TROISIEME LEÇON
LES PERSÉCUTÉS AUTO-ACCUSATEURS
Sommaire. — Persécutés et mélancoliques. — Persécutés vulgaires et persécutés auto-accusateurs. — Observations de persécutés auto-accusateurs. — Analogie du délire des persécutés auto-accusateurs avec celui de certains mélancoliques.
Messieurs,
Depuis le mémoire célèbre de Lasègue, les caractères qui différencient les unes des autres les idées, longtemps confondues ensemble, de persécution et de mélancolie , ont été précisés avec netteté. 11 est aujourd’hui de notion courante qu’entre le persécuté et le lypémoniaque il y a toute la distance qui sépare le coupable de la victime : tandis que le premier s’en prend au monde extérieur des tourments dont il souffre, le second s’accuse lui-même; aussi celui-ci est-il humble et résigné , pendant que le persécuté est plus ordinairement agressif et récolté. Ces distinctions fondamentales qui n’avaient pas échappé au talent d’observation de Guislain, ne sauraient être trop vivement mises en lumière : en contester la vérité serait révoquer en doute une des
1 Cette leçon est, en grande partie, la reproduction d’une communication que nous avons faite au Congrès des Aliénistes, tenu à Blois, en août 1892.
notions los mieux établies de la séméiologie mentale. Je me propose cependant de vous montrer qu’elle ne sont pas absolument vraies dans tous les cas, et qu’il est telle circonstance où l’idée de persécution, nettement caractérisée pourtant, s’associe au sentiment d’humble résignation, de mésestisme du moi qui constitue le fond ordinaire des états lypémaniaques. Les persécutés auxquels je fais allusion accusent les autres, et se plaignent de leurs agissements et de leurs manœuvres, comme il convient à des persécutés ; mais ils s’accusent avant tout eux-mêmes: ils ne se dissimulent pas qu’ils ont fourni le prétexte de la persécution et qu’à eux reviennent les premiers torts : ce sont des victimes , mais coupables , et non, comme les persécutés ordinaires, des victimes innocentes .
Vous saisirez, je pense, aisément, chemin faisant, les différences très réelles, à mon sens, qui séparent des persécutés vulgaires les malades que j’ai en vue.
Voici, par exemple, un homme de cinquante et un ans, ancien commissaire-priseur, actuellement employé d’une grande compagnie de chemin de fer. Cet homme est affecté depuis quelques mois d’une infirmité des organes génitaux, sur laquelle je reviendrai dans un instant. Or, il est convaincu que ses camarades, dans son bureau, ses collègues sur les différents points du réseau, sont au courant de son infirmité. On chuchote autour de lui, on le regarde d’une certaine façon, très significative. Il a entendu un jour un de ses camarades dire en passant près de lui : « Oh ! tu es eunuque. » Maintes fois on l’a appelé vieux testicule. Il y a eu au régiment caserné dans la ville qu’il habite une affaire de pédérastie; en diverses circonstances, on a fait
devant lui allusion à cette affaire: on a murmuré en passant près de lui : « Tiens, tu es comme ça. »
Ce sont bien là des idées de persécution avec les interprétations délirantes, les hallucinations auditives qui accompagnent d’ordinaire ces idées. Sans doute, jusqu’à présent, le malade, qui est un timide, n’a pas réagi avec l’énergie fâcheuse que les persécutés mettent d’habitude à le faire. Mais il n’est pas sûr de rester maître de lui. El il craint, si les choses devaient ainsi continuer, de se laisser aller à des voies de fait.
Eh bien, ce persécuté, qui ressemble, parla physionomie générale de son délire, à tous les persécutés, s’en distingue cependant par un caractère de premier ordre. C’est à peine s’il en veut à ses persécuteurs. Il ne serait pas impossible qu’il les menaçât, ou les frappât; mais, s’il le faisait, ce serait plutôt sous l’influence d’un mouvement passager d’impatience ou d’emportement, que pour satisfaire un sentiment de vengeance ; ses persécuteurs ne sont pas ses ennemis: « Ils n’ont aucune inimitié contre lui. »
Alors pourquoi le poursuivent-ils de leurs obsessions? Pourquoi de Paris à l’extrémité du réseau s’occupent-ils de lui? Pourquoi Pépie-t-on, chuchote-t-on sur son passage? Pourquoi P accable-t-on de railleries pénibles et lui adresset-on des épithètes injurieuses ? C’est à cause de l’infirmité dont il est atteint, infirmité réelle qui, chez un dégénéré (le malade est un dégénéré, je vais le montrer), a été le point de départ d’un échafaudage d’idées morbides.
Remontons un peu dans le passé de cet homme. Ses antécédents héréditaires nous sont inconnus ; mais nous savons que le malade a toujours été un timide, préoccupé outre mesure de sa santé et ayant des tendances manifestes à l’hypochondrie. 11 était depuis de longues années, et peutêtre depuis l’enfance, affecté d’une hernie inguinale droite,
d’ailleurs peu marquée et vraisemblablement peu gênante. Aux environs de vingt et un ans (et c est ici que se îévèle la tournure d’esprit hypochondriaque de cet homme), il commença à se préoccuper outre mesure de sa petite infirmité. « Ça me gênait, dit-il, au point de m’obliger à renoncer à ma charge de commissaire-priseur. Ça me préoccupait surtout. Je craignais d’en voir apparaître une autre du côté opposé. » L obsession devint si forte, qu il se îésolut a se soumettre à la cure radicale. Le chirurgien qui consentit à la faire ne s’y décida que contraint et forcé pour ainsi dire. L’opération réussit bien d’ailleurs, mais on fut obligé, pour rentrer l’anse intestinale herniée, d’enlever le testicule droit retenu à l’anneau. C’est alors qu’à la préoccupation de la hernie succéda celle de la monorchidie, qui tourmente actuellement le patient par-dessus tout. Je note en passant que le testicule gauche, celui qui subsiste, est d’une petitesse remarquable : il a à peine le volume d’une petite noisette. Vous voyez que, chez cet homme, il y a plus d’un stigmate physique de dégénérescence : hernie congénitale, descente incomplète de l’un des testicules, petitesse extrême de l’autre.
Mais je poursuis. Du jour où le malade a été castré (octobre 1890) il est devenu plus timide, plus appréhensif que jamais. C’est alors que se sont organisées les idées de persécution dont nous avons parlé. Actuellement, pour mettre fin aux préoccupations qui l’assiègent, cet homme n’a plus qu’une pensée : se faire mettre un testicule artificiel. Il nous a montré des modèles en caoutchouc, en nickel, en or, qu’il a fait faire sur commande chez divers fabricants, et il poursuit son chirurgien pour que celui-ci consente à introduire et à fixer dans la bourse vide l’un de ces organes artificiels.
Il est convaincu qu’alors ses tourments prendront fin. 11
deviendra moins timide, pins hardi. Puis, ajoute-t-il, « quand j’aurai mon faux testicule, il suffira que je dise à un de mes amis que ce qu’on dit sur mon compte n’est pas, pour que mon ami colporte cette protestation. Et alors ceux qui actuellement me persécutent, et qui ri ont aucune inimitié contre moi , seront enchantés de la chose. »
Cette dernière phrase peint très bien les idées de persécution observées chez notre malade : elle montre, si je puis dire, ces idées à cheval, d’une part sur l’idée de persécution telle qu’on l’observe couramment, d’autre part, sur l’idée mélancolique ou plutôt hypochondriaque. Notre homme se plaint des autres sans doute, mais il se plaint surtout de son infirmité. On le persécute, c’est vrai, mais celte persécution a un motif que le malade reconnaît, et dont il exagère considérablement l’importance. 11 s’agit là, on le voit, d’un délire de persécution ayant pour point de départ une préoccupation hypochondriaque et empruntant à ce point de départ certains caractères spéciaux.
Le second malade que voici a, avec le précédent, d’étroites ressemblances, quoiqu’il en diffère à certains égards.
Haut... a dix-huit ans. Il exerce avec succès la profession de dessinateur et a un véritable talent d’artiste. Il est apparenté à des nerveux : sa grand’mère, sa mère, une sœur, sont très nerveuses, mais n’ont jamais présenté de maladie caractérisée. Lui-même a eu une enfance souffreteuse, mais il n’a pas eu de convulsions.
Tout jeune, il était moins gai que les enfants de son âge: il était timide, concentré, peu communicatif ; il n’aimait pas la compagnie et n’éprouvait aucun plaisir à jouer avec ses camarades. Vers quinze ans, il se serait livré à des
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excès de masturbation auxquels il attribue toutes ses souffrances actuelles. Lorsqu’on va au fond des choses, on apprend que ces excès ont été beaucoup moins nombreux que ne le dit liant... Il se serait livré à l’onanisme une ou deux fois par semaine, et seulement durant un mois ou deux : ce qui, on le voit, est peu de chose. Mais veis 1 époque où il se laissait aller aux entraînements qu’il déplore il lut un livre qui traitait « des organes génitaux et de l’impuissance ». Cette lecture le frappa, et de ce moment il fut obsédé par la pensée des conséquences qui pouvaient résulter de ses excès. Je lui laisse la parole ; il dépeint très exactement, dans une note qu’il m’a remise, son caractère, ses préoccupations et ses anxiétés.
« Tout jeune, et bien avant les abus auxquels je me suis livré, j’étais d’une timidité approchant de la sauvagerie. Je rougissais de la peur de rougir. En classe, si un de mes camarades faisait une plaisanterie, je changeais de couleur à l’idée que le professeur pouvait me soupçonner. J’aurais voulu me fourrer dans un coin noir lorsqu’il fallait entrer dans un endroit où une dizaine de personnes ôtaient réunies ; j’avais surtout une peur épouvantable des femmes. Après mes excès, il me semblait qu’on pouvait les lire sur ma figure ; je n’osais regarder personne, de crainte de me voir découvert. Ça n’a fait qu’augmenter depuis. Je désirais toujours voir des femmes, mais je n’osais pas. J’ai été vraiment désespéré à partir du moment où un traité de physiologie sexuelle m’est tombé entre les mains. J’ai vu tout le mal que je m’étais fait. Je me suis dit que je ne pourrais jamais guérir de ça et j’ai pensé au suicide sérieusement dès le mois d’août 1890. Je n’avais pas d’arme ; j’en aurais eu une, j’aurais sans doute reculé.
« Je suis naturellement très ambitieux, j’ai beaucoup d’amourpropre; quand j’ai commencé à dessiner, je me voyais déjà grand peintre. Cette tournure d’esprit contribue encore à me
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faire souffrir davantage quand jeconsidêre l’état d’impuissance physique et intellectuelle ou mes excès m’ont mis. Je souffre depuis longtemps de la tète ; j’en ai souffert avant mes abus, mais surtout depuis. Il m'est actuellement très difficile de travailler d’une façon suivie : cela me fatigue, puis je n’y ai pas de goût. J’ai de temps en temps des pertes la nuit. Ce qui m’afllige surtout, c’est de voir que je no suis pas homme: j’ai la conscience que, depuis mes excès, le développement de mes organes génitaux a été arrêté.
« Je n’ose pas sortir et suis à peine sorti depuis septembre 1890. Lorsque je suis dans la rue, il me semble que les passants me regardent tous, les uns avec surprise, les autres avec dégoût, d’autres avec pitié. Je me trouble de plus en plus lorsque quelqu’un me regarde ; je suis persuadé qu’on voit en moi ce que j’ai fait. Quand j’arrive à me persuader un instant qu’on ne peut le voir, il me semble qu’en me voyant changer de couleur on se moque de moi ; je suis même sûr que l'on s’en moque vraiment. Alors, dans les deux cas, j’éprouve un sentiment de honte, de rage et de désespoir. C’est lorsque la rage est la plus forte que je souffre le plus. Quant à la honte, elle est contitinuelle : je serais seul dans ma chambre que je n’en serais pas moins honteux. Même lorsqu’on ne me regarde pas, je rougis de penser que je vais rougir. Que j’écrive, que je lise, que je me distraie de toutes façons, l’obsession persiste. Dans la rue, il me semble qu’il ne m’est permis de marcher que la tête baissée, et que je n’ai pas les mêmes droits d’homme que mes camarades. »
Ce langage nous montre un individu d’une timidité excessive, maladive on peut dire, obsédé par le souvenir d’excès génésiques dont il s’exagère considérablement et la gravité et les conséquences, enfin convaincu à tort que ses organes génitaux ont été arrêtés dans leur développement.
Incidemment je dois vous signaler une particularité qui a son intérêt à un point de vue autre que celui qui nous
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occupe. Depuis plusieurs mois que nous suivons ce malade, nous avons vu se développer sous nos yeux une tuberculose testiculaire qui a nécessité une intervention chirurgicale. Faut-il attribuer à cette lésion le développement des idées hypocondriaques chez Haut... ? Vous n’êtes pas sans savoir que divers auteurs, Esquirol, Bonet, d’autres encore, ont cité des cas dans lesquels de semblables idées sont apparues sous l'influence d’une lésion locale qui paraît en avoir été au moins la cause provocatrice. Nous ne pensons pas qu’il en ait été ainsi chez notre malade, car ses préoccupations existaient déjà à une époque où les testicules paraissaient parfaitement sains. Nous serions plutôt portés à penser que la pensée d’IIaut..., incessamment tournée vers ses organes génitaux, a créé là une sorte de locus minoris resistentiæ que la tuberculose a choisi pour s’y installer. Nous devons remarquer, au reste, qu’Haut... attache beaucoup moins d’importance à la lésion réelle et grave dont il est atteint, qu’au « rétrécissement et au défaut de développement » imaginaires de ses organes.
j’ai montré Haut... obsédé par des idées de culpabilité et par des idées I ujpochondriciques , il me reste à le montrer persécuté. Or, chez lui, les idées de persécution, bien que spéciales, ne sont pas douteuses : le malade est convaincu que les passants le regardent et l'observent, qu’ils se moquent de lui elle tournent en dérision. A l’hôpital, nous lui avions prescrit 1 hydrothérapie ; il est allé trois fois à la douche. La troisième fois, il a constaté qu’un malade qu’il avait croisé dans la cour avait fait un geste à son passage; ce geste voulait dire ; « liai air toque. » A partir de ce jour, il a refusé de se rendre aux bains. Une autre fois, il a entendu un malade qu’il nous désigne, dire : « C’est une bête. » Ces paroles s’adressaient évidemment à lui. Au leste, a 1 altitude, aux coups d’œil des autres malades, il
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reconnaît aisément qu’on fait allusion à son vice ancien et à son infirmité. Aussi, refuse-t-il systématiquement de sortir de la chambre exiguë où nous l’avons placé. « Je n’ose pas descendre dans la cour, nous dit-il, car je n’ai pas le courage de braver les attitudes des personnes que j’y rencontre. Puis je sens que je ferais un mauvais coup et que je me porterais facilement à des violences sur les personnes qui me regardent ainsi. »
Haut..., on le voit, est bien affecté d'idées de persécution, et ces idées sont entretenues chez lui par des interprétations délirantes (il ne nous est pas prouvé que le malade ait eu des hallucinations). Mais, tout persécuté qu’il est, c’est un persécuté humble et repentant. Ce n’est pas un résigné; mais, s’il en veut à quelqu’un, c’est moins aux autres qu’à lui-même. 11 est plus confus que révolté. Son langage respire plutôt la tristesse que la colère : il se sent capable de faire aux gens qui rient de lui un mauvais parti ; mais jusqu’à présent il ne s’est porté, vis-à-vis des autres, à aucune menace, à aucun acte de violence. Un jour, à la vérité, il s’est armé d’un pistolet, mais il l’a tourné contre lui-même, et l’on sent sous la peau du dos une balle qu’il y a logée dans un moment de désespoir.
Des deux malades que je viens de vous présenter, je puis en rapprocher un troisième que j’ai observé, il y a quelque temps, dans le service de la clinique à l’asile Sainte-Anne.
Henri Ad..., âgé de trente-deux ans, a une lourde hérédité pathologique; son père est mort aliéné à l’asile de Saint- Dizier ; un grand-oncle maternel a été affecté de troubles mentaux, qui ont nécessité son internement. Le malade n’a rien présenté de bien particulier pendant son enfance
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et son adolescence : il était doux, timide, peu intelligent. 11 est allé à l’école pendant huit ans et s’est fait remarquer par son peu d’aptitude à l’étude.
A l’àge de vingt-huit ans, il a commencé à. manifester des sentiments de mysanthropie très accusés. 11 ne voulait voir personne. La présence de ses parents, comme celle des étrangers, le troublait et l’indisposait. Lorsqu’une personne entrait dans la pièce où il se trouvait, il pâlissait, tremblait, puis se retirait dans une chambre à côté; il revenait ensuite, et le malaise paraissait dissipé. 11 avait une crainte particulière des femmes. S’il lui arrivait de sortir et qu’il en vit venir une de son côté, il était pris d’un sentiment d’oppression, de barre à la poitrine, avec des sueurs et de la pâleur du visage. Il est pourtant très amoureux; en face de chez lui « il y a deux voisines auxquelles il songe avec plaisir ». Il les regarde fréquemment à travers les vitres en soulevant avec discrétion le rideau. Assez souvent il lui est arrivé de se livrer à l’onanisme, en contemplant ses voisines ou en y songeant. Depuis deux ans il est à peine sorti de chez lui, craignant, s’il allait dans la rue, d’être impressionné à la vue des passants et aussi d’être un objet de dérision de leur part.
C’est qu’en effet on le tourne en ridicule , on se moque de lui, on fait des allusions blessantes à ses mauvaises habitudes. Plusieurs fois il a entendu, dans la rue, des gamins crier : « Ouvre la porte, maman. » Cela s’adressait à lui. Ces gamins avaient dû être payés par une maîtresse qu’il avait- eue naguère vers l’âge de seize ans. Dans la maison qu’il habile, les voisins font claquer leur porte pour lui faire comprendre qu’il a fait des cochonneries. Il ne leur en veut pas, mais cela l’agace. On lui crie : « Vois- lu ma petile sœur; on l’a vu; on le voit.» Tout cela le tourmente etlegênc beaucoup, et cependant la faute en est à lui, c’est
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lui qui pèche. Il comprend que, s’il allait dans la rue, un tas de voyous s’ameuteraient autour de lui ; on lui dirait : « Voyez le saligot. » 11 ne sait pas ce qu’il ferait si quelqu'un lui disait cela au passage ; quoiqu’il « prenne les choses philosophiquement, il serait capable de se venger ».
Dans cette observation, volontairement écourtée, d’un dégénéré faible d’esprit, nous retrouvons les mêmes idées de persécution que chez nos deux premiers malades, jointes à la conviction que la persécution, bien que pénible, a pourtant sa raison d’être et son motif : le motif, ce sont les excès blâmables auxquels le malade s’est souvent laissé aller. 11 s’agit là, si l’on peut dire, d’une persécution jugée légitime. Le malade sait bien qu’il est le premier coupable, mais il n'en est pas moins vexé des tourments qu’on lui fait subir, et disposé à l’occasion à la révolte et à la vengeance.
Les faits dont nous venons de nous occuper ont trait à des cas de délire partiel chez des dégénérés. Si l’on envisage ceux dans lesquels les idées hypochondriaques ou de culpabilité s’associent à la dépression mélancolique, on voit, quand on peut suffisamment analyser les symptômes, que les idées de persécution s’y présentent quelquefois avec les caractères de celles dont je viens de par 1er. M. Blin1 a nettement indiqué la chose, sans y insister suffisamment à mon sens. « Si le malade, dit-il, après avoir indiqué sou idée de persécution, donne pour explication que des ennemis veulent le dépouiller et aupa-
1 Blin, De l'idée de persécution dans la mélancolie el le délire des persécutions. Th. de Paris, 18Ü0.
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ravant le faire disparaître, on a vraisemblablement affaire à un persécuté vrai. De même, s’il répond qu’on l’empoisonne parce qu’il a commis des crimes, il y a bien des chances que ce soit un mélancolique. Nous avons vu ce caractère égoïste du persécuté qui accuse les autres, tandis que le mélancolique s’accuse. » C’est une particularité que, pour son compte, M. Séglas s’est attaché à mettre en relief. Au reste, divers auteurs et Schtïle, notamment, avaient déjà fait ressortir la différence profonde qu’il y a entre les idées de persécution des délirants systématiques et celles que présentent quelquefois les mélancoliques. « Le mélancolique, dit cet auteur, souffre par les autres auxquels il s’est livré lui-même ; ils lui veulent du mal parce qu’il est un misérable. »
Un fait que je résume vous montrera la justesse de cette remarque. A la vérité, il ne s’agit pas ici d’un cas de mélancolie franche, mais plutôt d’une poussée délirante à allures mélancoliques chez un héréditaire.
Od... a vingt-sept ans. Son grand-père maternel était sujet à des crises de mélancolie. 11 a les lobules de l’oreille adhérents; les testicules sont très petits, mais il faut noter que le malade aurait eu naguère des oreillons avec orchite double. Vers l’âge de quatorze ans, fièvre typhoïde assez grave. Reçu à l’École Centrale en 1883, il fait, peu de temps après, son volontariat et aurait eu au régiment une première crise très légère de mélancolie. En 1884, il fait sa première année d école. Aucun incident. En janvier 1886, il accuse une grande fatigue, est pris de tristesse et d’inquiétude. Il croit qu on lui cache quelque chose, qu’on le soupçonne d’un fait blâmable. Il interrompt son travail, suit un traitement et guérit au bout d’un mois. Il reste bien portant jusqu en 1890. A cette époque, au mois d’avril, il a un
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léger retour des mêmes idées fixes et de la même tristesse et se guérit en quelques jours. 11 retombe en octobre 1890 ; c’est à cette époque que nous le voyons. La crise se présente, nous dil-on, avec des caractères identiques à ceux des crises antérieures. Au moment de notre examen, elle remonte à trois semaines et paraît déjà en voie d’amélioration. Od... nous raconte qu’au début de cette crise il lui semblait qu’autour de lui ses camarades, par leurs gestes, leur langage, manifestaient une sorte d'hostilité , le tournaient en dérision. Il ne paraît pas avoir eu d’hallucinations, mais simplement des illusions.
Ayant constaté ces dispositions malveillantes, il a cherché d’où elles pouvaient provenir. Il a fini, après s’être arrêté à diverses interprétations, dont il n’a pu garder le souvenir, par penser que l’attitude de son entourage avait pour origine et raison le fait suivant : il se serait, un jour, masturbé dans un compartiment de chemin de fer. Il suppose qu'on l’aura aperçu, que la chose se sera sue. De là l’ironie avec laquelle on l'accueille et la malveillance qu’on lui témoigne.
Remarquez que chez tous les malades dont je viens de parler les préoccupations hypochondriaques se rapportent aux organes génitaux, et les idées de culpabilité à des excès génésiques authentiques ou supposés.
L’exposé des faits tel que je viens de le donner me dispensera d’entrer, en terminant, dans de longues réflexions : j’en présenterai seulement quelques-unes et très brèves.
.le n’ai pas eu pour but, ai-je besoin de vous le dire, de faire ressortir dans celte leçon la relation qui relie souvent aux idées hypochondriaques les idées de persécution.
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Pareille prétention aurait surpris après les travaux de Morel, qui naguère, on le sait, a mis le fait bien en lumière. Mais j’ai voulu montrer qu’à côté des hypochondriaques qui deviennent des persécutés vulgaires, il en est d’autres chez lesquels les idées de persécution affectent des caractères un peu spéciaux. J’ai cherché d’ailleurs à établir, conformément à l’opinion de Schüle, que ces idées de persécution à physionomie anormale se rencontrent aussi dans certains états de dépression mélancolique. Je pense même, avec M. Séglas, que s’il était possible plus souvent d’analyser avec précision les caractères que l’idée de persécution revêt quand elle surgit au cours des délires lypémaniaques, on constaterait probablement que, d’ordinaire, elle affecte la physionomie de celles dont j’ai parlé.
Cette physionomie s’explique par la nature du trouble fondamental d’où l’idée de persécution dérive et qu’elle accompagne. Les individus que poursuit l’obsession d’une infirmité dégradante ou d’une culpabilité imaginaire ne peuvent être que ce qu’ils sont, des honteux ou des humbles. Sans doute, ils n’ont pas toujours la résignation passive du mélancolique vulgaire, mais ils n’ont pas non plus les colères et les haines des persécutés ordinaires. Ils n’acceptent pas de gaieté de cœur et sans protestation les taquineries qu’on leur fait subir, mais, tout en protestant, ils semblent reconnaître que ces taquineries sont méritées et, dans une certaine mesure, légitimes.
Je ne m arrêterai pas à décrire l’évolution de ces idées de persécution. Survenant chez des dégénérés, elles ont de la tendance à affecter la marche rémittente qu’ont d’ordinaire les troubles mentaux chez ces malades. Leur évolution paraît intimement liée d’ailleurs à celle du trouble fondamental (hypochondriaque ou mélancolique) qui leur a donné naissance : transitoires et rémittentes quand l’idée
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hypocondriaque esl susceptible de rémissions, comme chez notre second malade, elles sont plus tenaces, comme chez le premier, quand la conviction maladive première est ellemême plus durable1.
' Depuis ma communication au Congrès de Blois, le délire des persécutés autoaccusateurs a fait l’objet de différentes publications. Je dois signaler notamment, en dehors des remarques et des observations conûrmatives auxquelles cette communication a donné lieu ( Comptes rendus du Congrès, p. 196 et suiv.) : 1° J. Siîglas etG. Brouaroel, Communication au Congrès de La Rochelle, 1893; 2° J. Ségi.as, Les persécutés auto-accusate urs (in Leçons cliniques sur les maladies mentales, p. 526).