Importance de la pédagogie particulière. On
soigae les malades et non les maladies, on punit les criminels et non les crimes, de même l'éducateur n'élève pas l'humanité, mais lorme des individus humains. Or si tous les hommes se ressemblent en certaines fonctions psychologiques, si l'évolution de ces facultés suit des lois semblables chez tous, il reste vrai que chaque enfant a dans l'intérieur de cette sphère commune une manière propre de se mouvoir et de réagir aux excitations du milieu. A côté delà pédagogie générale, se rattachant à la psychologie générale, il convient donc de placer la pédagogie particulière correspondant à la psychologie individuelle.
La pédagogie scientifique peut-elle tenir compte des différences individuelles?
Au premier abord il semble que non, puisque l'eneignement est collectif, puisque dans la pj-atiq'jc l'éducation est en grande partie dirigée selon des mesures générales. Cette objection a un réel fondeine.Bt et elle montre qu'on ne saurait pousser à l'extrême
aOo PSYCHOLOGIE PËDAr.OfliQUE
cette formule allemande : « L'enseignement doit individualiser et l'éducation doit différencier. » En particulier pour l'enseignement Binet fait remarquer avec raison : « il peut y avoir des inconvénients très grands à spécialiser de bonne heure les enfants, à leur donner un enseignementadapté à des aptitudes qu'ils peuvent ne pas avoir, ou qui peuvent changer avec l'âge, ou dont l'utilisation peut changer aussi dans un milieu aussi instable que nos sociétés modernes. » (bl3 239- 40). Mais, s'il est exagéré de déterminer la carrière future de l'enfant dès qu'il a six ou huit ans, pour diriger toute son instruction vers cet objectif, il n'en reste pas moins vrai qu'il y a lieu de tenir compte de ses aptitudes individuelles, soit en général pour le placer dans telle ou telle classe, soit en particulier pour l'encourager à développer telle branche du savoir dans laquelle il peut exceller. Laconclusion s'imposeencore plus impérieusement pour l'éducation : à côté des fnesures générales il y aies rapports directs des maîtres avec chaque élève, ily a l'application de ces lois communes à chaque individu particulier dans tel et tel cas. Or cette application est forcément individuelle, on ne saurait traiter de même un étourdi plein de bonne volonté et celui qui s'obstine de parti pris à mal faire, un tempérament débordant de vie et un flegmatique.
62. Bases de la pédagogie particulière. Ces bases sont celles de la psychologie individuelle.
On distingue la psychologie individuelle spéculative et la psychologie individuelle appliquée. La première a pour but d'étudier les traits caractéristiques de chaque individu humain; la seconde comprend la
PÉDAGOGIE PAHTICULIÈRB t6l
Paychognostique ou art de connaître le» hommes et la Psychotechnie qui étudie les moyens par lesquels un homme peut agir eiïicaceinent sur un autre.
La psychologie individuelle spéculative a été étudiée avant ces dernières années sous forme de Caractérologie [EtJiologie de Stuart Mill) ; elle s'est proposée de ramener les variétés psychologiques humaines à certains types fondamentaux. Les psychologues fran- »,ais, RiBOT, Fouillée, Paulhan, Malapert et d'autre» ont fait de nombreuses et belles études en ce sens. Ces traités, précieux pour la psychologie individuelle, semblent au premier abord être plutôt des travaux d'approche que l'attaque même du problème : indiquer des groupes dans lesquels on peut faire rentrer les différents individus humains n'estpas étudier cet individu en lui-même.
Mais, à vrai dire, il est impossible d'avoir au sens strict une science de l'individu, caria science humaine ne procède que par concepts universels; on peut seulement dans l'étude des types psychologiques, sous lesquels se groupent les différents hommes, serrer de plus ou moins près l'individu. Binet,Heymans et Stern ont donné à ce point de vue des études d'une haute valeur, qui présentent en même temps une véritable utilité pratique.
Stern a proposé un schéma qui rend bien compte des différents problèmes auxquels donne lieu la psychologie des individus :
Appelons a b c d e... les notes spéciales à chaque homme en particulier, comme tel degré de mémoire, telle aptitude au dessin, à la musique, telle puissance de travail, etc. Considérons le tableau suivant dans lequel les notes a b c d e sont placées sur des lignes
202 PSYCHOLOGU; PEDAGOGIQUE
lioiizontales successives et lesindividus A B C D E sur des lignes verticales :
Différents problèmes se présentent :
l'' Etude de la variation d'une note c chez les individus ABC, etc. C'est la science des variations.
2° Etude des corrélations. On compare les notes des lignes horizontales en tant qu'elles sont partagées par plusieurs individus et on examine s'il y a une corrélation entre les degrés auxquels ces notes sont partagées; par exemple, un individu fort en dessin a-t-il par le fait même des dispositions pour le calcul ?
3° L'étude d'une ligne verticale donne la psychographie individuelle. Comment les dilTérentes noies sontelles paitagées par un individu donné ? Celte psycliogiaphie peut se déterminer soit en coupe, soit en hauteur, selon que l'on examine à quel degré un individu possède les différentes notes à un moment de sa vie, ou que l'on cherche à quel degré une même note est possédée aux différents âges.
4"^ La comparaison de deux lignes verticales donne la psychograpJde comparée : par exemple le parallèle entre Coiiici!!; el llicine, enlicL s malhématiciens et les littérateurs, enlre les Chinois et les Européens,
PEDAGOGIE PAHTICULlfenK 263
entre l'homme et la femme. Ce sont les problèmes qui relèvent de la psychologie des races, de celle des sexes, des sectes, des castes, etc.
63. Divisions de la pédagogie particulière. Les différentes sciences dont nous venons de parler sont encore peu développées; aussi est-il plus praticjuc de partir d'un antre point de départ pour diviser la pédagogie particulière et de distinsfuer la pédagogie particulière du normal et la pédagogie particulière des atwrmaux.
Le mot normal a été compris dans des accepiions très différentes :
1° Est n r/f/al ce qui est moyen, se confondant avec la moyenne ou la valeur médiane de la statistique (n" 9 p. 47). Ce sens a peu d'utilité en pédagogie.
2' Le normal est celui qui se conduit comme la plupart des hommes dans les cas ordinaires. La statistique établirait la manière de réagir des hommes et on en conclurait si tel individu est normal ou non. Le danger de ce point de vue est de s'enfermer dans un cercle vicieux, si on ne suppose pas par avance ce qu'est riionime normal. Ainsi il y a eu autrefois à Java une cpidémie à'échominiic ; presque tous les habitants étaient in. 'sistiblement poussés à reproduire les mouvements dont ils étaient témoins : par suite le normal à Java aurait eu ces réactions bizarres. Cette déiînition a en outre le même inconvénient que la précédente : elle ne définit pas un objet précis. Si on étale en ligne les manières d'agir selon une statistique portant sur l'ensemble de l'humanité, on trouvera qu'elles se distribuent d'une manière continue ; dès lors comment déterminer le point où comnienceia l'anomalie?
2Û4 PSYCHOLOGIE P1Îd.nG0l;iQUS
3" La vraie définition du sujet noz/aalcsl celle qui se place au point de vue de la finalité fonctionnelle. L'homme doit se conserver et se développer en s'adaptantà son milieu ; par suite, sous le rapport pédagogique, le normal est celui qui est susceptible d'être formé et de se développer de manière à pouvoir réaliser cette fin. Il y a lieu bien entendu de préciser le sens de cette fin (cf. n* 1).
Cette définition s'applique à une fonction particulière : une fonction est normale si elle est adaptée au travail spécial qu'elle est destinée à accomplir pour aider l'homme dans son adaptation au milieu. En pédagogie toutefois on ne considère pas comme anormal celui qui possède une fonction anormale, lorsqu'il possède un ensemble de fonctions lui permettant de s'adapter au milieu, pas plus que l'on n'appelle normal celui chez qui chaque fonction isolée est normale tandis que les fonctions considérées dans leurs liens mutuels présentent une disproportion rendant l'adaptation impossible. (B1530 16-9 145 ; bl48 163-4).
L'importance de cette division de la pédagogie particulière est manifeste :
lo Le normal soumis aux règles communes à tous s'adapte de lui-même; l'anormal au contraire est incapable de le faire sans un secours particulier, sans un régime pédagogique spécial.
2° Le mélange des enfants normaux et anormaux présente parfois les plus graves inconvénients, d'où nécessité pour l'anormal d'une éducation privée ou d'un régime à part.
3* Certains enfants, sans être encore des anormaux, ont une tendance à le devenir. Il est donc important de connaître les pronostics de ces dispositions
PÉDAGOGIK rAliriGULlÈRK 305
défectueuses et leur prophylaxie, les remèdes capables de les enrayer.
' La première division de la pédagogie particulière, la pédagogie du normal, se subdivisera en 5 paragraphes : Psychographie individuelle — Aptitudes — • Types psychologiques — Caractères — Problèmes particuliers (Aptitudes professionnelles, Coéducation). La principale justification de cette subdivision est son opportunité pour grouper les observations se rapportant à la pédagogie particulière du normal.
CllAFiTUe 1 PÉDAGOGIE PARTIOULJBSB DBS NORMAUX
g 1. pSYCHOailAI'llH: lyDinDUKl.LE
64. Le psychogramme. La psychographie individitelle a pour but l'étude de l'individu d'après l'eusem- ' le des notes qu'il possède ; le résultat de ce travail jour un individu déterminé s'appelle un psuchof^ramme : le tableau des points de vue selon lesquels doit se confectionner le psychogramme est le schéma psy chogroph iq u e .
Les mcthodes pour confectionner le psychogramme sont multiples :
l" Il peut être rédigé au hasard de l'observation, en notant, lorsque l'occasion s'en présente, ce qu'il y a de remarquable dans la conduite de l'individu. Celte méthode nous fournit la grande part de nos appréciations sur ceux que nous fréquentons, mais il est à peine besoin de faire remarquer qu'à elle seule elle ne saurait donner des résultats scientifiquement utilisables : l'impossibilité du contrôle, l'imprécision ordinaire de la terminologie pour des dénominations telles c^ue léger, paresseux, etc., ne permettent d'utiliser les résultats qu'avec une légitime défiance, lorsque le sujet est inconnu.
2* Certaines méthodes isolées telles que la grapholof;ie, la pliysiognomiqiie, etc., ont leur utilité; mais
PSÏCHOLUGIE INDIVIDUELLE 367
employées à l'exclusion des autres méthodes d'observation, elles sont susceptibles de conduiie à de graves erreurs. Les ingénieuses épreuves, auxquelles Binkt a soumis les grands graphologues de notre temps, n'ont pas prouvé l'inanité de la graphologie, mais elles ont h'inn établi que la valeur de diagnostic de cette science est purement globale. Il faut dire pour la graphologie ce qu'on a constaté pour la craniométrie : « Pin ce qui concerne le groupe, la signification de ces mesures est si prcoise qu'elle pourrait servira un diagnostic global. M;» s, si au lieu de me i)résenter les enfants groupés, on m ; les amène un à un e» (ju'on me demande de juger chacun d'eux par la grosseur du crâne, je suis obligé de me récuser '. »
11 n'est pas inutile de leumrquer quels inconvénients il y onrait à trop se fier à de telles méthodes pour la conduite des enfants et-des élèves ; d'après son écriture, tel serait soupçonné, traité en conséquence, et autour de lui planerait une vague défiance très propre à le renfermer en lui même à un âge où il a le plus grand besoin de se confier. Sans doute si lagrapho- 1 )gio est utilisée par un éducateur cminent, il saura éviter recueil, mais pour beaucoup l'emploi de partils procédés aura incomparablement plus dinconvénienls que d'avantages. Les caractères grapbologiquesne sont légitimement employés qu'à titre accessoire et très secondaire pour faire masse avec d'autres indices, jamais pour valoir par eux-mêmes dans le cas de la psychologie individuelle.
3" La méthode mixte utilise tous les moyens : observations courantes, tests, examens médicaux, etc.
Le problème de la psychographie individuelle a été jusqu ici très imparfaitement traité : une des causes eu
1. BiJSLT, 5ii;ni-s physiques de l'inLll., An. p^. l'JlO XVI 3-12 — Les révélations de lécriluie, 1906 Paris Alcan 253-4 2'iS-9 171.
a6S PSYCHOLOGIE PÉDAGOGIQUE
est le déficit d'un schéma universellement adopté permettant de se rendre compte de la vraie valeur des caractéristiques indiquées et de leur signification relative.
L'établissement d'un psychogramme complet est une œuvre bien au-dessus des moyens de la plupart des pédagogues ; c'est des progrès de la science des variations et de celle des corrélations qu'il est permis d'attendre les moyens d'exécuter ce travail avec succès. Indiquons quelques desiderata :
Dans le choix des tests il faut préférer ceux qui sont plus caractéristiques de l'individu et simultanément plus faciles à appliquer à un grand nombre. Il est aisé de comprendre que le test sera d'autant plus caractéristique de l'individu que la variation de la note visée sera plus grande entre plusieurs sujets et plus petite dans le même individu ; c'est à la science des variations qu'il faut demander des renseignements à cet égard.
Dans le choix des notes il faut préférer celles qui permettent de caractériser le sujet par une finalité qui lui soit propre, de manière que toutes ses fonctions soient groupées dans un même ensemble. C'est ce qu'ont réalisé plusieurs des recherches de Binet sur les types psychologiques. L'écueil à éviter dans ces travaux est de forcer les faits pour les insérer dans un cadre les réunissant systématiquement (b27 84-5).