DOUZIÈME LEÇON
LE SOMMEIL PROVOQUÉ PAR L’OCCLUSION DES OREILLES ET DES YEUX, CHEZ LES INDIVIDUS AFFECTÉS D’ANESTHÉSIE HYSTÉRIQUE GÉNÉ- RALISÉE.
Sommaire. — Présentation d’un malade affecté d’hystérie el de goitre exophtalmique. — Abolition des diverses sensibilités, avec conservation seulement partielle delà vue etdel’ouïe. — Excessive suggestibilité à l'étatde veille. — Phénomènes observés lorsque chez le malade on occlut les yeux el les oreilles. — Faits analogues: expériences établissant l’analogie entre le sommeil hypnotique et celui déterminé dans notre cas par la fermeture des oreilles et des yeux.
Messieurs,
Le malade dont je désire vous entretenir aujourd’hui est un malade fort complexe. Je l’observe depuis longtemps déjà et j’ai eu l’occasion de relever chez lui, à différentes époques, plusieurs particularités intéressantes2. Je n’ai pas l’intention de vous décrire, dans cette leçon, tous les phénomènes dignes d’être notés qu’on observe chez lui. Cela m’entraînerait trop loin. J’aurai d’ailleurs ulté-
1 Leçon faite le 2ti juin 1892.
2 G. Ballet, L’ophtalmoplégie externe et les paralysies des nerfs moteurs bulbaires dans leur rapport avec le goitre exophtalmique et l'hystérie , in Revuede médecine , mai 1888. — Et : Des idées de persécution dans le goitre exophtalmique, in Bull. Soc. méd. des Hôpitaux , février 1890 et suiv.
LE SOMMEIL PROVOQUÉ
rieurement, je l’espère, l’occasion de revenir sur quelquesuns de ces phénomènes. Actuellement je désire appeler votre attention sur l’un d’entre eux seulement.
Mais il est nécessaire, au préalable, que je vous rappelle succinctement l’histoire de ce malade, et que je vous indique les principaux symptômes qu’il présente. Cet homme a aujourd’hui trente-six ans. Jusqu’en 1886 il paraît avoir joui d’une bonne santé, bien qu’il fût de longue date très nerveux et très émotif. Deux de ses oncles, l’un du côté paternel, l’autre du côté maternel, sont morts aliénés. Ce fait a une grande importance; Aim... descend, vous le voyez, de souche viciée des deux côtés; l’hérédité nerveuse convergente, dont il porte le poids, nous explique que des causes occasionnelles qui, chez d’autres, fussent peut-être restées sans effet, aient déterminé chez lui l’apparition de troubles nerveux multiples. C’est au mois de septembre 1886 que ces troubles sont apparus, dans les circonstances que voici : Aim... se promenait à Marseille sur le bord de la mer, en face du château du Pharo. Il voulut escalader un rocher, le pied glissa, et il tomba à l’eau d’une hauteur de 6 mètres environ. On le repêcha aussitôt, mais il avait perdu connaissance. Peu de temps après cet accident, se manifestèrent les phénomènes qui depuis cette époque ne se sont pas sensiblement modifiés. Aim..., devenu incapable de gagner sa vie, est depuis cinq ans l’hôte habitué des hôpitaux de Paris et de la province. Dans les divers services qu’il a traversés, il a été observé et étudié à différents points de vue. M. Debove, à Paris, M. Pitres, à Bordeaux, se sont tour à tour occupés de lui. Moi-même je suis ce malade depuis bientôt quatre ans, et il a fait des séjours plus ou moins prolongés dans les divers services hospitaliers dont j’ai été chargé.
U nous offre un exemple très remarquable dcl’asssocia-
LE SOMMEIL PROVOQUÉ
lion chez un même sujet de plusieurs névroses; M. Debove1, en 1887, avait noté chez lui les symptômes de l’hystérie et du goitre exophtalmique; M. Pitres2 a constaté, en outre, quelques phénomènes qui relèveraient de la neurasthénie. Nous sommes donc en présence d’un malade atteint à la fois de neurasthénie, de maladie de Basedoio et d'hystérie.
Négligeons, si vous le voulez bien, la neurasthénie qui est la moins accentuée des trois névroses : actuellement les symptômes de l’hystérie et du goitre exophthalmique sont aussi évidents que possible. En ce qui concerne cette dernière affection, qu’il me suffise de vous faire remarquer la saillie assez appréciable des globes oculaires, la tuméfaction très réelle, quoique peu accusée, du corps thyroïde, les palpitations dont se plaint vivement le malade et qui se traduisent objectivement par une notable augmentation du chiffre des pulsations (le pouls bat de 120 à 160 fois à la minute), enfin le tremblement, symptôme décrit, vous le savez, par MM. Charcot et Marie, et qui est ici très accusé.
Mais je désire appeler plus spécialement votre attention sur les troubles qui relèvent de l’hystérie. Aim... a eu des attaques; nous en avons été témoins un matin. Toutefois ces attaques sont rares et paraissent ne pas s’être reproduites depuis longtemps. Je vous fais remarquer en passant l’existence de zones douloureuses au niveau de la fosse iliaque gauche et de la partie dorsale supérieure de la colonne vertébrale. Les troubles de la sensibilité doivent surtout nous arrêter : ils sont, chez ce malade, aussi marqués que possible, et on s’imagine difficilement un hystérique chez qui ils puissent être plus accentués et plus diffus.
Passons en revue les divers modes de sensibilité, et
1 Debove, Soc. mcd. des Hôpitaux, 24 février 1888.
2 Pitres, De la neurasthénie et del'lnjstéro-neurasthénie traumatique , in Progrès médical , 6 décembre 1890..