuter au système musculaire ; mais le cerveau luimême ne participe point à cette exécution, n’ayant aucune action directe sur ce système. Le rôle du cerveau dans les actes volontaires est donc plus limité que ce que l’on croit généralement; représentant l’esprit, il transmet ses ordres aux centres nerveux automatiques, qui seuls ont de l’action sur les muscles. « Tout ce que nous voyons de la physiologie des diverses parties de l’encéphale autres que les hémisphères cérébraux, dit à ce propos M. Yulpian. tend à restreindre le rôle de ces hémisphères, et en même temps à relever ce rôle, à montrer sa véritable dignité. »

Lo cervelet, organe nerveux considérable, appartient à l’automate. Ses fonctions ne sont point de présider à des actes spéciaux , mais à coordonner les contractions musculaires qui doivent concourir à produire les divers mouvements, soit commandés par l’esprit, soit purement automatiques, coordination qui exige une science infinie, laquelle est complètement ignorée par l’esprit. Ainsi, dans tout acte volontaire, lo moi se porte directement sur la partie du corps qui doit agir; tout le travail intermédiaire entre l’esprit et la partie qui agit, travail do contraction et de relâchement qui se fait dans tels ou tels muscles, travail qui varie. constamment en intensité selon les mouvements opérés, tout ce travail, dis-je, est complètement étranger à l’esprit. « Lorsque je veux mouvoir mon bras, ditDugald- Stewart, soudain le mécanisme qui doit produire (le mouvement s’arrange et entre en action ; je n’ai d’autre pensée que celle d’une fin à atteindre. Mais les moyens à l’aide desquels cette fin est atteinte ne sont ni combinés par ma raison, ni soumis à mon examen.» «Dans tout mouvement volontaire, dit-il encore, nous n’avons qu’à vouloir la fin sans nous occuper des moyens, qui sont tout préparés d’avance.»

Pour faire comprendre toute l'importance du cervelet dans ses fonctions automatiques de coordination, et pour démontrer combien ses savantes fonctions sont indépendantes des opérations del’esprit, voyons ce qui se passe dans le mouvement le plus simple du corps, celui d’élever la mâchoire inférieure quand elle est écartée de la supérieure. Ce mouvement est exécuté par deux muscles, le masséter et le temporal. Eh bien! il est impossible, même à celui qui connaît l’anatomie et la physiologie, d’opérer ce mou-

vement par l’un ou par l’autre de ces muscles, à sa volonté: il commande le mouvement, et c'est une puissance indépendante de lui, entièrement organique, qui coordonne l’action musculaire nécessaire pour l’exécution: la volonté n’a pas même le pouvoir de troubler cet ordre. Ceux qui connaissent quels sont les muscles nécessaires pour exécuter tel mouvement, et la manière dont ils se contractent pour l’opérer, n’en peuvent tirer aucun profit quand il s’agit d’exécuter ce mouvement.

Après l’ablation du cervelet, le système musculaire n’obéit plus d’une façon coordonnée à la volonté; l’équilibration des mouvements est rompue; l’animal, quoique conservant sa sensibilité, l’usage de ses mouvements etses instincts, est comme ivre ; il a des mouvements bizarres, irréguliers; il ne sait plus, il ne peut plus faire ce qu’il désire. Le cervelet parait donc être, endéfinitive, l’organe de l’adresse dans lesmouvements, soit naturels, soit appris. Uuelle science de coordination dans l’action des muscles ne faut-il pas que cet organe possède, pour présider à l’exécutiou des mouvements naturels des hommes et des animaux, mouvements dans lesquels un si grand nombre de ces muscles sont en jeu, dans lesquels les contractions de ces muscles varient d’intensité à chaque instant, dans la marche avec ses différentes allures, dans le saut, dans la station, dans le vol. dans la natation, dans le langage, etc. ! Quand 1 anatomiste songe à cette science organique qui se prête aux moindres désirs de l’homme et des animaux, il ne. peut être qu'émerveillé. Cette science étrangère à l’esprit est la conséquence de l’obéissance des organes nerveux automatiques aux lois auxquelles les a soumis le Créateur. J’ai bien souvent admiré cette science automa-

tique en voyant le chien qui suit la voiture de son maître, sautant au-devant du cheval, passant entre les roues de la voiture; et cela à tous les degrés de vitesse, sans jamais se laisser atteindre par les roues ou parles pieds du cheval! . . U uelle précision mathématique ne faut-il pqs dans l’action îles muscles nombreux qui concourent à l’exécution de tous ces mouvements ! Eh bien! tout cela se fait d’après le moindre désir de l’animal, sans que celui-ci sache comment! Si nous portons notre attention sur les mouvements appris chez l’homme, mouvements dont un grand nombre, ayant une délicatesse exquise, exigent des contractions musculaires d’intensité différente et d'une précision rigoureuse, cette science automatique nous apparaît peut-être plus merveilleuse encore. Les musiciens instrumentistes chez lesquels le cervelet est imparfait ne pourront jamais exécuter une œuvre musicale comme ils sentent qu’elle, devrait être rendue. Il y a des hommes très-intelligents et fort maladroits, tandis que d'autres d’une intelligence fort médiocre ont une adresse très-remarquable; aussi, sous le rapport de l’adresse, certaines races inférieures peuvent égaler les supérieures. Pour être habile au billard , pour être bon écuyer, bon jongleur, bon équilibriste, bon tireur au vol, etc., l’intelligence la plus ordinaire est suffisante; mais il faut être doué d’organes automatiques très-parfaits. Ce n’est pas la forme de la main qui donne l’adresse : il y a des mains bien conformées, et pourtant très-maladroites ; il y a aussi des mains mal faites qui exécutent des prodiges d’adresse. La main et les doigts ne sont que l'instrument qui opère; la plupart des muscles qui les font mouvoir siègent même à l’avant-bras.

Les fonctions spéciales du cervelet sont d’une impor-

tance secondaire pour la vie de l’individu ; il paraîtrait même que ses fonctions de coordination des contractions musculaires peuvent être remplies par d’autres centres nerveux. Flourens a démontré qu’un animal privé de ses lobes cérébelleux pouvait, à la longue, recouvrer dans tous ses détails la faculté de coordonner les mouvements. Il attribue cette puissance aux hémisphères cérébraux : « Par ces organes, dit-il, l’animal a un principe de coordination intelligente qui , par une application de la volonté et la répétition des actes, crée dans le corps une harmonie nouvelle. » Je crois que, dans cette circonstance, tout le rôle de la volonté consiste à commander impérieusement des actes devenus difficiles , à vouloir les essayer, à insister, afin de trouver la science automatique perdue ; mais la nouvelle science do coordination qui se forme est, comme la première, tout à fait organique. La volonté n’a d’action, dans ce cas comme dans l’autre, que relativement au but à atteindre, mais non relativement au moyen d’exécution. Quel est cet organe de coordination qui remplace le cervelet après sou ablation ou sa destruction pathologique? C’est probablement le cerveau, ainsi que l’a pensé Flourens ; non pas cependant en tant qu’organe psychique, mais en tant qu’ayant des fonctions automatiques. Cet organe par lequel se manifeste exclusivement l’esprit, letre qui se connaît et qui se sent, posséderait donc des fonctions automatiques résidant flans une puissance coordinatrice des contractions musculaires, outre ses fonctions psychiques, et outre ses fonctions organiques par lesquelles il exerce une influence importante sur tout le système nerveux partout où il est l’organe le plus volumineux de ce système. Depuis plusieurs années, M. Bourillon a démontré que le

cervelet n'était pas le siège exclusif du principe de coordination musculaire, et dans ces derniers temps M. le Dr IIowship-Dikinson a été conduit à penser que le cerveau tient, comme puissance régulatrice des mouvements, sous sa dépendance exclusive les parties innervées par les nerfs crâniens, qu'il a même une action prépondérante sur les extrémités supérieures ou antérieures, tandis que le cervelet exerce une action plus marquée sur les muscles du tronc et sur ceux des extrémités inférieures ou postérieures. Si donc le cerveau intervient pour remplacer le cervelet quand cet organe a été détruit, ce n’est point en tant qu’organe des manifestations psychiques, mais comme organe ayant également des fonctions automatiques. M. IIowship-Dikinson pense également que l’influence du cervelet est apte à produiro des mouvements continus et habituels qui sont utilisés par le cerveau, mais qui ne sont pas sous sa dépendance, c’est-à-dire qu’il est apte à produire des actes automatiques.

Outre les principaux centres nerveux dont nous venons de parler, il en existe d’autres plus petits qui siègent dans les diverses parties de l’encéphale, formant des amas de cellules nerveuses plus ou moins importants. Ces divers centres nerveux, d’après les données de la physiologie, ne peuvent (pi ètre, ou des organes dans lesquels se perdent et se transforment les nerfs sensoriaux avant d’arriver à l’organe do perception et de réaction psychiques, ou des organes de motricité remplissant l’oflice de la moelle, ou des organes de coordination d’action musculaire, remplissant l’office du cervelet. Il y a même des petits centres nerveux qui jouissent à la fois de plusieurs de ces propriétés : ainsi, les tubercules quadrijumaux, dans lesquels

se perdent et se transforment les nerfs optiques, ont une influence incontestable sur certains mouvements à l’égard desquels ils jouent le rôle delà moelle, et peut-être celui du cervelet. C’est certainement en qualité d’organes automatiques qu’on les rencontre très-développés chez certains animaux privés de la vue, tels que les taupes.

Les couches optiques et les corps striés sont des ganglions nerveux dans lesquels les nerfs conducteurs de la motricité et de la sensibilité paraissent subir une dernière transformation, avant de se rendre aux hémisphères cérébraux. D'après \I. Luys, la couche optique agit dans la transmission des différentes impressions sensorielles , si bien que la destruction totale ou partielle de cet organe entraîne une abolition totale ou partielle de la perception de ces mêmes impressions. D’après le même auteur, la substance grise du corps strié est exclusivement en connexion avec les fibres motrices de l’axe spinal, et la lésion de ce corps est caractérisée par des troubles dans la motricité volontaire 1 .

Les philosophes, privés des connaissances fournies par la physiologie, ont attribué à l'ilme la faculté motrice, et so sont longuement étendus sur cette faculté. Ils ont attribué à cette partie immatérielle de notre être, non-seulement les mouvements commandés par le moi, mais encore les mouvements auxquels le moi reste tout à fait étranger. Ils ont, sur ce point, partagé l'erreur des animistes. Nous venons de voir que la faculté motrice n'appartient point à lame, et qu’elle n’appartient pas même au cerveau, organe qui la manifeste. L’esprit commande seulement les actes

1 Luys ; Recherches sur le système nerveux cérébro-spinal, sa structure, ses fonctions, ses maladies

qui partent de son initiative , et que par conséquent il connaît ; le cerveau transmet ces commandements aux centres nerveux automatiques, auxquels appartient seuls la faculté motrice, et ceux-ci font exécuter ces commandements au système musculaire , sur lequel ils exercent seuls un pouvoir. Dans la léthargie incomplète, l’esprit est parfaitement libre ; mais, l’influence du cerveau sur les centres nerveux automatiques étant suspendue , tout mouvement volontaire est impossible. Une hémorrhagie, en détruisant les communications qui existent entre le cerveau et les centres nerveux automatiques , empêche l’exécution de tout mouvement voulu par l’esprit. C’esl ainsi que la physiologie a dissipé une erreur adoptée parla psychologie.

ARTICLE II. — De l'automatisme.

Ce que c'est que l’automate organique. — Premier mode d'activité de l'automate. Actes psychiques devenus automatiques par le fait de leur répétition. De l’habitude. — Deuxième mode d’activité. Actes automatiques en rapport avec la pensée, avec l’activité de l’esprit. — Troisième mode d’activité. Actes automatiques n’étant pas en rapport avec l’activité de l’esprit.— Quatrième mode d’activité. Actes automatiques ayant lieu alors que l'activité de l’esprit est suspendue , l’esprit ne se manifestant plus par suite de l’inactivité complète du cerveau en tant qu’organe psychique.

Connaissant les conditions organiques de nos diverses activités, nous pourrons apprécier maintenant la nature de certains actes qui intéressent la psychologie, quoique appartenant au domaine do la physiologie.

On attribue, en général, à l’activité psychique, à la volonté de l’individu, les actes exécutés en toute circonstance par le système musculaire de la vie de relation, par nos membres et notre corps. Cependant, plusieurs de ces actes, fort compliqués. Intelligents , atteignant un but parfaitement

déterminé et varié selonles circonstances, actes ressemblant exactement à ceux que le moi commande dans d’autres occasions par les mêmes appareils, plusieurs de ces actes, dis-je, sont automatiques. Un automate mécanique est une machine qui porte en elle le principe de son mouvement réglé et déterminé d'avance par une puissance intelligente qui ne lui appartient point. L’automate organique est une machine vivante, sans personnalité, qui tient le principe de son activité de lois particulières auxquelles lo Créateur l'a soumise. Cette machine organique agit ordinairement chez l’homme, sous l’impulsion et sous la direction de l’esprit, mais quelquefois aussi elle agit par sa propre activité inconsciente.

L’activité de l’automate organique se manifeste de quatre manières différentes. A lapremiére appartiennent les actes, les mouvements qui, longtemps commandés et dirigés par l’esprit, sont entrés dans le domaine de l’automate organique, par suite de leur répétition fréquente. A la seconde appartiennent les actes automatiques qui sont en rapport avec l’activité de l’esprit, et qui la suivent naturellement. sans que celui-ci commande ces actes. A la troisième manière se rapportent certains actes commandes et exécutés par les centres nerveux automatiques, actes ipii ne sont point en rapport avec les objets dont s’occupe l'esprit, l’activité psychique et l'activité automatique fonctionnant séparément, chacune vers un but différent. Enfin, la quatrième manière nous montrera l’automate organique agissant seul, par sa propre initiative, dans des états particuliers anomaux, où la manifestation du moi est momentanément suspendue, par suite de la suspension des fonctions psychiques du cerveau.

Premier mode d’activité de l’automate.. — Lorsqu’une série de mouvements coordonnés pour un but ont été répétés un nombre de fois plus ou moins grand, sous le commandement de l’esprit, les centres nerveux automatiques qui, dirigés par le cerveau, les ont fait exécuter, les retiennent au moyen d’une mémoire qui leur est propre, et ils les exécutent par leur seule activité. L’esprit donne l impulsion à l’automate par l’intermédiaire du cerveau, il maintient l’activité automatique tant qu'il le désire; mais ce n’est plus lui qui commande chaque mouvement des membres et du tronc, c’est l’automate qui remplit cette fonction secondaire.

Nous appelons habitude la puisance organique qui exécute seule les actes appris, commandés et dirigés par l’esprit dans le principe. Cette circonstance a toujours fait attribuer ces actes à l’esprit, bien que celui-ci ait peu à peu retiré son concours de leur exécution et ait fini par n’y plus participer. Le mot habitude est pris alors pour une explication , et l’on croit avoir indiqué la nature de ces actes lorsque l’on a dit qu’ils sont faits par habitude. Citons quelques effets du pouvoir de l’habitude , c'est-àdire de l’activité automatique. 5 1

L’effet le plus simple de cette activité se voit dans la marche. Une fois l’impulsion donnée par l’esprit, celui-ci n’y pense plus, c’est l’automate qui préside à la continuation du mouvement des membres. Un certain nombre de travaux manuels sont exécutés automatiquement, lorsqu’ils ont été souvent répétés. L’esprit ne s’occupe alors que de la direction générale du travail, ou bien il s’occupe de toute autre chose que de ce travail , ainsi que cela a lieu chez les personnes qui tricotent. Des actes fort compliqués finissent

par tomber complètement dans le domaine de l'automate, après avoir été dirigés plus ou moins longtemps par l’esprit, si bien que celui-ci, ne s’occupant plus de la partie mécanique de l’exécution, peut s’adonner entièrement à la partie psychique de cette exécution. S’il était obligé de présider en même temps à ces deux parties bien distinctes de l’acte, il aurait trop de choses à faire à la fois pour qu’il en résultât une exécution parfaite. Citons quelques exemples : Lorsqu’un chant, présentant de nombreuses difficultés dans son exécution , a été fréquemment répété , il arrive un instant où les passages difficiles qui ont exigé, dans le principe, une attention et une volonté soutenues pour être exécutés, sortent tout seuls de la voix, suns l'intervention directe de la volonté. Cetto exécution, appartenant désormais à l'automate, permet à l’esprit de s’occuper exclusivement de la partie psychique de l'exécution, de donner au chant l’expression exigée, de régler l’action scénique qui peut l'acompagner. C'est ainsi que, les difficultés de l’exécution étant confiées à 1 habitude , l'artiste peut étendre et perfectionner son talent. On ne peut chanter avec perfection un morceau difficile, que lorsque, par sa répétition fréquente, les passages scabreux sont dans la voix , c est-à-dire lorsque, confiés à l’automate organique, celui-ci peut les exécuter avec assurance, sans le concours immédiat de la volonté et de l’attention.

Pour jouer d une manière satisfaisante, sur un instrument quelconque, un morceau de musique hérissé de difficultés, il faut acquérir, par la répétitiou fréquente de cette œuvre, de la facilité à 1 exécuter. Lorsque cet exercice s’est prolongé un certain temps, ce n est plus le moi , la volonté de 1 individu, qui préside à l exécution mécanique, ce sont

\os organes automatiques. L'artiste possède alors le morceau dans les doigts. Dégagé de ce premier soin, il peut se vouer entièrement à la partie intellectuelle et sentimentale de 1 exécution , il peut régler les effets de l’expression voulue. 11 a même souvent de la peine à suivre, par la pensée, les traits exécutés rapidement par son automate, il n’en perçoit que les effets généraux. Lorsque l’automate possède le morceau , il l’exécute avec une assurance que l’esprit est loin de posséder toujours. Une artiste distinguée sur le piano, très-émotionnée lorsqu’elle joue en public, me disait : a Je suis parfois si troublée, que je ne sais plus ce que je fais : je laisse aller mes doigts sur le clavier, et ils exécutent tout seuls; heureusement qu’ils sont plus assurés que moi et qu’ils ne se trompent point. » La mémoire tout organique de l’automate est quelquefois plus sûre que celle de l’esprit. Cette même personne me disait à ce propos : « Quand je cherche un motif que j’ai joué autrefois et <jue je ne puis me rappeler, je laisse errer mes doigts sur le clavier, et ils le trouvent de suite : ils ont meilleure mémoire que moi. » Cette personne faisait ainsi une distinction fort judicieuse entre la mémoire psychique et la mémoire automatique; seulement, il faudrait bien se garder d’attribuer cette mémoire à la main, qui n’est qu’un instrument. Cette mémoire appartient entièrement aux centres nerveux automatiques. La mémoire psychique retient l’idée musicale, le motif, la phrase; la mémoire automatique retient la succession des mouvements nécessaire pour exécuter cette phrase; et lorsque la mémoire psychique a cessé de posséder l’idée, les centres nerveux automatiques peuvent encore retenir et exécuter la série de mouvements qui l’ont produite souvent sur l’instrument,

cette mémoire automatique étant plus grande chez certaines personnes que la mémoire psychique.

Rien ne saurait donner une idée de la puissance que peuvent acquérir .par la répétition les organes automatiques, comme le rôle qu’ils jouent dans l’écriture et dans le langage. Quand nous avons l’habitude d’écrire, la plume court toute seule sur le papier, sous l’impulsion de la volonté , pour représenter la succession de nos pensées par des signes. Ce n’est plus alors l’esprit qui dirige les mouvements de la main , ce sont les centres nerveux automatiques qui, par le merveilleux accord qui existe entre eux et l’organe qui manifeste la pensée, exécutent les mouvements nécessaires pour fixer cette pensée sur le papier au fur et à mesure que l’esprit la crée. Lorsqu’on a répété plusieurs fois par les organes de la parole une série de mots, la mémoire automatique les retient si bien qu’on les récite, même en pensant à autre chose. La versification favorise beaucoup cette mémoire des mots par les rimes et par le rhythme qui l’accompagnent. La mémoire automatique des mots est d’un grand secours aux acteurs , car pour bien jouer un rôle ils doivent avoir le poème dans la bouche , comme l'instrumentiste doit avoir son morceau de musique dans les doigts. L’esprit, dégagé du souci de chercher ce qu’il a h dire, n’a plus à s’occuper que de la manière dont le poème doit être débité, de 1 expression avec laquelle il doit être rendu ; en un mot , de la partie intellectuelle et expressive du rôle.

L automatisme, institution admirable de la nature, est un précieux secours donné a 1 esprit, qui ne pourrait pas diriger à la fois plusieurs actes très-différents et fort compliqués. Avec cet aide organique, l’esprit consacre toute

son activité à la partie psychique de l’acte, pendant que certains centres nerveux sont chargés de la partie mécanique.

Les merveilleux effets de l’automatisme ont été signalés sous le nom (Y habitude par divers auteurs, et les descriptions qu’ils en ont données sont assez intéressantes pour que nous en citions quelques-unes. « Un exemple frappant de 1 habitude, dit Reid, est dans la parole. Chaque enfant apprend, par l’habitude, à prononcer les consonnes et les voyelles des mots de sa langue native. La prononciation, si difficile d’abord, devient facile par habitude- Déplus, un orateur, aussitôt qu’il a conçu ce qu’il veut dire, les lettres, les syllabes, les mots s’arrangent sans qu’il y pense; et cela, avec le choix de la juste expression des mots, en suivant les règles de la grammaire, de la logique, de la rhétorique, sans violer une seule règle. Cet art, s’il était moins connu, paraîtrait un miracle '.

« Si toutes nos actions étaient voulues et réfléchies, dit M. J. Simon, nous serions capablesde bien peu de chose. L’action de marcher, qui nous paraît si simple, continuerait d’être pour l’homme un sujet de préoccupation et d’étude pendant toute sa vie. Nous parlerions notre propre langue avec les mêmes efforts qu’exige l’emploi d’une langue étrangère nouvellement et imparfaitement apprise. La recherche d’un mot et la préoccupation de la syntaxe empêcheraient notre esprit de se donner tout entier à la poursuite de la pensée. En écrivant, nous ressemblerions à un écolier qui copie péniblement un dessin. L’homme le mieux doué n'arriverait pas à jouer cinq mesures de piano sans perdre haleine. Tout ce qui passe inaperçu dans

1 OEuvres complètes, tom. VI, pag. 27.

notre vie. et qui pourtant en fait le fond, absorberait toute nos forces; et pour la pensée , pour les affaires, pour les améliorations, pour les découvertes, il ne resterait rien.

» Grâce à l’habitude, au contraire, nous faisons des tours de force. En ce moment, par exemple, à quoi suis-je occupé? à présenter de mon mieux la théorie de l'habitude. Mon esprit essaye de coordonner dans un bon ordre les observations que l’étude m’a fournies; il les juge avant de les émettre : voilà ce qu’il fait, voilà ce à quoi il est attentif; mais dans le même temps mon esprit trouve les mots et les tours de phrase nécessaires; il n’hésite pas sur la propriété des termes, ni sur toutes les convenances du langage, ni sur la grammaire. Tout cela lui vient par surcroît et sans qu’il ait besoin d’y penser; bien plus, je trouve d’emblée, au bout de ma plume, toutes les lettres dont j’ai besoin; je les aligne, je les sépare avec justesse : j’observe toutes les lois de l’orthographe. Le sais-je seulement? Tout cela se fait, et se fait bien, sans que j’intervienne; l’habitude est là qui me remplace. Et, par exemple, pour l’orthographe dont je parlais, je puis l’oublier. Si on m'interroge sur celle d'un mot, et que ma mémoire ne me la fournisse pas, je n’ai qu’à écrire ce mot au courant de la plume, comme un cavalier égaré qui abandonne les rênes et se fie à l’instinct de son cheval; il y a cent à parier contre un que l’habitude me conduira bien '. »

La mémoire automatique finit en effet par se substituer à la mémoire psychique, et les résultats qu’elle produit sont si remarquables, que l’on est étonné de les voir déterminés par de la matière organisée. L’orthographe, par exemple, dont les applications ne manquent pas de diffi-

1 Le devoir, pag. 77.

cultes, et qui semblerait ne pouvoir appartenir qu'à la mémoire psychique, finit cependant par être retenue et appliquée par la mémoire automatique, puisque, si la première hésite et ne la possède plus, nous voyons l’automate en activité la trouver de suite, comme il trouve sur le clavier une phrase musicale que l’esprit a oubliée. Quand on songe combien l'esprit de l’orateur qui parle, qui improvise, et celui de l’écrivain qui compose, sont absorbés par leurs sujets; quand on sait qu'ils ne pensent pas du tout au mécanisme par lequel ils rendent sensibles leurs pensées, et que tout ce qui concerne la manifestation de ces pensées se fait sans la participation de l’esprit , on s’aper- <;oit du rôle immense que joue l’automate organique dans la parole et dans l’écriture. La facilité d’élocution ne peut avoir lieu que si les organes automatiques possèdent une activité égale à celle de l’esprit. Le défaut de parallélisme entre la marche de ces deux activités rend le discours lourd et pénible. C’est ce qu’a fait ressortir Yauvenargues, d’une manière fort fort judicieuse, dans le passage suivant : « 11 est rare de trouver, dit-il, une proportion exacte entre le don de penser et celui de s’exprimer. Les termes n ont pas une liaison nécessaire avec les idées ; de là vient que d’habiles gens manquent quelquefois de cette facilité à rendre leurs idées, facilité que des hommes superficiels possèdent avec avantage ’ . »

Admettre un organe coordinateur de la parole dans le cerveau, ainsi que l’ont fait quelques médecins égarés par les idées trompeuses que donne, en physiologie, 1 anatomie pathologique , est tout à fait contraire aux connaissances positives acquises par la physiologie. A 1 exercice

i Yauvenargues ; Œuvres complètes, toqa. I. pag. 28.

du langage concourent diverses fonctions très-distinctes, dépendant d’organes nerveux différents. Ces organes nerveux sont le cerveau qui manifeste la pensée, les centres nerveux automatiques qui président aux contractions musculaires coordonnées, nécessaires à la production de la parole ; enfin, les fibres de substance blanche qui unissent le cerveau et les organes nerveux automatiques. Les lésions fonctionnelles de ces organes doivent concourir, chacune pour leur part, aux phénomènes variés de Yaphasie.

Le mot habitude est non-seulement employé pour désigner le pouvoir qu’ont les organes automatiques d’exécuter facilement, et sans le concoure de l’esprit, ce qu’ils ont répété un certain nombre de fois sous la direction de celui-ci ; il est encore appliqué au penchant , au désir éprouvé par 1 homme de faire ce qu’il a fait longtemps, de* tourner sans cesse autour du même centre d’activité. Chez les vieillards, cette habitude est plus qu’un désir, elle devient un besoin.

Deuxième mode d’activité de l’automate . — Un grand nombre d actes, en rapport avec les sentiments éprouvés, sont exécutés sans qu’ils aient été appris dans le principe, sans que l’esprit les ait voulus et dirigés. Seul, l’automate les commande; seul, il a toujours présidé à leur exécution. Tels sont les mouvements appelés instinctifs. Ces actes sont la conséquence de cette influence que le cerveau, en tant qu organe le plus volumineux du système auquel il appartient, exerce sur l’activité des autres centres nerveux, influence (pie nous avons mentionnée en parlant des fonctions organiques du cerveau. Les plus remarquables de ces actes sont : les gestes accompagnant la parole surtout quand elle est vive , les expressions diverses de la physionomie . les

attitudes du corps, les différentes inflexions que prend la voix selon les sentiments ressentis , les mouvements par lesquels nous repoussons subitement tout ce qui peut nuire, et ceux par lesquels nous rétablissons l’équilibre perdu, les mouvements du tète, on rapport avoc le rliythme, quo font presque continuellement certains instrumentistes et même certains auditeurs. Non-seulement le moi ne commande point ces mouvements , mais la plupart du temps il les ignore, il no s’aperçoit pas qu’ils sont exécutés. Lorsque nous entendons uno marche militaire, c’est automatiquement que nous adaptons nos pas à son rhythme. La communication certaine des racines du nerf auditif avec les organes nerveux automatiques, le cervelet et le bulbe rachidien, explique ce phénomène. C’est encore automatiquement, et même à l’insu de notre moi, que les muscles des globes oculaires changent à chaque instant la direction des axes do ces organes, pour les faire converger sur l’objet regardé, en formant un angle d’autant plus aigu que l’objet est plus au loin. Cette direction, prise par les axes des deux yeux, est tout à fait inconnue de l’individu; elle se fait à l’aide d’un pouvoir organique , sans l’intervention du moi qui ignore ce phénomène. Cette direction automatique cesse lorsque nous no regardons rien, lorsquonous fermons les paupières, par exemple : les yeux, ne prenant plus alors une direction nécessaire pour regarder ensemble , nous louchons. Lorsque l’un des deux yeux a perdu ses fonctions, cet œil, n’ayant plus à recevoir les rayons lumineux do concert avec celui qui est bon, ne prend plus la même direction que celui-ci, et le strabisme se produit peu à peu.

Les actes automatiques qui accompagnent l’activité du cerveau, et dont nous venons de parler, sont naturels, ils

n’ont rien d’acquis par un travail volontaire. Mais l’éducation prolongée des organes automatiques au moyen de l’exercice peut rendre ces organes aptes à exécuter par leur propre activité, et sans l’action directe et continue de la volonté, des actes artificiels hérissés de difficultés , en rapport avec les actes de l’esprit, avec le travail cérébral. Ce phénomène est fort remarquable chez l’instrumentiste habile qui déchiffre de la musique souvent fort difficile, et en donnant à cette première exécution toute l’expression voulue. Pour en arriver là , l’automate doit suivre exactement de lui-même, par l’exécution mécanique, tout ce que l'esprit conçoit , sans que celui-ci soit obligé de diriger l’automate par un acte spécial; car si l’esprit se livrait à ce soin , il ne pourrait s’occuper en même temps de lire la musique. Les musiciens connaissent parfaitement par l’expérience le rôle de l’automate dans cette opération; ils disent que, pour déchiffrer couramment la musique, il faut, non-seulement la lire avec une grande promptitude, mais il faut encore que les doigts soient habitués à suivre immédiatement et d’eux-memes la lecture. Au lieu des doigts, qui sont les instruments des centres nerveux automatiques , ce sont ces centres nerveux qui doivent être habitués par l’exercice à suivre les actes du cerveau. Pour acquérir cette habitude, les centres nerveux automatiques doivent avoir reçu par l’exercice une éducation spéciale ; il faut aussi (ju ils soient doués d’une certaine perfection naturelle, il faut qu ils soient éducables. Il y a des personnes tort intelligentes, mais dont les organes automatiques sont eu quelque sorte frappés d’idiotisme ; ces personnes ne peuvent pas exécuter ce que leur intelligence conçoit parfaitement. Il y a des mains bêtes, dont il est impossible

de faire l'éducation, des mains qui restent toujours entreprises, maladroites, et que le travail ne peut rendre habiles, disent alors les professeurs de musique instrumentale. Ce ne sont pas les mains qui sont ici en cause, répéteronsnous encore , ce sont les organes nerveux automatiques chargés de diriger les muscles qui font mouvoir la main.

Lorsque l’automate a acquis la merveilleuse facilité de suivre la lecture la plus rapide faite par l’esprit, si le musicien qui déchiffre commet une faute, celle-ci vient plus rarement do ce que l’automate n’a pas fidèlement exécuté ce que l’esprit a lu et conçu, que de ce que celui-ci a mal lu; en un mot, les fautes commises viennent plus souvent de l’esprit que de l’automate. Dans cette facilité à exécuter à première vue , nous rencontrons un des effets les plus remarquables de l’action du cerveau sur les centres nerveux automatiques, et également du pouvoir que ceux-ci peuvent acquérir par leur éducation.

Troisième mode d’activité des centres nerveux automatiques. — L’automate organique peut exécuter par sa propre activité des actes qui n’ont aucun rapport avec les occupations de l’esprit. Ces actes ayant été souvent commandés par la volonté, l’automate les a retenus; et il les exécute lorsqu’il est livré à sa propre activité, pendant que l’esprit est absorbé par ses pensées. Je suppose, par exemple, que pendant une marche commencée sous la direction de la volonté, l’esprit devienne absorbé par une idée, l’automate n’en continuera pas moins à exécuter la marche ; mais, l’esprit ne le dirigeant plus, l’automate peut changer la direction primitivement voulue par le moi. Si la préoccupation n’est pas grande, l’esprit s’aperçoit de suite de cette déviation ; dans le cas contraire, 1 individu

peut setre déjà fort éloigné de l’endroit où il avait projeté d’aller, lorsqu’il s’aperçoit de la fausse route qu’il a suivie. Les animaux domestiques auxquels on impose toujours le même ouvrage, l’exécutent automatiquement, par l’habitudeprise. Ce n’est, ni par instinct, ni par intelligence, que le cheval vient se mettre à la place qu'il occupe habituellement dans l’attelage, et qu’il suit sa route ordinaire sans avoir besoin d’être guidé; c’est automatiquement, c’est par habitude.

Agir par distraction, c’est faire une chose pendant que l’esprit est occupé à une autre. Dans ce cas, l’acte est exécuté sans la participation du moi ; il dépend entièrement des centres nerveux automatiques, et nous disons avec justesse que nous ne savons pas ce que nous avons fait. Comment le saurions-nous, puisque notre esprit, notre moi, n’y a point participé? Certaines personnes dontl’esprit est facilement absorbé parla pensée, alors même que cette pensée est sans importance, sont très-sujettes aux actes distraits. Elles tiennent, par exemple, un objet à la main, etle posent automatiquement quelquepart, pendantqu’elles pensent à autre chose; puis,- quand leur pensée revient sur cet objet, elles disent qu’elles ne se souviennent plus où elles l’ont mis. Elles ne peuvent pas s’en souvenir, puisqu’elles ne l’ont point su, puisque cet acte a été exécuté par l’automate seul. Aussi, lorsqu’elles retrouvent l’objet, elles n ont aucune idée de l’avoir posé dans l’endroit où il est, et la raison pour laquelle elles l’y ont posé. Je connais une personne qui se trouve fort souvent dans ce cas.

Quatrième mode d’activité des centres nerveux automatiques. — Nous trouvons ici l’automate complet, fonctionnant seul, ordonnant, dirigeant, exécutant des actes

compliqués, intelligents, et tellement semblables à ceux qui sont exécutés par la personnalité, qu’on les lui a attribués jusqu’à ce jour. Cette activité de l’automate n’appartient point à un état normal ; on l’observe sousl’inlluence des agents anesthésiques, ou pendant certains états pathologiques, ou dans le somnambulisme, alors que l’activité des hémisphères cérébraux, en tant qu’organes manifestant l’esprit, est suspendue, paralysée, et que les centres nerveux automatiques continuent seuls à fonctionner. Mais avant d’étudier les phénomènes physiologiques et psychiques1 de l’automate complet, nous devons nous occuper de la question du sommeil comme introduction à cette étude.

ARTICLE III. — Phénomènes physiologiques et psychiques

du sommeil.

Phénomènes physiologiques du sommeil. Ces phénomènes sont la conséquence du repos du cerveau. — Ce repos est nécessaire afin d’éviter les effets que produirait, si elle n’était interrompue, la congestion cérébrale artérielle occasionnée par l’exercice delà pensée. — Fonction importante et nécessaire des sinus de la dure-mère. — Dans le sommeil, le cerveau s’isole du reste du système nerveux. D’un côté, les impressions sensorielles n’arrivent plus, ou n’arrivent qu’incomplètement au cerveau; d’un autre côté, en tant qu’organe manifestant l’esprit, le cerveau n’a plus d’actiori sur les centres nerveux automatiques, et il y a suspension du mouvement volontaire. — Du cauchemar. — Pendant le sommeil , les centres nerveux automatiques font exécuter au corps, par leur propre activité, quelques actes semblables à ceux qu’ils lui font exécuter pendant la veille sous le commandement du cerveau. — Phénomènes psychiques du sommeil. — Il y a des sommeils sans rêves. — L’esprit peut exister sans penser. — De l’activité psychique dans les rêves.

Phénomènes physiologiques du sommeil. — Ces phénomènes physiologiques sont la conséquence du repos du

' Nous entendons par phénomènes psychiques d’organes nerveux, les actes de ces organes qui sont semblables à ceux que commande l'esprit, quoique aucune personnalité n’y participe.

cerveau, ou plutôt d’une diminution importante de l’activité de cet organe, pendant le sommeil. Le cerveau exerçant une influence considérable sur l’activité de tous les autres centres nerveux, son repos entraîne le repos de toutle système, et par conséquent celui de tout le corps. Le besoin d’inactivité éprouvé par le cerveau est impérieux, nécessaire; s’il n’est pas satisfait, ce centre nerveux devient le siège d’une vive irritation. Les Chinois, très-experts en cruautés, infligent la privation du sommeil à certains condamnés. Ce long supplice, qui fait mourir au bout de dix-huit jours environ ceux qui y sont soumis, cause il ces malheureux des douleurs tellement intolérables, qu’ils demandent avec instance, et par grâce, qu’on les mette à mort. L’activité pathologique dont le cerveau est le siège pendant la première période de l’aliénation mentale, est parfois si continue, et les conditions organiques dans lesquelles elle a lieu sont si différentes de celles de l’état physiologique, que l’homme qui est atteint d’une des affections cérébrales qui produisent la folie, peut n’éprouver aucun besoin de dormir pendant vingt ou même pondant quarante jours, et n’est point incommodé do cette longue insommie, qui le tuerait infailliblement en état de santé. Or cette insommie, ayant lieu au début de la folie, à l’époque où l’on ne rencontre aucune altération appréciable de tissu dans le cerveau, prouve bien que cet organe peut être malade et fonctionner par une activité pathologique, sans présenter aucune lésion dans sa texture. Lorsqu’une partie du cerveau est altérée, on a donc tort: 1° de considérer commosain tout ce qui, dans cet organe, parait tel; *2° d’attribuer à la partie altérée seulement toutes les lésions fonctionnelles qui ont été manifestées , et en der-

nière analyse do prétendre l'aire de la bonne physiologie avec des cas pathologiques.

Le besoin de repos qu’éprouve le cerveau se conçoit aisément, quand on pense à 1 activité prodigieuse qui règne dans son tissu, pour l’accomplissement de ses fonctions psychiques et organiques. Les premières surtout, étant accompagnées d’une congestion do sang artériel d’autant plus grande que la pensée est plus active, doivent fatiguer singulièrement cet organe. Cette congestion, qu’occasionne la pensée soutenue, est démontrée par la rougeur do la face, par le battement plus prononcé des artères de la tète durant une attention soutenue, et enfin par l’observation suivante, citée par les auteurs: Uno femme ayant perdu une partie des os du crâne à la suite d’une affection syphilitique, le cerveau apparaissait dans cet endroit recouvert de ses membranes. Pendant le sommeil, lorsqu’elle ne pensait pas, c’est-à-dire lorsqu’elle ne rêvait pas, le cerveau restait dans sa boîte osseuse ; mais si elle rêvait, cet organe se congestionnait, son volume augmentait par l’affluence du sang artériel, et il faisait légèrement hernie à travers l’ouverture crânienne. A l’occasion de cette congestion artérielle qui accompagne l’exercice delà pensée, se présente une question importante à résoudre. Si la boite osseuse du crâne est toujours exactement pleine, soit pendant l’inactivité du cerveau, soit pendant l’activité de cet organe, comment peut se faire cette turgescence artérielle lors de cette activité? Cette possibilité trouve sa cause dans les sinus de la dure-mère et dans les sinuosités considérables des veines de l’éncéphale, qui occupent dans le crâne une capacité assez grande par le fait de ces sinuosités. La congestion artérielle a-t-elle lieu sous l’in-

fluence de l’activité psychique du cerveau , les sinus et les veines, étant comprimés, se vident. Cette congestion cesse-t-elle, ces réservoirs se remplissent de sang veineux et se maintiennent pleins par la pression atmosphérique, qui ne permet pas de vide. La fonction encore controversée des sinus doit être celle que je viens d’indiquer , car cette fonction est indispensable, nécessaire de leur part. Le cerveau, de mêmeVpie les autres organes de l’économie, reçoit d’autant plus de sang artériel que son activité est plus grande. Mais étant renfermé dans une boite inflexible, il devait être préservé des effets, soit de la compression, soit de l’isolement, au moyen d'un appareil intérieur pouvayt se vider ou se remplir selon le besoin. Les sinus de la dure-mére et les sinuosités considérables des veines de la pie-mère atteignent exactement ce but. ils parent aux inconvénients qu’aurait sans eux l’inflexibilité du crâne.

Le volume considérable qu’occupent les sinus et les veines cérébrales dans la boite osseuse et inextensible du crâne, a non-seulement pour but de rendre possible une affluence plus considérable au cerveau do sang artériel, sous l’influence de la pensée, et d’empêcher que cette affluence ne produise la compression du cerveau, mais encore que l’affluence, plus considérable que de coutume, de sang artériel par toute autre cause, ne produise cette compression, qui suspendrait les fonctions de cet organe important.

La diminution considérable de l’activité du cerveau pendant le sommeil a pour conséquence la cessation plus ou moins complète de ses relations , en tant qu’organe psychique principalement, avec le reste du système nerveux. Pendant la veille, les hémisphères cérébraux reçoi-

vent les impressions des norfs sensitifs, ot ils onvoient les commandements do l’esprit aux contres norveux automatiques, qui les fout exécuter au système musculaire. Pendant le repos du cerveau dans le sommeil, ce double courant centripète et contrifuge est suspendu, ou bien il est considérablement affaibli, si bien que : 1° les impressions sensorielles n’arrivent plus jusqu'à cet organe, ou n’v arrivent que fort affaiblies; 2° les commandements de 1 esprit, transmis habituellement par le cerveau aux centres nerveux automatiques, n’arrivent plus jusqu’à ces organes, d’où il résulte que le moi n’a plus le pouvoir de faire exécuter au corps ses volontés, ou bien n’a plus ce pouvoir que très-limité ot incomplet. Démontrons la réalité de cetto double interruption.

1 0 Dans le sommeil profond, les impressions sensorielles n 'arrivent pas an cerveau, et ne sont point per eues par l’esprit.— Celui qui dort profondément n’entend point le bruit qui se fait autour de lui. Kn chemin de fer? il n’entend plus le bruit considérable occasionné par le roulement du train, ot, s’il est subitement éveillé, il perçoit tout à coup ce bruit qu’il ne percevait pas endormi. J’ai pu constater plusieurs fois ce tait. Le ronflement n’ayant lieu quedans le sommeil profond qui amèno le relâchement complet du voile du palais, par suite du repos des centres nerveux automatiques, le ronfleur n’ontond jamais le bruit considérable qu’il produit. Il réveille son voisin, dontlo sommeil est moins profond que le sion, mais il ne peut se réveiller lui-même; car, à mesure que son sommeil devenant moins complet il pourrait recevoir quelques impressions sensorielles, le ronflement cesse. Aussi jamais ronfleur n’a su par lui-même le bruit involontaire qu'il produit. On peut

faire cesser ce bruit sans éveiller l’individu, en tirant de leur torpeur les centres nerveux automatiques, au moyen de l'excitation- légère de la peau , jusqu’à ce quelle ait déterminé une réaction de la part de ces organes par un mouvement. Cette réaction est en effet purement automatique, puisque le moi n’en a aucune connaissance au réveil. On arrive également à faire cesser le ronflement, en excitant tout autre nerf sensitif communiquant avec les centres nerveux automatiques, le nerf auditif par exemple, en sifflant, moyen fort connu du vulgaire. Un instant après, si le sommeil redevient profond, les centres automatiques retombent dans le repos complet, et le ronflement recommence. Je connais un individu qui grince si fortement des dents quand son sommeil est profond, qu’il réveille sa femme, et qu’on l’entend d’une chambre voisine. Gomme le ronfleur, il n’a jamais entendu le bruit qu’il fait. Cet acte automatique, produit par la moelle épinière, a lieu lorsque ce centre nerveux est soustrait à la domination du cerveau dans un sommeil complet. Cette personne tient cette disposition de l hérédité : sa mère grinçait dos dents de *a même manière, en dormant. L’expérience suivante, qui réussit chez les personnes dont le sommeil est trés-dir, chez les enfants surtout, démontre également que les impressions sensorielles n’arrivent point au cerveau durant lt sommeil profond. Si on relève la paupière à une de ces p3rsonnes pendant quelle dort, la pupille se contracte pa- l’effet de la lumière ; un centre nerveux automatique a perçu et a réagi , mais le cerveau n’a pas été impressouné; si on réveille à l’instant cette personne, elle assure qu elle n’a perçu aucune clarté. Lorsque le sommeil e.‘t moins profond, les sensations peuvent arriver

jusqu’aux hémisphères cérébraux et être perçues confusément par le moi; ces sensations excitent alors la pensée et produisent des rêves qui ont souvent quelque rapport avec la sensation perçue par le moi. Si ces sensations sont vives, elles déterminent le réveil. Un jour m’étant endormi pendant que je travaillais, une personne entre dans mon cabinet et m’appelle hautement à trois reprises. Ce ne fut qu’en me secouant le bras qu’elle parvint à m’éveiller. Je fus étonné d’apprendre que cette personne m’avait interpellé, car je n’avais absolument rien entendu.

2° Pendant le sommeil , le cerveau, entant qu'organe manifestant l’esprit, n ’a plus d’influence sur les centres nerveux automatiques ; ou l’influence qu’il possède encore est fort limitée et incomplète. — Quand nous rêvons, nous avons si peu la possibilité d’exécuter des mouvements volontaires, des mouvements commandés par notre moi , que si nous voulons accomplir tels ou tels mouvements en rapport avec le rêve, la marche ou tout autre acte, nous ne les exécutons point, nous nous figurons seulement les accomplir. Tout se passe en idée, c’est-à-dire dans le cercle de l’activité cérébrale seule. Si nous voulons fuir le danger présenté par le rêve, nous restons immobiles et nous ne le fuyons qu’en pensée. Le besoin d’uriner nous fait rêver quelquefois que nous opérons la miction, sans le faire cependant. Eh bien ! malgré la volonté que nous kvons de satisfaire ce besoin pendant le rêve, nous n’urinois point. Le premier temps de l’émission appartenant à la volonté . celle-ci n’a plus lo pouvoir de faire exécuter ce premier temps, parce que le cerveau n’a plus d’action suiies centres nerveux automatiques. Le besoin n’étant pas satisfait , plusieurs fois ce rêve peut se présenter, entrecoupé par un

sommeil complet de peu de durée, sans que l’émission urinaire ait lieu. Dans le jeune âge, cependant, où la moelle est plus active et en quelque sorte plus indépendante du cerveau , elle peut produire pendant le sommeil , par sa propre activité, l’émission de l’urine, soit perçue dans un rêve, soit inaperçue dans un sommeil complet. Cette émission involontaire est un acte réflexe de la moelle. Celle-ci, excitée par les nerfs sensitifs de la vessie, réagit en déterminant la contraction des fibres musculaires du corps de cet organe. Ou attribue ces émissions involontaires à une faiblesse de la moelle ou de la vessie; cette opinion, on le voit, est complètement erronée.

Le moi n'ayant plus le pouvoir de faire exécuter des mouvements pendant le sommeil , ceux qui ont lieu durant cet état sont purement automatiques, commandés et exécutés par les centres nerveux de même nom , si bien qu’ayant été exécutés sans sa participation, le moi n’en a point connaissance. Nous avons déjà vu le grincement des dents être complètement ignoré par le moi. Mais des actes intelligents, ayant un but déterminé, sont aussi exécutés automatiquement, sans la participation de l’esprit pendant le sommeil. Les besoins du corps exigeant , pendant cet état , des changements de position, ces mouvements sont opérés par les centres nerveux automatiques sans que le moi en ait connaissance. Une personne de ma clientèle ne peut s’endormir que recouverte d’un drap de lit seulement ; mais, pendant quelle dort , elle ramène sur elle la couverture placée au bas du lit, sans quelle s’aperçoive jamais de cet acte, qui évidemment est automatique.

Le corps exécute quelquefois, pendant le sommeil , des mouvements, des actes en rapport avec les rêves; mais

ces actes ne sont point volontaires , ils appartiennent au deuxième mode d’activité de l’automate, alors que celui-ci exécute pendant l’éveil les gestes, lé rire, les mouvements brusques qui ont lieu pour se garer de quelque danger. Ces actes, opérés pendant lo sommeil, sont le cri, et même, sous l’influence do vives passions, la parole; ce sont aussi le rire et d’autres mouvements, actes résultant de l’influence que le cerveau, en tant qu’organe le plus considérable du système, exerce sur les centres nerveux automatiques. Mais ces actes automatiques que lo moi a perçus, et dont il a connaissance au réveil , ont un caractère particulier : ils sont très-incomplets et imparfaits, ils se ressentent de la faiblesse de Faction cérébrale sur les organes nerveux automatiques. La parole, par exemple, est mal articulée, elle est à peine intelligible ; cependant l’articulation est d’autant plus nette que la passion sous l’influence de laquelle se trouve le rêveur est plus puissante. J’insiste sur ce fait que les paroles dites pendant le rêve , et dont l’individu garde le souvenir à son réveil, sont mal articulées et n’ont lieu que sous l’influence de vives passions; tandis que les paroles prononcées sans la participation du moi , par l 'activité seule et complète des centres nerveux automatiques dans le somnambulisme , sont parfaitement articulées et émises avec calme; mais l’individu n’en a aucune connaissance, lors même qu’il s’est éveillé immédiatement après les avoir prononcées.

Lorsque les centres nerveux automatiques ne sont plus sous la domination du cerveau pendant le sommeil , ils produisent parfois des actèà dont l’irrégularité prouve le défaut de l’influence supérieure du cerveau. Ce sont des mouvements désordonnés, des sursauts assez grands pour

réveiller le dormeur. On les rencontre souvent dans les cas de fracture des membres. J'ai vu une dame, d’ailleurs bien portante, être fort incommodée par ces mouvements automatiques qui l’éveillaient à chaque instant. C’est sans doute à ce surcroît d 'activité que peut acquérir la moelle, lorsqu’elle n’est plus dominée et contenue par le cerveau, qu’est due la fréquence des accès d’épilepsie pendant le sommeil, accès qui, d’après les expériences de.M. Brown- Séquard , ont pour siège la partie supérieure de la moelle et le bulbe rachidien.

L’observation suivante prouve quo dans des cas de paralysie du mouvement, par suite de la rupture des fibres nerveuses qui mettent en communication le cerveau avec les centres nerveux automatiques, ces derniers organes, qui n’ont pas perdu leur relation avec les nerfs moteurs et le système musculaire, peuvent opérer certains mouvements par leur propre activité. Une fille de neuf ans a une hémorrhagie cérébrale qui la paralyse du côté droit. Au bout de plusieurs semaines, le mouvement se rétablit, excepté dans l’avant-bras et dans la main. Lorsque j’ai connu cette jeune personne, elle avait quatorze ans : los muscles fléchisseurs de ces parties pouvaient obéir à la volonté pour exécuter un très-léger serrement de main, mais les extenseurs étaient tout à fait paralysés. Le membre était atrophié. Cependant, dans deux circonstances où les centres nerveux automatiques agissent par leur seule activité, les extenseurs se contractaient. Ces circonstances sont les pandiculations et le sommeil : alors seulement les extenseurs exécutaient un mouvement que la volonté ùe pouvait pas leur imprimer, et les fléchisseurs en exécutaient un plus étendu que celui qu’ils pouvaient habituellement exécuter

sous 1 influence de lu volonté. Ce fuit in u été rupporté pur les parents, sans interrogation de ma part. — Lne femme de soixante uns, complètement paralysée du côté gauche à la suite d’une hémorrhagie cérébrale, m’a raconté que ses membres paralysés exécutaient quelques mouvements involontaires de flexion quand elle baillait.

Du cauchemar. — L'impuissance de l’esprit sur le système musculaire, c’est-à-dire la suspension de l’action du cerveau sur les centres nerveux automatiques, va nous aider à donner une explication naturelle du cauchemar. Par suite de la stase du sang noir dans les vaisseaux pulmonaires, nous éprouvons pendant la veille un malaise qui cesse au moyen de quelques grandes inspirations, ces inspirations facilitant la circulation légèrement entravée. Ur, tandis que la respiration ordinaire s’exerce sans la participation du moi par des mouvements involontaires, ces inspirations exagérées dépendent entièrement d’un effort de la volonté. Ce pouvoir seul rend les inspirations assez profondes pour produire de suite le soulagement dont on a besoin. Ces grandes inspirations ne pouvant pas être exécutées pendant le sommeil , puisque la volonté n’a plus son pouvoir habituel sur le système musculaire , si l'oppression dont il est question se produit, elle persiste sans que la volonté puisse la faire cesser. Le malaise devenant assez grand pour retentir jusqu’aux hémisphères cérébraux, sans cependant déterminer le réveil, provoque des lèves pénibles où le sentiment de la peur joue le rôle principal dans la pensée. Il y a alors une circonstance appartenant au sommeil , qui augmente beaucoup cette peur et qui la porte jusqu’à la terreur. Pendant la veille, quand un danger se présente, on le fuit, et à mesure qu’on s’en

éloigne, la crainte disparait; si on ne peut l’éviter, on lutte énergiquement contre lui. Cette lutte, faisant diversion , dissipe et efface la frayeur ; l’esprit, occupé par le sentiment de la défense, n’est plus absorbé par la crainte ; mais si l’on est obligé de rester immobile, sans pouvoir se défendre contre le danger, on est terrifié, on demeure sous le poids d’une anxiété intolérable : c’est ce qui arrive dans le cauchemar. Le rêve inspiré par la crainte représente un danger, nous le voyons s’approcher : il va nous saisir, et, nous sentant dans l’impossibilité de fuir et de nous défendre, nous sommes terrifiés, comme l’est le condamné en face de l’échafaud. Pourquoi , dans ce moment, nous sentons-nous impuissants à fuir et à nous défendre, malgré tous nos efforts? C’est parce qu’en réalité nous sommes impuissants , c’est parce que nous sentons que nous ne pouvons faire aucun mouvement volontaire. Lorsque, dans la veille, nous mettons en activité le système musculaire, nous ressentons cette activité : devant le danger, elle nous console et elle nous fait espérer de lui échapper; dans le sommeil, cette activité n’est plus ressentie, parce que nous ne la possédons plus. Comment se termine le cauchemar? Ce n’est pas parce que nous avons fui le danger, mais parce que lui-même a fui loin de nous, ou parce qu'il s’est évanoui, ce qui arrive si, l’oppression ayant diminué ou disparu , le rêve a changé de nature ou a cessé. La violence de l’oppression, ou bien l’émotion produite par le rêve, peuvent aussi faire cesser le cauchemar par le réveil.

J’ai pu apprécier moi-même l’impuissance de la volonté à opérer des mouvements pendant le sommeil , dans la circonstance suivante : Il m’est arrivé plusieurs fois de

Satisfaire, après dîner, un besoin impérieux de dormir,assis sur un fauteuil , les jambes étendues sur -une chaise. Lorsque ce sommeil se prolongeait au-delà d'un quart d’heure à vingt minutes, il devenait très-profond, et j’ai éprouvé alors quatre ou cinq fois les phénomènes suivants, qui ont toujours été les mêmes. Pendant le sommeil le plus complet se développait ce sentiment d’oppression que les grandes inspirations dissipent pendant l’éveil , et qui probablement avait sa cause dans l’inclinaison de la tête sur la poitrine. La persistance de cette oppression devenant très-pénible , je m’adressais cette question , en rêvant : Suis-je endormi, ou suis-je éveillé? Ce qui me faisait suprposér que je dormais, était l’impossibilité dans laquelle je me trouvais de faire une inspiration profonde, malgré tous les efforts les plus énergiques de ma volonté. Cette impossibilité finissait par me persuader que je dormais; et sous l’influence de cette idée, je voulais remuer les membres, le1 corps, pour me réveiller, mais c’était en vain : je n’avais plus aucun pouvoir sur le système musculaire; le plus faible mouvement m’était tout àfait impossible. Enfin, chaque fois ce fut la suffocation, en augmentant d'intensité, qui détermina le réveil. Quelques grandes inspirations faisaient eesssèr cette sulfonation , ainsi que les fortes palpitations que j’éprouvais alors.

Il y a des cas où l’impuissance fie la volonté sur le système musculaire , c’est-à-diré du cerveau sur les centres nerveux automatiques, persiste quelques instants encore après le réveil. Un de mes clients m'a rapporté qu’à la suite d’un cauchemar qui l’éveilla subitement, il resta une minute ou deux sans pouvoir exécuter aucun mouvement volontaire; il était, me disait-il, comme paralyse. Un autre

se plaignait de ce que parfois, en s’éveillant, il était comme paralysé , et ne pouvait pendant une ou deux minutes opérer aucun mouvement , malgré les plus grands efforts de sa volonté. Dans ces cas, l'interruption de l'influx, nerveux du cerveau sur les centres nerveux automatiques persistait après le réveil. La facilité qu'a le cerveau de s’isoler des autres centres nerveux a sa raison d’être dans la séparation anatomique qui existe entre eux , séparation démontrée par les travaux histologiques des physiologistes allemands.

Bien que, durant le sommeil, l'influence du cerveau, comme organe présidant aux manifestations de l ame, cesse de se faire sentir sur les centres nerveux automatiques; cependant son influence sur eux, comme organe principal de l'innervation, ne cesse pas. L’homme dont le cerveau est dans un repos qui empêche la manifestation de la personnalité, ne se trouve donc point dans les conditions ou il serait, s’il était privé de cet organe.

Les centres nerveux automatiques , isolés des hémisphères pendant le sommeil, manifestent parfois une activité exceptionnelle en exécutant des actes absolument semblables à ceux qui sont commandés par l’esprit. Ainsi, des individus contractent l'habitude de dormira cheval, et s’y tiennent aussi bien qu’éveillés. Des voyageurs ont pu également parcourir, en dormant, un espace assez long. Dans les souvenirs militaires du duc de Fezensac, on trouve le passage suivant:® Le régiment marchait jour et nuit, et j’ai vu, pour la première fois dans cette campagne, dormir en marchant, ce .que je n’aurais pas cru possible. » Un capitaine de vaisseau rapporte un fait semblable : a 11 est fréquent, dit-il, de voir des matelots commencer la prome-

nade du quart parfaitement éveillés, puis la continuer, c'està-dire, faire dix pas, se retourner, les refaire et continuer ainsi longtemps, parfaitement endormis. Et non-seulement il faut se retourner tous les dix pas, mais il faut encore se tenir continuellement en équilibre au milieu du roulis et du tangage, qui compromettent sans cesse le centre de gravité. N’est-ce pas étrange que cet instinct machinal auquel l’habitude donnée au corps obéit toujours, lorsque l’esprit ne veille plus sur ses mouvements? J’ai observé vingt fois ce phénomène, et je l’ai subi moi-même comme officier de quart, il y a une vingtaine d’années, une nuit que la corvette sur laquelle j 'étais enseigne était passablement balottée sur ses deux ancres. Par deux fois je me réveillai, ou je fus réveillé par quelque incident, et bien qu’à la seconde fois , tout surpris et effrayé , j’allumasse un cigare pour me tenir éveillé, je me rendormis immaitrisablement , en continuant ma promenade; seulement le cigare tomba sur le pont, et jele retrouvai lorsque je me réveillai. Je pus calculer que ma seconde promenade aurait duré dix minutes.» Dans ces cas le sommeil ressemble au somnambulisme , et physiologiquement il lui est identique. Les sommeils pendant lesquels on parle distinctement, on répond aux interrogations, et on agit comme si on était éveillé, sont physiologiquement exactement semblables au somnambulisme , ou plutôt sont des phénomènes de somnambulisme ; ils sont entièrement automatiques, et le moi n’en a aucune connaissance au réveil, a Les rêves où l’on parle , où l’on agit, dit M. Maury, sont ceux où l’on ne se rappelle pas du tout ce qui s’est passé et ce qu’on a dit, même en réveillant subitement l’individu qui parle.» Ce n’est point un manque de souvenir qui a lieu dans ce cas, mais un manque

de connaissance, le moi n’ayant point participé aux actes automatiques de ces sommeils. Dans les deux observations suivantes , nous verrons l’automate organique manifester pendant le sommeil une activité semblable à celle de la personnalité.

M’étant rendu auprès d’un jeune homme de vingt-cinq ans pour lui donner mes soins, je le trouvai endormi. J’essayai de le réveiller en lui parlant à haute voix et en le secouant, mais il continuait à dormir. Vous le réveillerez difficilement, me dit alors sa mère, car, quand il dort, il tomberait de son lit qu’il ne se réveillerait pas. Voulant voir jusqu’où pouvait aller la solidité do son sommeil , je le secouai de nouveau, mais fortement. Il ouvrit alors les yeux à demi. Je lui demandai où il souffrait; il me répondit d’une manière non moins bien articulée que d’habitude : Je n’ai rien , laissez-moi tranquille. Il se retourna sur le côté opposé, se replia sur lui-même, et continua son sommeil. Je passai dans la salle voisine. Deux minutes après, il se réveilla naturellement. Il n’avait aucune connaissance de ce qui venait de se passer, il ignorait ma présence, et il ne pouvait pas croire qu’il eût prononcé les paroles que je viens de rapporter. Évidemment, je n’avais éveillé que l’automate ; lui seul avait agi et répondu , pendant que les hémisphères cérébraux continuaient leur repos complet ; si son esprit ignorait tout à fait ce qui venait de se passer, c’est qu’il n’y avait point participé.

Plusieurs personnes passant la journée du dimanche ensemble à la campagne , y jouaient au jeu dit de cachette. Un Monsieur de cette société s’étant étendu dans une prairie pour se cacher, s’y endormit profondément. La personne qui le cherchait, passant près de lui et 1 apercevant, s’écria :

C’est lui !... A ce mot, le dormeur se lève subitement, se met à courir, tombe dans un fossé et s’écorche le genou. Alors seulement il s’éveille, éprouvant une vive douleur,

' et fort étonné de se trouver là, car il ignorait tout ce qui venait de se passer. L’automate seul avait entendu les paroles prononcées , seul il avait commandé et exécuté la course terminée par la chute.

C’est surtout dans le somnambulisme que l’activité intelligente des centres nerveux automatiques montrera tous

ses pouvoirs ; mais avant d’aborder l’importante question

du somnambulisme, nous donnerons des preuves certaines que ces actes intelligents sont réellement dus à des organes nerveux automatiques, sans la participation du cerveau, alors paralysé dans ses fonctions psychiques, et par conséquent sans la participation de l’esprit. Nous trouverons cette démonstration dans le prochain article, où nous étudierons les phénomènes physiologiques et psychiques de l’anesthésie déterminée par l’éther et par le chloroforme.

Phénomènes psychiques du sommeil. — La principale question qui doit nous arrêter est celle-ci : Y a-t-il des sommeils sans rêves, avec suspension complète de la pensée? La plupart des philosophes répondent par la négative. Descartes, Leibnitz, Jouffroy, Maine de Biran, MM. Lélut et A. Lemoine, affirment qu’il n’y a pas de sommeil complet, que l’âme pense toujours, même dans le sommeil le plus profond. Les raisons sur lesquelles ils se basent sont les deux suivantes : 1° L’essence de l’âme, disent-ils, étant la pensée, ils ne peuvent concevoir cet être immatériel que pensant. D’après eux , être et agir ne sont pour l’âme qu’une seule et même chose, et dire qu’elle existe

sans penser, leur semble une contradiction. Descartes, s’égarant aussi loin que possible sur cette idée imaginaire, croyait qu’un sommeil sans rêve serait la mort de l'àme. Ce n’est point, on le voit, sur l’observation que cette opinion estbasée, mais sur une supposition métaphysique. 2° L’organisme étant continuellement en activité , même pendant le sommeil le plus profond , en vertu des lois de l’union de l ame et du corps, l'àme ne peut pas plus demeurer sans pensée , sans sensation, pendant le repos des organes, que le corps ne peut demeurer sans mouvement.

Nous ne partageons point l’opinion de ceux qui admettent le rêve constant dans le sommeil , parce qu’elle est 'contraire à ce que montre l’observation , et nous admettons, avec Bichat, Moreau (de la Sartbej et l’abbé Bautain, le sommeil sans pensée.

Si nous consultons les faits, ils nous disent que rien n'est commun comme le sommeil sans rêves; j’en ai la certitude par mon expérience personneUe et par le témoignage de plusieurs personnes que j’ai interrogées à ce sujet. L’absence de préoccupation, une lassitude causée par le travail physique ou intellectuel, une bonne santé, l'estomac peu chargé d’aliments, teUes sont les conditions favorables à l’absence complète de rêves.

Vu début du sommeil, le repos cérébral est si complet que la pensée est entièrement suspendue; aussi la pensée du sommeil ne se continue-t-elle jamais avec la pensée de la veille ; il y a toujours entre ces deux pensées un sommeil complet, pendant lequel l’esprit perd tout à fait le sentimentde l ’être et ne pense plus. C’est parce que le sommeil est toujours complet à son début, que nous n’apercevons jamais l’instant où nous nous endormons. A mesure que

le sommeil se prolonge, divers besoins se faisant sentir et retentissant d’une manière imparfaite jusqu’au cerveau, la pensée est excitée et produit des rêves entrecoupés de sommeils complets. Vers la fin du sommeil surtout, le cerveau, suffisamment reposé, reprend spontanément son activité et fait surgir des rêves en rapport avec les préoccupations passées, ou des rêves imaginaires.

La preuve la plus convaincante que l’esprit peut être complètement inactif pendant le sommeil , qu’il peut, pour ainsi dire, avoir son existence momentanément interrompue ou suspendue, serait incontestablement s’il lui arrivait de joindre bout à bout l’instant où il s’endort avec celui

où il s’éveille, si ce temps écoulé était pour lui comme s’il n’avait pas existé. Les philosophes qui ne croient pas au sommeil complet ont eux-mêmes indiqué cette preuve, tout en niant que l’expérience l’ait jamais présentée. Eh bien ! ils ont été dans l’erreur. J’ai été témoin de ce fait dans la circonstance suivante : En septembre 1 865, je fus appelé à deux heures du matin, pour donner mes soins à une personne du voisinage atteinte du choléra. Au moment de sortir , ma femme me fait une recommandation au sujet de la bougie que je tenais à la main, et s’endort. Je rentre environ une demi-heure après. Le bruit que fit la clef dans la serrure en ouvrant la porte, réveilla ma femme subitement. Son sommeil avait été si profond, elle avait joint si bien le moment où elle s’était endormie avec celui où elle s’était éveillée, qu’elle croyait ne pas avoir dormi du tout, et qu’elle avait pris le bruit delà clef, à ma rentrée, pour celui fait au moment de ma sortie. En me voyant rentrer, elle croyait que je revenais sur mes pas sans être sorti, et m’en demanda la raison. Grand fut

son étonnement quand elle apprit que j’avais fait une absence d’une demi-heure environ.

La suspension de l’activité de l’esprit a lieu dans d’autres circonstances que celle du sommeil. Le Dr Ivühn, dans sa thèse inaugurale soutenue en 1861, a démontré, par les expériences des physiologistes modernes, que toutes les parties du système nerveux, centres d’action ou nerfs, ne peuvent rien par elles seules , et que pour fonctionner elles ont besoin d’être excitées par le sang artériel. Ces expériences prouvent en effet que chaque partie nerveuse soustraite à l’action du sang rougo cesse instantanément ses fonctions ; elles démontrent également que, plus le sang contient de globules et d’oxygène, plus son influence excitante sur les organes nerveux est grande. Il faut, de plus, que ce sang circule, quhl soit en mouvement. Aussi, dès que le cœur cesse de battre, où dès que ses battements sont considérablement affaiblis par des pertes de sang ou par des émotions morales, les hémisphères cérébraux cessent leurs fonctions, les foncticns psychiques plus promptement et plus complètement que les fonctions organiques, et il y a syncope, perte de connaissance , état dans lequel le moi et ses facultés disparaissent momentanément. Quand la syncope est passée, on ignore tout à fait ce qui a eu lieu pendant sa durée, et, en revenant à soi, il semble que l’on sort d’un profond sommeil; on n’a aucune conscience du temps écoulé.

L’épileptique n’a aucune connaissance de ce qui se passe pendant son accès convulsif, le moi étant momentanément suspendu par suite de l’interruption des fonctions psychiques du cerveau. Enfin, nous citerons bientôt une seconde observation qui prouvera indubitablement que

lame peut ne point penser du tout, perdre la conscience de letre pendant un certain temps. Il s’agit d’un individu chloroformé, qui a joint si bien bout à bout l’instant où il a perdu connaissance et celui où il l’a recouvrée, qu il n a point cru avoir été anesthésié ; et cependant il était resté pendant plus d’un quart d’heure dans cet état . il avait subi une opération chirurgicale, ce qu’il ignorait à son réveil. Cette observation, et celle citée plus haut où le temps passé pendant un sommeil profond n a pas été perçu , ruinent de fond en comble la supposition que 1 âme ne peut pas exister sans penser. Les philosophes Les plus spiritualistes ne craignent point do reconnaître ce fait d après l’observation, a Le caractère propre du sommeil, dit l’abbé Hautain, qui était docteur en médecine et observateur des faits, est de nous faire perdre la conscience de nous-mêmes. Il semble que l'aine se retire, se replie, que son activité s’arrête ; et, en effet, nous n’avons plus le pouvoir de diriger nos propres actes. Nous sommes là, étendus, passifs, livrés aux forces générales de la nature, qui nous traversent sans quo nous puissions réagir. Plus de conscience, plus de personnalité. Aussi, dans lus rêves, le sommeil est déjà moins profond , c’est un état moyen entre la veille et le sommeil * . » (Juant à la seconde raison sur laquelle on s’est basé pour soutenir que l’esprit pense toujours pendant le sommeil , l’activité constante do l’esprit comme conséquence de l’activité constante de l’organe qui le manifeste, elle n’a pas plus de fondement que la première. Lecerveau a deux fonctions distinctes : un e/mjehique qu’il peut perdre momentanément avec facilité, et une organique qui n’a pas de repos et qui ne cesse qu’à la mort.

1 La ctnscienw, pag. 43.

Jetons un coup d’œil sur les phénomènes psychologiques du sommeil dans les rêves. La pensée qui a lieu pendant le sommeil Se ressent de 1- état de repos dans lequel se trouve l’organe qui manifeste l’esprit. Les idées se succèdent écourtées, incomplètes , fugitives, incohérentes même; l’esprit les effleure sans s’y arrêter, il ne dirige plus leur création, il ne les cherche ni ne les poursuit; il subit celles qui se présentent à lui. La plupart sont fournies par la mémoire ; l’imagination brode aussi d’une manière plus ou moins rationnelle, d’autres fois le plus absurdement possible, sur des canevas connus. Au réveil, le moi a souvenir de la plupart des idées, qui ont été

assez complètes et assez importantes pour pouvoir être

retenues. Les facultés réflectives se manifestent à peine dans les rêves ; l'attention y est nulle, on n’y raisonne pas. on n’v pèse pas les idées, on ne les juge pas. Dans quelques cas exceptionnels cependant , les rêves paraissent avoir été fructueux. Une forte contention d'esprit, tout à fait inusitée dans le sommeil, a pu produire des idées suivies chez quelques penseurs. Condittaô et Franklin, dit-on. y ont poursuivi et achevé un travail intellectuel commencé pendant la veille; Tartini y termina une sonate pour le violon.

Les sentiments etles passions éprouvés pendant les rêves, ne rencontrant en général aucun sentiment qui leur fasse opposition, dominent l’esprit, le mettent dans l’état passionné. Si nous éprouvons de la crainte, par exemple, cette crainte occupe entièrement notre esprit, et si elle cesse, c’est parce qu elle a disparu spontanément, et non parce qu'ellea été combattue par des sentiments Contraires ou par des raisonnements basés*sur des principes éma-

nant de ces sentiments. Si une mauvaise pensée nous assiège, rarement elle est combattue par une pensée morale, ainsi qu’elle le serait pendant l’état de veille; ce n’est que si l’idée perverse est par trop répulsive aux sentiments naturels de l’individu, que ces sentiments se manifestent pour réagir. On dirait que l’esprit, incomplètement manifesté, ne peut éprouver qu’un sentiment à la fois. Mais ce sentiment est éphémère et dure peu, comme tout ce qui appartient au rêve. Malgré leur courte durée, les sentiments éprouvés sont quelquefois empreints d’une grande vivacité qui les élève jusqu’à l’état de passion violente. Dans nos rêves, une gaîté folle, la colère, le désespoir, s’emparent de nous, pour des causes futiles qui ne produiraient jamais un effet semblable pendant la veille. Aussi, à notre réveil, sommes-nous surpris d’avoir éprouvé ces passions pour de telles niaiseries, et de ne pas les avoir réprimées. Nous ne le pouvions point, puisque nous n’éprouvions pas en même temps les sentiments rationnels capables de nous faire sentir leur ridiculité. Dans les rêves, l’âme ne se possède donc plus; elle ne dirige plus l’exercice de ses facultés, elle ne choisit plus entre des penchants, des pensées antagonistes; elle subit toutes les spontanéités qui surgissent en elle ; elle n’est plus libre. Si le dualisme moral, c’est-à-dire un sentiment opposé à un autre sentiment, se présente dans les rêves, ce fait est aussi exceptionnel que celui des raisonnements suivis.

ARTICLE IV. — Phénomènes physiologiques et psychiques de l'anesthésie.

Les agents anesthésiques agissent en paralysant les organes nerveux. Les effets que ces organes produisent, diffèrent suivant les organes nerveux qui sont paralysés. Description de ces divers effets. — Les mouvements et les actes qui ont lieu pendant la paralysie du cerveau, premier organe nerveux para-

lysé, en général, par les agents anesthésiques, sont des mouvements et des actes automatiques dont l’esprit n’a aucune connaissance, puisqu’il n’y a point participé. — Parmi ces actes automatiques, il y en a d’intelligents. Celte intelligence ne doit pas empêcher de les considérer comme automatiques. Ce qui caractérise les actes psychiques, c’est la connaissance de ces actes par le moi, et non l’intelligence qui apparaît dans ces actes. L’intelligence peutètre manifestée sans personnalité, sans esprit; elle résulte alors de l’obéissance des organes aux lois auxquelles ils sont soumis. — Les boissons alcooliques, certaines causes pathologiques telles que l'épilepsie, l’éclampsie, une commotion cérébrale, etc., peuvent produire une paralysie cérébrale en épargnant les centres nerveux automatiques, et par conséquent des états semblables à ceux qui sont déterminés par les agents anesthésiques. — Si l’ignorance, de la part de l’individu, de ce qui s’esl passé pendant qu’il était sous l'influence de ces causes, vient do ce que son esprit n’y a point participé, le cerveau étant alors paralysé, dans certains cas cependant l'ignorance vient de l'oubli, l'esprit ayant participé à ces actes, les ayant commandés.

L’éther, le chloroforme, et quelques autres substances versées dans le torrent circulatoire, produisent une paralysie du système nerveux ; mais les diverses parties de ce système n’étant pas atteintes aussi promptement les unes que les autres, il en résulte que les phénomènes anesthésiques varient selon les organes dont les fonctions ont été suspendues. Ayant eu l’occasion de chloroformer vingtdeux fois la même personne, j’ai pu étudier chez elle les différents degrés de 1 anesthésie. Nous les trouverons exposés dans l’observation suivante:

M. X..., âgé de 42 ans, avait autour de l’anus et sur les fesses plusieurs ouvertures tistuleuses qui fournissaient un écoulement de pus considérable, pouvant être évalué à un quart de verre au moins en vingt-quatre heures ; il en rendait aussi par le fondement. La fièvre ne le quittait plus, et l’amaigrissement augmentait tous les jours. Sa pusillanimité était telle qu’il lui fut impossible d’accepter une opération. Il était resté sourd aux conseils deM. Ricord, aux soins duquel il avait été confié à Paris, et aux solli-

citations de ses parents. Miné par la fièvre hectique, il retourna àMarseille (japs sia famille, acc.eptantla mortcomme le seul terme à ses maux, car il n’ignorait pas la gravité de sa position. Lorsque je le visitai en qualité de médecin fd d’ami, il me confirma sa résolution inébranlable de ne pas se laisser q)éror; il ne me permit même pas de l’examiner. Une seule fois cependant il me montra (le loin la partie malade, me défendant d'approcher. Je constatai la présence de plusieurs ouvertures fistuleuses d’où le pus sortait en filet continu, quand le malade se tenait debout. Sa famille me pressait detout tenter pour le soustraire à une mort certaine. Devant la résolution du malade de ne pas se laisser opérer, notre seule espérance était dans la ruse. Je commentai par captiver sa confiance en lui disant que je ne lui parlerais jamais d'opération sans initiative de sa part. De temps en temps, l’attachement à la vie l’aiguillonnant, il caressait l’idée d’une opération, mais dans un futur éloigné. Je pris prétexte de ces idées pour le prier de me laisser étudier l’effet que le chloroforme aurait sur lui, afin de savoir si je pourrais compter sur cet agent, dans le cas où il se déciderait à subir l’opération. Craignant un piège, il ne voulut pas y consentir, Cependant, deux jours après ce refus et sur le désir formel de ses parents, je me .préparai à l’opérer. Des aides pour le tenir en cas de.besoin. :et mon confrère le Dr Seux père pour m’assister , attendaient dans une chambre voisine. J’insistai alors vivement .auprès de lui pour tenter l’expérience que je lui avais .demandée, et je Assemblant d’ètre blessé de ce qu’il suspectait ma bonne foi. La crainte do me fâcher lui fit accepter çet essai, pour la forme seulement, étant décidé, d’après -cequ’iLme dit plus tard,. à se.soustraire-.au chloroforme,

dès qu’il en sentirait les premières atteintes. Après deux minutes d’inhalation, selon un calcul approximatif qu’il fit plus tatrd sur ma demande, il perdit tout à coup, sans s’en apercevoir, le sentiment de l’être, et ne put réaliser son projet. Je ferai observer que rien ne m’indiqua le moment où ce phémonène eut lieu, parce que le malade continuait à réagir au pincement de la peau. Aussi je prolongeai l’inhalation pendant deux ou trois minutes encore, jusqu’à l’absence de toute réaction au pincement. Mon confrère et les aides furent alors introduits, et je procédai à l’opération. Je fendis tous les trajets fistuleux, dont un avait toute la longueur de la sonde cannelée. Je trouvai le rectum inégal et induré sur un de ses cdtés; en pressant dessus, sa paroi se laissa pénétrer, et mon doigt arriva dans une cavité de la contenance d’une grosse noix ; je détruisis alors, en la déchirant, toute cette partie lardacée du rectum. Je trouvai autour de cet intestin quatre cavités de la longueur de l'index; elles communiquaient toutes, soit entre elles, soit avec le rectum, soit avec les ouvertures fistuleuses extérieures. Je plaçai de la charpie entre chaque incision, et je m’en tins là, fort inquiet sur l’étendue de la maladie. L’opéré, revenu à lui. fut étonné d’apprendre ce qui s’était passé, car il n’en avait aucune idée. La douleur qu’il ressentait aux parties divisées lui confirma ce que je lui appris. Le lendemain, quand il fallut le panser, sa pusillanimité reprit tout son empire; il ne voulut plus se laisser toucher, disant qu’il préférait la mort. Je lui proposai de le chloroformer, ce qu’il accepta volontiers. J’employai donc ce moyen les jours suivants. Au bout de quelquesjours, je vis que je ne pourrais arriver à une guérison qu’en enlevant tou tes -les chairs

comprises entre les incisions; je fis ce travail en trois séances, laissant quelques jours d’intervalle entre elles, afin d’éviter une trop grande perte de sang à la fois. Je pus porter des instruments dans l’intérieur, pour fendre jusqu’à leur sommetlesquatres cavités et n’en faire qu’une seule avec la partie restante du rectum. J’eus alors un vaste infundibulum s’étendant d’avant en arrière du périnée au coccyx, et latéralement d’un ischion à l’autre. Au fond de cet entonnoir, qui pouvait loger ma main armée d’une éponge, était l’ouverture intestinale. Le malade ne sut jamais ce qui fut fait; mais comme il éprouvait de vives douleurs les jours où les chairs avaient été enlevées, je lui disais que j’avais été obligé de faire quelques incisions nécessaires. Le pansement devint alors fort simple, n’ayantqu’àfairedesinjections détersives sur une large plaie et qu’à placer sur elle un tampon de charpie enduit de cérat. Par suite du travail de cicatrisation, l’ouverture anale devint si petite, malgré la présence de bouchons de liège qui devenaient promptement insupportables, que je fus obligé à deux reprises de l’agrandir par des incisions. Quinze mois après l’opération première, M. X.... était complètement guéri, ayant une ouverture anale suffisante, mais privée de sphincter, ce qui n’a d’inconvénient qu’en cas de diarrhée.

En étudiant les divers effets du chloroforme chez ce malade, j’acquis la certitude, en me basant sur la physiologie du système nerveux, que les organes de ce système n’étaient pas influencés également par l’agent toxique à chaque séance. Je diviserai en trois degrés les effets qu’il produisit. Le premier fut caractérisé par une paralysie incomplète du cerveau et par la conservation des fonctions des centres nerveux automatiques ; le moi fut manifesté

incomplètement, et les mouvements du corps, ainsi que la parole, restèrent tout à fait libres. Le deuxième présenta la paralysie complète des hémisphères cérébraux et la persistance des fonctions des centres nerveux automatiques, ce qui me fut signalé : premièrement, par la suspension complète du moi, du sentiment de l’être, indiquée par l’ignorance de tout ce qui s’était passé dans cet état; secondement, par la conservation de la parole et des mouvements, par de vives réactions automatiques contre les impressions des nerfs sensitifs lors de la section des chairs ou de l’attouchement de la plaie. Le troisième degré fut caractérisé par une paralysie, soit du cerveau, soit des organes automatiques, ce que m'indiquèrent l’absence du sentiment de l’être et l’absence de toute réaction automatique contre la section des chairs.

Premier degré de l’action du chloroforme. Paralysie incomplète des hémisphères cérébraux. — Une seule fois j’ai eu l’occasion de l’observer, ce fut pendant un pansement. L’effet du chloroforme ayant d’abord paralysé complètement le cerveau , son action s’affaiblit promptement, de sorte que le malade eut une connaissance confuse de ce qui se passait : il éprouva même une douleur obtuse pendant que j'introduisais des mèches cératées entre les plaies. Cette anesthésie incomplète ne dura guère que deux minutes au plus; cependant ce temps sembla si long au malade, qu il lui parut être de la durée de plusieurs jours, phénomène également éprouvé sous l'influence du hatscich. J appelle 1 attention du lecteur sur ce fait, comme contraste a 1 absence de toute conscience d’un espace de temps quelconque, lorsque, les hémisphères étant complètement paralysés, le moi ne fut plus du tout manifesté.

Dans ce premier degré, la perception obtuse des impressions sensorielles par le moi et le souvenir confus de ce qui se passait, donnaient la mesure exacte de la manifestation de l’esprit. Pendant cette paralysie incomplète des hémisphères, les centres nerveux automatiques n’avaient point été influencés par l’agent toxique; aussi le malade parlait, criait, se débattait avec énergie. Cette réaction était cependant plutôt automatique que psychique et volontaire, car le malade ne perçut qu’une douleur fort obtuse, et il croyait, à son réveil complet, avoir à peine réagi contre elle. C’était-donc bien l’automate, et non le moi, qui avait opéré une réaction si vive, semblable à celle dont nous serons témoins dans le degré suivant.

Deuxième degré de l’action du chloroforme. Paralysie suffisante des hémisphères cérébraux pour suspendre la manifestation de l'esprit, et intégrité des fonctions des centres nerveux automatiques. — Les premiers organes influencés par le chloroforme et l’éther sont, chez la plupart des anesthésiés, les hémisphères cérébraux, ces organes nerveux étant, plus que les autres, en contact avec le sang chargé de chloroforme par le moyen du réseau vasculaire qui recouvre leur substance grise, partie réellement active dans la manifestation de l’esprit, et cette substance étant elle-même très-riche en vaisseaux capillaires. Aussi, lorsqu’une substance délétère circule avec le sang , les hémisphères sont en général les premiers organes influencés de tout le système, à moins que cette substance n’ait, comme le curare , une action spéciale sur un organe déterminé. Le chloroforme paralysant les hémisphères, l’esprit ne se manifeste plus; il est comme s’il n’existait pas, il ne pense plus , il ne perçoit plus les tortures infli-

gees au corps, ce n’est plus lui qui réagit contre elles, tout ce qui se passe est entièrement ignoré de lui ; ce sont les centres nerveux automatiques, non encore paralysés, qui perçoivent les impressions sensorielles et qui réagissent énergiquement contre elles. Cette ignorance , certifiée par tous les malades suffisamment anesthésiés, de suite après être revenus à eux, peut-elle être attribuée à l’oubli ? Non, certainement. Si le moi avait réellement éprouvé les souffrances manifestées par l'automate pendant les opérations chirurgicales; s’il avait déterminé lui-même les cris et une résistance capable de lutter contre quatre hommes chargés de maintenir le corps immobile, comment auraitil pu avoir oublié tout cela , une ou deux minutes après? Cette ignorance ne trouve son explication naturelle que dans la paralysie du cerveau , paralysie dont nous avons du reste la certitude, puisqu’en continuant l’inhalation du chloroforme, nous avons bientôt la paralysie des centres nerveux automatiques produisant l'inertie complète du corps.

Voici ce qui eut lieu chez M. X , le sujet de notre

observation. Lorsqu’il avait aspiré le chloroforme pendant deux minutes environ , je l’appelais pour savoir où il en était, et il me répondait; je le pinçais, et il réagissait. Après cinq à six minutes, ses réponses devenaient plus pesantes, ses réactions moins vives; puis, paroles et réactions cessaient. Au moyen des diverses demandes que je lui adressai, il me fut permis de connaître, par celles qu’il se rappelait, et par celles dont il n’avait aucune idée après la séance, où finissaient les réponses faites par le moi, et où commençaient celles faites [>ar l’automate seul. Cette expérience, plusieurs fois répétée , me démontra qu’aprés

deux uu trois minutes environ, les réponses étaient tout à fait automatiques, quoique intelligentes et conformes aux demandes, et quoique rien n’indiquât la différence de leur origine. La cessation de toute connaissance parle moi , bien avant la cessation de toute réaction, a été signalée également par M. Sédillot (de Strasbourg) .

Pour opérer, j’attendais toujours l’insensibilité au pincement de la peau et l’absence de réponses à mes interpellations. Malgré cela, dès que je touchais la partie malade, M. X... y portait vivementles mains si elles n’étaient pas contenues, et il se débattait; aussi quatre hommes furent toujours nécessaires pour l’empêcher de trop remuer. Lorsque je le pansais, ou lorsque je divisais les tissus, il criait, injuriait, jurait même, ce qui n’était point dans ses habitudes, et il répétait à plusieurs reprises : Mon Dieu, que je souffre! 11 prononçait même ces paroles avant que je l’eusse touché, avant qu’il eut l'occasion d'éprouver de la douleur. On aurait dit un thème tout fait qu’il répétait, avec l’accent de la douleur cependant. Chaque coup de bistouri produisait de brusques mouvements de réaction. Mais son moi n’avait point participé à tout ce qui venait de se passer ; car, revenu bientôt à lui, le malade avouait n’avoir rien ressenti, ne pas savoir qu’il avait été opéré ou pansé, et n’avoir aucune idée des paroles ou des actes qu’on lui attribuait.

Pour contrôler d’une manière certaine si le moi participait, ou non, aux actes exécutés pendant l’anesthésie, j’imaginai de m’informer auprès de mon malade s’il avait, pendanteetétat, la conscience d’un espace quelconque de temps écoulé. Il est évident que, si ce temps était pour lui comme s’il n’existait pas, le chloroforme paralysait réellement les

hémisphères, et que cette paralysie suspendait momentanément toute manifestation du moi. Tenant essentiellement à ce que cette épreuve me donnât un résultat certain . sans équivoque, j’interrogeai mon malade de manière à ce qu'il ne se doutât pas du but de ma question, afin de ne pas influencer sa réponse. Je lui demandai s’il trouvait le temps long pendant qu'il était anesthésié. «Ce temps , me répondit-il, me parait tellement comme s'il n'a pas existé que plusieurs fois, après avoir été endormi et opéré, étant revenu à moi aussi subitement que j’avais été endormi, sans passer par une demi-anesthésie, je croyais n’avoir pas été du tout influencé par le chloroforme ; je joignais bout à bout , et sans un temps intermédiaire , le moment où je perdais connaissance avec celui où je la recouvrais. Je croyais si peu avoir été anesthésié, que je me disais au réveil, voyant qu’on ne s’occupait plus du chloroforme : il parait qu’ils ne peuvent pas m’endormir aujourd’hui. Quand vous médisiez alors que j’avais été endormi, opéré et pansé, je ne voulais pas le croire, et quand j’en avais la certitude, j’en étais émerveillé.» Pendant le temps dont ce malade n’avait eu aucune conscience, il avait crié, parlé, injurié, et réagi avec violence. Tous ces actes avaient donc été exécutés par les centres nerveux automatiques , sans aucune participation de l’esprit. Je trouvai aussi, dans cette expérience, la preuve la plus irrécusable que l’esprit peut exister sans penser, sans être manifesté, contrairement à l’opinion de la plupart des philosophes.

L’explication des phénomènes de l’anesthésie par l’attribution, aux centres nerveux automatiques, d’un pouvoir qu on ne leur avait point supposé : celui de produire par leur activité propre des actes semblables à ceux quecom-

mande l’esprit, est la seule rationnelle. D'intelligence que l’on rencontre dans ces actes ne doit point faire repousser cette opinion ; car ce qui caractérise essentiellement l'esprit, n est point 1 intelligence qu il peut manifester dans son activité, c’est le moi, c’est la conscience personnelle, c’est le sentiment de l’être. Il y a des hommes dont l’intelligence est des plus bornées, il y en a d’autres qui n’en ont plus, tels sont les déments, et qui n’en ont pas moins un esprit. D’un autre côté, pour produire des actes intelligents, un esprit n’est point nécessaire ; les lois naturelles dirigeant l’activité de la matière organisée, suffisent. Cette activité tout organique, intelligente par le fait de son obéissance à ces lois, et répandue dans toute la création, chez les animaux, chez les végétaux et jusque dans les corps inorganiques, est bien autrement merveilleuse que celle que nous venons d’attribuer aux organes nerveux automatiques , que celle même qui est manifestée par l’esprit humain, lequel ne parviendra jamais à imiter les actes organiques de la matière organisée, et les actes physiques et chimiques de la matière inorganique. Il ne faut donc point croire que l’intervention de l’esprit soit nécessaire dans tous les actes intelligents do l’homme; on ne doit attribuer à l'esprit de celui-ci que les actes dont il a conscience, qu’ils soient intelligents ou non. Admettre, avec les animistes, que l’esprit agit sans le savoir, sans en avoir conscience, est une absurdité, et nous adhérons pleinement aux paroles suivantes de V. Cousin : « En fait, dit-il, nul acte de l’intelligence ' n’est dépourvu de conscience. En principe, il est impossible qu’il en soit autrement; car, qu’est-ce

1 Le mot intelligence signifie dans cette citation, esprit. Ame, moi.— (Note de l’auteur.)

qu’une intelligence qui connaîtrait sans savoir qu’elle connaît? Une intelligence sans conscience est une intelligence sans intelligence, une contradiction radicale, une hypothèse, une chimère1. »

Si le moi avait participé aux actes produits pendant l’anesthésie, il faudrait invoquer l'oubli pour expliquer l'ignorance de ces actes au réveil. Or, l'oubli immédiat de cris, d’efforts violents faits pour se défendre, de souffrances qui auraient été atroces si le moi les eût perçues, du temps écoulé pendant que tout cela vient de se passer, un pareil oubli, dis-je, serait tout à fait contraire aux lois naturelles, c’est-à-dire impossible dans l'ordre scientifique. Reste donc, pour expliquer ces faits, à reconnaître qu’ils ont été exécutés par les centres nerveux automatiques seuls pendant la paralysie du cerveau, ce qui n’a rien de contraire aux lois naturelles connues. Cette paralysie occasionnée par le chloroforme n’est point, ainsi que je l’ai dit plus haut, une hypothèse gratuite, puisqu’en continuant l’inhalation on voit apparaître la paralysie des centres nerveux automatiques, rendue indubitable par la résolution complète du corps, par l’abolition du mouvement et des sensations, même pendant la section des chairs, ce qui eut lieu dans le troisième degré de l'anesthésie.

Le fait suivant, cité par M. Sédillot, nous offre un nouvel exemple d'une personne ayant si bien joint bout à bout le moment où son esprit a cessé d’être manifesté, avec celui où elle a repris le sentiment de l’être, quelle a complètement ignoré avoir perdu connaissance :

« La personne chargée d'anesthésier nos opérés a l’habitude, dit M. Sédillot, de porter à ses narines le mouchoir

1 V. Cousin, Philosophie de Kant. Avant-propos, pag. vi.

imbibé de chloroforme, dont elle se sert, et de juger ainsi de l’abondance des vapeurs qui s’en dégagent. Nous opérions une dame; la malade était anesthésiée depuis vingt minutes, lorsque M. X... tombe à terre sans connaissance. Le Dr Cochu , qui m’assistait et qui s’était aperçu de l’anesthésie progressive du sieur X..., le prend et l’étend sur le canapé. l*eu de temps après, et lorsque nous n’avions pas cessé de continuer notre opération . M. X... se lève, reprend sa compresse, y verse du chloroforme, l’inspire et en fait inspirer à la malade, puis retombe à tcrro une deuxième fois. On lui donne les mêmes soins. L’opération s’achève, et lorsqu’il revint à lui, encore un peu vacillant auprès du lit delà malade, l’opération était terminée et le pansement commencé. M. X... reste deboul cette fois, rassemble les instruments, rentre chez lui, et lorsque plus tard je lo revois et que je lui raconte ce qui lui était arrivé, il se met à rire, croit que je veux m’amuser à ses dépens, et me soutient qu’il n’a rien éprouvé d’extraordinaire. MM. Cochu et Hœkel ne le persuadèrent pas davantage, et il fallut lui raconter et lui allirmer trèssérieusement les détails de son anesthésie, et les lui faire confirmer par diverses personnes présentes, [tour le décider à admettre les faits contre lesquels protestaient invinciblement ses souvenirs et sa conscience.»

On conçoit que les centres nerveux automatiques, en l’absence de l’activité de l’esprit par l’abolition momentanée des fonctions psychiques du cerveau, puissent exécuter des actes semblables à ceux qu’ils exécutent habituellement sous la direction de cet organe ; car l’intluence cérébrale ne leur fait point complètement défaut pendant l ’abolition des fonctions psychiques du cerveau. Outre ses fonctions

psychiques, le cerveau a également la fonction organique d’exercer un pouvoir directeur sur les autres organes nerveux , comme étant le plus volumineux de tous ; et s’il perd promptement, sous l’influence des agents anesthésiques, sa fonction de manifester l’esprit, il conserve encore sa fonction organique, son pouvoir directeur sur les autres organes nerveux ; il peut donc imprimer aux actes automatiques une direction qui rend ces actes semblables à ceux auxquels il participe lorsqu’il manifeste l’esprit. Ces considérations sont applicables aussi aux actes qui ont lieu pendant l’état de somnambulisme, actes que nous démontrerons être entièrement automatiques, accomplis pendant l’absence complète de l'esprit, par suite d’une paralysie nerveuse des hémisphères cérébraux , ne suspendant que leurs fonctions psychiques.

Troisième degré de l'action du chloroforme. Paralysie simultanée des hémisphères cérébraux et des centres nerveux automatiques . — L’inhalation du chloroforme se prolongeant sur le sujet de notre observation, cet agent paralysait complètement les centres nerveux automatiques. Les actes automatiques déterminés par ces organes, tels que les cris, les paroles, la résistance, cessaient, et il ne se produisait plus que de légers mouvements réflexes à chaque coup de bistouri; puis, ces mouvements ne se produisant même plus, le corps ressemblait à une matière inerte. Les fonctions essentielles à la vie persistaient encore, mais profondément troublées; la respiration, devenue stertoreuse, ressemblait a celled’un épileptiquedansl accès convulsif. Le bulbe rachidien était donc profondément affecté, et si son activité avait été suspendue dans l’endroit où Hourens a trouvé les nœuds vitaux , incontestablement

la vie eht cessé. Ce troisième degré, caractérisé par la paralysie du cerveau et des organes nerveux automatiques, accompagné d’un trouble profond dans les centres nerveux essentiels il la vie, ne se présenta que deux fois chez mon malade, et ne laissa pas que de m'effrayer; mais sa durée fut courte. Je ferai remarquer que ce degré avancé de 1 intoxication eut lieu alors que le malade n’inspirait plus le chloroforme; il fut déterminé par la partie de cet agent qui, versée dans le torrent circulatoire, n 'était pas encore arrivée au cerveau. Son action sur le bulbe rachidien produisit une érection du pénis qui persista pendant plus d’une heure , érection douloureuse que ne fit point cesser l’application de linges imbibés d’eâu glacée. On sait, d’après les expériences de M. Ségalas, que la titillation du bulbe rachidien détermine cette érection ; on sait aussi que la compression de cet organe nerveux, soit par la pendaison, soit par des tumeurs, produit le même effet.

Les phénomènes déterminés par l’éther et par le chloroforme sont loin d’être toujours semblables à ceux que nous venons de décrire; ils diffèrent chez les différents individus, selon lesorganes nerveux qui, chez èes individus, sont le plus sensibles «à l’action paralysante de ces agents. Voici un groupe de phénomènes que j’ai observés sur un individu anesthésié par YélJier, et sur lequel j’appelle toute l’attention du lecteur; car c’est en partie Sur l'identité de ces phénomènes avec ceux qui sont présentés par les somnambules, que j’ai été conduit à conclure que l’état physiologique des somnambules était celui des anesthésiés par le chloroforme et par l’éther. Le sujet allait subir l’amputation delà jambe. Après quelques minutes d’inhalation de l’éther, sa figure prit tout à coup l'expression de

celle du somnambule; ses yeux, grandement ouverts, ne regardaient rien; il était calme, inactif. Si on luiparlait.il répondait lentement, avec assez de justesse, mais ne prenait pas la parole par son initiative. Son impassibilité persista pendant tout le temps de l’opération: on l'aurait dit étranger à ce qui se passait. Lorsqu'il revint à lui, quelques minutes après l’opération et le pansement, il déclara n’avoir eu aucune connaissance de tout ce qui s'était passé, nidel’amputation qu’il avait subie, ni des paroles qu’il avait prononcées. Ici le cerveau avait été paralysé, comme dans l’observation précédente; mais les centres nerveux automatiques avaient joui d'une activité plus éclairée et plus intelligente, puisqu’ils soutenaient assez bien une conversation banale ; de plus, les nerfs de la sensibilité générale avaient été paralysés, puisqu’ils n'avaient transmis aucune impression aux centres nerveux automatiques, qui n’étaient point paralysés. A cause de cette paralysie des nerfs de la sensibilité, ces centres nerveux ne réagirent point contre la section des chairs, comme chez le sujet chloroformé dont nous avons rapporté l’histoire.

Dans l’observation suivante, donnée par M. Bonnéfont, insérée dans le numéro du *2 juillet 1853 de la Gazette des Hôpitaux, et citée également par M. Bouehut dans son Traite du nervosisme, pag. 43, nous rencontrons des effets produits par le chloroforme, absolument semblables à ceux qu’a présentées l’amputé éthérisé.

« Une femme de 24 ans, à la suite de plusieurs métrorrhagies, éprouva une gène importante dans les mouvements de la moitié droite du corps. Deux jours après l’hémiplégie était complète, et treize jours après la paralysie était généralisée sur les deux côtés du corps; d’ail-

leurs, intégrité parfaite du sentiment. Il y avait, en même temps, des douleurs gastralgiques intenses avec vomissements. Le médecin passe rapidement sous le nez delà malade le bouchon d’un flacon contenant du chloroforme, et, chose étrange! elle tombe aussitôt dans un sommeil profond et réparateur; dans cet état, elle sourit d’abord, puis elle rit aux éclats, répond aux questions de son médecin ; «à sa prière, elle lui tend la main, avec laquelle elle serre fortement celle de M. Bonnefont, remue les jambes, se retourne dans son lit; en un mot, plus de paralysie. Le réveil eut lieu après huit minutes, sans conscience de ce qui venait de se passer. La paralysie avait reparu. Les jours suivants, la malade est endormie matin et soir par le chloroforme. Il suffit, pour obtenir le sommeil, de passer une seule fois et très-rapidement, sous le nez de la malade, le bouchon du flacon imprégné de chloroforme. Deux fois seulement il a fallu passer à deux reprises le bouchon. La durée du sommeil a toujours varié de sept à huit minutes : ce sommeil était toujours gai. Enfin, la guérison momentanée de la paralysie accompagnait toujours le sommeil. Bientôt le côté droit recouvra la liberté de ses fonctions ; et le lendemain, le côté gauche guérit également. La malade put alors se lever, soutenue par deux personnes, n'ayant qu’une démarche lente, pénible et très-titubante. La guérison fut complète au bout de 77 jours. »

L’amputé éthérisé et cette personne chloroformée ressemblaient exactement, pendant leur anesthésie, à un somnambule ; ils en présentaient tous les phénomènes , ils en avaient l’aspect général : le regard vague, la manière de parler, l’insensibilité complète à la douleur, et l’igno-

rance de tout ce qui s’était passé durant leur anesthésie. N’est-il pas alors permis de conclure que l’état physiologique du somnambule doit être exactement celui dans lequel se trouvaient ces malades sous l’influence de l’éther et du chloroforme? Cela iîie paraît incontestable. Cet état consistait, d’après l'analyse que nous en avons faite plus haut, dans la paralysie des hémisphères cérébraux . dans une activité très-intelligente des centres nerveux automatiques et dans la paralysie des nerfs de la sensibilité générale, ou tout au moins des nerfs spéciaux qui transmettent les impressions douloureuses , nerfs qui ne sont point les mêmes que ceux qui transmettent les impressions du tact, du poids et de la température.

Fort peu de chloroforme sutFisait pour mettre en somnambulisme la personne citée par M. Bonnefont, de même que certains individus sont mis très-facilement en somnambulisme par quelques passes magnétiques. Enfin, pour compléter la ressemblance do cette personne avec les somnambules . elle recouvrait le mouvement dans ses membres paralysés, pendant qu’elle était dans l’état particulier où l’avait mise le chloroforme, de même que nous verrons plus tard des personnes atteintes de paraplégies nerveuses recouvrer l’usage do leurs mouvements pendant l’état de somnambulisme où elles ont été mises artiliciellement. D’autres preuves nous conlirmeront plus loin 1 identité de l étal des centres nerveux, chez les somnambules et chez les anesthésiés.

Les hémisphères cérébraux ne sont pas toujours les premiers organes atteints par le chloroforme. Dans un cas, le premier centre nerveux influencé fut le bulbe rachidien. La respiration du malade devint promptement stertoreuse

pendant que sa connaissance était complète, et pendant que ses membres obéissaient à sa volonté. Ce malade ne pouvait plus parler, il était devenu aphasique ; par des signes il faisait comprendre qu’il n’était point endormi, et l’on cessa l’inhalation par prudence. Si la paralysie eût atteint la partie du bulbe rachidien où se trouvent les nqeuds vitaux, lamorteûteu lieu instantanément, ainsi que cela est arrivé chez d’autres individus. Dans ces cas, la mort survient dans les premiers instants de l’inhalation; quelques inspirations sulBsent pour foudroyer un homme, lorsqu’une disposition particulière rend cette partie du bulbe rachidien très-impressionnable au chloroforme. Invoquer l’asphyxie pour expliquer une mort aussi instantanée, est une erreur, l’effet de l’asphyxie n’est pas aussi prompt. L’aphasie qui s’est produite chez ce malade, alors que la gène de sa respiration indiquait un trouble certain dans les fonctions du bulbe rachidien , et alors que tous les autres organes nerveux , psychique et automatiques , étaient intacts; cette aphasie, dis-je, prouverait que le bulbe rachidien préside également à la coordination des contractions musculaires nécessaires pour produire la parole. Je pourrais ajouter, à l’appui de cette opinion, le fait suivant qui s’est passé dans ma clientèle : lue dame, à la suite de vives émotions morales , eut une névralgie faciale intermittente droite, qui avait à peu près cédé au traitement lorsque La cause qui l’avait émotionnée reparut. Les douleurs revinrent plus violentes et furent accompagnées de céphalalgie , d’une vive douleur à la nuque et d une fièvre intense. Il était évident que la névralgie était devenue une névrite. Bientôt la respiration s altéra, elle devint courte, saccadée, irrégulière; la déglutition

ne put plus se faire , et en même temps la parole devint impossible : il y avait aphasie. L intelligence et la sensibilité générale persistaient; mais l’asphyxie lente se manifesta, et la mort arriva 24 heures après l’apparition de ces phénomènes, qui indiquaient que le bulbe rachidien était atteint , que l’inflammation du nerf s’était propagée à ce centre nerveux.

Les boissons alcooliques peuvent , non-seulement troubler. affaiblir considérablement les fonctions des centres nerveux, mais encore paralyser ces organes à l’égal du chloroforme. Les personnes qui sont dans l'ivresse sentent à peine les coups et les blessures quelles reçoivent. Blandin pratiqua l’amputation d'un membre sur un ivrogne qui ne réagit point contre la section des chairs, qui ne donna aucun signe de douleur, et qui ignorait ce qui s’était passé lorsqu'il revint à lui.

Certains états pathologiques peuvent produire une paralysie cérébrale analogue «à celle qui est causée par les agents anesthésiques. L’épilepsie la détermine, soit pendant l’accès convulsif, soit pendant l’accès de fureur qui précède ou qui suit parfois l’accès convulsif. L’éclampsie détermine également cette paralysie, si bien que les malades n’ont pas la conscience d’un espace de temps quelconque écoulé pendant qu elles ont perdu connaissance. Une dame de mes clientes, qui fut atteinte de cette terrible maladie à sept mois et demi de grossesse, perdit pendant vingt-quatre heures le sentiment de l’existence. Lorsqu'elle revint à elle, elle ne savait pas avoir accouché, elle ignorait tout ce qui lui était arrivé ; étant au dimanche, elle croyait être au samedi. Je provoquai l'accouchement artificiel. Chaque contraction utérine était

accompagnée de plaintes , de cris étouffés et de convulsions. Bien que le double courant nerveux, de l’utérus à la moelle par les nerfs sensitifs, et de la moelle à l’utérus par les nerfs moteurs, n’eût pas cessé, ce qu’indiquaient les contractions utérines, ce courant n’existait plus entre les nerfs sensitifs des membres inférieurs et la moelle, la maladie ayant paralysé ces nerfs. Une brûlure de toute l’épaisseur de la peau de la plante du pied, et grande comme une pièce de cinq francs en argent, produite par un chauffe-lit garni de braise, ne fut point du tout perçue et ne donna lieu à aucune réaction, même automatique. Une autre dame, qui eut également le bonheur d’échapper à la mort après des attaques d’éclampsie, perdit la conscience de l’être pendant quarante-huit heures, et croyait être à mardi, alors qu’elle était à jeudi.

Un de mes clients est sujet, depuis qu’il a eu une fièvre typhoïde grave, il y a dix ans environ, à divers troubles nerveux, tels qu’une grande faiblesse dans les membres, de vives douleurs t'i la tète et le long de la colonne vertébrale, surtout à la région cervicale. Un jour qu’il était plus souffrant que d’habitude, se trouvant à la Bourse, il éprouva un grand malaise et perdit entièrement le sentiment de l’être. Ouand il reprit connaissance, il se trouva chez lui sans savoir comment. Voici ce qui s’était passé : Au moment où il avait perdu le sentiment de 1 existence, le cerveau seul avait été paralysé ; mais les centres nerveux automatiques, continuant à fonctionner, présidèrent aux mouvements du corps et par conséquent à la marche, de telle sorte que personne ne s’était aperçu de l’état où cet individu s’était trouvé. Il revint alors chez lui comme l’aurait fait un somnambule . en traversant pendant un

kilomètre environ les rues les plus encombrées de passants et de charroi, par la seule activité des organes nerveux automatiques. Je suis revenu chez moi. me dit-il, machinalement , sans avoir ni conscience ni souvenir de ce trajet. Il s’était trouvé momentanément dans un état tout à fait semblable au somnambulisme.

Dans l’accident qui eut lieu sur le chemin de fer du Midi . en août 1863, un voyageur qui éprouva une violente secousse put remettre sa personne en ordre et chercher

son sac de voyage dans les débris de son wagon ; il se

rappela tout cela plus tard. Puis il perdit complètement le sentiment de l’existence , et pendant ce temps il se rendit à pied, avec d’autres voyageurs, à une maison voisine. Quand il revint à lui . il n’avait aucune connaissance d’avoir exécuté ce trajet. La commotion avait détermine une paralysie nerveuse momentanée du cerveau , paralysie semblable à celle qui produit le somnambulisme. Mais ce qui est remarquable, c'est que cet effet de la commotion ne fut point immédiat. L’observation suivante, citée par Esquirol, nous offre un véritable accès de somnambulisme arrivé spontanément chez un individu sujet à des accès de manie. Il s’agit d’un Général mis à la retraite à cause de son état mental. Sa raison lui étant revenue momentanément, il sollicite sa mise en activité; il ne réussit pas, ce qui le contrarie vivement. Un jour, après être allé raconter ses peines à Esquirol, il se rend chez son banquier pour parler d’affaires, et renvoie sa voiture. En sortant de chez celui-ci, il perd le sentiment de l'existence et marche, dans cet état, pendant trente-six heures consécutives. Enfin, récupérant tout à coup la conscience de lui-mème dans un lieu inconnu, il demande où il se

trouve : A Étampes, lui dit-on. Alors il s'afflige de l’inquiétude dans laquelle doit être sa famille, et il se fait ramener à Paris. Ce malade caractérisait l’état où il s’était trouvé, en disant : J'ai eu une attaque d’apoplexie qui a épargné les organes du mouvement. Si, au lieu d’apoplexie, nous mettons le mot paralysie, nous avons réellement ce qui lui était arrivé : paralysie du cerveau et activité de l’automate. Il se plaignait d’une grande fatigue ; ses jambes étaient engorgées et déchirées par les ronces.

Nous venons de voir que, sous l'influence des boissons alcooliques, de l’épilepsie et de l’éclampsie, une personne peut n’avoir aucune connaissance de ce qui s’est passé pendant un certain temps, parce «pie son cerveau était paralysé, soit seul, soit de concert avec les autres centres nerveux automatiques. Mais sous l’influence de ces mêmes causes, l'homme peut perdre également le souvenir d’actes commandés et de faits perçus par son moi, actes dont il a eu par conséquent connaissance en les exécutant. L’ignorance des faits passés pendant l’ébriété vient en général d'un manque de souvenir. Outre que la mémoire est troublée, engourdie comme les autres facultés, par l’alcool, les faits passés pendant que le cerveau est sous l’influence de cet agent, impressionnent à peine l’esprit, qui ne peut les retenir avec une mémoire affaiblie. Il y a également des épileptiques qui perdent le souvenir de ce qu’ils font habituellement , leur maladie ayant considérablement affaibli toutes leurs facultés et plus spécialement la mémoire. L’éclampsie produit momentanément aussi l’amnésie. Ainsi, il y a des femmes qui, une fois guéries, ont perdu le souvenir de tout ce qui s’est passé, de ce qu’elles ontfait, vu. entendu, senti, dans l’intervalle de leurs accès.

alors qu'elles avaient leur connaissance entière. Ainsi , ma cliente dont j’ai parlé plus haut, ne se souvint plus, après sa guérison, d’avoir été saignée, mise au bain, d'avoir été visitée par plusieurs médecins dans une consultation; toutes choses qui eurent lieu dans l’intervalle des accès, alors qu'elle avait sa connaissance. Les auteurs citent des cas d'amnésie semblables dans de pareilles circonstances. La Gazette des hôpitaux du 7 juin 1866 cite, d'après le l)r Cavaillon d'Avignon . un cas d’éclampsie avec guérison, a Une particularité assez intéressante qu’a présentée cette malade, est-il dit dans cette observation, est l’absence complète de mémoire signalée chez les éclamptiques. Interrogée sur ce qui s’était passé, elle dit qu elle ne se souvenait de rien; elle avait même oublié sa grossesse.» Le même journal du 20 avril 1867 cite également un cas d’éclampsie guérie, et dont la femme quien est le sujet ne se souvenait pas avoir été enceinte. Un de mes clients avancé en âge et dont les facultés sont fort affaiblies, ne se souvient plus de ce qui se passe pendant les accès de fièvre auxquels il est sujet de temps en temps.

De ce que l'on peut ne pas avoir connaissance des faits passés, par le manque de souvenir, ce n’est pas une raison [tour prétendre expliquer par l’amnésie toutes les ignorances des faits passés. L'ignorance des faits passés entre les accès d’épilepsie et d’éclampsie , pendant l’action de 1 alcool et aussi de la fièvre, chez un sujet affaibli par l’âge, s’explique très-bien par l ’amnésie, à cause du trouble que ces causes produisent dans les fonctions du cerveau. Mais 1 amnésie n’est plus la cause de ces ignorances lorsque 1 on a des preuves que le cerveau a été paralysé et que le moi, par conséquent, n’était pas manifesté. Cette paralysie

ii incontestablement lieu pendarü les accès d'épilepsie et d "éclampsie ; elle est déterminée également par l’alcool lorsqu’il agit avec une grande intensité, et par les agents anesthésiques; diverses preuves que nous présenterons démontreront que cette paralysie cérébrale a lieu aussi dans le somnambulisme. Deux causes peuvent donc produire l’ignorance des faits passés : premièrement l’amnésie par un affaiblissement considérable dans la mémoire ; secondement la paralysie du cerveau, la suspension de son activité en tant qu’organe manifestant le moi et ses facultés; et il n’est pas toujours facile de distinguer les cas d’ignorance qui appartiennent à l’une ou à l’autre de ces deux causes.

Les faits que nous venons d’étudier dans cet article nous ont procuré plusieurs connaissances importantes; entre autres : 1° ils nous ont apporté une preuve de plus que l’esprit peut exister sans penser, sans être en activité; 2° ils nous ont montré l’activité intelligente des centres nerveux automatiques , activité qui permet à ces organes d’exécuter des actes semblables àceux qui sont commandés par l’esprit, lorsque ces organes sont livrés à leur propre activité pendant une paralysie du cerveau; activité qui va se manifester d’une manière plus remarquable dans les phénomènes du somnambulisme.

ARTICLE V. — Phénomènes physiologiques et psychiques

du somnambulisme.

Le somnambulisme est la conséquence d’une paralysie nerveuse du cerveau avec persistance de l’activité des centres nerveux automatiques, activité qui est parfois exagérée. — L’ignorance des faits passés pendant le somnambulisme ne vient point de l’oubli, il vient de la non-participation de l’esprit à ces faits, la manifestation de l’esprit, pendant cet état, étant suspendue par suite de la paralysie du cerveau. — Tous les actes de l’individu pendant cet

état sont commandés par les centres nerveux automatiques , seuls alors en activité. Preuves et considérations à l’appui de cette opinion. — Interprétation de l’ignorance des faits accomplis pendant le somnambulisme, donnée par divers auteurs. — Explication de la connaissance qu’ont eue certains somnambules des actes qu'ils ont accomplis pendant leur accès. — Phénomènes ayant rapport aux sens pendant le somnambulisme. Ils se rapportent tous, ou à des paralysies qui suspendent les fonctions des nerfs des sens; ou à l’activité restreinte de ces nerfs, activité circonscrite par l’objet du rêve somnambulique; ou à des hyperesthésies de ces nerfs qui permettent à ces organes d’être impressionnés par des excitations d’une faiblesse extrême. — La transposition des sens, dont on ne peut pas actuellement affirmer la réalité, paraît cependant possible. — Cas de somnambulisme naturel compliquant les phénomènes fébriles d’une fièvre éruptive à son début. — De l’extase somnambulique. — Somnambulisme déterminé par l'action paralysante du gaz acide carbonique sur le cerveau.

Ne demandons pas à la psychologie l’explication des phénomènes du somnambulisme . elle ne pourrait nous répondre ; la physiologie seule peut la donner. Elle nous apprend que le somnambulisme est la conséquence d’une paralysie nerveuse du cerveau avec persistance de l’activité des centres nerveux automatiques, activité qui est parfois exagérée.

11 est dans la nature de l'esprit de se rappeler pendant un temps plus ou moins long, lorsque le corpsest en santé, les actes qu’il a commandés et ceux dont il a été témoin. La mémoire est une faculté si essentielle, que nous la possédons tous à un degré sutlisant pour nous souvenir des actes importants auxquels notre moi a participé. Si, dans l'état physiologique, nous n’avons pas connaissance des actes insignifiants qui viennent d’être accomplis, c’est plutôt parce que ces actes ont été exécutés pendant une distraction , c’est-à-dire automatiquement pendant une préoccupation, que par suite d'un oubli. L’oubli prompt d’actes insignifiants peut cependant avoir lieu chez quelques personnes; mais lorsqu'il s agit d'un acte grave, im-

portant, capable surtout d’impressionner les sentiments, si l’esprit l’ignore, il serait contre-nature d’invoquer l’oubli pour expliquer cette ignorance; celle-ci n'est alors compréhensible <jue par la non-participation de l’esprit à ce qui vient de se passer, l’activité cérébrale nécessaire à la manifestation de l’esprit ayant été momentanément suspendue. Or dans le somnambulisme, nous avons dès maintenant une forte présomption de la paralysie du cerveau, par la similitude complète qu’offre le somnambule avec l’individu éthérisé et la femme chloroformée, dont nous avons rapporté les observations. Mais nous présenterons bientôt d’autrespreuves, qui ne permettront pas de mettre en doute la réalité de la paralysie du cerveau, en tant qu 'organe psychique. Nous démontrerons que l’activité du somnambule ne peut pas être celle de son esprit, qu’elle appartient par conséquent à des organes nerveux automatiques. Nous verrons également que les procédés employés pour mettre une personne en somnambulisme , au lieu de produire cet effet, ont paralysé complètement son corps , c'est-à-dire ses centres nerveux automatiques . Or , si ces procédés paralysent incontestablement ces organes, ils peuvent bien paralyser également le cerveau. Ce n'est donc point par des idées préconçues que j'ai été conduit à considérer l’activité manifestée pendant le somnambulisme, comme étant purement automatique, mais par lesdonnées les plus positives de la physiologie, et par des conséquences rigoureuses tirées des faits. Cette paralysie, du reste, n’a rien de pathologique, elle est de même nature que celle qui a lieu pendant le sommeil complet.

Citons quelques faits passés pendant le somnambulisme, et voyons si l'esprit eût pu les oublier de suite, dans le

cas où, y ayant participé lui-même, il en eût eu connaissance.

Le Salut Public de Lyon du 26 octobre 1 860 rapporte qu’on avait trouvé sur le bord du Rhône des vêtements d'homme, ce qui faisait craindre un suicide. 11 n’en était rien. Ces vêtements appartenaient à un jeune homme habitant le quai de la Charité, et sujet à des accès de somnambulisme. Il s’était levé la nuit, et il était allé prendre un bain dans le Rhône. Rentré chez lui. il s’était couché sans sortir de cet état. Le lendemain, en se réveillant, l’absence de ses habits laissés sur le quai et l’humidité de ses cheveux, lui firent comprendre ce qui s’était passé, car il n en avait aucune connaissance.

Un somnambule se dérobait chaque nuit une pièce d’or, qu’il déposait dans le même endroit. Voyant disparaître son argent, il soupçonna sa fille, la seule personne qui habitait avec lui. Après lui avoir fait des remontrances répétées et infructueuses, il la chassa de chez lui. Les pièces n’en continuèrent pas moins à disparaître. Une nuit, il se réveiUe ayant une vive douleur à la plante d'un do ses pieds; il allume la lampe, il voit qu’il est blesse, et trouve un morceau de verre dans la blessure. Dès-lors le mystère s’explique. Des fragments de verre cassé étaient sur la table: il y était donc monté pendant son sommeil. C’est de là qu'il déposait sur une étagère toutes ses pièces d’or, qu’il retrouva. Dans ce cas, l'automate se souvenait de l'endroit où il mettait les pièces à chaque accès, ce que l’esprit ignorait tout à fait. L’activité qui agissait pendant le somnambulisme n’était donc pas celle du moi. puisque cette activité, lorsqu’elle se manifestait seule, se rappelait 1 endroit où elle mettait les pièces et répétait quotidienne-

mont lo même acte, et puisque dans l’intervalle, alors que l’esprit était actif, celui-ci ignorait tout à fait ce qui s’était passé. Si cet acte avait été commandé par l’esprit, et si l’ignorance de cet acte après l’accès avait été causée par un oubli de sa part, cet oubli n’eût-il pas dû se continuer autant pendant les accès suivants que pendant leur intervalle ?

Dans le fait que nous allons rapporter, nous trouvons une nouvelle preuve que ce ne peut pas être le moi, l’esprit, qui est actif dans le somnambulisme. Le DrMacario a cité l’observation d’une jeune somnambule qui fut violée pendant un accès. Éveillée, elle n’eut aucune connaissance de l’outrage commis sur sa personne; mais dans l’accès suivant, ce qui était alors actif en (die, ce qui avait été impressionné lors de l’attentat, c’est-à-direlesorganesnerveux automatiques, en avait le souvenir. Cette activité l’exprima par la parole, et le fait fut ainsi révélé îi la mère de la victime. 11 est réellement impossible d’attribuer à un oubli l’ignorance, par le moi, de ce fait grave, qui s’est passé pendant l’accès de somnambulisme, d’autant plus que dans un nouvel accès la connaissance de ce fait reparut. 11 faut donc, pour ne pas tomberdans des suppositions absurdes et contre-nature sur la mémoire, reconnaître que l’activité qui agit pendant le somnambulisme n’est pas celle de l’esprit, et qu’elle appartient aux centres nerveux automatiques, dont l’activité est démontrée par les mouvements qu’ils font exécuter au corps.

Une demi-heure après s’être couchée, une dame se lève de son lit, en état de somnambulisme, et descend l’escalier de la maison , vêtue seulement de sa chemise. Elle tombe en poussant des plaintes et des cris étouffés ; on

vient la secourir, et on la transporte dans sa chambre. Habitant la même maison , je la vis de suite. Elle était toujours en somnambulisme, et ne répondait point aux questions que je lui adressais. Je constatai une fracture de la clavicule et une large ecchvmose sur un côté de la face. Les mouvements que j’imprimais au bras occasionnaient des cris plaintifs. Peu de temps après, l'accès cessa spontanément. Alors elle manifesta le plus grand étonnement de se voir entourée de plusieurs personnes et d’éprouver de vives douleurs aux parties lésées. Elle interroge sur ce qui s'est passé, car elle déclare l’ignorer complètement. C'est le seul accès de somnambulisme qu’elle ait eu.

Une somnambule, lisant une lettre qu’elle venait d'écrire pendant un accès, n’avait aucune idée de ce travail à son réveil.

Un peintre, regardant des dessins qu’il avait exécutés en somnambulisme, ne reconnut pas en être l’auteur.

possible que quelques heures, quelques minutes, et même de suite après, elle eût pu en perdre complètement le souvenir? Non. cela 11’est pas dans la nature. Pourrait-on refuser de les attribuer aux centres nerveux automatiques, pendant une paralysie du cerveau , par la raison qu’on ne doit pas attribuer a ces organes le pouvoir de commander et d'exé-uter des actes d’une certaine intelligence? Cette objection prouverait que notre attention se concentre seulement sur la faible intelligence que manifeste notre esprit, et que nous fermons les yeux sur celle bien plus grande, bien plus admirable, que manifestent tous les corps organisés obéissant aux lois naturelles, lois qui peuvent produire tout ce qui n est pas contradictoire, si elles

le commandent. ( )n admettra facilement peut-être que l'automate organique puisse exécuter seul des actes qu’il exéeiite habituellement sous les ordres de l’esprit. Mais ce qui est beaucoup moins dans nos idées, c’est que l’automate produise des réponses justes à des demandes inaccoutumées , c’est qu'il obéisse aux injonctions qui lui sont adressées, c est que les paroles qu’il prononce dénotent quelque raisonnement, signalent même des émotions éprouvées; c’est <jue l’automate, en un mot, produise des phénomènes que nous avons l’habitude, par une idée purement imaginaire, de n’attribuer qu’à notre esprit. Or. que sont les faibles manifestations intellectuelles de notre esprit, comparativement à celles bien plus admirables que nous observons chez les végétaux et chez les animaux par leurs actes organiques? On est étonné que des organes automatiques puissent répondre avec intelligence aux questions que l’on fait. Mais ces organes ne répondent-ils pas à chaque instant, avec une intelligence plus grande et pour des cas plus compliqués , à nos moindres désirs et à ceux des animaux , dans l’exécution des mouvements divers ? Ne montrent-ils pas dans ces cas, par leur obéissance aux lois naturelles, une intelligence bien plus sûre que celle de notre esprit? Les organes nerveux automatiques ne répondent-ils pas avec une intelligence semblable à celle qui est manifestée par les somnambules, dans des cas où la paralysie du cerveau par des agents toxiques, l’éther et le chloroforme , est indubitable , et par conséquent oii 1 esprit est indubitablement inactif? Est-il plus difficile aux centres nerveux automatiques livrés à eux-mèmes, de produiredes actes semblables à ceux qui sont commandés par l’esprit, qu’aux végétaux dese dirigeravec la plus grande intelligence

en variant leurs actes selon leurs circonstances , qu’aux racines, par exemple, d’aller chercher au loin, en contournantet surmontant toutes les difficultés, la terre et l’humidité, qu’aux branches de se diriger du côté où elles trouveront l’air et le soleil, qu’aux racines forcément exposées à l’air de se convertir en branches, et qu’aux branches enfouies dans la terre de se convertir en racines? (les actes de la végétation sont , si je ne me trompe , bien autrement intelligents que ceux qui sont présentés par les somnambules: mais ces actes ne nous étonnent pas, parce que nous sommes habitués à reconnaître à l’organisme végétal le pouvoir intelligent qui les produit. Lorsque, convaincus par les preuves scientifiques, nous serons habitués à considérer comme automatiques les actes exécutés par les somnambules , cette opinion ne nous causera plus aucun étonnement. Nous auronsalors conquisunevérité nouvelle: et nous aurons une preuve de plus que nos opinions à priori, même celles qui ont le plus notre confiance, ne représentent le plus souvent que l’erreur.

Mais poussons plus loin ces considérations. Les actes de notre esprit, dont nous sommes si orgueilleux, ne sont-ils pas eux-mémes des phénomènes réglés par les lois naturelles? Nos facultés ne nous sont-elles pas données par ces lois: leur activité n’est-elle pas réglée par ces mêmes lois? Et, sauf les cas, que nous avons démontrés rares et exceptionnels, dans lesquels nous agissons par la liberté morale, notre propre activité n’est-elle pas sous la dépendance de ces lois? notre propre initiative n’a-t-elle pas alors son principe dans des désirs, des goûts, des penchants qui nous sont donnés par les lois naturelles, et qui nous font vouloir et exécuter leurs aspirations? C’est alors que l’on

peut dire avec vérité : L'homme s'agite, et Dieu le mène: non pas directement et par caprice, à la façon humaine, mais par les lois immuables auxquelles il l’a soumis, c’est-à-dire d'une manière réellement divine. Si donc l’homme, en pensant et en agissant avec intelligence par son initiative, ne fait qu’obéir aux lois naturelles, sauf le cas où, soustrait à ces lois, il décide et agit par son libre arbitre, qu’v a-t-il d’extraordinaire que des organes automatiques puissent exécuter également des actes intelligents, sous la direction de ces mêmes lois ? Abandonnons donc cette idée imaginaire et démontrée fausse par toute la nature, que l’esprit seul peut agir avec intelligence, c’est-à-dire atteignant un but qui varie selon les circonstances. Mais si ces organes peuvent exécuter des actes intelligents, entrainés par la puissance des lois qui les gouvernent, un abîme les sépare de l’esprit. Celui-ci se connaît, se sent, penso et sait qu’il existe; tandis que les corps organisés, quelque intelligentes que soient leurs manifestations, s'ignorent complètement, sont dépourvus de toute personnalité. Voilà ce qui distingue l’esprit de la matière, mais non, je le répété, l’intelligence dans lesactes. Combien, en effet, les œuvres de l’organisme vivant dépassent et humilient les œuvres de l’intelligence humaine !

Au reste, la physiologie expérimentale ne nous a-t-elle pas prouvé que les centres nerveux automatiques peuvent manifester une activité assez importante dans le monde extérieur lorsqu’ils sont isolés du cerveau , c’est-à-dire sans la participation d’une personnalité, d’un moi? Ne nous a-t-elle pas prouvé que l’animal automate, dépourvu de ses hémisphères cérébraux, voit, entend, crie, estsensible au toucher, réagit contre les impressions sensorielles, qu’il

éprouve même les phénomènes de l’émotion, qu’il tressaille au bruit qui le fait tressaillir dans l’état normal? L’intelligence que notre explication physiologique du somnambulisme attribue aux organes automatiques, ne peut donc être une objection contre cette explication, puisque ces organes manifestent cette intelligence dans des cas où ils agissent seuls, sans l’esprit, pendant une paralysie incontestable du cerveau par des agents toxiques, et même en l’absence du cerveau, organe qui seul manifeste l’esprit.

Quoique, dans le somnambulisme, nous n'ayons pas, il est vrai . de ces agents pour expliquer la paralysie du cerveau, nous ne devons point cependant la mettre en doute, car les procédés ou les circonstances qui produisent le somnambulisme peuvent produire aussi la paralysie des centres nerveux automatiques, paralysie qui ne peut être révoquée en doute, puisqu’elle se manifeste par la paralysie de tout le corps. M. Giraud-Teulon a rapporté dans la Gazette médicale de Paris du '21 janvier 1860, une observation où , sous l’influence du moyen ordinairement employé pour mettre une dame en somnambulisme, celle-ci tomba en léthargie lucide. On relève son bras, il retombe ; son corps était immobile et semblait mort. Le mari et le tils de cette dame s’effraient , ce dernier se précipite sur sa mère et couvre son front de baisers. Enfin, au bout d’un certain temps , cet état finit par une violente attaque de nerfs. Après la crise, elle raconta qu’elle avait eu une rude épreuve à subir, qu’elle avait toute sa connaissance, qu’elle entendait sa famille fondre en larmes , sans pouvoir faire un mouvement, un signe qui mit fin à cette situation.

L’ignorance du somnambule sur les faits passés pendant son accès, a jusqu’à ce jour été attribuée à l’oubli. Or,

comme cet oubli, s il avait réellement lieu, se passerait dans des conditions tout à fait extraordinaires, plusieurs personnes ont cherché à lui donner une explication qui le rende vraisemblable. Passons en revue ces diverses explications.

Dugald-Stewart attribue cet oubli à l’inattention des somnambules. Or, comment supposer que des faits tels qu'un bain de rivière, un viol, une fracture, la soustraction quotidienne d’une pièce d’or , aient pu avoir lieu sans fixer l’attention des personnes intéressées? Et si l’absence d’attention avait pu produire l’oubli immédiat, comment expliquer alors la connaissance de ces faits, après un temps plus ou moins long, dans un nouvel accès?

« Lorsque le somnambule est violemment tiré de son sommeil au moment du rêve, dit M. A. Lemoine', c’est tout d’un coup que ses organes passent de l’état extraordinaire et morbide du somnambulisme à celui de la veille. (Juel souvenir résisterait à cette révolution complète et subite?» Je ne vois pas comment le réveil subit pourrait anéantir le souvenir. Lorsque notre esprit rêve pendant le sommeil ordinaire, etque nous sommes éveillés subitement, quelque troublés que nous soyons , nous ne conservons pas moins le souvenir de ce que nous rêvions. Combien de fois n’entendons-nous pas répéter : quel dommage d’avoir été réveillé, je faisais un rêve si agréable, et on le raconte dans tous ses détails; ou bien : je suis charmé d’avoir été réveillé, je faisais un bien mauvais rêve. Il serait difficile d’avoir un réveil plus Iroublé que le mien, dans la circonstance que j’ai relatée plus haut, et cependant je conservais le souvenir exact de toutcequej ’avaispensé pendant mon sommeil. « Oubien. continue M. Lemoine, le réveil

1 Du sommeil au point de vue physiologique et psychologique, pag. ‘280.

s’opère tranquillement et de lui -même. Mais les physiologistes ont remarqué que, tandis que les rêves ordinaires naissent plus particulièrement dans le dernier sommeil , les accès somnambuliques , au contraire , se présentent presque aussitôt après l’assoupissement, et sont séparés du réveil par un sommeil long et immobile. S'il en est ainsi, n’est-il pas naturel que le souvenir de ces rêves ait été elfacé peu à peu par les longues heures du sommeil et par des rêves nouveaux , confus et morcelés, sous les débris desquels aura été ensevelie la conscience des premiers?» 11 est exactement vrai que c’est dans le premier temps du sommeil, alors que ce sommeil est le plus profond, alors que les hémisphères cérébraux sont dans une inactivité paralytique, et alors que leurs fonctions psychiques sont suspendues, que le somnambulisme naturel se manifeste le plus souvent. 11 est également vrai que l’époque du sommeil où les rêves sont les plus fréquents , sont ses dernières heures, alors que l’organe reposé reprend peu à peu sou activité, alors que les divers besoins excitant les hémisphères cérébraux provoquent la pensée. Mais si la longueur du temps compris entre les rêves somnambuliques et le réveil pouvait faire admettre leur oubli lorsqu’ils sont peu importants, il n’en est plus de même lorsqu’il s'agit d'actes aussi graves que ceux rapportés plus haut. Et puis, cette absence constante de la connaissance des rêves somnambuliques. malgré leur gravité, comparée à la connaissance presque constante des rêves ordinaires, malgré leur peu d importance , n’a-t-elle pas sa signification ? n’indique-telle pas (pie l’ignorance de ce qui se passe dans le somnambulisme tient à quelque chose de particulier à cet état, et que ce quelque chose ne peut pas être l'oubli?

L explication suivante de 1 oubli , donnée par M. \ Maurv, dans son ouvrage, très-intéressant d’ailleurs, sur le sommeil et les rêves, est encore moins heureuse que celle de M. Lemoine. « Pendant le somnambulisme, la concentration a été si vive, 1 absorption de la pensée si profonde, dit-il', que les parties du cerveau qui ont agi dans cet acte de contemplation et de pensée sont épuisées , et l’accès passé, au lieu de continuer leur action , elles demeurent comme frappées d’impuissance. Le somnambule oublie son acte, précisément parce que, l’intensité de l’action mentale étant portée à ses dernières limites, l’esprit est épuisé dans ce commerce avec lui-même. «Les actes exécutés par le somnambule peuvent être , les uns d'une grande importance, les autres d'une importance nulle; mais, quels qu’ils soient, ils n’exigent point la concentration de l’esprit, ils ne sont point le produit de combinaisons réfléchies qui puissent les faire qualifier d’actes remarquables, ils n'ont rien do fatigant. Dans le somnambulisme naturel, on n’exécute en général que des actes habituels qui n’ont besoin d’aucune combinaison intellectuelle. Dans le somnambulisme artificiel, les actes, quoique plus compliqués, n’ont rien qui exige cette intensité de l’action mentale que l’on invoque. On jugera d’ailleurs combien cette explication, par l’oubli, de l’ignorance des actes au réveil, a peu de fondement, lorsque l’on connaîtra le fait qui en a donné l’idée à M. Maury. « Un jour, dit-il, nie trouvant près de M. F..., d’un caractère fort distrait et porté à la méditation , je remarquai qu’il devenait complètement indifférent à mes paroles et cessait de répondre : il paraissait plongé dans une réflexion profonde. Son im-

1 Du sommeil et des rêves, pag. 189.

mobilité était telle, que j'eus la pensée qu’il allait perdre connaissance. Je le secouai violemment par le bras. Que voulez -vous, me dit-il? — Êtes- vous malade? répartis-je. — Non. — Que faisiez-vous alors? — Je pensais. — A quoi? — .Ma foi, c’est étrange, je n’en sais plus rien, et cependant je me sens comme fatigué de ma pensée. Cette dernière réponse me parut un trait de lumière , et elle m’a suggéré l’explication, que je propose ici, de l’oubli au réveil chez le somnambule. » Évidemment cette personne qui paraissait si fort absorbée dans ses réflexions, et qui, lorsqu’on lui demande ce à quoi elle pense, répond qu’elle n’en sait rien , était plutôt dans une demi-somnolence. Sa contenance était telle, que M. Maury supposa qu’elle allait perdre connaissance. Certes, ce n’est pas là l’aspect que présente l’homme entièrement absorbé par des pensées réelles. Chez lui. l'activité de son esprit est peinte sur sa physionomie. Si ses yeux sont fixes, ils sont rendus brillants et animés par le travail psychique.

L’explication donnée par M. Maury est basée sur une supposition tout à fait opposée à celle sur laquelle est appuyée l’explication de Dugald-Stewart. Tandis que celui-ci explique l’oubli par le défaut d’attention, M. Maury l’explique par une attention trop concentrée.

L'oubli , de quelque manière qu’on le prenne, ne peut expliquer rationnellement l'ignorance des actes produits pendant le somnambulisme , d'autant plus que ces actes sont quelquefois de la plus haute gravité.

Il y a cependant quelques cas fort rares dans lesquels les somnambules ont eu, après leur accès, connaissance de ce qui s’est passé pendant cet accès. Nous expliquerons cette particularité après avoir cité un fait où nous la

rencontrons. Ce fait, cité par Fodéré, qui le tenait du témoin oculaire lui-même, a été rapporté ensuite par divers auteurs.

«Nous avions, dit ce témoin, domDuhaguet, à où j’ai été prieur, un religieux d’une humeur mélancolique, d’un caractère sombre, et qui était connu pour être somnambule. Quelquefois, dans ses accès, il sortait de sa cellule et y rentrait seul ; d’autres fois, il s’égarait, et on était obligé de l’y reconduire. Un soir que je ne m’étais pas couché à l’heure ordinaire, j’étais à mon bureau, lorsque j’entendis ouvrir la porte de mon appartement, et je vis entrer ce religieux dans un état de somnambulisme. Il avait les yeux ouverts, mais fixes, n’étant vêtu que de la tunique avec laquelle il avait dû se coucher, et tenait un grand couteau à la main. Il alla droit à mon lit, dont il connaissait la position, eut l’air de vérifier en tâtant avec la main si je m’y trouvais effectivement; après quoi il frappa trois grands coups tellement fournis, qu’après avoir percé les couvertures, la lame entra profondément dans le matelas, ou plutôt dans la natte qui m’en tenait lieu. Lorsqu’il avait passé devant moi . il avait la figure contractée et les sourcils froncés. Quand il eut frappé , il se retourna, et j’observai que son visage était détendu et qu’il y régnait un air de satisfaction. L’éclat des deux lampes qui étaient sur mon bureau ne fit aucune impression sur ses yeux, et il s’en retourna comme il était venu, ouvrant et fermant avec discrétion les deux portes qui conduisaient à ma cellule, et bientôt je m’assurai qu’il se retirait directement et paisiblement dans la sienne.

» Vous pouvez juger, continua le prieur, de l’état où je me trouvai pendant cette terrible apparition. Je frémis

d'horreur à la vue du danger auquel je venais d’éehapper, et je remerciai la Providence. Mais mon émotion était telle, qu'il me fut impossible de fermer les yeux le reste de la nuit. Le lendemain, je fis appeler le somnambule, et je lui demandai sans affectation à quoi il avait rêvé la nuit précédente. A cette question, il se troubla.

— «Mon père, me répondit-il, j'ai fait un rêve si étrange . que j’ai véritablement quelque peine à vous le découvrir. C'est peut-être l'œuvre du démon, et...

— «Je vous l’ordonne, lui répliquai-je; un rêve est toujours involontaire, ce n’est qu'une illusion; parlez avec sincérité.

— « Mon père, dit-il alors, à peine étais-je couché, que j'ai rêvé que vous aviez tué ma mère, que son ombre sanglante m’était apparue pour demander vengeance, et qu’à cette vue j’avais été transporté d’une telle fureur, que j’ai couru comme un forcené à votre appartement, et vous ayant trouvé daus votre lit, je vous y ai poignardé. Peu après je me suis réveillé tout en sueur, en détestant mon attentat; et j’ai béni Dieu qu’un si grand crime n’ait pas été commis...

— «Il a été commis plus que vous ne le pensez, lui dis-je avec un air sérieux et tranquille. Alors je lui racontai ce qui s’était passé, et lui montrai les traces des coups qu’il avait cru m’adresser. A cette vue, il se jeta à mes pieds tout en larmes, gémissant du malheur involontaire qui avait failli arriver, et implorant telle pénitence que je croirais devoir lui infliger.

— » Non, non, m’écriai-je , je ne vous punirai point d’un fait involontaire; mais désormais je vous dispense d’assister aux offices de la nuit . et je vous préviens que

votre cellule sera fermée eu dehors après le repas du soir, et ne s’ouvrira que pour vous donner la facilité de venir à la messe de famille qui se dit à la pointe du jour.»

Chez le sujet de cette observation, nous avons deux phénomènes qui ont marché parallèlement : le sommeil avec rêve, et un état de somnambulisme qui l’a accompagné. Le cerveau, isolé des centres nerveux automatiques, avait produit le rêve ; mais ces organes, se trouvant investis dans ce moment de l’activité qu’ils ont dans le somnambulisme, se mirent à agir par leur propre initiative, dans le sens du rêve, c’est-à-dire dans le sens de l’activité cérébrale. Quoique le cerveau n’ait que fort peu d’action sur les organes automatiques pendant le sommeil, cependant son influence sur eux, en tant que grand centre d’innervation, est encore assez puissante pour que ces organes puisent en lui la direction de leur activité isolée. L’acte produit par l’automate, dans ce cas, était si peu commandé par le cerveau , que le moi réveillé se rappelait ce fait, non comme s’il avait été accompli, mais comme un rêve seulement. Le moi n’a eu connaissance que du rêve, mais non de ce qu’a fait l’automate par luimême en suivant spontanément le rêve, en agissant conformément à l’activité psychique du cerveau. Aussi l’acteur de cette scène est-il étonné d’apprendre que ce rêve a été réellement exécuté.

L’activité isolée que les centres nerveux automatiques peuvent exercer pendant le sommeil, est quelquefois perçue par l’esprit, si le sommeil est léger. Un de mes clients, en convalescence d’une longue maladie, se mit à parler et à chanter pendant un sommeil peu profond. On le réveilla en lui disant ce qui venait de se passer : Je le

savais, répondit-il; je l’entendais, mais cela allait tout seul, sans ma volonté, comme une machine montée et qui marche : évidemment il avait perçu, en dormant, les actes exécutés par l'initiative de ses centres nerveux automatiques.

J’ai observé un cas semblable chez une petite fille de 12 ans. Elle se lève de son lit en somnambulisme; son regard était caractéristique; elle répond aux questions qu’on lui adresse, puisse recouche et s’endort. Le lendemain elle se rappela qu’on l’avait interrogée et qu'elle avait répondu ; son moi avait perçu les actes automatiques exécutés pendant un sommeil peu profond.

Les phénomènes du somnambulisme qui ont rapport aux sens sont très-curieux et très-variés. Non-seulement l’automate perçoit les objets réels, mais il peut percevoir, comme l’esprit, des objets qui n’existent pas, dans de véritables hallucinations. Lorsque nous donnerons l’explication physiologique de l’hallucination, nous verrons que ce phénomène peut se manifester aussi bien automatiquement que psychiquement. Le sujet de l’observation citée par Fodéré crut à la présence du prieur dans son lit , 'par une hallucination du toucher. Ce fait prouve aussi que, chez les somnambules, l’automate ne perçoit (pie ce (pii se rapporte à son rêve. La scène de ce rêve devant se passer dans l’obscurité de la nuit, le somnambule ne percevait par la vue , ni les lumières qui éclairaient la chambre, ni l homme qu’il allait chercher dans son lit. et près duquel il passait. Ce phénomène, présenté par les somnambules, de n’étre impressionnés que par les sensations utiles à leur rêve, aux besoins qui y sont manifestés. parait être normal chez certains animaux. La reine

(les abeilles, à 1 aide d un bourdonnement à peine sensible, met tout son peuple en émoi, et si l’on tire un coup de fusil près d'une ruche, pas une abeille ne bouge, il semble (ju elles n’ont pas perçu le bruit.

J’appellerai l’attention sur l’expression singulière du regard chez le somnambule. Ce regard n’a rien d’intelligent, il est vague, sans expression, ressemblant à celui de l’amaurotique ou à celui du myope; on s’aperçoit de suite (pie ce regard n’est point naturel; les yeux 11e regardent pus, ils reçoivent passivement les rayons qui leur arrivent; la pupille est très-dilatée. L’automate seul perçoit, mais non l’esprit.

La connaissance du caractère amaurotique que prend le regard chez les somnambules est fort précieuse, parce qu'elle servira dorénavant, aux personnes qui étudieront les phénomènes du somnambulisme , à s’assurer si les sujets qu’on leur présente sont réellement dans cet état, ou s'ils 110 lo sont pas, ce qui arrive fort souvent.

11 se produit parfois, sur les nerfs des sens, un phénomène remarquable, plus fréquent dans le somnambulisme artificiel que dans lo somnambulisme naturel ; je veux parler de l’exquise sensibilité que ces nerfs peuvent acquérir. De même qu'il y a, dans cet état anomal, exagération dans l’activité des organes nerveux automatiques, de même il peut y avoir aussi hyperesthésie des nerfs sensoriaux. Des somnambules peuvent voir dans l’obscurité, ils peuvent entendre une conversation qui se passe à un étage supérieur, et que personne autre ne perçoit. L’activité nerveuse qui s’est retirée des hémisphères, étant concentrée sur les organes automatiques et sur certains nerfs sensoriaux, donne l’explication physiologique de ces phé-

noménes , qui varient selon que cette activité s’est portée plutôt sur certains centres nerveux, sur certains nerfs . (jue sur d'autres. Le fait , actuellement démontré par MM. Beau et Landry, que les nerfs du tact ne sont point les mêmes que ceux qui transmettent les impressions douloureuses, nous explique comment, chez les somnambules, le tact peut être conservé et la douleur complètement abolie, phénomène qu’on observe assez fréquemment chez les hystériques et chez les aliénés.

Quoique le somnambulisme naturel se manifeste ordinairement pendant le premier sommeil, alors que les hémisphères sont dans le repos le plus complet, et que le moi est inactif, cependant des personnes éveillées peuvent tomber tout à coup en somnambulisme. Tout dormeur dont le cerveau est dans le repos complet , se trouvera en somnambulisme si les organes nerveux automatiques se mettent spontanément en activité. Les personnes qui répondent en dormant aux questions qu'on leur fait, sont en somnambulisme ; leur automate seul répond , leur moi ne participe point à cette conversation et l’ignore entièrement. même en les éveillant de suite. Cette conversation automatique est claire, nette, tranquille; tandis que les paroles prononcées dans un rêve psychique sont incomplètes, mal articulées, les consonnes étant à peine accentuées et toutes les voyelles se ressemblant à peu de chose près. De plus, ces paroles sont toujours vivement prononcées, le cerveau ne faisant guère sentir son action sur les organes automatiques, pendant le sommeil, que sous l’influence de vives passions. Les personnes qui parlent souvent automatiquement pendant le sommeil profond . doivent cette particularité à une prédisposition organique

par laquelle les organes norveux automatiques entrent facilement on activité, une fois qu’ils sont soustraits à l’action dominatrice du cerveau.

Les actes exécutés par l’automate dans le somnambulisme naturel, sont en général d’une grande simplicité. Go sont des actes habituels qui n’exigent aucune attention : un cordier fait sa corde; un postillon qui est de service la nuit, et qui dort le jour, allume sa lanterne en plein midi, comme d'habitude, et se dirige vers son écurie pour soigner ses chevaux ; un domestique fait sa besogne ordinaire; d’autres marchent sans but, puis reviennent se coucher. Quelquefois le somnambule erre dans les lieux périlleux, sur les bords des toits, avec une sécurité qu’il n’aurait point hors de l’état do somnambulisme. Cette assurance s’explique facilement, puisque le moi n’a aucune connaissance de ce qui se passe. L’automate dirigé par les sens s'aventure sans crainte sur le bord des précipices , et. par l’activité supérieure dont il jouit alors, il peut s’y maintenir sans faire de faux pas. Il ne voit que le chemin qu’il doit suivre dans son rêve automatique, et non le danger qui est à côté de lui. Dans cette circonstance, il est imprudent de faire cesser le somnambulisme: l’émotion que l’individu éprouvera nécessairement en se voyant dans une position critique, peut lui faire perdre l’équilibre, et occasionner sa chute. C’est aussi à l'activité supérieure, à l’assurance dont jouit l’automate dégagé de la domination du cerveau, que certains somnambules doivent d’exécuter avec plus de perfection un morceau de musique instrumentale . en somnambulisme que dans l’état, normal.

Le somnambule peut aussi exécuter des actes habituels*

d 'un ordre plus relevé que les précédents : il peut écrire correctement de laprose, des vers, de la musique, ce dontl’automate a gardé le souvenir. On raconte dans que quelques cas exceptionnels il a donné des produits exigeant une certaine activité réflective : des somnambules, dit-on, ont fait des versions latines; Castelli a traduit de l’italien en français: le professeur Wœhner de Gœttingue) raconte que, incapable de faire des vers grecs, et ayant vainement tenté, pendant plusieurs jours, d’écrire une pièce de poésie dans cette langue , il y réussit dans un état de somnambulisme. Un séminariste composa également un sermon pendant un accès. C’est ici où l’on comprend la sagesse du précepte suivant de Fontenelle : Avant d’expliquer les faits, il est nécessaire de les constater. Or ces produits du somnambulisme n’ont jamais été rapportés textuellement par ceux qui les ont signalés, de sorte qu’il n’est pas possible de savoir ce qu’ils ont été, et on a toujours le droit de supposer que leur valeur a été singnliérement exagérée par le sentiment du merveilleux, si puissant sur certains esprits, même sur les plus cultivés et les plus intelligents; et. faute de preuves, on peut penser que ces produits ont été seulement des elfets delà mémoire. Cette supposition représente d’autant mieux la réalité, que l’on a également attribué aux somnambules, avec une foi entière, d’autres pouvoirs qu’ils n’ont positivement" point, tels que ceux de voir ce qui se passe au loin, de deviner l’avenir, le passé inconnu, devoir 1 intérieur du corps, et d indiquer, parune science médicale instinctive, les remèdes convenables aux maladies.

L automate peut cependant, dans son rêve sans personnalité, manifester des passions, des sentiments semblables

à ceux que la personne éprouve habituellement, et même des passions et des sentiments qu elle n’a jamais éprouvés. Mesnet cite une dame qui était prise tous les jours à la même heure, d’un accès de somnambulisme qui avait pour point de départ dos convulsions hystériques, avec extase cataleptique. Dans ses accès , le cercle invariable de la manifestation automatique était le suicide, dette malade qui, dans son état normal, présentait une organisation inactive, une volonté faible, manifestait dans ces accès la plus grande activité et des impulsions énergiques au suicide. Elle accomplissait plusieurs essais de pendaison, d’empoisonnement, de précipitation d’un lieu élevé. Les sens éveillés ne s’exerçaient que dans la sphère de l’idée du suicide. Si elle voyait pour se diriger, les personnes qui l’entouraient étaiont pour elle, non des personnes, mais des obstacles qu’oilo tournait, bousculait, évitait, sans les reconnaître, de phénomène prouve que la conception de l’automate organique est fort circonscrite, au lieu d’avoir cette étenduedont la gratifie le sentiment du merveilleux. Le mot conception est mémo tout à fait impropre ici, puisqu'il n’y a aucun esprit qui pcnso; le mot activité serait le seul qui conviendrait.

Nous avons dit que, dans le somnambulisme, l’activité nerveuses' retirait de certains organes nerveux pour se concentrer sur d’autres, lesquels acquéraient alors uno puissance fonctionnelle inusitée. Chez cette dame dernièrement citée, l’activité nerveuse, retirée des hémisphères cérébraux et des nerfs du sens de la douleur , se concentrait sur les organes nerveux automatiques et sur les nerfs auditifs et optiques. On pouvait piquer la peau, les muqueuses du nez, des yeux, etc., sans qu’elle donnât au-

cun signe do sensibilité, mais elle entendait à une grande distance des sons que ne percevaient pas les personnes qui l'entouraient; elle pouvait écrire et coudre dans une grande obscurité, et elle y voyait réellement par ses yeux, car un corps opaque placé entre ses yeux et son ouvrage interrompait le travail automatique. Des sons et une lumière extrêmement faibles suffisaient pour impressionner les nerfs sensoriaux, tandis que dans l’état ordinaire ces sons et cette lumière auraient été insuffisants pour les impressionner. Cette coïncidence de la suspension de l’activité de certains organes nerveux avec la conservation, et même avec l’exagération de l’activité de certains autres, donne l’explication des phénomènes étranges si variés qui ont lieu, non-seulement dans lesomnambulisme, mais encore dans la catalepsie, dans la léthargie et dans l’extase.

Tout ce que manifestent d'inusité les nerfs des sens pendant le somnambulisme se résume donc: 1° dans des paralysies qui suspendent les fonctions de ces organes; 2° dans une activité restreinte, circonscrite par l’objet du rêve somnambulique ; 3° dans des hyperesthésies qui permettent à ces nerfs d’être impressionnés par des excitations d’une faiblesse extrême, auxquelles ils resteraient insensibles dans l’état normal. Voilà les seuls phénomènes incontestables présentés par les nerfs sensoriaux chez les somnambules, phénomènes commandés par les lois qui produisent les états anomaux du système nerveux.

Y a-t-il, chez les somnambules, transposition des sens? En d'autres termes, les nerfs des sens acquièrent-ils des attributions qu’ils ne possèdent pas dans l’état normal: le somnambule, par exemple, peut-il voir par l'épigastre? C’est ce dont il est permis de douter jusqu a constatation

complète, bien que des personnes sérieuses m’aient assuré avoir été témoins de ce fait dans des cas rares et après avoir pris les précautions nécessaires contre toute supercherie. Si la vision épigastrique a réellement existé, ne pourraiton pas l’attribuer à ce que les nerfs de l’épigastre se trouveraient dans des conditions d’hyperesthésie telles, qu’ils pouvaient être impressionnés par les caractères écrits, au moyen du tact; de même que certains aveugles connaissent les diverses cartes du jeu parle même sens? Il n’y aurait même rien d'impossible que les nerfs épigastriques ou d’autres nerfs fussent impressionnés par la lumière, et (pie ces impressions retentissent jusqu’aux centres nerveux automatiques actuellement en activité. La transposition des sens n’a rien de contradictoire avec les lois connues, et peut très-bien avoir lieu par l’intervention de lois qui, comme tant d’autres , sont encore ignorées. Cette possibilité n’attribue point aux nerfs des sens une fonction autre que’celle qui leur est naturelle , celle de transmettre des impressions sensorielles; seulement elle attribue à ces nerfs la propriété d’être impressionnés par de très-faibles excitations , ou bien d’être impressionnés par des excitations différentes de celles qui les impressionnent habituellement. On ne pourrait pas dire, par exemple . que c’est comme si l'on attribuait au cœur le pouvoir de sécréter de la bile, ou bien aux reins de manifester l’esprit, ce qui serait réellement opposé aux lois naturelles. Tout est anomalie dans le somnambulisme ; et dans les phénomènes anomaux qu’il présente, nous en rencontrons d’incontestables, tout aussi extraordinaires que la transposition des sens. Ce fait, par exemple, que le somnambule n’entend que la voix de la personne qui l’a magné-

tisé, tout en restant insensible à la voix de toute autre personne; ou bien encore le fait que les sens du somnambule ne sont ouverts qu’aux impressions sensorielles qui peuvent avoir un rapport avec le rêve automatique; ces faits, dis-je, ne sont-ils pas aussi extraordinaires, c’est-àdire aussi insolites et aussi dilftciles à expliquer, dans l’état d’ignorance où nous nous trouvons, que les phénomènes attribués à la transposition des sens? Et cependant, ces faits ne peuvent être niés.

J’ai vu une fois, dans ma pratique, un accès de somnambulisme se manifester spontanément, au début d'une maladie aiguë. Cette complication imprévue me fit porter un faux diagnostic. Voici le fait : Un enfant de onze ans, d’une constitution nerveuse, fut pris de frissons, île lièvre, de vives douleurs de tète, avec vomissements opiniâtres. Après être resté vingt-quatre heures dans cet état , il prononça quelques paroles incohérentes, puis il se tut et ne répondit plus aux questions qui lui furentfaites. Alors on m appela pour lui donner des soins. Il avait une lièvre intense, une chaleur âcre , le pouls très-accéléré, mais régulier ; sa peau était insensible au pincement, son regard vague et ses pupilles trés-d datées. J attribuai ces symptômes à une méningo-encéphalite à marche très-aiguë. Sou état , qui avait quelque chose du coma de la période d épanchement, en différait d’autre part. Il se passa même un fait qui, dans l’état où je supposais le malade, était incompréhensible pour moi : sa mère étant à son côté , spontanément il se leva a demi sur son séant , il passa ses bras autour du cou de celle-ci et l’embrassa. J ordonnai une application de sangsues derrière les oreilles, je fis promener des sinapismes sur les membres inférieurs et

appliquer un vésicatoire à la nuque. Cette médication eut lieu sans que le malade accusât la moindre sensibilité. Je portai un pronostic très-grave. Après être resté quinze heures dans cet état, il recouvre tout à coup la connaissance, n’ayant aucune idée de ce qui s était passé. Il interroge sur ce qu’il éprouve derrière les oreilles, à la nuque, aux membres inférieurs. On lui apprend que c’est le résultat de sangsues, de vésicatoires et de sinapismes. Les douleurs de tète avaient cessé. Il dormit tranquillement pendant quelques heures, et à son réveil il demanda à manger. La fièvre avait à peu près disparu ; une légère éruption fie petite vérole se montra et suivit son cours. Évidemment il n’y avait eu aucune affection cérébrale; des phénomènes manifestés, les uns appartenaient à la fièvre éruptive et les autres à un accès de somnambulisme.

Les enfants sont assez sujets à de légers accès de somnambulisme pendant les premières heures de leur sommeil. Ils prononcent alors distinctement des paroles, ou incohérentes, ou ayant un sens ; ils appellent, ils crient, ils répondent plus ou moins bien aux questions qu’on leur adresse ; ils descendent de leur lit, marchent et se recouchent. Si on les réveille sur le moment, ils sont étonnés de se trouver hors de leur lit, et n’ont aucune connaissance de tout ce qu’ils ont fait. Quand ils ont de la fièvre, il leur arrive aussi de parler, do pousser des cris pendant leur sommeil ; ces phénomènes sont tout à fait automatiques. Je connais une dame fort âgée qui crie en dormant, de manière à réveiller les personnes qui habitent avec elle ; mais ses cris, qu’elle ignore, ne la réveillent point, son cerveau étant dans le repos paralytique du somnambulisme. Aussi a-t-elle toujours soutenu qu’elle ne criait pas.

Puisque certaines personnes, non-seulement pendant le sommeil, mais encore pendant la veille, tombent spontanément en somnambulisme , on comprend que peu de chose suffise pour provoquer artificiellement cet état, si l’organisme s’y prête ; mais si l’organisme n’y est pas naturellement prédisposé, cet état est impossible. Cette prédisposition organique se rencontre surtout chez les femmes et les enfants. Certaines races humaines la possèdent beaucoup plus que d'autres. Elle est tellement grande dans la race hindoue, que le Dr Esdaille a pu pratiquer deux cent soixante et une opérations chirurgicales sur des individus de cette race, rendus insensibles à la douleur par ce moyen. La difficulté de mettre en somnambulisme les individus de race supérieure, n'a permis d’employer le magnétisme comme moyen anesthésique , qu’une seule fois en Europe. Ce fait a eu pour auteur M. J. Cloquet, et l’opération qu’il pratiqua fut l’amputation d’un sein cancéreux.

Nous n’avons pas à nous occuper ici des procédés employés pour mettre en somnambulisme. Ces procédés sont d’une simplicité si grande, que l’on aurait droit d’être étonné de voir un effet aussi surprenant être produit par de si petites causes, si la prédisposition organique et l’état nerveux de l'individu n’en étaient pas les causes principales. Les moines du mont Athos se mettaient eux-mêmes en somnambulisme en regardant leur nombril; le l)r Braid (de Manchester) s’est également servi du sens de la vue pour mettre en somnambulisme. Son procédé consiste à fixer pendant quelque temps un objet brillant placé près de la racine du nez. Il a appelé hypnotisme le somnambulisme ainsi déterminé. Quel que soit le moyen employé , les phénomènes sont semblables. Lorsque le somnambulisme

est provoqué artificiellement, l’automate parait être plus actif que lorsque cet état survient spontanément. Dans ce dernier cas. le somnambule ne répond point aux questions qu’on lui adresse, tandis que dans le premier il y répond presque toujours. Mais ses réponses, quoique adaptées en général aux demandes, n’ont rien qui indique un travail réflectif, un raisonnement suivi ; elles expriment des idées simples, antérieurement connues et retenues par la mémoire.

Les centres nerveux automatiques fonctionnant simultanément avec le cerveau et sous sa dépendance dans l’état normal, on comprend pourquoi ces organes peuvent conserver l’empreinte des connaissances acquises par le moi, et les manifester lorsque les fonctions du cerveau sont suspendues. Ces connaissances, les perceptions présentes, l’habitude, voilà las sources des manifestations du somnambulisme artificiel, ce qui n ’a pas empêché les personnes dominées parle sentiment du merveilleux de croire le somnambule doué d’unepuissance psychique supérieure à celle qu’il possède hors de son accès.

Les idées inspirées par des éléments instinctifs peuvent avoir une ténacité telle chez les somnambules, qu’on ne peut les en détourner. Aux questions n’intéressant pas la passion qui parait les dominer dans le moment, ils répondent brièvement, comme ennuyés, et désireux de retourner au sujet qui les captive. M. Giraud-Teulon a cité une observation où une somnambule se prit à répondre aux questions scientifiques qu’on lui adressait, par des confidences si compromettantes pour elle, que les interrogateurs s’empressèrent de laréveiller. A son réveil, elle n’avait aucune idée des indiscrétions commises par son automate.

L extase dans laquelle tombent certains somnambules sousrinfluenced’unemusique expressive, nous offre un produit des plus remarquables de l’automate. J’ai été témoin, chez de jeunes somnambules, de phénomènes extatiques qui se traduisaient par une pantomime et une expression de la physionomie extrêmement belles, manifestant, ou la gaîté ou la tristesse, ou le ravissement ou la terreur, suivant le caractère de la musique qui était jouée sur le piano. Le regard conservait pendant cet état son caractère vague, propre au somnambulisme. Ces phénomènes émotionnels, manifestés par l’automate seul, ne doivent pas nous étonner, puisque des animaux privés de leurs hémisphères, réduits par conséquent à l'état d’automate, peuvent en manifester d’analogues, tels que des cris plaintifs, le tressaillement à l’occasion de certain bruit. Si lesmanifestations extatiques ont lieu avec vivacité et un grand abandon , c’est que les centres nerveux automatiques sont doués en ce moment d’une activité extraordinaire, et que cette activité n’est plus contenue par celle du cerveau, c’est-àdire par celle de l’esprit, de la personnalité.

Le gaz acide carbonique respiré peut paralyser les hémisphères cérébraux sans influencer les organes automatiques. et donner lieu ainsi «à un véritable accès de somnambulisme. L’observation suivante, rapportée par le journal la Presse du 19 mars 1859, en otfre un exemple remarquable.

« Dans une maison de tolérance, au Havre, étaient venus se fixer, il y a trois «à quatre mois, L..., âgé de 35 ans. et Rachel, âgée de 40. Ils y dépensèrent une somme de •2 000 fr. qu'ils possédaient. Le mercredi des Cendres, ou trouva la porteferinée; on appela, personne ne répondit. On

procéda alors à l’ouverture delà chambre. Elle était hermétiquement fermée avec des bandes de papier collé sur toutes les fentes et sur les interstices des portes et -des croisées. Un réchaud était éteint, une odeur putride et asphyxiante infectait l’appartement. Al’approchedesagentsdel’autorité, une femme en costume de nuit, pâle, maigre, spectre ambulant, se lève chancelante , et fixant sur eux des yeux hagards : Chut ! chut ! dit-elle en souriant, je vous dis qu’il dort. Malgré son opposition, les agents s’avancent et découvrent sur le lit le cadavre tout habillé et en putréfaction de L... Une odeur infecte exhalait de cette couche, où la pauvre folle avait passé huit jours et huit nuits, résistant à la double atteinte du gaz acide carbonique et des miasmes pestilentiels. Pour toute nourriture, elle avait dû prendre quelques fragments d’un morceau de pain qui se trouvait sur une table, et dont un côté semblait avoir été fraîchement coupé. Après avoir aéré cette pièce, on enleva le corps. Rachel fut transportée à l’hospice dans un état où elle ressemblait plus à une morte qu’à un être vivant. On frissonne d’horreur en songeant au drame psychologique qui a dû se passer dans cette chambre entre ces deux êtres décidés à mourir, et dont l’un se réveille du seuil de la mort pour se trouver en tète à tête avec le cadavre do son complice. On comprend que les impressions que la malheureuse créature a dû ressentir dans une pareille situation, aient déterminé la folie. » Le lendemain , le même journal dit à l’occasion de ce fait : « Grâce aux soins dont Rachel a été entourée à l’hospice, elle a recouvré la raison : seulement, quand on l’interroge sur le drame hideux de la rue d’Albanie, elle assure qu’elle n’en a aucune connaissance. » Évidemment, l’état anomal dans

lequel se trouvait cette femme, et que le journaliste qualité de folie, u était qu’un état de somnambulisme occasionné par l’action du gaz acide carbonique sur le sang et par suite sur le cerveau. Cet organe ayant été paralysé, l'automate, qui avait conservé ses fonctions, seul avait agi et parlé dans la circonstance que nous venons de rapporter. Cette personne n’avait donc point éprouvé les émotions pénibles que lui a supposées le journaliste; tout s’est passé dans le domaine des organes nerveux automatiques. Ce n’est point gratuitement que nous supposons la paralysie du cerveau chez cette femme; car, en 1858. le L)r Ozanam avait signalé la propriété anesthésique de l’acide carbonique inspiré, mélangé avec l’air; il le considérait même comme pouvant remplacer le chloroforme et l’éther.

La question de l’existence du libre arbitre chez le somnambule sera facilement résolue. Un automate organique sans esprit, sans personnalité, et dont l’activité est dirigée par des lois auxquelles il est soumis, ne peut être libre. Nous voilà donc bien loin de l’opinion de Fodéré. qui considérait le somnambule comme possédant la liberté, opinion que doivent partager sans doute les personnes qui attribuent au somnambule . non-seulement les facultés qu’il possède dans son état normal, mais encore des pouvoirs supérieurs.

Pendant le somnambulisme, il se manifeste quelquefois un phénomène automatique fort curieux , appelé catalepsie. Dans cet état, les centres nerveux automatiques perdent complètement toute activité d’initiative , ils ne commandent et n’exécutent aucun mouvement ; mais la moelle épinière acquiert le pouvoir d’imprimer aux muscles du corps une force de contraction d’une durée extraordi-

nuire, capable de maintenir les positions 1rs pins pénibles, positions qui 11e peuvent être longtemps conservées dans l’état naturel. Ces positions doivont être données par une personne étrangère, car la moelle épinière a perdu le pouvoir de présider aux alternatives de contraction et de relâchement musculaires, c’est-à-dire au mouvement.

Le somnambulisme, après avoir beaucoup occupé le monde savant , est peu à peu tombé dans l’oubli , à mesure qu’il a été exploité par le charlatanisme et la cupidité. Et cependant cet état mérite toute l’attention des gens instruits, car il renferme des faits très-importants comme étude.

L’expérience démontre également, ainsi quo nous le verrons en parlant de l’hystérie, qu’il est le moyen le plus efficace pour calmer lo système nerveux dans les différentes névroses. Quel moyen, en effet, pourrait être plus capable de produire une sédation nerveuse, que la paralysie momentanée de l’organe qui domine par son influence tout le système?

Pourquoi le somnambulisme est-il tombé dans un aussi grand discrédit devant le monde savant? C’est parce que les personnes qui ont assisté avec des intentions sérieuses aux séances des magnétiseurs de profession, se sont aperçues qu’elles étaient mystifiées par ces derniers. Ceux-ci, pour mieux frapper l’imagination du public, et pour mieux le tromper, ont mêlé le faux avec le vrai dans leurs séances.

A côté des phénomènes véritables du somnambulisme, tels que les diverses anesthésies et hyperesthésies, tels que les extases somnambuliques, ils ont fait exécuter à leurs sujets, alors que ceux-ci n’étaient plus en somnambulisme, des tours de devination fort habiles , opérés au

moyen de conventions particulières et de procédés connus aujourd'hui par les prestidigitateurs , qui les emploient sans les attribuer au somnambulisme. Quand on 'sut de quelle manière s’opéraient ces devinations . on attribua à la supercherie tous les phénomènes, faux et vrais, mis sur le compte du somnambulisme. J’ai assisté à des séances données par les magnétiseurs de profession, séances dans lesquelles des faits de somnambulisme réel alternaient avec des tours de devination exécutés dans l'état naturel. Lorsque la somnambule, car c’est toujours une femme qui est présentée au public, opérait ces tours de devination. elle avait toujours les yeux bandés. Cette précaution était bonne, car le regard du somnambule est tellement caractéristique, qu’il permet de connaître de suite si un individu déclaré somnambule l est réellement ou ne l’est point. Kl nous pouvonsalfirmerici que toutesles somnambules lucides annoncées dans les journaux, et qui sont à peu près au nombre de cinq cents à Paris, simulent le somnambulisme quand elles donnent leurs consultations aux gens crédules.

Si Gerdy, lorsqu’il voulut prouver la mauvaise foi des magnétiseurs, avait porté son attention sur le regard des personnes qu’on lui présentait comme somnambules, en enlevant les bandeaux qu’on leur mettait sur les yeux, il aurait reconnu de suite la tromperie. Au lieu d’étudier la nature du regard, il s’ingénia à démontrer que l’on pouvait voir les objets malgré les bandeaux les mieux appliqués. Mais les charlatans qui ne se servaient pas de la vue pour faire leurs tours de devination , répondirent à Gerdy en enveloppant la tête de leurs somnambules avec des châles impénétrables aux rayons lumineux , et ils eurent raison devant le public.

ment d’accord pour tromper le public avec les phénomènes dits devinatoires, cas on la personne soi-disant somnambule devine toujours ce que lui demande son compère par la manière dont celui-ci l’interroge, il y a d’autres cas dans lesquels la somnambule trompe son magnétiseur.

Des femmes adroites et intéressées, après s’être mises au courant de certaines choses, se sont fait interroger par les médecins, qui croyaient do bonne foi les avoir mises en somnambulisme, alors qu’elles simulaient cet état. Leurs réponses étant justes, du moins en partie, on crut qu’une puissance devinatrice était inhérente à l’état particulier dans lequel on les supposait, (les femmes, n’ayant pas toujours eu le moyen de connaître d’avance les réponses qu’elles devaient faire, ont commis de nombreuses erreurs. Mais, pour peu que le magnétiseur de bonne foi ait été saisi par le- sentiment du merveilleux, il n’a tenu compte que des rares réponses justes, et il a fermé les yeux sur les nombreuses erreurs commises.

Dans l’étude des phénomènes du somnambulisme . on doit, avant tout, s’assurer si la personne que l’on va étudier est ou n’est pas dans cet état, ce qu’on a toujours négligé de faire. Quand on s’est assuré de la réalité do cet état, il faut accepter tous les phénomènes manifestés et chercher «à les expliquer avec le secours de la physiologie.

ARTICLE VI. — Phénomènes physiologiques et psychiques

La léthargie complète est caractérisée physiologiquement par la cessation de la fonction psychique et des fonctions automatiques du système nerveux et par une diminution considérable dans l’activité de ses fonctions organiques. — La léthargie incomplète est caractérisée par la persistance de la fonction psy-

de la léthargie.

chique du cerveau et par la suspension des fonctions des centres nerveux automatiques. L’esprit est actif, mais il ne peut faire exécuter au corps aucun mouvement. — Cet état physiologique est l’inverse de celui du somnambulisme. — Les personnes susceptibles de tomber facilement en somnambulisme sont également susceptibles de tomber en léthargie. — Les procédés employés pour déterminer le premier état, peuvent déterminer aussi le second.

La léthargie peut se présenter sous deux formes différentes. Dans la première, la léthargie est complète ; l’esprit est momentanément comme s’il n’existait pas, il n ’a aucune connaissance de ce qui se passe ; le corps, complètement immobile, parait inanimé. Ces phénomènes indiquent que le cerveau a perdu ses fonctions psychiques, et que les centres nerveux automatiques ont également perdu leurs fonctions, que ces organes sont paralysés. Les organes nerveux dont les fonctions sont nécessaires à la vie sont seuls actifs, mais ils le sont si faiblement que la respiration et les battements du cœur sont difficiles à constater. Cet état est l’exagération de celui qui constitue le sommeil complet. Cette léthargie cesse de deux manières différentes : ou tous les organes nerveux paralysés reprennent en même temps leurs fonctions, et l’individu se retrouve dans son état naturel; ou les hémisphères cérébraux cessent seuls d’être paralysés, et la léthargie devient incomplète. Dans cette seconde forme, qui peut aussi être primitive, l’homme jouit entièrement de ses facultés psychiques, mais il n’a plus aucun pouvoir sur son corps, il ne peut lui imprimer aucun mouvement. Cependant le cerveau continue à recevoir les impressions des nerfs spéciaux des sens ; l’individu voit si on relève ses paupières, il entend tout ce qu’on dit, mais il ne peut manifester par aucun signe qu’il existe et qu’il perçoit ; il parait mort ; une enveloppe de plomb semble enserrer son

corps et empêcher qu’il ne remue. L’état physiologique rtc cette léthargie incomplète est exactement l’inverse rte l’état physiologique du somnambulisme. Dans cette léthargie, le cerveau est actif et les organes nerveux automatiques sont paralysés, tandis que dans le somnambulisme le cerveau est paralysé et les organes automatiques sont actifs.

Lo somnambulisme et la léthargie étant déterminés par des paralysies partielles, différant seulement par les organes paralysés, on conçoit que celui qui est disposé à l’un de ces états le soit également à l’autre. Les personnes qui tombent facilement en somnambulisme sont en effet sujettes à tomber en léthargie ; et même le procédé employé pour mettre en somnambulisme peut déterminer une léthargie, tellement ces deux états sont dénaturé semblable. Nous avons cité, d’après M. Giraud-Teulon , une observation (pii a présenté ce fait. On doit donc se tenir en garde contre la léthargie, chez les personnes qui ont été facilement mises en somnambulisme. Le l)r A. Despine, mon oncle, de son vivant médecin- inspecteur de l’établissement thermal rt'Aix en Savoie, avait guéri d’une paraplégie nerveuse une jeune fille qui était mise facilement en somnambulisme. Plusieurs années après , elle tombe en léthargie dans le village qu’elle habitait. On la crut morte, et on l’enterra. Mon oncle, à qui l’on apprit ce décès et la manière dont il avait eu lieu, soupçonna ce qui était arrivé ; il se rendit. en toute hâte sur les lieux, lit procéder à l’exhumation, et acquit la certitude que cette malheureuse, qui n’existait plus, avait été enterrée vivante.

On trouve dans le compte-rendu des audiences des 29 et 30 juillet 1865 des Assises de Draguignan (Var), un cas fort

remarquable de léthargies lucides ou incomplètes et d’accés de somnambulisme , se manifestant alternativement sous l’influence des mêmes procédés magnétiques. L’intérêt que présente ce fait nous engage à le reproduire ici avec quelques détails.

«Le 31 mars 1865, un mendiant arriva au hameau de Cluiols: Il avait 25 ans environ ; il était estropié des

deux jambes. Il demanda l’hospitalité au nommé H ,

qui habitait ce hameau avec sa fille. Celle-ci était âgée de 26 ans et sa moralité était parfaite. Le mendiant, nommé Castellan, simulant la surdi-mutité, fit comprendre par des signes qu’il avait faim ; on l’invita à souper. Pendant le repas, il se livra à des actes étranges qui frappèrent l’attention de ses hôtes : il affecta de ne faire remplir son verre qu’a prés avoir tracé sur cet objet et sur sa figure le signe de la croix. Pendant la veillée, il fit signe qu’il pouvait écrire. Alors il traça les phrases suivantes : Je suis le Fils de Dieu, je suis du Ciel, et mon nom est : Notre Seigneur; car vous voyez mes petits miracles, et plus tard vous en verrez de plus grands. Ne craignez rien de moi. je suis envoyé de Dieu. Puis il offrait de faire disparaître la taie cpii couvrait les yeux d’une femme alors présente. Il prétendait connaître l’avenir, et annonçait que la guerre civile éclaterait dans six mois. Ces actes absurdes impres-

sionnèrentles assistants, et Joséphine H en fut surtout

émue : elle se coucha tout habillée par crainte du mendiant. Ce dernier passa la nuit au grenier à foin . et le lendemain. après avoir déjeuné, il s’éloigna du hameau, il y revint bientôt, après s’étre assuré que Joséphine resterait seule pendant toute la journée. Il la trouva occupée des soins du ménage, et s’entretint pendant quelque temps

avec elle à l’aide désignes. La matinée fut employée par Castellan à exercer sur cette fille une sorte de fascination. Un témoin déclara que, tandis qu’ elle était penchée sur le foyer de la cheminée, Castellan, penché sur elle, lui faisait avec la main, sur le dos, des signes circulaires et des signes de croix ; pendant ce temps, elle avait les yeux hagards. A midi, ils se mirent à table ensemble. A peine le repas était-il commencé que Castellan fit un geste comme pour jeter quelque chose dans la cuiller de Joséphine. Aussitôt la jeune fîllo s’évanouit. Castellan la prit, la porta sur son lit et se livra sur elle aux derniers outrages. Joséphine avait conscience de ce qui se passait ; mais retenue par une force irrésistible, elle ne pouvait faire aucun mouvement ni pousser un cri, quoique sa volonté protestât contre l’attentat qui était commis sur elle. » (Elle était évidemment en léthargie.)

« Revenue à elle, ellenecessa pasd’êtresous l’empire que Castellan exerçait sur elle, et à quatre heures de l’aprèsmidi, au moment où cet homme s’éloignait du hameau, la malheureuse, entraînée par une influence mystérieuse à laquelle elle cherchait en vain à résister, abandonnait la maison paternelle et suivait éperdue ce mendiant, pour lequel elle n’éprouvait que de la peur et du dégoût. Ils passèrent la nuit dans un grenier à foin, et le lendemain ils se dirigèrent vers Collobrières. Le sieur Sauteron les rencontra dans un bois et les amena chez lui. Castellan lui racconta qu’il avait enlevé cette fille après avoir surpris ses faveurs. Joséphine lui fit part aussi de son malheur, en ajoutant que dans son désespoir elle avait voulu se noyer. Le 3 avril, Castellan, suivi de cette jeune tille, s’arrêta chez le sieur Condroyer, cultivateur. José-

phi no ne cessait de se lamenter et de déplorer la malheureuse situation flans laquelle la retenait le pouvoir irrésistible de ret homme. «Amenez la femme la plus forte et la plus grande, disait-elle, vous verrez si Castellan ne la fera pas tomber. » Joséphine ayant peur des outrages dont elle craignait d’être encore l’objet, demanda à coucher dans une maison voisine. Castellan s’approcha d’elle au moment où elle allait sortir, et la saisissant sur les hanches. elle s’évanouit. Puis, bien que, d’après les déclarations des témoins, elle fût comme morte, on la vit, sur l’ordre de Castellan, monter les marches de l’escalier, les compter sans commettre d’erreur, puis rire convulsivement. Il fut constaté qu’elle se trouvait alors complètement insensible.» (Cet état était évidemment du somnambulisme. )

« Le lendemain. \ avril, elle descendit dans un état qui ressemblait à de la folie ; elle déraisonnait et refusait toute nourriture : elle invoquait tour à tour Dieu et la Vierge. Castellan, voulant.donner une nouvelle preuve de son ascendant sur elle, lui ordonna de faire à genoux le tour de la chambre, et elle obéit. Émus de la douleur de cette malheureuse jeune tille, indignés de l’audace avec laquelle son séducteur abusait de son pouvoir sur elle, les habitants de la maison chassèrent le mendiant malgré sa résistance. A peine avait-il franchi la porte, que Joséphine tomba comme morte. On rappela Castellan ; celuici lit sur elle divers signes, et lui rendit l’usage de ses sens. La nuit venue, elle alla reposer vers lui.

» Le lendemain ils partirent ensemble. On n’avait pas osé empêcher Joséphine de suivre cet homme. Tout à coup on la vit revenir en courant. Castellan avait rencontré

des chasseurs, el pendant « jn il causait avec eux, elle avait pris la fuite. Elle demandait en pleurant qu’on la cachât, qu’on l'arrachât à cette influence. On la ramena chez son père, et depuis lors elle ne parait pas jouir de toute sa raison.

» Castellan fut arrêté le 1 4 avril ; il avait déjà été condamné correctionnellement. La nature parait l’avoir doué d’une puissance magnétique pou commune; c'est à cette cause qu’il faut attribuer l’influence mystérieuse qu’il avait excercée sur Joséphine, dont la constitution se prêtait merveilleusement au magnétisme, ce qui a été constaté par diverses expériences auxquelles l’ont soumise des médecins. Castellan reconnaît que c’est par des passes magnétiques que fut causé Y évanouissement de Joséphine qui précéda le viol. Il avoua même avoir eu deux fois des rapports avec elle dans un moment ou elle n’était ni endormie, ni évanouie, mais où elle ne pouvait donner un consentement libre aux actes coupables dont elle était l’objet. ( C’est-à-dire, pendant qu’elle était en léthargie. ) Les rapports qu 'il eut avec elle, la seconde nuit qu’ils passèrent à Gapelude, eurent lieu dans d’autres conditions, car, cette fois. Joséphine ne s’est pas doutée de l’acte coupable dont elle fut victime, et c’est Castellan qui lui raconta le matin qu’il l'avait possédée pendant la nuit. Deux autres fois il avait abusé d’elle de la même manière sans qu’elle s’en doutât.» (C’est-à-dire, alors qu elle était en somnambulisme.)

« Pendant son procès , Castellan a fait preuve d’un sang-froid et d’une audace extraordinaires. (Audace et sang-froid que donne seule l’absence de tout remords, et par conséquent de sens moral.) Il a surtout fait parade de

ses talents magnétiques- Il a eu l’impudence de proposer au président des assises d’expérimenter sur lui son savoir. Durant le réquisitoire du procureur impérial, il a fait plus : par la fixité de son regard, il a menacé ce magistrat de le magnétiser, et ce dernier a dû le contraindre à baisser les yeux.

«Joséphine, depuis qu’elle est soustraite àl’influencede cet homme, a recouvré à peu près la raison. Elle dit dans sa déposition devant la Cour : Il exerçait sur moi une telle influence à l’aide de ses gestes et de ses passes, quejesuis tombée plusieurs fois comme morte. Il a pu alors faire de moi ce qu'il a voulu. Je comprenais ce dontj’étais victime, mais je ne pouvais ni parler ni agir, et j’endurais le plus cruel des supplices.» Elle faisait allusion à ses accès de léthargie.)

«Trois médecins, les D" Hériart, Paulet et Théus, ont été appelés à éclairer le jury sur les effets du magnétisme. Us ont confirmé par leurs déclarations les conclusions du rapport médico-légal rédigé à l’occasion de cetteaffaire par les Drs Auban et Houx de Toulon). Castellan a été condamne à douze ans de travaux forcés. »

Outre les états alternatifs de léthargie et de somnambulisme, cette jeune fille a offert un exemple remarquable de cette fascination particulière de l’esprit, de cette paralysie complète de la volonté, que détermine parfois un état névropathique du cerveau, et dans lequel l’activité d’autrui se substitue à celle de l’individu même. Un entrainement irrésistible, puisqu’elle ne pouvait pas lui résister. la forçait à suivre cet homme, qu’elle craignait et détestait; de mémo que l’oiseau fasciné par le regard du serpent et poussé par une attraction semblable, vient se

jeter, en poussant des cris plaintifs, dans la gueule de ce reptile qui va le dévorer.

11 existe certaines paralysies de la moelle qui ont quelque analogie avec celle de la léthargie et du somnambulisme. On les observe surtout chez les jeunes filles hystériques ou chlorotiques. Ces paralysies ont pu cesser tout à coup sous l’influence d’une vive émotion morale qui, retentissant dans tout le système, et par conséquent dans la partie inactive de la moelle, a rétabli l’activité suspendue de cet organe. Une jeune personne atteinte d’une paraplégie nerveuse, étant vivement impressionnée par un incendie qui menaçait de l’atteindre, a pu sortir de son lit et s’enfuir. Une jeune lille atteinte de nervosisme chronique et affectée d’une paraplégie nerveuse, subit dans le dos une cautérisation pointillée avec le fer rouge. Elle se débat contre le supplice qu’elle endure, fait les plus grands efforts pour remuer les jambes, et se met à marcher. Poursuivie par le fer rouge, elle peut même courir dans la salle, soutenue par deux aides. Le lendemain elle marche seule toute la journée. M. Bouchut, qui rapporte ce fait ' , attribue cette guérison à la cautérisation. Je crois qu’elle eut plutôt pour cause la vive émotion que la malade éprouva à la vue du fer rouge dont elle redoutait l'action, et les violents efforts qu’elle fit pour s’y soustraire. Une religieuse affectée d’une paralysie semblable, vivement émue par la présence du viatique qui passait devant sa chambre, put se lever, marcher et se mettre à genoux. On cria au miracle ! il n'y avait pas plus de miracle dans ce cas que dans les deux précédents. D’autres personnes ont pu, par un effet na-

1 Du nervosisme, pag. 12‘2.

turel semblable, être guéries de paralysies nerveuses sous l'influence d’une foi vive et exaltée. Le zouave Jacob parait avoir obtenu quelques résultats remarquables chez des individus qui avaient une confiance entière en son pouvoir guérisseur, et dont les maladies étaient dues à des lésions de fonction du système nerveux , sans lésions organiques. Dans les faits cités comme miraculeux , il faut bien se garder de tout nier : un grand nombre d'entre eux sont réellement arrivés; mais la science, en démontrant qu’ils sont produits par les lois naturelles et qu’ils ne sont point une violation de ces lois , ramène l’esprit de l’homme à la vérité, loin de laquelle l’avaient entraîné l’ignorance et les exagérations du sentiment du merveilleux.

Plusieurs jeunes filles hystériques atteintes de paraplégies dites nerveuses, et soignées par mon oncle A. Despine (d'Aix), présentèrent le phénomène suivant: elles tombaient facilement en somnambulisme par les passes. Dans cet état, elles recouvraient l’usage de leurs jambes et pouvaient marcher; mais , l’accès passé, elles redevenaient paralytiques, et ce n’est qu’après un long traitement basé sur le somnambulisme, sur les douches froides et sur l'électricité , quo leur guérison s’est accomplie. M. Bouchut a observé également la cessation d’une paraplégie nerveuse et le rétablissement de la marche chez une jeune femme, toutes les fois qu’on la chloroformait, c’est-à-dire qu’on la mettait en somnambulisme par le chloroforme*. Ne peut-on pas expliquer la guérison momentanée de la paraplégie pendant le somnambulisme , par la concentration de l’activité du système nerveux sur les organes automatiques , et par conséquent sur la

1 Loc. cil., doit. '281 .

iiii)i,ll(> , loisque cette activité s est retirée (lu cerveauce qui permet alors à la moelle de recouvrer l'intégrité de ses fonctions ?

ARTICLE VII. — Phénomènes physiologiques et psychiques

de l’extase.

I. extase est déterminée par l’exaltation de certains sentiments spéculatifs, et non actifs. — Elle produit une surexcitation du cerveau, qui exagère momentanément la puissance des facultés psychiques, et une concentration sur cet organe de l’activité nerveuse. Cette activité, en se retirant des nerfs île la sensibilité, détermine leur paralysie. — Explication physiologique des phénomènes présentés par les trembleurs des Cévenneset par les extatiques Jansénistes.

L’extase est déterminée par l’exaltation, sans violence cependant, de certains sentiments, lesquels absorbent complètement l’esprit. Elle est le degré le plus élevé de l’état passionné spéculatif, entraînant l’imagination dans les exagérations les plus grandes et surtout dans les régions surnaturelles. « Chez l'extatique, dit M. A. Maury, l’esprit tombe dans une sorte de tension involontaire, il ne peut plus passer d’une idée à une autre, il est cataleptisé.» L’esprit ne s’appartient réellement plus, il est dominé, possédé par l’élément instinctif qu’il éprouve. Cette tension de l’esprit produit sur le cerveau deux effets physiologiques importants : sa surexcitation, et une concentration sur lui de l’activité nerveuse qui se retire alors d’autres organes, principalement des nerfs de la sensibilité générale et des nerfs spéciaux des sens, en produisant leur paralysie; delà, deux ordres de phénomènes remarquables. A l’excitation du cerveau est due une puissance exagérée des facultés intellectuelles, et surtout de la mémoire et de l’imagination. A la paralysie des nerfs de la

sensibilité est due l’anesthésie et l’insensibilité de certains sens, que l'on rencontre quelquefois dans l’extase.

Les sentiments ne produisent l’extase que lorsqu’ils restent à l’état spéculatif. Les sentiments actifs, c’est-àdire qui demandent à être satisfaits par des actes, ne provoquent point cet état purement contemplatif. Celui qui est possédé par l’amour platonique tombe en extase devant l’objet de sa passion ; son imagination l’entoure d’une auréole céleste ; il est en adoration devant cet objet. Si sa passion est moins sentimentale et plus matérielle, elle ne le met point dans ce genre d’état passionné. De tous les sentiments, celui qui produit le plus souvent les remarquables effets de l’extase, est sans contredit le sentiment religieux. Citons, d’après Gratiolet, les phénomènes les plus importants de cet état. « Tous les objets du monde, dit-il', sont successivement oubliés. Ce sentiment de pesanteur qui attache le corps à la terre s’efface, la chair ne pèse plus, l’esprit plane avec elle dans les cieux2. Tels sont ces ravissements si célèbres chez les mystiques, qui vont jusqu’à se croire transportés de corps comme d’esprit. L’extase ne va pas toujours jusque-là ; elle a des degrés, et souvent elle a pour symptôme une anesthésie complète. Or. si l’on vient à remarquer que, de tous les liens de l’âme, la douleur est le plus fort, on comprendra aisément à quel degré de puissance et de sublime liberté peut s’élever l’homme, une fois délivré de cette chaîne. Oui pourrait dominer celui que n’éprouvent ni la douleur,

1 Anatomie comparée-du système nerveux considéré dans ses rapports avec l' intelligence, pag. 550.

2 L'absence du sentimeut du poids du corps, si fréquent chez les extatiques, est la couséquence de la paralysie des nerfs conducteurs de ce genre de sensibilité. {Note de l'Auteur.)

ni la mort, et • jui . s'élevant comme l’aigle, contemple au-dessus des tempêtes les calmes splendeurs de l’intelligence? Or, l’extase enfante ce miracle; par elle, le martyr, rôti sur un gril, brave les bourreaux et meurt dans les transports d'une joie céleste. Elle est la force des héros. Un guerrier monte à l’assaut; une blessure terrible le renverse : d’une main il soutient ses entrailles, de l’autre il encourage ses compagnons, (le guerrier ne voit rien que sa victoire, il ne sent aucune douleur. Qu’est-co que Mueius Scevola brûlant sa main dans la flamme du sacrifice ? Que dira-t-on du sauvage américain qui brave ses bourreaux, rit aux tourments et les dédaigne? Ce serait une chose incroyable que ces supplices joyeux, si l’enthousiaste ou le martyr sentaient la douleur; ils ne la sentent pas, grâce à un certain degré d’extase. D’ailleurs, cette condition exceptionnelle faite au système nerveux peut résulter d’une préparation volontaire qui a ses règles dans tous les pays où l’immolation de l'homme est la conséquence habituelle de religions et de législations maudites. L’extase est, dans ces cas. le plus heureux privilège de l’homme.»

Arrêtons-nous un instantsur la puissance insolite que peuvent posséder, pendant l’accès extatique, les facultés intellectuelles. Au commencement de ce chapitre, nous avons signalé l’excitation du cerveau par diverses causes, connue produisant momentanément cette puissance, et nous avons rapporté divers exemples de cette puissance momentanée. Les épidémies extatiques qui ont envahi des populations entières nous en offrent des exemples frappants. Voici les phénomènes présentés par les trembleurs des Cévennes.

On connaît les malheurs qui accablèrent les protestants après la révocation de l'édit de Nantes. L’excitation de leur cerveau, entretenue par les pensées religieuses et de longues souffrances, donna lieu à une épidémie extatique, dont les causes furent relatées en ces termes par Fléchier, alors évêque de Nimes : «Ces pauvres gens, dit-il, n'entendaient parler que de toutes sortes de dévotions. Leur imagination en était remplie. Ils voyaient dans leurs assemblées ces représentations dont ils s’entretenaient sans cesse eux-mêmes. On leur ordonnait de jeûner plusieurs jours, ce qui affaissait leur cerveau et les rendait plus susceptibles de ces visions creuses. » Les causes débilitantes générales amenant l'appauvrissement du sang, produisaient en effet une perturbation profonde dans le système nerveux. « Après l’allocation d’un prédicant, dit M. Figuier', ou toute antre circonstance qui avait fortement dirigé son esprit vers les idées religieuses et. la persécution déchaînée contre ses croyances, l’individu se repliait en lui-même, et. par ce recueillement profond, ayant perdu la conscience des objets réels, il devenait en proie à une vive exaltation cérébrale*. Au bout d’un temps plus ou moins long de cette absorption mentale, il tombait subitement à la renverse, privé de sentiment. Étendu sur le sol. de violents frissons faisaient trembler

son corps : peu à peu . le calme revenait, l’individu se

levait, et, en apparence revenu à lui. il prêchait sur les vérités du calvinisme, contre les papistes et l'idolâtrie, prophétisait sur les événements futurs. Ces discours

1 Histoire du merveilleux des temps modernes, pag. 398.

2 Ce phénomène était la conséquence de la concentration de l'activité nerveuse du système sur les hémisphères cérébraux. (Note de l'Auteur.)

duraient quelquefois des heures entières ; ils étaient toujours prononcés en français, quoique le languedocien fût le seul langage en usage chez eux. La prédication terminée, le prophète revenait peu à peu, et sans transition appréciable, à son état habituel. Il se rappelait rarement, ou se rappelait d’une manière confuse les paroles qu’il avait prononcées dans cette étrange et passagère exaltation des facultés intellectuelles... Les femmes, les enfants, étaient surtout accessibles à ce mal. Ils n’entendaient du matin au soir, et en langue française, que des discours de religion ou des invocations bibliques destinées à consoler les religionnaires persécutés. La langue française était celle de la religion Réformée, comme le latin est la langue de l’Église catholique. Ils se rappelaient merveilleusement, dans leurs extases, les expressions et les tournures de cette langue, et les reproduisaient de manière à atteindre quelquçfois l’éloquence. Des imbéciles même parlaient pendant l’extase avec une étonnante facilité, et surprenaient le public par leur élocution. Hors de leur crise, ils ne se souvenaient de rien ou de peu de chose, et ils se sentaient incapables de répéter ce qu’ils avaient dit. »

L’excitation répétée des hémisphères cérébraux, par ces accès extatiques, Unissait par produire la folie chez un certain nombre de ces malheureux.

Ces phénomènes extatiques et convulsifs étaient produits par une névrose des centres nerveux, et principalement du cerveau. Sa cause était dans les jeunes exagérés et dans l’excitation du sentiment religieux. La contagion généralisa cette névrose. A la suite de la période convulsive, le cerveau surexcité donnait des productions psychiques insolites, au-dessus de la portée intellectuelle ordi-

naire des extatiques. La mémoire, devenue plus puissante , rappelait divers passages des livres saints, des psaumes et des discours déjà entendus, le tout dans la langue française, dont ces personnes ne savaient pas faire usage hors de la période d’excitation cérébrale. L’imagination, brodant sur les canevas fournis par la mémoire, exagérait tout et donnait à la pensée les plus vives couleurs. De tout cela résultaient des discours assez éloquents, capables d’étonner ceux qui connaissaient la médiocrité intellectuelle et la faible instruction de leurs auteurs. Ces produits factices cessaient avec l’accès, avec l'excitation passagère du cerveau ; alors la mémoire, tombée par la fatigue de l’organe au-dessous de son niveau habituel, ne pouvait plus rappeler les phrases et les expressions qu’elle présentait naguère. L’imagination devenait ordinaire et même impuissante. Chez ces extatiques, c’était le moi qui était actif, et s’il n’avait pas le pouvoir de reproduire, après l’accès, les discours qui avaient été tenus pendant la durée, de cet accès, il avait connaissance de ce qu’il avait fait. Cependant, en étudiant les observations rapportées par M. Figuier, on reconnaît que le somnambulisme est venu compliquer exceptionnellement l’état extatique. Il cite à la page 219 l’observation de la prophétesse Isabeau, qui ne sut que par ouï-dire qu elle prophétisait, et même «die ne le croyait pas quand on le lui disait. Ses discours étaient débités par l’automate, sans la participation de son esprit, et au lieu d’étre au-dessus de sa portée intellectuelle, ils étaient au-dessous ; ses discours consistaient seulement en des phrases exaltées qu’elle avait mainte fois entendues , mêlées à des paroles sans suite ou inintelligibles. La plupart des phénomènes manifestés par les

Cévenols furent reproduits par les Anabaptistes sous l’influence de causes semblables. Comme les extatiques protestants, les convulsionnaires jansénistes présentèrent des accès d’extase accompagnés d’agitation violente du corps, de chutes subites, de convulsions, et en outre la catalepsie et les phénomènes suivants : sous les coups-redoublés qu’ils demandaient avec instance, coups portés avec des bâtons et des barres de fer, ils éprouvaient les vives jouissances, le bonheur qu’ont manifesté quelquefois les martyrs exaltés, pendant la torture.

L’explication physiologique des divers états anomaux que nous venons de passer en revue est uniquement basée sur les connaissances positives de la physiologie ; elle est une conséquence des données de eetto science, et cette explication ne pourrait être erronée que si ces données étaient elles-mêmes des rêveries do l’imagination.

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