‹ Psychoses et affections nerveusesChapitre 12 sur 68 · AVEC EXAGÉRATION PATHOLOGIQUE DE LA FACULTÉ DE REPRÉSENTATION MENTALE · texte numérisé non relu

AVEC EXAGÉRATION PATHOLOGIQUE DE LA FACULTÉ DE REPRÉSENTATION MENTALE

Sommaire. — Considérations sur les images cérébrales et leur intensité variable. — Présentation d’un malade cirez lequel les images ont acquis une intensité très grande : hallucinations auditives et hypermnésie. — Analogie du trouble avec ce qu’on observe dans certains cas de somnambulisme provoqué. — Retour sur le passé du malade : prédominance à une époque antérieure des hallucinations. — Étiologie des symptômes : hérédité et intoxication. — Vulnérabilité congénitale du système nerveux de cet homme démontrée par la suite de son histoire clinique.

Messieurs,

Le malade que je désire vous montrer aujourd’hui n’est pas un inconnu pour moi. J’ai eu l’occasion déjà de 1 observer et de le suivre pendant plusieurs semaines à 1 hôpital Broussais. Les troubles qu’il présentait alors me parurent dignes de fixer l’attention2. Le hasard me fait retrouver cet homme dans le service de la clinique. Son

1 Conlérence clinique, faile à 1 hôpital Necker (suppléance des vacances) et recueillie par M. Martinet, chef de clinique de la Faculté.

Communications à la Société médico-psychologique , séance du 28 novcmbre 1887, et in Archives générales de médecine (1888) : Contribution à l’étude de l état mental des héréditaires dégénérés .

SUR UN CAS d’hyPERMNÉSIE état cérébral est actuellement très différent de ce qu’il était il y a quelques mois : l’analyse psychologique nous révèle l’existence de particularités fort curieuses, sur lesquelles je crois devoir m’arrêter. L’on peut, ce me semble, qualifier les troubles actuels de la façon suivante : Hypermnèsie avec accroissement pathologique de la faculté de représentation mentale.

Quelques explications préalables vous mettront à même de bien comprendre ce dont il s’agit et de suivre aisément l’examen du malade auquel je me propose de procéder devant vous.

A chaque instant, vous le savez, nous percevons des impressions venues du monde extérieur. Ces impressions sont transmises au cerveau par le couloir des sens : vision, audition, olfaction, etc. Elles sontperçues parl’éeorce cérébrale qui les emmagasine. Ces impressions ainsi recueillies par les sens, élaborées et retenues par les couches corticales, constituent le fond commun de la mémoire. Elles persistent sous forme de souvenir latent ou conscient, après qu’ont cessé d’agir sur nos organes les agents qui les ont provoquées.

Nous possédons, en effet, la faculté de reproduire la sensation née une première fois de l’impression sensorielle, et cette sensation ravivée, rappelée comme on dit, constitue une image; l’image est, en somme, la reproduction exacte, mais plus ou moins fruste et atténuée, de la sensation. De même que nous percevons des sensations visuelles, auditives, olfactives, gustatives, tactiles, de même notre cerveau est apte à évoquer diverses catégories d’images qui sont la représentation mentale des diverses espèces de sensation.

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Mais les images sont plus ou moins vives suivant qu’elles se rapportent à telle ou telle variété de sensation. Les images visuelles ou auditives, par exemple, sont, en général, plus intenses que les images olfactives ou gustatives. 11 vous sera facile de vous en convaincre en essayant de vous représenter comparativement la saveur du sucre ou du sel, l’odeur de l’eau de Cologne, la vue de tel paysage ou les accords de tel morceau de musique. Vous constaterez aisément que la sensation ravivée du paysage ou du morceau de musique se présente à votre esprit avec beaucoup plus de netteté que la saveur du sucre ou l’odeur de l’eau de Cologne.

Au reste, le degré de netteté des images ne varie pas seulement suivant le sens auquel ces images se rapportent, mais aussi suivant les individus. C’est une profonde erreur de l’ancienne psychologie d’avoir considéré l’homme comme un type toujours identique à lui-même. La psychologie objective nous montre, au contraire, qu’il existe entre les individus de notre espèce des différences très accusées au point de vue du fonctionnement cérébral et de ce qu’on appelait naguère les « facultés de l’âme ». Ces différences s’accusent surtout lorsqu’on considère la faculté d’évocation des images. Chez les peintres, par exemple, les représentations visuelles sont d’habitude beaucoup plus faciles et plus vives que chez les gens réfractaires à l’art du dessin. De même, les musiciens ont, d’ordinaire, une aptitude spéciale à raviver les sensations auditives.

D’autre part, chez ceux d’entre nous qui sont doués d’une grande aptitude à concentrer l’attention, l’empreinte laissée dans le cerveau par la sensation est beaucoup plus profonde que chez les esprits légers et étourdis; les images ravivées sous forme de souvenir sont, par suite, plus précises et pi us nettes. Interrogez dix individus ayant fait le

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même voyage, Ions oui eu les mêmes spectacles sous les yeux ; mais les uns ont beaucoup, les autres peu ou point retenu. Tandis que les derniers ont peine à se représenter les paysages, les monuments, les objets d’art qui ont défilé devant leurs regards, les autres, bons observateurs, sont capables de refaire, pour ainsi dire, leur voyage en imagination et de se « représenter « les spectacles auxquels ils ont une première fois assisté.

Vous voyez donc que la vivacité des images mentales, qui ne sont, après tout, que des sensations ravivées, varie à l’état normal suivant bien des circonstances, suivant le sens qui a été impressionné, suivant l’aptitude individuelle à retenir telle ou telle catégorie de sensations plutôt que telle autre, suivant le degré de développement de l’attention.

L’aptitude à évoquer les images se modifie aussi dans diverses circonstances pathologiques. Chez les déments, elle diminue et finit par disparaître. Dans d’autres cas, plus rares à la vérité, elle s’accroît. Vous allez pouvoir en juger en examinant avec moi le malade, très intéressant, que j’ai à vous présenter.

Cet homme, qui a aujourd’hui trente-neuf ans, et sur les antécédents pathologiques duquel je reviendrai dans un instant, nous raconte ce qui suit : lorsqu’il lit mentalement, lorsqu’il réfléchit, il entend très distinctement, à quelques centimètres de l’oreille, et un peu en arrière de la tête, une voix, ayant le timbre de sa propre voix, qui lui redit la phrase lue ou réfléchie. S’il lit à voix haute, s'il parle, la même voix lui dicte en quelque sorte les mots qu’il déchiffre ou qu’il prononce. Voilà la première particularité dont il vous est facile de constater la réalité en exa-

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minant cet homme. Je lui fais parcourir des yeux la phrase suivante : « On a communiqué la semaine dernière, à l’Académie de Médecine, un fait intéressant de... » «J’entends très distinctement, nous dit-il, ma voix prononcer cette phrase; je l’entends prononcer les mots, non au dedans, mais au dehors de moi, comme si, à quelque distance de la tête, une autre bouche, parlant avec la même intonation et le même timbre que moi-même, me la disait à mesure que je la lis. » Ce phénomène peut vous paraître singulier; il n’est pourtant que l’exagération d’un phénomène normal. Lorsque nous méditons, en effet, nous entendons au dedans de nous une voix intérieure qui nous répète, pour ainsi dire, ou plutôt formule, en mots plus ou moins distinctement entendus, le sujetde notre méditation. De même, lorsque nous écrivons ou lorsque nous lisons mentalement, la même voix nous dicte en quelque sorte notre phrase ou nous la parle à part nous. Mais cette voix est toujours intérieure ; elle parle en dedans, non au dehors de nous. Or, le phénomène constaté chez notre malade est le même que celui dont je viens de parler; seulement, tandis que chez l’individu normal la voix qui formule la pensée, répète la phrase lue ou dicte la phrase écrite, est une voix intérieure , chez l’individu que je vous présente elle est extérieure , elle parle au dehors et avec beaucoup plus d’intensité et de netteté que ne le fait, chez chacun de nous, la voix intérieure.

En d autres termes, tandis que l’image auditive des mots pensés est d’ordinaire chez nous atténuée et de peu d’intensité, elle acquiert chez le malade que vous voyez une vivacité telle qu’elle se rapproche par scs caractères de la sensation que produit a notre oreille un mot réellement prononcé par un interlocuteur. Elle a la netteté de la sensation auditive; elle est, comme elle, perçue, si je puis dire,

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au dehors ou du moins rapportée au dcliors. C’est, dans toute l’acception du mot, ce qu’on appelle une image vive.

EL la vivacité de l’image est telle que celle-ci confine à l’hallucination, mais à Y hallucination consciente, car le malade ne s’est jamais fait illusion sur la nature de la voix qui lui parle.

Vous voyez donc que la première particularité constatée chez le malade, celle sur laquelle il appelle spontanément notre attention, c’est l’extrême vivacité des images auditives verbales, dont l’intensité est devenue telle que ces images sont, pour le patient, la cause d’une véritable gêne et d’une sorte d’obsession.

Mais ce n’est pas tout. Après avoir relevé cet accroissement très remarquable de la faculté de représentation auditive, nous avons été naturellement conduit à nous demander si pareille modification ne s’était pas produite du côté des autres formes de représentation mentale, et nous avons constaté qu’il en est ainsi. En effet, comme les représentations auditives, les représentations visuelles ont une intensité peu commune; je dis au malade de se représenter la façade du Panthéon : a Je la vois très distinctement, nous dit-il, j’aperçois les colonnes, le fronton qui la surmonte, je vois le trou qu’y a fait un obus pendant le siège. Tous ces détails m’apparaissent aux yeux avec beaucoup plus de netteté qu’au trefois. » 11 en est d’ailleurs pour les représentations de couleur comme pour les représentations de formes et de contours. Je mets sous les yeux du malade une feuille de papier blanc, et je lui dis : « Essayez de vous imaginer sur ce fond blanc un cercle rouge. » Le malade fixe attentivement la feuille de papier, et, après quelques instants, il déclare apercevoir nettement un cercle rouge « couleur sang de bœuf ». Le cercle persiste peu de temps et disparaît ensuite.

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J’appelle maintenant son attention sur les sensations olfactives. Je lui dis de s’imaginer l’odeur de l’eau de Cologne. 11 n’y parvient pas sans difficulté, et son effort d’imagination n’arrive pas jusqu’à l’évocation d’une image olfactive nette.

11 en est autrement pour les images gustatives. Le malade se représente le goût du sucre, celui du sel; et le souvenir évoqué de la sensation provoque une image qui, par son intensité, n’est pas très différente de la sensation directement produite par la dégustation du sucre ou du sel.

En résumé, nous constatons que notre homme possède la faculté d’évoquer, avec une rare puissance, les images sensorielles, images gustatives et visuelles et particulièrement images auditives.

Cette aptitude tout accidentelle, comme vous le verrez dans un instant, va nous rendre compte d’une particularité sur laquelle le malade a spontanément appelé notre attention à diverses reprises, et à laquelle nous n’avions pas tout d’abord attaché une grande importance.

« Je suis très étonné, nous dit cet homme, de la fraîcheur et de la vivacité tout à fait inusitée de certains de mes souvenirs. Depuis quelque temps, je me rappelle très bien la figure et le nom de mes camarades de régiment; il me serait possible de dresser la liste nominative des soldats de mon ancienne compagnie, et, il y a quelques mois, j’aurais été parfaitement incapable de le faire. A peine me serais-je alors souvenu du nom de deux ou trois de mes compagnons d’armes. »

J’insiste sur ce fait que le malade est spontanément, et à diverses reprises, revenu sur cette particularité en apparence curieuse. Le détail a, dans l’espèce, son importance, ne fût-ce que pour nous démontrer la réalité des phénomè nés, purement subjectifs, sur lesquels j’appelle votre

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attention, phénomènes qu’on pourrait supposer simulés si la parfaite concordance des réponses du malade ne démontrait sa sincérité.

Cette hypermnésie est, vous allez le comprendre, un phénomène de même ordre que ceux précédemment signalés, ou plutôt c’est un des résultats de cet accroissement si remarquable de la faculté de représentation mentale constaté chez notre homme.

Lorsque nous évoquons le souvenir d’une personne, sa figure et son nom, nous ne faisons, en effet, que raviver plusieurs images que nous avons pris l’habitude d’associer les unes aux autres : images visuelles qui nous rappellent les traits, la couleur des cheveux, etc., de la personne en question, image verbale (ordinairement image auditive) qui nous rappelle le nom de cette personne. Ces images peuvent rester latentes au fond de notre mémoire, comme je vous le dirai dans un instant; mais vienne une circonstance fortuite qui en provoque le rappel, aussitôt nous nous représentons la personne dont il s’agit et nous nous remémorons son nom en même temps que son visage, ses traits, ses divers caractères distinctifs.

Or, si le malade que je vous présente se rappelle aujourd’hui, avec plus de facilité, la physionomie et le nom de ses anciens camarades, c’est précisément parce que chez lui la faculté d’évoquer les images mentales est pathologiquement accrue.

Voilà, Messieurs, les particularités curieuses que nous révèle l’analyse attentive de l’état mental de notre malade.

Ces particularités sont, au premier abord, de nature à surprendre. Elles vous étonneront moins, si vous voulez

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