PAR L’OCCLUSION DES OREILLES ET DES YEUX
extrême et surprenante apathie. Le fait ne saurait nous surprendre si la théorie qu’ont soutenue, il ya quelques années, Lange et après lui W. James, sur la genèse des émotions, est exacte. D’après ces auteurs, l’émotion serait consécutive aux divers phénomènes organiques (moteur ou vaso-moteur) qui en sont les accompagnements habituels; ce n’est pas elle qui les engendre, contrairement à ce qu’on avait pensé, ce sont, au contraire, ces phénomènes qui les provoquent : l’émotion, en d’autres termes, résulte de la notion que la conscience acquiert des modifications motrices ou vaso-motrices provoquées directement par la cause de cette émotion. On conçoit dès lors qu’une anesthésie aussi diffuse que celle de Aim... puisse troubler la perception de ces modifications et, par suite, réduire au minimum le ton émotionnel du sujet b
Mais je passe sur tous ces faits, quelque intéressants qu’ils soient, sans m’y appesantir, au moins pour aujourd’hui, et j’arrive à une question qui se présente naturellement à l’esprit lorsqu’on considère les troubles profonds de la sensibilité chez le malade.
Cette question est la suivante : qu’adviendrait-il si le peu de sensibilité auditive et optique qui subsiste chez Aim... venait à disparaître ?
11 est facile d’y répondre expérimentalement. Il suffira pour cela d’occlure les oreilles d’Aim... et d’abaisser les paupières. Ainsi privé des seules voies centripètes encore ouvertes chez lui, le malade se trouvera en fait dans la
1 A propos des idées émises sur la nature de l’émotion par Lange et Jam'es on lira avec intérêt le mémoire publié par M. Sollier dans la Revue philosophique (mars 1894) sur les Rapports de la sensibilité el de l'émotion. On pourra aussi consulter le récent ouvrage de M. Ribot {Psychologie des sentiments 189(5) où la question est étudiée avec les développements qu’elle comporte.
LE SOMMEIL PROVOQUÉ
situation de quelqu’un chez qui seraient abolies toutes les sensibilités, générales et spéciales.
Procédons à l’expérience. J’introduis un peu d’ouate dans les oreilles de façon à les fermer aussi complètement que possible . Rien n’est encore changé dans l’altitude et l’expression de la physionomie du malade. J’abaisse alors les paupières et aussitôt la situation se modifie du tout au tout. Aim... s’affaisse sur lui-même; le voici étendu par terre comme un corps inerte ; je soulève les membres, et ils retombent lourds et flasques ; j’interpelle le malade, il ne m’entend pas. A la vérité j’ai fait tout le possible pour soustraire les oreilles aux vibrations sonores; mais, si j’enlève l’ouate qui les occlut, le malade ne m’entend pas davantage. 11 semble que le peu de sensibilité auditive qui lui restait ait été comme supprimé par l’occlusion des yeux.
A nous en référer aux faits que nous venons de constater, nous serions portés à conclure que la suppression des sensibilités persistantes chez Aim... amène l’abolition de toutes les fonctions cérébrales. Aim..., en effet, ressemble actuellement à quelqu’un dont les hémisphères auraient cessé d’agir; il est plongé dans une sorte de sommeil et de sommeil en apparence aussi profond qu’on puisse le supposer.
Je reviendrai tout à l’heure sur les caractères de cet état de sommeil. Mais, avant d’aller plus loin, je dois vous indiquer que des phénomènes analogues à ceux que nous constatons chez Aim... ont été déjà notés chez d’autres malades, par différents observateurs.
M. le professeur Raymond1, dans un intéressant mémoire publié il y a quelque temps, dans la Revue de /médecine, relate un fait très analogue au nôtre. Il s’agit d’un
1 P. Raymond, Dp l’anesthésie cutanée et musculaire généralisée dans ses rapports avec le sommeil provoqué , iu Revue de médecine, mai et juillet 1891.
par l’occlusion des oreilles et des yeux
individu affecté, comme Aim..., d’anesthésie généralisée et qui avait, comme lui, conservé simplement une partie des sensibilités auditive et visuelle. Or, il suffisait d’appliquer sur les yeux un bandeau pour provoquer un état semblable à celui que nous constatons dans notre cas.
M. Raymond a réuni d’ailleurs plusieurs autres faits du même genre empruntés à la littérature. Le plus remarquable est dû à Strümpell, qui paraît avoir réalisé le premier l’expérience dont je viens de vous rendre témoins: aussi, en Allemagne, cette expérience est-elle connue sous le nom A' expérience de Strümpell '.
M. Raymond se croit autorisé à conclure, de l’ensemble des faits observés ou recueillis par lui : que l’activité cérébrale, qui constitue l’état de veille, ne peut se maintenir qu’à la faveur des excitations du dehors. Formulée en ces termes, la proposition nous paraît parfaitement acceptable ; toutefois, je tiens à mettre en relief certaines particularités que n’ont pas suffisamment recherchées, à mon sens, les auteurs qui ont relaté les expériences dont je viens de parler.
Nous avons à nous demander quels sont les caractères et la nature de ce sommeil artificiel provoqué par l’occlusion des paupières chez les individus atteints d’anesthésie généralisée. S’agit-il là d’une suppression pure et simple de l’activité cérébrale analogue à celle qu’on suppose exister dans le sommeil normal, ou n’aurait-on pas plutôt affaire à un état qui se rapprocherait des sommeils hypnotiques ? C’est là ce que je me propose d’examiner.
Les apparences plaident tout d’abord en faveur d’une
1 En 1803 M. Pronier a publié dans la Revue de médecine un nouveau fait analogue au notre et a ceux de Strümpell et de Raymond ; son travail (p 588) porte comme titre : Anesthésie généralisée : son influence sur la conscience et le mou-
LE SOMMEIL PROVOQUÉ
suppression absolue des fonctions du cerveau. Examinons les faits de près. 11 est d’abord une particularité que vous avez remarquée : l’état actuel a succédé sans transition et brusquement à l’état de veille au moment même où nous avons fermé les yeux. Le malade est étendu inerte sur son lit. Remarquez en passant que le tremblement, si prononcé pendant la veille, a cessé tout d’un coup au moment même où Aim... est entré dans l’état où nous le voyons. Notez, en outre, que le pouls, qui chez lui bat habituellement de 120 à 160 du fait de la maladie de Basedow, est tombé à un chiffre très inférieur à celui de l’état de veille; il bat actuellement moins de 100 fois à la minute. Le nombre des respirations a subi une diminution encore plus accusée relativement, puisque de 40 il est tombé à 22.
Dans la situation présente, je puis (ce qui ne vous surprendra pas, puisque chez Aim. .. l’anesthésie est habituelle) piquer le malade, le pincer, l’électriser violemment sans provoquer la moindre réaction. Je l’interpelle, et il paraît ne rien entendre de mes paroles; je fais résonner un gong à son oreille, et il reste impassible. Dans cet état, il lui arrive parfois d’aller à la garde-robe et il ne s’aperçoit de la chose qu’au réveil. Nous avons affaire, vous le voyez, à un sommeil très iw'ofond.
Ce sommeil est produit, je tiens à vous le faire remarquer, non parle fait même de l’abaissement des paupières, mais par l’interposition d’un obstacle sur le trajet des rayons lumineux. En effet, il se produit spontanément, bien que le malade s'efforce de ne pas fermer les yeux, lorsque celui-ci est surpris par la nuit ou lorsqu’il se trouve dans une chambre non éclairée. Aim... nous raconte notamment qu’à Bordeaux il lui est arrivé de coucher dans une chambre recevant le jour par une simple lucarne et complètement obscure le soir : or, quand le jour fit son apparition, Aim...