DEUXIÈME DIVISION
FACULTÉS INTELLECTUELLES SUPÉRIEURES OU RKFLECTIVES. UE LA RÉFI.EXJON DANS SES DIFFÉRENTES FORMES.
L’esprit humain, se repliant sur lui-même, étudie, approfondit les connaissances simples présentées par la perception. et en acquiert de plus compliquées qui ne sont point évidentes et que l’on n’obtient que par des recherches. Enfin, il devient créateur par les ingénieuses applications des lois qu’il a découvertes, et par les œuvres de 1 imagination.
Ce n’est pas seulement sur le inonde extérieur que l’homme exerce ses facultés réllectives : il peut aussi les fixer sur son esprit, ou plutôt sur les opérations de son
esprit. Il possède exclusivement, sur la terre, la faculté de savoir qu'il pense, et celle de se connaître. L’animal offre bien quelques traces de réflexion ; mais il ne sait pus qu’il pense. «Les réflexions des animaux, dit Flourens1, leur éducation, leur perfectionnement, restent dans le cercle infranchissable des choses physiques. Toute opération psychique sur l’esprit, sur leurs facultés, leur est interdite. )>
Les formes sous lesquelles nous étudierons la faculté réflective ou réflexive . et qui nous paraissent représenter toutes celles sous lesquelles elle se manifeste, sont : l’attention . le raisonnement, le jugement et l’imagination. Ces formes ne sont donc pus des facultés premières, ce sont les principaux actes de l’esprit dans lesquels la faculté rétlectlve intervient conjointement avec d'autres facultés. Je dis conjointement avec d’autres facultés, car la faculté réflective n'est jamais seule en exercice. 11 faut toujours à la réflexion un objet sur lequel elle puisse se poser, objet qui. suivant les cas . est fourni, ou par la perception . ou par la mémoire . ou par la faculté créatrice de 1 imagination . ou par les éléments instinctifs de T esprit, c'est-à-dire les sentiments et les passions.
l lté l'Attention.
Lorsque la réflexion s’arrête sur un objet déterminé, elle prend le nom d'attention, pendant tout le temps quelle y est fixée. Lorsque l’attention s’applique à l’étude des phénomènes naturels, elle s’appelle observation. Lorsqu’elle est fixée involontairement sur un objet par quelque élément instinctif, elle prend le nom de préoccupation . Si la pensée
1 De la liaison, pag. 65.
se promène sur les objets perçus, sur les souvenirs spontanés ; si elle passe successivement d’un objet à un autre, par de courtes réflexions sans suite, parfois même incomplètes, il n’y a pas attention.
Une réflexion , pour être féconde , doit se prolonger en attention , surtout dans les sciences. A la persévérance de la pensée sur leur objet , Newton attribuait les découvertes dont il les a enrichies.
La difficulté, l’irn possibilité de fixer longtemps la pensée sur le même objet, constitue une faiblesse intellectuelle qui rend impropre à étudier et à raisonner. Los personnes affectées de celte infirmité psychique n’ont que des pensées brèves; leur conversation décousue passe promptement d'un sujet à un autre, sans transition et sans nécessité; étant en général très-loquaces, leur infirmité s’aperçoit facilement. Les effets les plus remarquables d’une impossibilité d’attention s’observent dans le délire maniaque et dans la démence. L’esprit nepeutpâs mêmes’arrètersuffisammentsur une pensée pour l’achever; le malade n’en laisse échapper que des fragments sans suite.
L’attention fixée sur une partie du corps impressionnée, avive considérablement la perception de l’impression. Les incisions chirurgicales sur lesquelles la pensée du malade est concentrée, sont extrêmement douloureuses. L’hypoehondriaque augmente la vivacité de ses douleurs, en s’en occupant sans cesse; aussi leur attribue-t-il une importance exagérée. Par la même raison, l’attention devient un puissant moyen de perception, en révélant des impressions nerveuses qui n 'étaient point perçues. Lorsque nous arrêtons notre pensée sur un endroit quelconque de notre corps, nous finissons par sentir à cet endroit quelque chose
que nous ne percevions pas auparavant. Habitués au contact des vêtements, nous ne sentons point ce contact , mais l’attention nous le fait percevoir. Dans ces cas, la réflexion cherche et trouve ce que la faiblesse de 1 impression ou l’habitude, qui émousse tout, empêchaient de ressentir.
Si l’attention fixée sur un organe des sens impressionné avive la perception, parle même motif, lorsque l’attention est absorbée par un objet étranger à l’impression sensorielle, cette impression est moins bien perçue; et même dans certains cas ou l’activité intellectuelle est fortement fixée sur un travail de l’esprit, cette impression, quoique très-intense, peut n’ètre point perçue du tout. Se coupe-ton par mégarde, c’est à peine si l’on a senti la coupure. Pendant les batailles, où l’attention est concentrée sur l’attaque et sur la défense, les blessures sont peu douloureuses au moment où on les reçoit. J’ai donné mes soins à un jeune ouvrier qui, se promenant pendant la nuit dans un lieu solitaire, reçut dans le dos, à l’improviste, huit blessures données coup sur coup avec un couteau, pendant qu’il fuyait et qu’il ne pensait qu’à fuir. Il me dit qu’il croyait avoir reçu seulement des coups de poing, et que, lorsqu’il eut échappé à son agresseur, il fut étonné de se sentir mouillé par du sang. Archimède, plongé dans ses méditations, n’entend pas le soldat Romain qui l’interpelle à plusieurs reprises, et qui dans sa brutale impatience lui donne la morL L’histoire rapporte aussi le fait d’un mathématicien qui, tout entier à ses calculs, se brûla le pied sans le sentir. Il n’éprouva de la douleur qu’à la fin de son travail. Spor, dans ses Recherches d’ antiquités , raconte
qu un nommé Gampanella parvenait si bien à distraire son
attention des souffrances corporelles, qu’il put endurer la torture sans souffrir ccctraordinaircvnent .
2° i*u iialMonnement.
Le raisonnement, moyen par lequel nous découvrons les vérités cachées, peut produire également l’erreur. — Le raisonnement ne doit pas être confondu avec la raison.
Le raisonnement est une opération par laquelle l’esprit, rapprochant et comparant des propositions acceptées par lui comme vraies, à tort ou à raison, et appelées prémisses, déduit, comme conséquences, d’autres propositions, connaissances nouvelles pour lui, formulées par des jugements. Que le raisonnement prenne la forme syllogistique ou la forme didactique, qu’il procède par déduction ou par induction, ses bases reposent toujours sur ce principe. La partie de cetto opération où l’on cherche des rapports entre les prémisses, où l’on accumule les preuves de ces rapports, est la plus importante; la conclusion, qui est le jugement, en découle toujours avec facilité, et elle est acceptée comme vérité, avec une foi entière, par celui qui a adopté les prémisses et les rapports que ces prémisses ont entre elles.
Si cette opération de l’esprit est le moyen indispensable pour découvrir les vérités cachées, si elle est pour l’homme une source précieuse de connaissances, elle peut également enfanter l’erreur. Celle-ci résulte alors des deux causes suivantes : 1° de prémisses fausses* 2° d’un vice dans le raisonnement par quelque faute de logique.
L’homme considère toujours comme vérités incontestables les prémisses sur lesquelles il base ses raisonnements, que ces prémisses soient vraies ou erronées. On
ne saurait admettre que, dans la recherche d'un inconnu, il voulût s’appuyer sur des propositions considérées par lui comme fausses ou même comme douteuses; supposer qu il pût adopter de telles bases, serait aussi absurde que de lui prêter la pensée de vouloir construire avec solidité sur le sable mouvant. Mais de ce que ses prémisses ont sa conliance entière, il ne s’ensuit pas qu’elles soient nécessairement vraies. Les nombreuses erreurs sur lesquelles l’homme base ses raisonnements, ont pour origine deux causes générales auxquelles il n’a pas toujours la possibilité* de se soustraire: l’ignorance et les passions. Ces deux causes interviennent tantôt isolées , tantôt réunies, pour créer des prémisses erronées.
L ignorance, état primitif de l’homme, ne cesse, ou plutôt ne diminue, qu’au moyen d’un long travail intellectuel: les diverses connaissances que procure ce travail ne peuvent donc être possédées que par un petit nombre do personnes; mais les personnes ignorantes ne raisonnent pas moins sur ce qu elles ne savent pas et sur ce qu elles savent mal. Le besoin instinctif de tout connaître et de tout expliquer, donné à l’homme des races supérieures par deux sentiments énergiques, la curiosité et la causalité, la répugnance qu'a cet homme à rester dans l’incertain et l'inconnu, l’engagent à adopter trop facilement comme vérités, des idées erronées, afin de s’improviser promptement une science. Peu délicat alors sur le choix des prémisses, il les emprunte à son imagination, ou bien aux idées transmises par l'enseignement, parla tradition, ou par le simple ouï-dire; toutes choses qui peuvent certainement représenter la vérité, mais qui souvent aussi représentent l’erreur. S’il necherche pas à les contrôler, c’est, ou parce
tju’il n’en a ni le temps ni les moyens, ou parce que le besoin de croire, plus puissant en général que celui de douter, l’attire vers tout ce qui est affirmé comme vrai. La paresse ou l’indifférence concourent également à lui faire accepter, sans examen, les idées transmises.
Les passions, éléments instinctifs exagérés ou pervers, sont également une source abondante d’erreurs par un effet naturel et involontaire. Tout homme qui est sous l’influence de l’une d’elles ne pense et n’imagine que dans le sens de cette passion, si aucun élément instinctif opposé ii elle ne se fait sentir en même temps dans son esprit. Dans les cas correspondant à cette hypothèse, les pensées les plus fausses, les plus bizarres, les plus perverses, inspirées parla passion, sont prises, par le passionné, pour des vérités incontestables ; elles sont des axiomes affirmés par ce qu’il y a de plus puissant sur l’esprit, sa manière de sentir. Aussi le passionné n’hésite-t-il jamais à les prendre pour bases de ses raisonnements. Sur de telles prémisses, il raisonnera inévitablement dans le sens de sa passion; et, suivant la nature de celle-ci, les résultats de ces raisonnements seront erronés, bizarres ou immoraux. Ces effets, démontrés constantslorsqu’une passion n'est point combattue dans l’esprit par des sentiments moraux et rationnels, sont inévitables , étant la conséquence d’une loi naturelle que nous exposerons plus tard.
Si nous examinions ici les quatre ordres de causes auxquelles Bacon attribuait les erreurs appelées par lui les faux dieux de l'esprit, regardant la vérité comme sa divinité légitime, nous verrions quelles peuvent toutes se rapporter à l’ignorance et aux passions. Les erreurs provenant, selon ce philosophe, de l'imperfection du langage,
erreurs qui sembleraient devoir se soustraire à ces deux causes, rentrent dans le domaine de l’ignorance ; car si le langage rend mal les objets, cela tient à ce que l’idée exprimée est ou obscure ou fausse ; le langage s’appliquant aux idées et non point les idées au langage, puisque, dans son invention, le langage est toujours postérieur aux idées qu’il représente.
Si la faculté de raisonner peut être une source d’erreurs par la fausseté des prémisses, elle l’est également lorsqu’on en fait usage sans suivre les règles de la logique*. Un petit nombre d’hommes connaissent ces règles, si complètement décrites par Aristote ; et , ceux qui les connaissent , bien souvent ne les observent pas à leur insu, lorsqu’ils sont poussés à l’illogicité par des passions plus puissantes sur leur esprit que la connaissance de ces règles.
Les principales manières par lesquelles le raisonnement conduit à l’erreur sont les suivantes :
1° L’homme est souvent entraîné à conclure du particulier au général, à rapporter les faits les plus différents par leur nature à des causes peu nombreuses, ou même à une cause unique. La cause d’un phénomène naturel important est -elle découverte, bientôt on lui attribue
1 Lu logique enseigne par ses règles à penser, à raisonner, à argumenter, à discuter, avec méthode, et non à penser juste. I,a justesse dans la pensée est principalement donnée par un ensemble de sentiments appelé bon sens, sentiments qui font apprécier, juger les choses avec rectitude et vérité. et non par des règles s’apprenant au moyen de l'étude. On peut avoir un jugement faux, tout en raisonnant logiquement. C'est surtout duns le choix des principes sur lesquels sont basés les pensées et les raisonnements, que réside cette justesse autant instinctive qu'intellectuelle.
d’autreS phénomènes avec lesquels elle n’a aucune liaison. Le pouvoir attractif de la lune sur les eaux de l’Océan ayant été démontré, on s’empressa de lui attribuer d’autres phénomènes qui lui étaient tout à fait étrangers. Lorsqu’un médicament, à tort ou à raison, est considéré comme efficace, le public est porté à en faire une panacée universelle; ce remède devient à la mode. Les médecins eux-mêmes ne se préservent pas toujours de cette influence.
2° La tendance qu’a l’homme à juger l’inconnu par le connu, ce qu’il ignore par ce qui lui est familier, lui fait adopter légèrement le raisonnement par analogie. Le désir insatiable qu’il a de remonter aux causes, surtout lorsque quelque passion concourt à les lui faire rechercher, le porte à juger sur les analogios les plus légères et les plus fausses. Le monde matériel étant le seul que nous puissions connaître directement, nous prêtons au monde métaphysique , jusqu’à la Divinité même, les attributs de l’homme, ses passions et ses faiblesses. Par une analogie également trompeuse, nous supposons à autrui nos propres sentiments, et d’après eux nous décidons, fort souvent contrairement à la réalité, les motifs de ses actions. Selon leur nature instinctive particulière, les historiens ont interprété les faits de la manière la plus opposée, ils ont jugé les hommes célèbres avec sévérité, ou n’ont eu pour eux que des éloges. Les philosophes et les moralistes doués de sens moral, sentiment supérieur qui donne la conscience du bien et du mal, ont commis l’erreur grave de croire que tous les hommes possédaient comme eux ce sentiment, et ils l’ont ainsi attribué à des personnes qui en sont totalement dépourvues.
3° Une grande propension porte l'homme à attribuer tout événement à celui qui l’a précédé , sans savoir s’il existe entre eux un rapport de cause à effet : Post hoc, ergo propice hoc. Le sentiment du merveilleux , si développé chez certaines personnes, leur fait attribuer souvent certains phénomènes naturels à des événements qui n’ont aucune connexion avec ces phénomènes. Cette cause d’erreur est des plus fréquentes.
Si la raison humaine consiste dans la connaissance des vérités absolues, ainsi que dans celle des principes invariables de la morale , connaissances que l’homme acquiert avec les facultés intellectuelles et les facultés instinctives, aucune autre faculté ne procurant ces connaissances, il en résulte que ces facultés donnent la raison à l’homme, rendent celui-ci raisonnable, seulement lorsque leurs produits sont conformes à la vérité et «à la morale. Dès qu elles engendrent l’erreur ou l’immoralité, elles ne lui donnent plus la raison, elles ne le rendent plus raisonnable. C est donçà torique I on considère l’homme comme possédant la raison, par cela seul qu’il raisonne. En premier lieu , si la faculté de raisonner est réellement celle qui sert à découvrir les vérités scientifiques, et qui rend l’homme intellectuellement raisonnable, elle n’arrive à ce résultat qu'en partant de prémisses vraies, et en fonctionnant selon les règles de la logique. Si cette faculté fonctionne en se basant sur de faux principes , ou si elle est illogiquement dirigée, deux circonstances qui se présentent fréquemment, elle produit inévitablement l’erreur, d elle ne rend plus l’homme raisonnable. En second lieu, la taculté de raisonner et de comprendre intellectuellement n est point le principe de la raison en morale . en
matière de conduite, le principe de cette raison résidant dans les instincts moraux, autrement dits facultés morales. Si l’homme porté au mal no possède pas ces facultés, il se conduit immoralement sans le sentir, sans le comprendre par sentiment; et, quelque puissantes que soient son intelligence , sa faculté de raisonner et sa science acquise, il n’est point raisonnable moralement. Cette importante question de la raison sera reprise plus tard dans un chapitre particulier.
3° lin Juypuiriil.
Nous jugeons, non-seulement par une opération compliquée de l’esprit, par le raisonnement, mais encore par l'activité simple de la perception, de la mémoire et des facultés instinctives.
Pour arriver à la découverte des vérités qui nous sont cachées, nous employons le raisonnement. Dans ce travail intellectuel, après la comparaison des prémisses , nous avons aperçu une conclusion et nous avons cru en elle ; deux choses qui se sont faites simultanément dans notre esprit. Nous avons décidé alors, par un jugement raisonné, qu’il y avait ou qu’il n’y avait pas convenance entre les idées comparées. Le jugement a été ici la dernière phase d’un travail réflectif qui termine son opération.
L’énonciation de tout jugement, étant une proposition affirmative ou négative, prouve que nous avons la croyance en ce qui est énoncé dans cette proposition, l’affirmation ou la négation indiquant cette croyance.
Ce n’est pas par le raisonnement seul, ce n’estpaspar cette opération réflective compliquée seule, que nous croyons . que nous affirmons, que nous nions, et par conséquent que nous jugeons; toutes nos facultés simples nous font
également croire, affirmer ou nier, et sont, par conséquent , des facultés judiciaires.
La perception entraînant avec elle, ainsi que l’a démontré Iteid, la croyance en l'existence des objets perçus, nous permet d’affirmer l’existence de nos perceptions ou de nier que nous ayons perçu, de prononcer, par conséquent, des jugements. Quand je dis : J 'ai faim, j’ai froid, je vois une maison, je base ces divers jugements sur le seul fait de la perception, et j’ai la certitude de l’existence de ce que j’ai perçu.
La conscience personnelle, la connaissance par l’esprit de ses opérations, de ses pensées, donnant la conviction de leur existence , nous permet de les affirmer quand elles existent , de les nier quand elles n’existent pas, de porter des jugements à leur égard,
La mémoire est dans le même cas ; le simple énoncé de nos souvenirs sont des jugements. Quand je me rappelle que je suis allé à la campagne, j’ai la certitude que cela est vrai, et je juge que j’y suis allé. Si ma mémoire me rappelle que je n’y suis pas allé, j ’ai également la certitude de n’y être pas allé, et je le juge, je l’affirme également.
« La croyance est inséparablement liée à l’exercice de la conscience, delà mémoire, de la perception et du raisonnement')), dit. après Reid, Dugald-Stewart. Si l’on ne pouvait juger que par le raisonnement, le premier raisonnement <'ùt été impossible, et par conséquent ceux qui l’ont suivi, les prémisses sur lesquelles ce premier raisonnement a dû se baser étant elles-mêmes desjugements. Ad. Garnier professait la même manière de voir : « Les perceptions primiti-
1 Eléments de philosophie de l'esprit humain, tom. II. pag. 35.
ves, dit-il, sont des jugements, les conceptions idéales sont des jugements, les croyances sont des jugements'. » Mais il est évidemment dans l’erreur quand il dit : « Le premier acte de l’intelligence nous fait saisir les choses comme existantes, et si l’on veut donner le nom de jugement à ce qui affirme l’existence, il faut dire que nous jugeons dés le premier acte de la pensée, et que le jugement précède l’idée abstraite. » Le jugement qui affirme l’existence d’un objet ne précède ni ne suit l’idée de cet objet ; ce jugement a lieu dans le même temps que l’idée. Percevoir un objet, croire en son existence, et juger, affirmer cette existence, sont trois choses réunies dans la perception et ayant lieu simultanément. C’est ce que lteid a parfaitement indiqué lorsqu’il a dit : « Dans la perception d’un objet extérieur, nous trouvons .trois choses : 1° quelque conception de l’objet perçu ; 2° une croyance en son existence ; 3° cette croyance est immédiate et non l'effet d’un raisonnement. » Il me semble impossible que l’on puisse croire en l’existence d’un objet, et affirmer ette existence avant d’avoir l'idée de cet objet. On ne peut avoir cette croyance et donner cette affirmation que lorsqu’on a l’idée de l’objet; mais si le jugement ne peut .précéder cette idée, il peut parfaitement avoir lieu simultanément avec elle.
Ce n’est pas seulement par les facultés intellectuelles que l’homme porte ses jugements, c’est aussi par ses facultés instinctives, par ses sentiments. Quand je dis : Je vous déteste, je vous aime, je suis triste, j’espère, je crains, ces propositions no sont établies sur aucun raison-
t Traité des facultés de l'âme , tom. III, i>ag. ü et suiv.
nement. Lorsque, témoin d’un meurtre , je dis : Cet acte me fait horreur, ce n’est point un raisonnement qui a donné naissance à cette proposition affirmative, mais un sentiment. Le jugement, pris pour la faculté de distinguer le vrai du faux , le probable de l’improbable, le bien du mal, ce qui est convenable de ce qui ne l’est pas, repose bien plus sur le sens commun ou bon sens, sur les facultés instinctives, que sur la faculté déraisonner. Aussi n’est-ce pas sans raison que Reid a décerné aux facultés instinctives le titre de: facultés judiciaires.
Les animaux jugent également à leur manière par leurs facultés simples, par leurs instincts, sans l’aide du raisonnement.
Faire dériver tout jugement d’un raisonnement serait une erreur insoutenable devant l’examen. En effet, pour prouver que l'on peut ne juger que par un raisonnement, il faudrait démontrer que tout jugement , que toute proposition affirmative ou négative est établie sur des prémisses. Or, sur quelles prémisses s’appuient des jugements tels que ceux qui affirment ou qui nient une perception, un sentiment, un souvenir : j’ai faim, je vous vois, je vous aime, hier j’ai eu peur ? Sur aucune, évidemment. L’esprit arrive à des résultats importants par ses activités simples, et il faut se garder d’attribuer ces résultats aux opérations raisonnées qui les accompagnent chez quelques penseurs, mais qui, a coup sur, n’ont pas lieu chez la plupart des hommes.
h" no l'iniaiiinallon.
Trois ordres de facultés concourent à composer l’imagination: la faculté créatrice, les facultés instinctives et les facultés réflectives. — Activité volontaire de l’imagination dans les arts et la poésie. — Activité involontaire de l’imagination sous l’influence des passions qui dominent l’esprit.
I/imagination, une des formes les plus élevées de la pensée réfléchie , est une manifestation psychique spécialisée par une faculté particulière , la faculté créatrice. Vu la multiplicité des pouvoirs qui concourent à la former, l’imagination exigerait peut-être d’être traitée dans un chapitre à part; mais peu importe qu’il en soit parlé ici ou ailleurs , l’essentiel est de connaître les éléments dont elle est composée et d’indiquer le rôle de chacun d’eux.
L’imagination est la faculté de créer, de composer quelque chose de nouveau , avec des connaissances acquises , la puissance de l’esprit ne s’étendant pas jusqu’à créer les premiers éléments de ses compositions ; l’imagination de l’aveugle-né ne présentera jamais à son esprit les diverses couleurs, celle du sourd de naissance ne créera pas de phrase musicale. Cette faculté trouve dans la nature tout ce qui est nécessaire à ses compositions. La feuille d’acanthe a été l’origine des ornements de l’ordre Corinthien , et la forme d’une coquille a été l’origine des ornements de l’ordre Ionien. Pour exister, l’imagination nécessite l’intervention de trois éléments psychiques : la faculté créatrice, les facultés instinctives ou sentiments, et les facultés réflectives.
1° La faculté créatrice est réellement spéciale, elle n’a son origine, ni dans les facultés réflectives, ni dans les facultés instinctives; c’est l’inspiration , c’est ce qmddivinum qui
est le génie de l'invention dans la poésie, dans les arts, et dans les applications des connaissances scientifiques, lel individu qui sera doué de facultés réflectives puissantes au moyen desquelles il découvrira les lois naturelles, les principes fondamentaux des sciences, qui possédera de bonnes facultés instinctives capables de faire de lui un excellent homme , sera incapable d’imaginer quoi que ce soit de remarquable , si la nature ne l’a pas favorisé sous le rapport de la faculté créatrice.
2° Cette faculté créatrice, que chacun possède à divers degrés, ne suffit pas seule pour créer des œuvres poétiques et artistiques, il lui faut un principe qui excite son activité, il lui faut aussi un guide qui fixe le choix de sou objet et qui la dirige dans ses opérations. Ce principe excitateur et ce guide se trouvent réunis dans les sentiments ou facultés instinctives. Les sentiments impriment au génie créateur poétique et artistique son cachet d’originalité; chaque poète, chaque artiste, selon la nature de ses sentiments, possède une manière d écrire, de faire , de composer qui lui est propre. Quand l'homme a du génie et quand il connaît la science qui a rapport à son art, il peut réussir, selon la nature de ses sentiments, dans les genres les plus opposés sans s’éloigner de la vérité ; car chaque sentiment trouve toujours dans la nature des objets qui lui correspondent. Les œuvres de Virgile ont un caractère tout autre que celles d’Homère; Dante Alighieri a composé autrement que le Tasse ; les tableaux du sombre Kibera di fièrent essentiellement des productions gracieuses et sublimes de Raphaël. Les sentiments qui ont inspiré les sujets pleins de vigueur de Salvator llosa ne sont point ceux qui ont présidé aux créations si calmes et si splendides de Claude Gélée, dit
le Lorrain. Les sculptures de Jean Goujon etdeCanova ont un caractère tout autre que celles de Michel-Ange et de Pujet. En musique, chaque compositeur a réussi dans tel ou tel genre, selon les sentiments qui l’ont animé. Le caractère mélancolique de Bellini a déteint sur toutes ses œuvres et a répandu su? elles une couleur à peu près uniforme. Le sentiment religieux est le seul qui ait inspiré d’une manière remarquable le génie de Gherubini et qui ait dirigé son imagination dans la création de ses œuvres. Gluck n’a guère exprimé que les accents dos sentiments sombres, tristes et pathétiques de la tragédie : aussi, malgré la perfection avec laquelle il les a rendus, malgré les beautés de premier ordre que ses œuvres renferment , l’uniformité qui règne dans un grand nombre de ses mélodies est malheureusement une cause d’insuccès devant les masses. Mozart, animé des sentiments les plus variés et les plus vifs, ainsi que le prouvent la relation de sa vie et sa correspondance, Mozart, doué d’un génie mélodique incomparablement fécond, a pu rendre avec une justesse merveilleuse les accents de tous les instincts de Pâme; ses inspirations se sont adaptées avec une admirable perfection à l'expression des sentiments les plus opposés : à la franche gaité et à la profonde tristesse , au grandiose et au léger, à la sombre mélancolie et à la grâce naïve, aux sentiments les plus tendres, les plus-délicats, de même qu’aux sentiments les plus violents et les plus pathétiques; à la line ironie et à la terreur, au genre majestueux et sublime de la musique religieuse et au genre boutfe. La vérité avec laquelle Mozart a exprimé par la musique les sentiments et les passions, et la valeur exceptionnelle que cette vérité donne à ses œuvres , ne peuvent être bien comprises et appréciées que
par les personnes qui éprouvent à quelque degré les divers éléments instinctifs qui ont dirigé les inspirations de ce grand maître. Par la perfection de son génie , Mozart semble avoir dépassé les bornes imposées à 1 humanité , et mériter le titre de divin que lui ont décerné ses admirateurs. Inspiration immense, sentiments puissants et variés, intelligence supérieure visant toujours à la vérité dans les expressions, science profonde , toutes ces qualités se sont rencontrées au plus haut degré dans Mozart, pour faire de lui une individualité exceptionnelle dans le domaine de la poésie et des arts.
L’imagination dépendant toujours, pour sa forme et pour sa couleur, des sentiments éprouvés, change d’aspect selon lescirconstancesqui impriment de profondes modifications à ces éléments instinctifs. L'imagination du jeune âge. guidée par l’espérance, par les sentiments affectueux et généreux, diffère essentiellement de celle de la vieillesse, obsédée par l’inquiétude, la crainte et l’égoïsme. Celle de la femme ne ressemble, ni parla forme, ni par le fond, à celle de l’homme. Tel peintre a eu plusieurs manières de faire, soit par les sujets qu’il a adoptés, soit par son coloris, selon son âge ou d’autres circonstances qui ont profondément influencé sa nature instinctive. Quoique Raphaël soit mort jeune, à mesure qu’il avançait dans la vie son coloris s’assombrissait , et les sujets de ses compositions devenaient plus sévères. Les dernières œuvres de Beethoven se sont profondément ressenties de son caractère, devenu triste, irritable et mélancolique; et, de même qu’on l’observe dans les œuvres des musiciens qui avancent en âge, la science et ses combinaisons ont remplacé de plus en plus l’inspiration mélodique qui lui faisait de plus en plus défaut. Si
1 imagination guidée par îles sentiments nobles et élevés est 1 ame de la poésie et des beaux-arts , si elle crée sous cette direction des œuvres dignes de toute notre admiration; guidée par des sentiments pervers, bizarres, exagérés, elle inspire ces idées malheureuses qui l’ont fait appeler par Malebranche la folle du logis.
3° Enfin, c’est seulement par la réflexion que la faculté créatrice, guidée par les sentiments, peut produire des œuvres remarquables et de longue haleine. Ce dernier élément de l’imagination est d’autant plus nécessaire que le sujet à créer a plus d’importance. Le rôle delà réflexion est alors de combiner le sujet que l’on veut représenter, de contrôler les premiers jets de l’inspiration, de les corriger, de les perfectionner, do les soumettre aux règles de la science artistique, de mettre cette inspiration en harmonie avec la vérité, c’est-à-dire avec les objets de la création, avec les sentiments que l’œuvre doit représenter. N’est-ce pas aussi à la réflexion que sont dues ces règles si perfectionnées qui doivent diriger le poète et l’artiste dans l’exécution de leurs œuvres, règles sans lesquelles ces œuvres ne représenteraient souvent que le chaos? Lorsque le compositeur est habitué , par un long exercice, à suivre les règles de son art, il les emploie sans avoir plus besoin d’y penser. Mozart disait vers la fin de sa trop courte carrière : « Je suis assez familiarisé avec les règles de l’harmonie et de la composition, pour pouvoir écrire entièrement avec mon cœur. »
Ce n’est pas toujours volontairement que l’imagination crée. Lorsque des sentiments et des passions dominent l’ esprit], cette faculté devient spontanément active, et l’homme interprète par son imagination les faits et les
paroles d’autrui, non plus selon la vérité, mais selon les aspirations de ses sentimentset de ses passions. Ce fait, reconnu de tout temps, a été considéré plutôt comme un effet volontaire et facultatif, que comme un effet inévitable, commandé par uncloi naturelle. Il est inévitable cependant, lorsque l’esprit est entièrement occupé par une passion. Les pensées qui naissent sous l’inspiration de cette passion, quelque fausses, ridicules, absurdes qu’elles soient, ne sont point considérées comme telles par leur auteur, elles sont regardées par lui comme des vérités incontestables, car elles représentent toute sa manière actuelle de sentir. L’homme ne s’aperçoit de la fausse voie dans laquelle son imagination l’a engagé, que s’il éprouve, en même temps que sa passion, un sentiment rationnel et moral qui ramène sa pensée dans le sentier de la raison. Sans cet élément instinctif rationnel opposé «à sa passion, rien ne le met en garde contre ses erreurs imaginaires; il est inévitablement trompé.
I’ar un effet inhérent à sa nature, l’homme ne peut éprouver, pendant quelque temps, un sentiment ou une passion, sans les fixer sur quelque objet, sans les sensibiliser, pour ainsi dire. Mais la réalité ne lui offrant pas toujours des objets correspondant aux aspirations de ses éléments instinctifs, l’imagination lui en procure à sa convenance, soit en dénaturant les objets sur lesquels sa passion s’est lixée, et en les représentant tels que celle-ci les désire, soit en créant de toute pièce des objets sur lesquels la passion se fixera. Celui qui éprouve spontanément le sentiment de 1 amour, lorsque l’heure de ce sentiment est venue, l’applique bientôt à son objet, à une personne du sexe opposé. Or, comme il est dans la nature
que la personne qui éprouve de l’amour soit charmée par celle qu’elle aime, si celle-ci ue possède pas les attraits physiques et les qualités du cœur et de l’esprit qui charment, l’imagination de l’amant la pare bientôt des dons les plus ravissants et va jusqu’à diviniser ses défauts. Le roman de Don Quichotte nous présente mie peinture exacte des jeux de l’imagination exerçant son activité sous l’influence des passions amoureuses et généreuses. Celui qui est affectueux se représente tous les hommes aimables pour les aimer; celui qui est haineux les imagine détestables pour les haïr ; l'homme morose et inquiet trouve, dans tout ce qu’il voit, de quoi motiver sa passion : un mot prononcé sans intention, un acte indifférent, se transforment dans sa pensée en paroles et en intentions malveillantes. L’imagination offre au jaloux mille prétextes de llxer ses soupçons sur des personnes innocentes. Le craintif, toujours sur le : qui vive! suppose que tout conspire contre son repos: le bruit du vent, la vue de son ombre, prennent dans son esprit des proportions effrayantes.
Toutes les passions cherchent ainsi à se fixer sur un objet conforme à leurs aspirations . et trouvent dans la faculté créatrice, qui ne recule même pas devant les impossibilités, une source inépuisable de ces objets. Elles sont, de cette manière, le principe des idées délirantes de l’aliéné.
Le passionné prend ordinairement, pour premier canevas de ses compositions imaginaires, des réalités présentées fortuitement à son esprit, ou bien les préoccupations générales du moment, Par exemple, sont-ce les idées de réforme sociale qui absorbent les esprits, l'homme
craintif verra dans les événements qui se déroulent, un prélude de guerre civile, de pillage, de banqueroute , de tous les excès possibles ; poussant les choses au pire , les difficultés de la politique doivent aboutir, selon lui. à des bouleversements irrémédiables. Le sentiment religieux est-il excité, l’homme craintif exagère l’importance de ses fautes ; son imagination enfante des démons tourmenteurs et des châtiments affreux pour l’autre vie.
L’imagination, base du génie poétique et artistique, est pernicieuse dans les sciences: quelque ingénieux que soient ses produits, ils sont toujours un embarras . un encombrement. ainsi que les appelait Dugald-Stewart , dont on devra se débarrasser lorsqu’il s'agira d’établir définitivement les connaissances positives sur leurs véritables fon-
dements.
bien que l’imagination éloigne souvent l’esprit de la réalité, il ne faut point la déprécier pour cela; car elle est une source abondante de jouissances, non-seulement parles grands et nobles travaux quelle crée, maisencore par ses productions les plus vulgaires. Inspirée par les sentiments heureux . elle masque les tristes réalités de la vie ; guidée par l’espérance, elle fait entrevoir le bonheur dans l’avenir , elle le procure même dans le présent par cette heureuse perspective. Et ce bonheur en perspective n est-il pas le plus fréquent que 1 homme éprouve ici-bas? Ne compromettons pas une si belle faculté en 1 employant mal à propos lorsqu’il s’agit de trouver la réalité. N’exagérons pas non plus l’importance de son rôle en soutenant, avec certains enthousiastes de ses œuvres , que les tendances scientifiques de l époque sont un symptôme de décadence. Ces tendances signalentseujemept une
activité de l’esprit humain différente de celle qui prédominait jadis ; si les œuvres scientifiques sont les moins brillantes, elles sont incontestablement les plus solides et les plus utiles.
domine les sciences ne s’acquièrent qu’à la suite de persévérants efforts dans l’observation , et en se prêtant un mutuel appui , d’importants résultats ne peuvent être obtenus dans leur cercle que fort lentement. Il n’en est pas exactement de même des œuvres de l’imagination. Cette faculté, basée sur l’inspiration créatrice, peut produire presque d’emblée de grands chefs-d’œuvre ; aussi en a-t-elle enfanté dès qu’ont paru sur la terre des hommes exceptionnellement doués de cette inspiration. Homère et Virgile n’ont jamais été surpassés; la sculpture grecque a atteint du premier coup les dernières limites de l’art ; les tableaux du moyen-âge restent toujours les proto-types de la peinture ; les monuments modernes sont des imitations plus ou moins réussies des monuments grecs , gothiques et de la renaissance, rien de mieux n’ayant été imaginé depuis ; la musique composée à la fin du siècle dernier et du premier tiers de celui-ci , renferme des chefs-d’œuvre que sont bien loin d’égaler, sous le rapport de l’inspiration, les œuvres les plus modernes.
L’inspiration ne s’acquiert point par l’étude et par Limitation : la faculté créatrice qui la donne étant un présent divin , rien ne la remplace quand elle manque, pas même la science qui s’applique à chaque art , quelque grande qu’elle soit. C’est en vain que certains compositeurs en musique, dépourvus d’inspiration, prétendent remplacer le génie par de savantes combinaisons des règles de l’harmonie. Sans la faculté créatrice et sans de vifs sentiments
pour la diriger, il n'y a pas d’imagination ; sans imagination , il n’y a pas d’art véritable. On ne parviendra pas plus à créer de belles œuvres dans le domaine des arts avec de la science seule, qu’on ne parviendra à faire de la science avec de l’imagination : cuique suum .
5* Dos variai** présentées par l'intelligence dans son développement ou sa quantité, et dans ses aptitudes ou ses qualités.
Les différences que présentent . sous le rapport de leur développement, les facultés intellectuelles dans l’humanité, proviennent de deux causes : de la structure plus ou moins parfaite de l’organe manifestateur de l’esprit, et du degré de culture auquel ces facultés ont été soumises. Jetons un coup d’œil sur l'influence de ces deux causes.
Entre les imbéciles et les hommes de génie, il existe une distance énorme remplie par les innombrables degrés de l’échelle intellectuelle. Cos degrés de puissance existent non-seulement entre les individus d’une même race, mais encore'entre les diverses races humaines. Les boschimons. les sauvages do l’Océanie , appartenant aux races les plus imparfaites de l’espèce humaine, sont très-distants des races blanches sous les trois rapports : intellectuel . physique et moral. C’est surtout en présence de ces pauvres représentants de l’humanité que l’on peut dire , avec Montaigne : « Il y a plus de différence de tel homme cà tel homme que do tel homme à tel animal. » En étudiant les différences intellectuelles qui existent chez les races extrêmes, on reconnaît que ces différences résident principalement dans les facultés supérieures ou réflectives. et non dans les inférieures, la perception et la mémoire. Les races les moins élevées perçoivent ce qui tombe sous
leurs sens , aussi bien que les races blanches ; leur mémoire, aussi facile, retient aisément ce qui peut être appris sans le concours du raisonnement. Mais leurs facultés collectives , beaucoup plus restreintes , sont impropres à donner des produits élevés. Ces races imitent plus ou moins bien quelques créations de facultés supérieures aux leurs, mais leurs créations propres restenL limitées dans un cercle étroit qu’elles ne peuvent franchir, et que dépassent considérablement les races supérieures. Sur quoi se basent ceux qui prétendent que l’intelligence des nègres égale celle fies blancs? Sur ce que les premiers apprennent aussi vite que les derniers à lire, à écrire et à parler des langues étrangères. Mais cette facilité réelle prouve seulement que les nègres ont beaucoup de mémoire naturelle. De môme que les enfants, dont les facultés réflcctives sont très-limitées, ils acquièrent facilement ces connaissances simples. Ils peuvent mémo, s’ils sont doués de la faculté créatrice, produire quelques œuvres d'imagination ; mais les connaissances qui exigent le concours d’une réflexion profonde et prolongée sont inaccessibles à leur esprit. Si quelques individus, par exception, sont parvenus tà acquérir des notions relativement difficiles, et ont pu exercer les professions de médecin, d'avocat, de prêtre, professions qui, pour être exercées sans distinction , n’exigent que des facultés fort ordinaires , ils n’ont fait aucune découverte dans les sciences, ils n’ont rien imaginé de beau ni d’important dans les arts et daus la poésie, ils sont toujours restés impuissants à créer. Où sont donc les produits de ces facultés remarquables que le merveilleux et des idées préconçues se plaisent à leur attribuer ? Soustraits au contact et à la direction des races supérieures, ils restent stationnaires,
et. même ils rétrogradent vers leur étal primitif. Livrés à eux-mêmes, leurs faibles facultés réflectives n’ont jamais fonctionné qu’au profit de leurs besoins physiques et de leurs éléments instinctifs imparfaits, pour créer des religions, des mœurs, des coutumes, des gouvernements abominables.
L’est par les facultés réflectives seulement que l'homme est supérieur à la femme, au point de vue psychique.
Les divers degrés de la puissance intellectuelle aux différents Ages proviennent en partie de l’état du cerveau à ces diverses époques de la vie. Dans les premiers temps de l’existence, l’homme manifeste seulement dos besoins et des instincts. La perception et la mémoire sont les premières facultés intellectuelles qui apparaissent en lui. Faibles d’abord, ces facultés se perfectionnent promptement par un effet naturel et sans une culture volontaire. En même temps surgissent les sentiments les plus communs, tels que les affections, la crainte: puis l'espérance, l’amour-propre et quelques passions. Les facultés réflectives restent longtemps rudimentaires, à courte portée, et servent à l’enfant, de même qu 'aux races inférieures, seulement pour satisfaire ses besoins, ses sentiments et ses passions. Plus tard, au moyen de l'attention et de raisonnements suivis, l’adolescent acquiert la connaissance des vérités cachées. Pour arriver a ce résultat, le cerveau doit avoir acquis une organisation plus complète ; alors il peut supporter impunément les travaux réfloctifs qui l’excitent et le congestionnent toujours . quand ils sont soutenus et prolongés. La puissance réflective atteint son degré le plus élevé à l’Age viril. Age oui organe a gagné toute sa perfection. Si. par une ambition mal entendue, on veut forcer le travail intel-
lectuel de l’enfant ou de l’adolescent, le cerveau peut se fatiguer, s’altérer, et les facultés psychiques être arrêtées pour toujours, décroître même* jusqu’à l’imbécillité. Après être restée à son apogée pendant l’âge viril, l’intelligence décline dans tous ses pouvoirs pendant la vieillesse. De moins en moins susceptible d’acquérir , elle ne se manifeste guère à cet âge que sur les connaissances apprises antérieurement; le génie créateur s’éteint , et cette intelligence rétrograde peu à peu vers son point de départ.
Ce n’est pas seulement la quantité des facultés intellectuelles qui a sa raison d’être dans l’état du cerveau, ce sont encore des qualités, des aptitudes particulières manifestées par certains privilégiés. La plupart des hommes , médiocres en facultés , aptes à tout faire médiocrement, s’acquittent de même de leurs occupations. Rarement ils choisissent par goût, par des aptitudes spéciales, le genre de travail auquel ils s’adonnent ; ce sont en général les conditions dans lesquelles ils naissent, ou les circonstances fortuites, qui fixent ce travail. Lorsque les aptitudes sont puissantes, elles se manifestent par un vif attrait qui dirige sans cesse l’esprit vers leur objet et par une grande facilité aux travaux de leur compétence. Ces dispositions psychiques innées produisent les génies spéciaux qui font progresser rapidement les sciences , ou qui créent de bonne heure des chefs-d’œuvre dans le domaine de l’imagination.
Les facultés réflectives n’existent, en principe, qu’à l’état de germe. Or ce germe, pour se développer, a besoin d’être fécondé, sous peine de rester dans d’intimes proportions. C’est la culture intellectuelle par l’instruction et par l’habitude de réfléchir, qui produit cette fécondation; mais le développement do ce germe est lui-même
limité par l’état de l’organe qui manifeste l’esprit. Par cette raison, les facultés psychiques des races inférieures ne s’élèveront jamais au niveau de ces mêmes facultés des races supérieures ; par cette raison, les facultés psychiques de certains individus restent toujours dans un état d’infériorité, comparativement aux facultés psychiques d’autres individus de même race , quelque effort que l’on fasse pour développer chez eux ces facultés.
Avant de donner essor à ses facultés rétlectives, l’homme doit acquérir un certain nombre de connaissances premières, éléments indispensables pour réfléchir; puisque, pour s’exercer, ce pouvoir a besoin d’objets sur lesquels il puisse se lixer. Ces objets nécessaires sont, le monde extérieur connu par la perception, ainsi que d’autres notions simples apprises par l’étude et retenues par la mémoire; ce sont les besoins du corps; ce sont enfiij les besoins de l’esprit manifestés par les facultés instinctives. Faute de culture, de grandes virtualités réflectives ont dû manquer l’occasion d’éclore, et ont sommeillé dans le néant. Ces précieux germes, qui auraient pu contribuer à la gloire et au profit de l’humanité , se sont éteints sans grandir, après avoir été appliqués seulement aux vulgarités de la vie. Sur de tels sujets, l'intelligence ne peut se manifester tout entière; c’est dans les régions élevées des sciences et des arts qu’elle prend son vol altier.
Cet exposé rapide des facultés intellectuelles a eu pour but principal de les classer d’une manière mieux adaptée a leur nature. La première division renferme deux facultés qui se développent naturellement et sans culture,
1 une procurant les connaissances acquises au moyen des sons; l’autre conservant ces connaissances, ainsi que les
notions aequisas par l’étude ou par la tradition, matières premières sur lesquelles fonctionneront les facultés réfloctives. Dans la seconde division se trouvent tous les pouvoirs rêflectifs, renfermés d’abord dans une virtualité, et ne passant à l'état de puissance capable d’aborder des connaissances difficiles et d’acquérir les vérités cachées, que par leur culture. Dans la puissance de ces pouvoirs rêflectifs seuls réside la supériorité intellectuelle.