‹ Psychoses et affections nerveusesChapitre 11 sur 68 · L’HYPOCHONDRIE · texte numérisé non relu

L’HYPOCHONDRIE

Sommaire. — Définition de l’hypochondrie : hypochondrie simple el hypochondrie délirante. — Présentation d’un malade. — Diverses variétés cliniques d’hypochondrie : les idées hypocliondriaques dans la mélancolie, la folie intermittente, la paralysie générale, les états d’affaiblissement mental ; l’hypochondrie primitive : ses subdivisions (petite hypochondrie, phobies hypocliondriaques, grande hypochondrie, hypochondrie délirante). ■ — Variétés nosologiques : les neurasthéniques, les déhiles elles déséquilibrés. — Considérations sur le pronostic, la marche et le traitement de l’hypochondrie.

Je saisis avec empressement l’occasion qui se présente, de vous entretenir d’un trouble mental fort intéressant parce qu’il n’est pas très rare, et sur les caractères, la signification et la valeur nosologique duquel il importe d’autant plus de s’entendre qu’on a émis à son endroit les opinions les plus diverses et les plus contradictoires ; je veux parler de l’affection que Galien paraît avoir le premier indiquée plutôt que décrite, et qu’il a baptisée maladie hypochondriaque , parce qu’il supposait, comme beaucoup d’autres auteurs après lui, que le point de départ de cette

i Leçon recueillie par M. Lacour, interne des hôpitaux (décembre 1895).

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affection résidait dans les viscères contenus dans les hypochondres, particulièrement dans l’estomac.

Mon intention n’est pas, vous le pensez bien, de m’appesantir sur l’histoire des controverses théoriques auxquelles l’hypochondrie a donné lieu naguère. Si j’y fais allusion chemin faisant, ce sera pour vous montrer que, contrairement à un mot devenu classique, les théories ne passent pas toujours, mais qu’elles restent quelquefois en se transformant.

Qu'est-ce, cliniquement parlant, que l’hypochondrie ? A prendre le mot dans son sens le plus général (et c’est bien ainsi que nous devons l’entendre), elle consiste en un trouble mental caractérisé par des préoccupations angoissantes et mal fondées, relatives à la santé et à l’état morbide des divers organes. Les aliénistes ont coutume de la subdiviser enhypochondriesMnpteethypochondrie délirante , suivant qu’elle se traduit par de simples inquiétudes non motivées ou insuffisamment motivées, ou par la croyance à une affection imaginaire et invraisemblable : qu’un malade s’imagine, à certains indices, qu’il est phthisique, qu’il a une maladie du cœur, qu’il prenne pour les signes révélateurs d’une ataxie locomotrice, quelques douleurs vagues de neurasthénie, c’est un hypochondriaque simple ; qu’il affirme n’avoir plus de gosier ou d’estomac, qu’il croit avoir le cœur perforé ou le sang desséché, c’est un hypochondriaque délirant.

11 ne faut pas attacher plus d’importance qu’elle n’en mérite à cette distinction, qu’on a eu tort de considérer comme fondamentale. Je compte vous montrer, en effet, que dans la classification des formes de l’hypochondrie, on doit tenir compte moins de l’idée hypochondriaque ellemême que des circonstances dans lesquelles elle est apparue, et des caractères secondaires qu’elle revêt. Ce

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serait une illusion fâcheuse de penser qu’on aurait satisfait aux. exigences de la nosographie, si l’on se contentait de distinguer l’hypochondrie simple de la folie hypocondriaque : la clinique mieux informée nous révèle, en effet, des types plus nombreux ; elle nous enseigne, d’ailleurs, qu’il n’y a pas séparation absolue et radicale entre l’hypochondrie délirante et l’hypochondrie simple. C’est un point sur lequel j’aurai l’occasion de revenir.

Ces prémisses une fois posées, j’aborde l’histoire du malade qui doit faire le sujet de cette leçon.

C’est un homme de trente-huit ans, exerçant actuellement le métier de maçon. Pendant l’été de 1864, étant légèrement pris de boisson, il alla coucher chez un camarade de rencontre qui profita de son sommeil pour se livrer sur lui à des pratiques contre nature.

Dix jours après cette aventure, il remarqua, en allant à la selle, que la défécation était douloureuse et qu’il perdait du pus par le rectum. Il avait des envies fréquentes d’aller à la garde-robe, du ténesme rectal, des selles glaireuses etmucopurulentes. Cette redite, probablement blennorrhagique, eut une durée qu’il est difficile de préciser, mais qu’on peut fixer approximativement à (rois mois. Puis, elle alla en s’atténuant progressivement.

Le malade fut vivement impressionné par les symptômes qu’il éprouva. 11 cessa de travailler, se mit à errer par les rues des journées entières, faisant appel, entre temps, aux secours médicaux les plus divers. C’est ainsi qu’il se fit soigner à l’hôpital Ricord, où il ne resta que quelques jours, « parce qu’on ne s’occupait pas assez de lui » ; puis à l’hôpital Cochin, où l’onportale diagnostic de blennorrhagie rectale.

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Il consulta ensuite divers médecins de la ville, des pharmaciens, et naturellement aussi des charlatans; il dépensa de la sorte plusieurs centaines de francs, tout le fruit de ses épargnes.

Pour la seconde fois, ces jours derniers, il est venu nous demander asile : il nous avait quitté, il y a quelques mois, après un premier séjour, ne trouvant pas suffisamment efficaces notre traitement et nos soins.

Nous allons l'interroger devant vous : ce sera la meilleure manière de vous initier à ses doléances.

Il se plaint de douleurs constantes à l’anus, qu’il compare à des piqûres d’aiguilles et qui augmentent au moment de la défécation. Il s’imagine rendre par l’anus, dans l’intervalle et au moment des selles, des quantités de pus ; il passe une bonne partie de son temps à examiner le bassin où il recueille ses matières fécales, et il collectionne des morceaux d’ouate ou de papier dont les macules constituent pour lui autant de pièces à conviction destinées à établir l’authenticité de sa blennorrhagie du rectum.

Il dit, en outre, ressentir des douleurs au niveau de l’abdomen et de la poitrine qu’il attribue à des complications de sa rectite. Pour dépeindre les souffrances qu’il éprouve, il use d’expressions imagées etpittoresques ; « mesinlestins, dit-il, sont perforés de pus ». La maladie n’a d’ailleurs épargné aucun organe, ni le foie, ni la rate, ni le cœur. Il se trouve très amaigri; se plaint d’avoir « des bras de poulet et d’être dans un état lamentable de maigreur ».

Il est inutile de prolonger l’énumération de ces lamentations. La forme dont le malade les revêt suffit à convaincre bien vite qu’elles sont pour le moins très exagérées ; et, de lait, actuellement il n’existe plus trace, ou il n’y a que des traces imperceptibles de blennorrhagie rectale. Le toucher ne révèle rien de spécial, et c’est à peine si les matières

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fécales sont, de temps en temps, partiellement recouvertes d’un peu de muco-pus.

Tel est le cas. Mais il me paraît nécessaire de revenir sur quelques-unes des particularités qu’il présente.

Tout d’abord, je dois relever que les préoccupations hypochondriaques du malade (du peu de fondement desquelles il est aisé de se convaincre, ne fût-cequ’en écoutant le récit que ce dernier nous en fait) ne sont devenues que secondairement des préoccupations morbides. Au début, elles ont eu leur raison d’être, car il ne paraît pas douteux que notre homme ait été affecté de redite blennorrhagique. Seulement l’obsession a survécu àlalésion qui lui avaitdonné naissance, et les appréhensions du malade ont atteint un degré que la gravité de cette lésion ne légitimait pas. Il n’est pas rare que les idées hypochondriaques aient ainsi un point de départ réel qui en justifie dans une certaine mesure et en explique l’éclosion.

C’est le cas, par exemple, de beaucoup de sypliiUphobes qui croient à la persistance des manifestations de la vérole et s’en affligent, alors que celle-ci est depuis longtemps éteinte ; c’est aussi le cas de ces hypochondriaques, que les dermatologistes connaissent bien, qui s’obstinent contre toute évidence à se prétendre affectés de la gale , parce que, plusieurs mois ou même plusieurs années auparavant, ils en ont été transitoirement atteints. De même, les spermalorrhèiques , hantés par le spectre de pollutions imaginaires, ont eu quelquefois à souffrir de l’éjaculation involontaire et répétée de liquide spermatique. J’observe en ce moment un grand hypochondriaque qui est tourmenté de l’idée d 'impuissance (l’une des idées les plus pénibles, soit dit en passant, qui se puisse imposer à l’esprit d un hypochondriaque encore jeune) ; or, celte impuissance n’est pas réelle, le malade est père de deux enfants sur la

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légitimité desquels il esl seul à émettre des doutes; et pourtant chez lui les facultés génésiques sont certainement au-dessous du taux normal.

L'hypocliondrie délirante (la folie hypochondriaque) peut, elle aussi, avoir un point de départ réel. Vous connaissez les faits rapportés par Esquirol d’une femme convaincue qu’elle avait un corps étranger dans le gosier et à l’autopsie de laquelle on constata un ulcère de l’œsophage, de cette autre qui soutenait avoir des animaux dans le ventre et qui était affectée de péritonite; Bonet a cité le cas d’un malade qui croyait avoir un crapaud dans l’estomac et y avait en réalité un cancer.

En somme, vous le voyez, l’hypocliondrie n’est souvent que l’amplification, par un cerveau devenu malade, de symptômes réels et l’interprétation fausse ou délirante de ces symptômes.

G est ainsi qu’elle se présente chez le jeune homme que je viens de vous montrer. Il ne semble pas qu’il ait été plus qu un autre préoccupé de sa santé avant le moment où il a contracté une rectite dans les circonstances que j’ai indiquées ; mais à partir de cette époque, et pour des raisons que je rechercherai tout à l’heure, son esprit vivement frappé a amplifié démesurément les sensations pénibles occasionnées par 1 affection et s’est absorbé d’une manière piesque exclusive dans la préoccupation des symptômes et des troubles qu il suppose en avoir été la conséquence.

Vous savez maintenant comment cet homme est devenu hypochondriaque; voyons pourquoi il l’est devenu.

L hypochondrie est une manifestation assez commune en pathologie mentale ; elle fait partie intégrante du

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tableau clinique de diverses affections plus ou moins calégorisées. C’est ainsi que, dans la mélancolie , les idées liypochondriaques peuvent tenir la place qu’y occupent souvent aussi les idées de culpabilité ou de ruine. Il n’est pas exceptionnel de voir des lypémaniaques s’imaginer qu’ils n’ont plus de gosier, plus d’estomac, que leur sang est desséché, que la vie les a quittés. Ces idées à caractère négatif ont été, vous le savez, bien étudiées par Colard qui a mis en relief (en l’exagérant un peu, à mon sens) leur gravité pronostique.

On les rencontre encore dans les périodes dépressives de la folie intermittente ou à double forme.

Elles ne sont pas rares dans la 'paralysie générale , et Baillarger a montré naguère qu’elles n’y sont pas moins communes que les idées ambitieuses qui s’observent surtout dans les formes où domine l’excitation. Enfin, elles naissent et s’installent facilement dans les cerveaux faibles ou affaiblis, que la faiblesse soit acquise comme dans V alcoolisme chronique, la démence sénile, ou qu’elle soit congénitale comme chez les débiles de naissance.

Mais je ne veux pas m’arrêter, Messieurs, à l’étude de ces diverses variétés d’hypochondrie qui occupent, dans la série des troubles vésaniques, une place assez bien définie. J’aurai cependant à vous reparler des débiles.

Si j’ai abordé aujourd’hui le sujet qui nous occupe, c’est pour chercher avec vous l’idée que nous devons nous faire des cas qui ne rentrent, à première vue au moins, dans aucun des groupes auxquels je viens de faire allusion. S’il existe, et c’est ce que je vais discuter, une variété d’hypochondrie qui mérite d’être envisagée comme une névrose autonome, il faut reconnaître que celte névrose a été progressivement démembrée à mesure que nos connaissances ont progressé et qu’on a dû enlever

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à celte espèce morbide provisoire ce qui revenait de droit à la mélancolie, à la folie intermittente, à l’encéphalite interstitielle, aux états de faiblesse ou d’affaiblissement mental.

Mais ce serait une grossière erreur de croire que toute l’hypochondrieait été absorbéepar les types nosographiques queje viens d’énumérer. 11 existe bien des cas qui ne sauraient être rattachés aces types. Ce sont précisément ceux-là qui doivent nous occuper.

Avant de chercher à leur assigner une place en nosologie, il est nécessaire de rappeler comment ils se présentent en clinique.

a) Il est une première forme de troubles hypochondriaques auxquels conviendrait assez bien la désignation de petite iiypochondrie ( hypocliondria minor). La petite hypochondrie se rencontre particulièrement chez les neurasthéniques, chez certains arthritiques ou herpétiques (Lancereaux). Elle paraît dépendre d’un état cénesthétique particulier qui rend les sensations internes plus vives et porte les malades à se préoccuper de leur santé plus qu’il ne conviendrait. Les dyspeptiques, que la dyspepsie soit primitive ou secondaire, y sont aussi sujets; Galien le savait bien et il avait imaginé, vous ne l’ignorez pas, la théorie de Yatrabile , cette humeur noire qui de l’estomac malade remontait au cerveau. L’atrabile de Galien est devenue aujourd’hui l’auto-intoxication d’origine gastro-intestinale: les noms ont changé, la théorie ne s’est pas, après tout, profondément modifiée.

\ous connaissez sans doute assez la petite hypochondrie

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pou i' qu’il ne soit pas nécessaire de vous la décrire longuement. Quelques exemples vous remettront vile les choses en mémoire.

Un individu éprouve des vertiges, un peu de céphalalgie, phénomènes qui se peuvent relier à des causes diverses et ne sont pas rares : il se demande si ces troubles ne sont pas les avant-coureurs d’une attaque d’apoplexie, et il laisse celle appréhension s’imposer petit à petit à son esprit. Un autre, affecté de palpitations nerveuses, est dominé par la crainte d’une maladie de cœur ; un troisième, par celle de la paralysie, parce que les jambes se fatiguent un peu plus vite que de coutume.

La lecture des livres de pathologie favorise le développement de ces craintes : J. -J. Rousseau en est un exemple, et aussi les étudiants en médecine qui fournissent un large contingent à la petite hypochondrie. Les médecins n’y échappent pas : une des appréhensions qui s’observent le plus communément chez eux, chez ceux surtout qui ont eu la syphilis et qui, sous l’influence du surmènement et de la fatigue, souffrent des douleurs vagues de la neurasthénie, c’est celle de l’ataxie locomotrice. J’en pourrais citer au moins dix exemples personnels.

Dans la petite hypochondrie, l’idée hypochondriaque constitue moins une véritable conviction délirante , qu’une appréhension, une crainte : l’esprit n’affirme pas, il doute ; c’est une sorte de phobie , mais une phobie analogue aux autres phobies neurasthéniques, moins obsédante, moins angoissante du moins que celles qu’on observe chez d autres malades dont je vous parlerai dans un instant et qui, ceuxlà douteurs et appréhensifs non par accident, mais par lare cérébrale originelle, présentent l’obsession à son degré le plus accusé. Aussi, le petit hypochondriaque est-il accessible au raisonnement : il se laisse volontiers convaincre, au moins

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pour un temps, par les bons arguments qu’on lui fournit. Ne dédaignez pas ces malades, ne les traitez pas avec indifférence ou mépris : quand ils viennent, cl ils ne s’en privent pas, fatiguer le médecin de leurs doléances, c’est moins pour chercher un traitement qu’une affirmation catégorique, un encouragement moral dont a besoin leur esprit défaillant. Ce sont de bons malades d’ailleurs, reconnaissants en général, et chez qui on a la satisfaction de dissiper, au moins pour un temps, par un avis net et formel, les préoccupations maladives.

b) De ceux-là il convient de rapprocher un autre groupe d’hypochondriaques qui, tout en leur ressemblant à plus d’un égard, en diffèrent cependant profondément. Les malades auxquels je fais allusion sont encore des appréhensifs plus que des convaincus. Ce sont des douteurs et des piiobes au premier chef, mais chez qui la crainte prend les proportions de la plus angoissante des obsessions. Voici une femme de cinquante-deux ans qui vous en sera un exemple : c’est une héréditaire, descendante d’aliénés, qui a toujours été d’un esprit timoré, indécis, hésitant. Jeune fdle, elle avait souvent des scrupules injustifiés. Depuis quelques mois, elle est poursuivie par l’appréhension des microbes. A-t-elle touché un objet, revêtu une robe, goûté à un aliment ou a une boisson, elle est torturée à la pensée qu’elle a pu être contaminée intus ou extra parles microbes les plus variés. Elle pense bien qu’elle se trompe, mais la crainte est plus forte que le raisonnement. Avec les malades

de cet ordre, les démonstrations que vous entreprendrez

seront sans résultat: du moins, la durée de l’accalmie que vous amènerez ne dépassera guère celle de la consultation.

La phobie, obsédante et tenace, ne laisse que peu de trêve à l’esprit ; elle s’impose impérieusement à lui, comme le font <1 ordinaire cette catégorie d’obsessions angoissantes dont on

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a voulu faire (Magnan) l’un des sligmales les plus significatifs de la dégénérescence mentale.

c) Mais j’arrive à une troisième variété d’hypochondrie, que je vous propose d’appeler celle-là la grande hypochondrie [hypochondria major). Les malades qui en sont atteints ne sont plus, comme ceux du premier groupe, de simples appréhensifs , ou, comme ceux du second, des douteurs à phobies obsédantes ; ce sont des convaincus. La crainte a fait place chez eux à la croyance arrêtée, j’allais dire à la certitude, si ce mot pouvait être pris dans sa signification subjective et appliqué à une conviction mal fondée. Le Malade imaginaire , celui que Molière a esquissé, représente assez bien le type du grand hypochondriaque, chez qui toutes les sensations, toutes les manifestations qui se produisent du côté des divers organes deviennent sujets de préoccupation et arguments à l’appui de la maladie. Assez souvent, à la vérité, le grand hypochondriaque localise et circonscrit le sujet de ses inquiétudes : celui-ci se croit affecté d’un cancer de la langue et en examine sans cesse les papilles; tel autre, convaincu qu’il a une maladie grave des intestins, recueille et analyse soigneusement ses déjections ; celui-là est persuadé qu’il a une maladie du cœur ou une phtisie pulmonaire, qu’il est paralysé des jambes et ne peut marcher, ou, comme les « hypochondriaques moraux » décrits par Guislain et J. Falret, qu’il va devenir fou. Mais la nature de la préoccupation importe peu ; ce n’est pas elle qui caractérise la forme d’hypochondrie que nous considérons, c’est la manière dont le malade l’envisage et se comporte à son égard.

Or, chez le grand hypochondriaque, contrairement à ce qui a eu lieu chez le petit, la preuve de la maladie est fade : il n’y a pas de place pour le doute. Raisonnements et démonstrations échouent chez lui, comme chez le phobe

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obsédé, mais pour d’au 1res raisons. Les meilleurs arguments n’ont pas de prise durable chez le phobe, parce que le doute et la crainte reviennent vite et ne laissent ni paix ni trêve ; ils glissent sans porter chez le grand hypochondriaque, parce qu’on ne détruit pas une conviction arrêtée, même ou plutôt surtout si elle est morbide. Les malades dont nous nous occupons ne s’expriment pas tous comme Argan quand il dit de Toinette : « Elle a eu l’effronterie de me dire que je ne suis point malade », mais au fond ils pensent comme lui. C’est en vain qu’ils vont chercher diagnostics sur diagnostics, de cabinet de médecin en cabinet de médecin, qu’ils courent les compagnies d’assurances pour voir si on consentira à les admettre ou si on les éliminera pour cause de maladie. Ils ne se rendent à aucune preuve, car la preuve subjective du mal leur est depuis longtemps acquise. Un hypochondriaque, convaincu qu’il était paralysé et absolument impotent des jambes, m’accueillit un jour avec des larmes dans la voix et, me montrant ses membres inférieurs, m’affirmait qu’il lui était impossible de leur faire exécuter le moindre mouvement. En détournant son attention, je l’amenai à m’accompagner dans son parc et, quand nous eûmes fait environ un kilomètre, je lui fis observer qu’il venait de marcher et de bien marcher. « Oui, me dit-il, mais c’est mon dernier pas que je viens de faire : vous voyez bien que je suis paralysé. » Jugez d’après cela combien nous sommes loin de la petite hypochondrie.

d) Le grand hypochondriaque est, au contraire, très proche voisin de celui dont il me reste à vous dire un mot: de 1 hypochondriaque délirant. Chez celui-ci la conviction n’est plus simplement fausse , elle est absurde. Il s’imagine que son cœur est perforé, son estomac absent, son intestin bouché. Une femme se croyait enceinte d’un éléphant; un

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malade de M. P. Garnier, poussant l’absurdité de l’idée maladive jusqu’à ses dernières limites, soutenait que sa carotide s’était rompue, que par suite son cerveau s’était détaché pour aller se loger à 20 centimètres au-dessus du crâne, auquel il était relié par une atmosphère nerveuse impondérable. Bien qu’il y paraisse, la séparation entre la grande hypochondrie et l’hypochondrie délirante, je vous l’ai déjà fait pressentir, est, à quelques égards, artificielle. Elle repose sur des différences de physionomie clinique qui ne sont pas toujours faciles à saisir; elle n’implique pas une différence de nature, mais plutôt une question déplus ou de moins. L’aspect que revêt l’idée fausse est le plus souvent subordonné au terrain sur lequel elle se développe : son caractère de fausseté manifeste et d’évidente absurdité tient le plus souvent au degré de débilité ou d’affaiblissement du cerveau qu elle envahit.

Telles sont, Messieurs, les subdivisions que l’observation et l’analyse attentive des faits conduisent, suivant moi, à établir parmi les cas d’hypochondrie qui ne relèvent d’aucune des maladies mentales nettement classées auxquelles j’ai fait précédemment allusion. Il s’agirait ici, en somme, des formes de l’hypochondrie qu’on pourrait appeler essentielle , si celte épithète n’avait beaucoup vieilli et n’avait le tort grave de dissimuler sous une dénomination précise, en apparence, le vague de nos connaissances. Je rappelle dans le tableau synoptique que voici les subdivisions en question pour les fixer une dernière fois dans vos esprits :

/ a) Petite hypochondrie ( Hypochondria minor );

II ypociiondrie \ ^ phobies hypochondriaques (Phobies obsédantes) ; essentielle . j ^ GraiKie hypochondrie (Hypochondria major);

(ou .primitive) : | ^ Hypochondrie délirante (Folie hypochondriaquc ).

Si nous nous demandons maintenant dans lequel de. ces

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quatre groupes rentre le malade que je vous ai présenté tout à l’heure, il vous sera facile de reconnaître qu’il relève du troisième. Ce n’est pas à proprement parler un ltypochondriaque délirant, car ses idées maladives n’ont rien d'absurde a priori, mais c’est un grand hyp o cl ion dria que convaincu comme le sont les malades de cet ordre, et contre la conviction morbide duquel les raisonnements et les preuves n’arrivent point à prévaloir.

Je viens de vous montrer un syndrome avec les variétés de physionomie qu’il revêt. Il s’agit maintenant de rechercher quelle place il convient de faire à ce syndrome dans le cadre pathologique. Naguère, on n’avait pas hésité à l’élever au rang d’espèce morbide : Morel1 en faisait une névrose qu’il décrivait à côté de l’hystérie et de l’épilepsie; Ivrafft-Ebing2 place de même l’hypochondrie parmi les névroses constitutionnelles .

Scinde3, Biswanger4, Althaus5, ont une manière de voir analogue. L’hypochondrie figure aussi comme entité dans la classification de Verga ; et Morselli 6 réclamait récemment pour elle une place à part parmi les neuropsychoses.

En France, on a plutôt tendance à lui dénier son autono-

1 Morel, Traité cler maladies mentales. Paris, 1860.

- Krafft-Eising, Lehrbuch der Psychiatrie. Stuttgart, 1890.

3 Schüle, Traité clinique des maladies mentales; traduction française Paris, 1888.

‘ Biswanger, Traité de pathologie et de thérapeutique spéciale de Nothnaael vol. XII. J 1

Oetl^rTIFranc^orr 1896^OC^°nf^*e nosophobie ; trad- allemande du D- Karl

Morselli, Annotations à la traduction italienne du VP volume du Traité de médecine , de Uouciiard et Charcot.

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mie ; vous chercheriez en vain, dans les traités classiques, un chapitre spécial consacré à l’hypochondrie. L’affection (le syndrome) a été démembrée, je vous l’ai dit; mais les cas qui, dans ce démembrement, n’ont été absorbés ni par la paralysie générale, ni par la mélancolie accidentelle ou intermittente, ni par les états d’affaiblissement cérébral secondaire, ces cas, dis-je, qui sont ceux dont nous nous occupons aujourd’hui, ont été diversement interprétés.

11 ne faut pas trop se hâter de les rattacher, comme certains auteurs ont tendance à le faire, à la dégénérescence mentale L Si l’on se borne à appliquer l’épithète de dégénérés (et l’on ne saurait, sous peine d’enlever toute signification précise à ce mot, lui attacher un autre sens) aux individus qui, par suite d’une tare héréditaire, d’un accident survenu au cours d’une grossesse maternelle, ou d’une maladie de la première enfance, sont affectés d’un trouble permanent de l’esprit caractérisé par la faiblesse intellectuelle ou la déséquilibration mentale, il ne nous semble pas possible de soutenir que tous les hypochondriaques méritent la désignation de dégénérés. Il en est, suivant nous, de l’hypochondrie comme des obsessions et des phobies qui, pour être dans bien des cas, au degré accusé, des stigmates de développement cérébral défectueux, peuvent cependant se manifester à titre d’accidents plus ou moins transitoires chez les individus dont le système nerveux a été incidemment surmené et fatigué. Nous admettons volontiers que l’hypochondrie, « pour atteindre un certain développement, demande un terrain intellectuel spécial qui lui est offert, le plus souvent par la dégénérescence mentale (Journiac) », mais â ses degrés légers elle ne suppose pas nécessairement la préexistence d’un pareil terrain.

i Voir JoitiiNiAC : Du délire hypochondnaque (Thèse de Paris, 1SS8). — Cet intéressant travail est un retlet des idées de M. Magnan.

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Il nous semble qu’en se plaçant au point de vue exclusivement étiologique, on peut répartir les hypochondriaques dans les trois groupes suivants : a) Le premier comprendrait les individus devenus accidentellement « nerveux », neurasthéniques héréditaires ou non, chez qui l’asthénie nerveuse peut être la conséquence d’un long surmènement, de chagrins, d’une dyspepsie ancienne. L’hypochondrie se présente ici sous la forme d’appréhensions, de craintes, de phobies, et ne revêt qu’exceptionnellement le caractère de conviction morbide arrêtée.

b) Le second renfermerait les débiles et les déséquilibrés (dégénérés vrais) à tendances délirantes pour ainsi dire congénitales. Chez ceux-là, le syndrome revêt tantôt la forme de phobies obsédantes, angoissantes et tenaces, tantôt celle de conviction morbide simple ou délirante; il constitue l’une des formes de ce qu’en Italie on appelle la ‘paranoïa originelle (Morselli).

c) Enfin, dans le troisième groupe prendraient place les malades chez lesquels le délire hypochondriaquo n’est qu’un incident au cours d’un état mental complexe (mélancoliques, paralytiques généraux, déments).

Quelle que soit l’opinion qu’on professe au sujet de ce groupement, il n’en ressort pas moins que l’hypochondrie ne saurait être envisagée que comme un syndrome et ne peut prétendre, à notre sens, au rang de névrose ou de psychonévrose. En d’autres termes, il y a en pathologie mentale des idées hypochondriaques et des phobies hypochondriaques , comme il y a des idées de grandeur ou de persécution, mais il n’y a pas une espèce morbide qui mériterait le nom d’hypochondrie.

11 nous faut maintenant revenir à notre malade et nous demander quel est celui des groupes étiologiques que nous venons d’admettre où il convient de le placer. Or, cet

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homme nous semble de droit appartenir au second groupe : nous n’avons, à la vérité, découvert aucune tare notoire dans son passé héréditaire, qui nous est d’ailleurs mal connu, mais plusieurs particularités sont à relever dans ses antécédents personnels. 11 a uriné au lit fort tard, jusqu’à l’âge de neuf ans, et vous savez quelle est la signification de ce trouble; à l’âge de treize ans et plus lard encore à quinze ans, il a été affecté de chorée. Enfin, ce malade est affligé, depuis son enfance, d’un vice de prononciation, il bégaye; moins accusé, paraît-il, actuellement qu’il ne l’était autrefois, ce bégaiement, vous avez pu en juger, est encore fort prononcé. Voilà, Messieurs, un ensemble de faits, qui nous autorisent à considérer cet homme comme un prédisposé, nous pourrions dire un dégénéré; il n’est pas surprenant dès lors qu’à l’occasion d’une affection qui l’a vivement préoccupé, il ait construit un véritable délire hypochondriaque.

Il me reste, Messieurs, avant de terminer, à vous dire quelques mots du pronostic,, de la marche et du traitement de l’hypochondrie.

Rien n’est variable comme la durée des idées hypochondriaques. Les plus absurdes ne sont pas toujours les plus tenaces : celles qu’on observe quelquefois chez les débiles et qui sont marquées au coin de leur faiblesse mentale, peuvent n’avoir qu’une durée courte comme les divers accès de délire observés chez les infirmes de cet Ordre.

Au contraire, les phobies obsédantes, les préoccupations des neurasthéniques persistent souvent un temps fort long avec des alternatives d’accalmie et d’aggravation.

Il y a, enfin, des malades, le plus ordinairement avec

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lares dégénératives, que la tournure habituelle de leur esprit entretient, en quelque sorte, dans un état permanent d’hypochondrie, tel l’Argan de Molière.

Ces malades, ordinairement inoffensifs, sont pourtant une plaie pour l’entourage; absorbés par le continuel souci de leurs préoccupations morbides, ils deviennent d’un égoïsme révoltant, passent leur temps à s’observer et à se soigner et manifestent, à l’égard des parents qui sont autour d’eux ou des médecins qui les traitent, les plus singulières exigences. L’homme que je vous ai présenté a passé par divers services hospitaliers, et bien qu’on lui ait prodigué les thérapeutiques les plus variées, il s’est montré partout mécontent du personnel et des soins qu’on lui a donnés.

Vous n’ignorez pas que les idées et les tentatives de suicide sont communes chez ces mélancoliques hypochondriaques, elles sont beaucoup plus rares dans l’hypochondrie simple qui nous occupe. On les y observe cependant : j’ai eu récemment à déplorer le suicide par pendaison d’un malade qui se croyait atteint, sans aucun motif sérieux, d’un cancer de l’estomac et h l’égard duquel sa famille avait refusé de prendre les mesures que l’état comportait.

Dans des circonstances exceptionnelles l’hyponchondriaque peut devenir véritablement dangereux. On connaît le cas cité partout de celui qui tenta d’assassiner son médecin, le Dr Bleynie, sous prétexte que les traitements qui lui avaient été prescrits avaient aggravé sa situation au lieu de la soulager.

Un malade auquel j’ai fait allusion au début de cette leçon et qui, convaincu d’être impuissant, en est arrivé à douterde l’authenticité de sa paternité, fait chaque jour à sa famille, et particulièrement à sa femme, des scènes qui s’accompagnent de reproches, de soupçons injurieux, quelquefois même d’actes de violence.

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Mais tous ces faits sont rares et le plus habituellement l’hypochondriaque est un malade plus malheureux que redoutable.

Je ne saurais m’étendre sur le traitement. Il va sans dire qu’il variera avec la variété d’hypochondrie à laquelle vous aurez affaire: les toniques et les stimulants du système nerveux (strychnine, arsenic) d’une part, les sédatifs (bains, douches, etc.), d’autre part, et s’il y a de l’insomnie, les hypnotiques en constitueront la base.

Dans la grande hypochondrie, l’apparition possible d’idées de suicide rendra nécessaire une surveillance rigoureuse, et l’isolement dans une maison de santé pourra s’imposer comme une nécessité, tant au point de vue de celte surveillance qu’à celui du traitement.

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