‹ Psychoses et affections nerveusesChapitre 6 sur 68 · UN EXHIBITIONNISTE PERSÉCUTÉ LES PERSÉCUTÉS AUTO-ACCUSATEURS · texte numérisé non relu

UN EXHIBITIONNISTE PERSÉCUTÉ LES PERSÉCUTÉS AUTO-ACCUSATEURS

Sommaire. — Présentation d’un exhibitionniste. — Les exhibitionnistes en médecine légale : ils appartiennent à des groupes pathologiques divers. — Exhibitionnistes par obsession. — Délire d’auto-accusation consécutif chez le malade aux habitudes d’exhibition.

Messieurs,

Je me propose d’étudier aujourd’hui avec vous un malade qui présente une forme assez curieuse d 'impulsion morbide et de délire secondaire consécutif à cette impulsion et enté sur elle. Le cas vaut la peine qn’on s’y arrête, car il permet de suivre avec précision la succession et l’enchaînement des troubles multiples, d’ailleurs intéressants par euxmêmes, dont cet homme a été successivement affecté.

Le malade dont il s’agit, actuellement âgé de quaranlehuit ans, est entré dans le service le 11 janvier dernier. 11 est arrivé ici avec le certificat médical suivant : « Délire mélancolique avec idées de persécution, de culpabilité imaginaire; hallucinations de l’ouïe; interprétations délirantes avec crises anxieuses au cours desquelles il prétend être l’auteurde crimes retentissants (assassinat de la petite Neu). » Ce certificat ne donne qu’une idée fort incomplète, et à certains égards inexacte, des troubles en présence desquels

1 Leçon publiée dans la Semaine médicale (23 mai |1893).

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nous nous trouvons. 11 ne faut pas oublier, en effet, que les certificats d’entrée sont rédigés d’une façon forcément hâtive, qu’on n’a pas toujours à l’Infirmerie spéciale tout le loisir voulu pour étudier les divers cas avec la minutie que quelques-uns d’entre eux exigent, et qu’on y est quelquefois réduit par la force des choses à mentionner sommairementce qui frappe au premier abord dans l’aspect extérieur, le langage ou les actes de l’aliéné. En fait, nous avons affaire ici à un cas de délire systématisé, secondaire à une obsession avec tendance impulsive. En Allemagne et en Italie, on dirait qu’il s’agit d’un cas de Pctranoia consécutive à la Pctranoia rudimentaire .

11 faut, en effet, envisager deux phases dans l’histoire pathologique de notre malade : tandis que la seconde ne remonte qu’à quelques mois, la première, dont je vais vous entretenir fout d’abord, date de loin. Voici, en effet, le récit que nous a fait très simplement cet homme :

Vers l’âge de vingt ans, se promenant au bois de Boulogne, il vit un individu qui exhibait ses organes génitaux au passage d’une femme. L’idée lui vint de Limiter. Depuis ce moment, lorsque aux jours de sortie il va dans les bois et rencontre une jeune fille, il est pris du désir impérieux de montrer ses organes : la vue d’une femme d’un certain âge ne fait pas naître en lui le même désir. On ne peut pas dire d’ailleurs que ce soit la rencontre de la femme qui fasse apparaître l'idée morbide : celle-ci préexile, et la rencontre n’est que la cause déterminante de l’acte. L'obsession ne disparaît jamais d’une façon complète; à certains moments elle est plus faible, à d’autres plus tyranniquemais, depuis l’âge de vingt ans jusqu’à l’époque actuelle, elle paraît n’avoir abandonné le malade à aucun instant. Par le travail il arrive à l’atténuer, non à l’éliminer. 11 a toujours cherché à lutter contre elle.

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S’il se trouve dans un bois, un jardin public et qu’une jeune fille vienne à passer, l’obsession devient plus impérieuse ; il lutte, comprenant qu’en cédant il accomplirait une action honteuse ; la lutte s’accompagne d’angoisse précordiale, de chatouillement à l’épigastre, de palpitations, la bouche devient pâteuse, et finalement, à bout de forces, il cède et exhibe ses organes.

L’exhibition amène une détente momentanée ; mais bientôt le remords s’empare du malade, il regrette d’avoir accompli une action vile et « se fait honte à lui-même ». « J’éprouve, dit-il, un je ne sais quoi qui me donne envie de faire la chose et est plus fort que ma volonté. Au moment de faction je ne suis plus moi-même. J’ai conscience de toutes les conséquences qui peuvent en résulter pour moi, pour ma position, pour ma famille, mais aucune de ces considérations n'est assez forte pour m’arrêter. » Quand il sort de chez lui pour aller se promener, il lui arrive de se dire: « Non, je n’irai pas à tel ou tel endroit où j’aurais l’occasion de faire la chose. » Mais il n’est pas plus tôt dehors qu’il ne peut résister au désir de se rendre au Bois ou dans un jardin public.

Au Bois, il recherche surtout les endroits où il y a des promeneuses ; les prostituées qu’on y rencontre ne lui produisent aucun effet; il n’est ému qu’à la vue des femmes « à aspect honnête ».

Lorsqu’il exhibe ses organes génitaux, il ri a généralement pas d'érection , sauf cas exceptionnel, et une fois l’acte accompli, il s’éloigne rapidement. Pour que l’angoisse disparaisse, il faut que la femme ait vu ses organes ; dans le cas contraire, il n’éprouve aucun soulagement.

Il afliime ne s être jamais livré a l’exhibition plusieurs fois dans la même journée.

Quand il se promène avec sa femme, le désir d’accom-

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pli r l’acte se présente bien à son esprit, mais il arrive à le dominer.

11 a, à différentes reprises, exhibé ses organes devant l'alnée de ses tilles, âgée de dix-neuf ans ; il a fait son possible pour attirer ses regards, mais il ne croit pas qu’elle l’ait vu chaque fois. C’est principalement au moment de se coucher qu’il se livre à sa manœuvre : il se dissimule derrière les rideaux du lit, déboutonne son pantalon, relève sa chemise, écarte les rideaux de façon à présenter ses organes à nu à sa tille, qui couche dans la même chambre. Une fois, celle-ci lui a fait remarquer qu’il n’était pas convenable.

Il a éprouvé aussi le désir d’avoir des rapports sexuels avec sa fille, mais il a toujours résisté à la tentation et ne l’a jamais laissée deviner.

Nous avons là un bel exemple de ces obsédés impulsifs que Lasègue1 a si pittoresquement désignés sous le nom d’exhibitionnistes. Seulement Lasègue a visé dans sa description plutôt une forme spéciale de criminalité morbide qu’une espèce nosologique. Comme l’a justement relevé M. Magnan2, les cas que renferme son mémoire sont un peu disparates : sur les 8 observations qu’il rapporte, s’il y a 3 impulsifs, « on découvre 2 déments séniles, 1 athéromateux avec lésion circonscrite, 1 paralytique général, peut-être aussi 1 épileptique ». C’est qu’en effet le délit d’exhibition peut s’observer dans des situations cliniques fort diverses.

1 Lasègue, Les exhibitionnistes (Éludes médicales, t. I, p. 692).

2 Magnan, Communication à la Soc. de médecine légale, 12 niai 1890.

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Les faits suivants que je choisis parmi mes observations vont vous le démontrer.

Un homme de quarante ans, inspecteur des manufactures dans une ville du Nord, qui jusque-là ne s’était signalé par aucune incorrection de conduite, au cours d’une tournée d’inspection dans un atelier de jeunes filles, ouvre son pantalon, laisse voir ses organes génitaux et se retire ensuite ayant l’air un peu ahuri. La directrice de l’atelier avise aussitôt l’Administration supérieure qui a le tort de prononcer, sans enquête préalable, la révocation du fonctionnaire. Ce qu’on avait pris pour un acte singulier de débauche n’était qu’une impulsion automatique survenue au cours d’un vertige comitial. Depuis plusieurs années, le malade était soigné pour des accidents épileptiques. Morselli a particulièrement appelé l’attention sur les faits de cet ordre U

Un homme bien élevé, appartenant au meilleur monde, incapable d’habitude de la moindre infraction aux règles de la bienséance, s’est fait remarquer depuis quelque temps par certaines bizarreries et excentricités de conduite. Sa mémoire a notablement faibli : un jour il est au salon, au milieu d’une réunion de famille ; il y a là plusieurs dames : tout à coup il appelle un de ses parents et étale à ses regards sa verge et ses testicules pour lui faire remarquer je ne sais quelle particularité insignifiante. La scène heureusement se passait à Lun des bouts d’une pièce assez vaste; sans cette circonstance toute fortuite, les dames présentes n’en eussent perdu aucun détail. Ce malade était au début d’une paralysie générale progressive. Comme les paralytiques, les déments séniles peuvent se laisser aller à

1 Mor.FF.i.u, L’exhibition considérée comme équivalent épilepliaue (Bal ltm, Acad. Medica). Genova, 1894. r i \ . oj.

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des exhibitions en public, dans la rue, par exemple aux abords d’un urinoir. Mais, dans tous les cas analogues aux précédents, l’acte est inconscient, automatique ou machinal.

Il n’en est plus de même chez certains malades qui présentent, du fait d’une affection accidentelle en voie d’évolution, un certain degré d’excitation cérébrale ou spinale. A côté des paralytiques généraux qui exhibent par erreur ou inconscience, il en est d’autres qui cherchent dans l’exhibition la satisfaction d’appétits génésiques momentanément surexcités. Et ils ne sont pas les seuls.

J’ai eu l’occasion d’examiner, au point de vue médicolégal, un ataxique arrivé à une période avancée du tabes, ne présentant d’ailleurs aucun signe d’encéphalite, qui avait eu maille à partir avec la justice dans les circonstances suivantes: depuis longtemps impuissant, il avait pris l’habitude de se camper à la lucarne des cabinets de son appartement donnant sur un atelier de couturières, et là il cherchait à attirer les regards de ses voisines en leur montrant ses organes. Inculpé d’outrage à la pudeur, il refusa d’avouer les faits qui lui étaient reprochés ; il arguait, pour les nier, de leur invraisemblance et insistait sur l’improbabilité du délit, étant donnée son impuissance génitale. Mais les témoignages étaient assez nombreux et assez précis pour qu’on ne pût hésiter à penser que ce malade, incapable d’entretenir des relations sexuelles normales, en était arrivé par déviation morbide à trouver dans l’exhibition une satisfaction platonique de ses besoins.

Les exhibitionnistes dont je viens de volis parler ne sont ni les plus typiques, ni les plus curieux : à côté de ces exhibitionnistes par accident ou occasion, il y a ceux qui le

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sont par suite d’une perversion originelle des tendances naturelles. Chez ceux-là (et notre malade appartient à ce type), le besoin d’exhiber n’est qu’une modalité particulière des perversions sexuelles qui sont si communes chez les dégénérés. Ce n’est pas le moment de retracer dans son ensemble l’histoire de ces perversions dont l’inversion sexuelle, la zoophilie, la nécrophilie représentent les formes les plus accusées et les plus monstrueuses. Qu’il me suffise de vous faire remarquer que, chez les exhibitionnistes que nous visons en ce moment, la tendance morbide se présente avec les caractères des obsessions impulsives telles que nous les connaissons. Rappelez-vous, en effet, comment les choses se passent chez notre malade : Y irrésistibilité de la tendance qui le porte, dès qu'il est hors de chez lui, à gagner les promenades publiques, l 'angoisse qui s’empare de lui tant qu’il n’a pas obéi à l 'impulsion, le soulagement momentané qui suit l’accomplissement de l’acte: Aroilà bien les caractères communs à toutes les variétés d’obsessions.

En ce qui concerne les caractères objectifs spéciaux à celle qui nous occupe, voici comment Lasègue les résumait : « Exhibitions à distance, pas de manœuvres lubriques, pas de tentative pour entrer en relations plus intimes; retour du même instinct au même lieu et ordinairement aux mêmes heures; pas un acte répréhensible au point de vue génital en dehors de cette manifestation monotone. » Liiez notre malade nous retrouvons tous ces caractères, sauf le retour périodique régulièrement intermittent, dont Lasègue exagérait certainement l’importance ; chez lui, en effet, le désir obsédant est pour ainsi dire continu, mais les conditions dans lesquelles le malade y cède rappellent bien celles indiquées par Lasègue. D’habitude c’est plutôt aux abords des écoles de jeunes filles ou dans les églises

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que les exhibitionnistes vont se livrer à leurs étranges pratiques: le nôtre choisissait de préférence, vous l’avez vu, les promenades publiques; ce détail a peu d’importance. Ce qu’il faut retenir surtout, c’est la singularité de la perversion sexuelle: chez les malades dont il s’agit, les désirs ne sont plus ce qu’ils sont à l’état normal, et en même temps qu’ils deviennent plus impérieux et plus obsédants, ils trouvent une satisfaction suffisante dans une manœuvre sans aboutissant physiologique. Comme Lasègue l’observait justement, on pourrait penser de prime abord, en présence de ces exhibitionnistes, qu’il s’agit de vicieux ayant épuisé les débauches et réduits aux dernières ressources des excitations impuissantes. Il n’en est rien cependant: le prévenu a souvent les antécédents les plus honorables; chez lui la perversion n’est pas la conséquence d’excès antérieurs qui ont imposé le besoin de stimulants inaccoutumés, elle est la manifestation d’un état de déséquilibration mentale originelle.

Voyez en effet notre malade: il ne paraît pas avoir jamais été vicieux ; ses relations conjugales ont toujours été correctes au point que sa femme ignore l’obsession dont il est affecté. Mais il présente plus d’un signe de dégénérescence mentale: il a des craintes ridicules instinctives; la vue d’un chien l’effraie, et il éprouve un sentiment d'appréhension pénible, à coup sûr anormal, à toucher l’un de ces animaux; il ne peut voir les objets pointus, les couteaux, sans ressentir du malaise et de la crainte. J’ai trop souvent insisté sur la signification de ces phobies pour qu’il soit nécessaire de m’y arrêter. .le dois vous indiquer que chez cet homme elles trouvent leur raison d’être et leur explication dans un vice héréditaire. En effet, le malade a un oncle maternel atteint d'épilepsie et est fils d’alcoolique.

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En résumé, nous sommes ici en présence d’une de ces perversions sexuelles, si variées dans leur physionomie ou leur forme, mais si significatives, et qui constituent les stigmates les plus nets de la dégénérescence. Notre malade trouve la satisfaction de son appétit anormal dans l’exhibition, comme d’autres de son espèce la trouvent par exemple à manipuler et à couper des nattes de cheveux, à toucher les robes de soie dans la rue.

Mais si je vous présente aujourd’hui cet homme, ce n’est pas seulement à titre d’exhibitionniste, c’est encore parce qu’il est affecté, depuis quelque temps, d’un délire sur les caractères et la pathogénie duquel je désire m’arrêter.

Au mois de décembre dernier, la femme du malade, qui n’a jamais été mise au courant des obsessions de son mari, a constaté que celui-ci changeait : il était triste, soupçonneux, défiant, ne dormait plus la nuit. Vers la fin de l’année, il prétendit qu’à son bureau (le malade est employé au chemin de fer de l’État) ses camarades chuchotaient près de lui; il avait cru remarquer qu’ils faisaient allusion a un crime qu’il aurait commis. « Ils ne l’accusaient pas positivement, mais c’était tellement bien accentué dans leurs conversations qu’il le prenait pour lui. » D’ailleurs, il lui semblait aussi que dans la rue les passants avaient 1 air de le regarder d’une façon étrange et inquisitoriale.

Très obsédé par ces idées et ces préoccupations morbides, le malade, en décembre, s’est laissé aller à une tentative de suicide par strangulation. Heureusement on est ' intervenu à temps pour empêcher que la tentative n’ait eu des suites ; mais on a pensé avec raison qu’il était néces-

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saire de recourir à l'internement. Cet homme est entré ici le 11 janvier. Depuis son arrivée, il a présenté les allures et tenu la conduite d’un véritable 'persécuté. Les conversations des autres malades sont pleines d'allusions à son adresse; dans la salle on l’épie, on l’observe, on parle de lui en mauvais termes : il a entendu prononcer les mots « voleur » et « assassin », et il suppose que ces mots le visaient. Il a frappé plusieurs malades dont le langage et les gestes lui avaient paru provoquants ; à diverses reprises il en a menacé d’autres de leur jeter son vase de nuit à la tête.

Vous reconnaissez là les réactions violentes des persécutés qui se défendent ou se vengent. Nous avons affaire, en effet, à un persécuté, mais à un persécuté d'une nature spéciale : chez cet homme, j’espère vous en convaincre, les idées de persécution diffèrent profondément par les circonstances qui leur ont donné naissance et par leurs caractères intimes des idées de persécution telles que nous les observons couramment.

Mais, tout d’abord, je dois insister sur ce fait que c'est bien en présence d’un persécuté que nous sommes et non d’un mélancolique ; nous ne rencontrons point ici, en effet, l’état de dépression physique et psychique qui constitue la manifestation primordiale de la mélancolie: chez le mélancolique, les idées délirantes (de ruine, de culpabilité, de damnation) sont inconstantes et secondaires ; c’est l’état émotionnel qui leur donne naissance; il leur est antérieur, il est primitif. Chez l’homme que nous examinons, c’est le contraire qui a eu lieu: de dépression, il n’y en a point, tout au plus celle qui est inséparable de la tristesse causée par les idées délirantes et, par conséquent, étroitement subordonnée à ces idées. Puis, le mélancolique trouve en lui-même la cause de ses souffrances morales: c’est un

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coupable ; le persécuté cherche cette cause hors de lui, dans le monde extérieur: c’est une victime. C’est bien le cas de l’homme que je vous présente; il accuse si bien les autres qu’il s’est laissé aller, vous l’avez vu, à des actes de violence répétés sur ses voisins de salle.

Mais, tout persécuté qu’il est, ce malade diffère, par des caractères importants, des persécutés ordinaires. Tandis que ces derniers se considèrent comme des victimes innocentes, lui, qui est aussi une victime, est une victime coupable. S’il se plaint des allusions blessantes, de l’attitude provocatrice des passants ou de ses voisins, il s’accuse in intimo corde d’avoir fourni prétexte à ces hostilités malveillantes sans doute, mais qu’il ne juge pas systématiques. Au fond, on ne lui en veut pas, mais on lire simplement parti d’une situation qu’il a lui-même créée : ses mauvaises habitudes sont la cause unique des tourments qu’on lui fait subir. Je détache, au hasard de l’observation, quelques-unes des réponses qu’il nous a faites et les explications qu’ils nous adonnées de certains incidents dont il s’est plaint. 11 a vu, dans le service, deux malades se déboutonner et montrer leur chemise ; il a pensé qu’ils faisaient allusion à ses habitudes d’exhibition. Au reste, il lui semble « que tout ce qui se passe à Sainte-Anne autour de lui est pour faire allusion à sa conduite ». On lui a fait prendre un bain dans une cabine à deux places où se baignait un autre malade; il croit qu’on a voulu lui faire comprendre par là qu’il avait de mauvaises mœurs et qu’il était sodomiste. « C’està cause de mon passé, dit-il, de mes habitudes, qu’on me tourmente ainsi. » Quand il était hors de l’asile, ses préoccupations étaient de même nature que celles qu’il affiche ici : s’il sortait, il avait toujours peur de rencontrer une femme devant qui il aurait exhibé et d’être reconnu par elle. C’était, chez lui, une préoccupation constante; aussi

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examinait-il avec soin les personnes qu’il croisait dans la rue et, s’il en apercevait une qu’il supposait reconnaître, il changeait de trottoir afin de s’en éloigner bien vite. Un jour, dans un bureau de tabac, il crut avoir affaire à une jeune fille qu’il avait offensée au Bois; dès ce moment, il évita soigneusement le bureau en question et s’imagina, lorsque ses camarades parlaient par hasard de tabac, qu’ils faisaient allusion à cette aventure. Il crut remarquer, d’ailleurs, « qu’on affectait, dans le bureau où il travaille, de parler de tabac et de cigares achetés chez la personne en question ».

Ces quelques faits suffisent à vous montrer les caractères du délire de persécution auquel nous avons affaire. Les persécutés, en général, proclament hautement leur innocence; si on les accuse, si on les injurie, c’est par une malveillance qu’ils ont peine à s’expliquer, malveillance à la fois injuste et illégitime. Au contraire, notre malade, tout en se plaignant vivement des procédés de l’entourage à son égard, reconnaît qu’il a fourni prétexte aux vexations dont il est victime. S’il accuse les autres, il s’accuse avant tout lui-même.

Cette variété de persécutés n’est pas très rare; je vous en ai montré plusieurs exemples dans la précédente leçon et, pour les distinguer des persécutés ordinaires, je vous ai proposé de les appeler persécutés auto-accusateurs.

Chez ces malades, le délire, je vous l’ai dit, a toujours pour point de départ une préoccupation, fondée ou non, relative aux organes génitaux ou aux fonctions génitales. L’un, vous vous en souvenez, a dû subir une opération chirurgicale qui a nécessité l’ablation de l’un des testicules : vivement humilié de cette monorchidie accidentelle, il a fini par se convaincre qu’aulour de lui on était au courant de son infirmité et qu’on y faisait sans cesse alla-

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sion. Un autre, persuadé que ses organes, a la vérité peu développés, n’ont pas les attributs d’organes normaux, croit que dans la rue on le tourne en ridicule, qu’on le bafoue; et en même temps qu’il en veut aux autres de leurs œillades insolentes et de leurs ironies injurieuses, il déplore le vice de conformation imaginaire dont il se croit affecté. Lejeune garçon que je vous ai montré il y a quelque temps, à un autre point de vue, s’était livré à des manœuvres solitaires en contemplant par la fenêtre de son appartement deux de ses voisines : il a été longtemps persuadé qu’on faisait autour de lui de fréquentes allusions à cet acte honteux. Je ne reviens pas sur le malade d’aujourd’hui chez qui les idées de persécution ont eu, pourpoint de départ, des habitudes • morbides résultant de la perversion de l’instinct génital.

En généra], chez les persécutés auto-accusateurs, on ne constate pas d’ hallucinations . Celles de l’ouïe, qui sont si fréquentes dans les autres variétés du délire de persécution, surtout dans le délire de persécution à évolution systématique, font ici habituellement défaut. On ne relève que des interprétations délirantes, car c’est ainsi qu’il faut qualifier la signification imaginaire et l’intention blessante que les malades prêtent au coup d’œil le plus insignifiant, à la parole la plus naturelle, au geste le plus banal.

Les persécutés auto-accusateurs s’irritent contre leurs persécuteurs, au point parfois de se livrer à des actes de violence, mais au fond ils n’ont pas contre eux de véritable haine : ils ne les accusent pas de malveillance préméditée et sont convaincus qu’on les laisserait parfaitement tranquilles s’ils n’apportaient eux-mêmes le prétexte aux hostilités. Aussi sont-ils plutôt des découragés que des agressifs. J ignore s’ils peuvent aller jusqu’à l’homicide; ce que je sais, c’est qu’ils ont fréquemment des tendances au suicide; 1 un des malades auxquels j’ai fait allusion plus haut

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s’était Lire un coup de pistolet, et vous savez que celui qui fait l’objet de cette leçon a tenté de s’étrangler.

J’ajoute que les persécutés auto-accusateurs présentent toujours des stigmates de dégénérescence : leur délire doit être classé parmi les formes si variées des délires des dégénérés, dont nous avons poursuivi l’étude.

D’ordinaire, les idées de persécution chez les auto-accusateurs restent limitées dans le cadre étroit dont je viens de parler. Mais, si je m’en rapporte à certaines particularités observées chez le malade d’aujourd’hui, elles pourraient, dans quelques cas, avoir tendance à s’étendre. Cethomme, en effet, me semble en voie de surajouter à son délire %)rimitif si particulier et si typique un délire secondaire dont les caractères se rapprochent de ceux des délires de persécution vulgaires des dégénérés.

En effet, en même temps qu’on fait méchamment allusion à ses habitudes vicieuses d’exhibitionniste, on lui reproche quelques autres méfaits. Récemment il a cru comprendre qu’on l’accusait d’être l’assassin de la petite Neu, celte enfant qu’on a trouvée morte, il y a quelque temps, dans le quartier de la Ville tte . Le raisonnement qui l’a conduit à cette hypothèse — car c’est par un raisonnement de malade qu’il y est arrivé — est d’ailleurs singulier et puéril : un employé de son bureau prononça une fois devant lui le mot Patin; il vit là une allusion à l’assassinat en question. In jour, en effet, on l’avait envoyé porter un parapluie rue Patin, à Belleville; il en conclut, lorsqu’il entendit articuler autour de lui le motPatin, qu’on faisait allusion à sa course dans ces parages ; et, comme la petite Neu avait été assassinée dans le quartier, il supposa qu’on le considérait comme

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l’auteur du meurtre. La logique de celte déduction est, vous le voyez, fort attaquable ; mais vous n’ignorez pas que les aliénés sont peu exigeants en matière de preuves lorsqu’il s’agit d’expliquer et de légitimer leurs idées délirantes. Notre malade prétend aussi qu’on l’a, dans le service, traité de voleur, et il suppose qu’on faisait allusion à un vol, sans importance d’ailleurs, qu’il aurait réellement commis il y a une vingtaine d’années, et dont il nous fait spontanément l’aveu. Remarquez que, derrière ces multiples insinuations de l’entourage, on retrouve toujours la même tendance du malade à s’accuser lui-même. Je vous ai dit qu’il n’y avait chez cet homme, pas plus que chez les autres persécutés auto-accusateurs, d’hallucinations sensorielles. Cependant il semble exister chez lui quelques hallucinations, très élémentaires à la vérité, de la sensibilité générale; il dit ressentir parfois dans les membres des commotions qu’il ne s’explique pas. Enfin, comme dernier trait, je dois signaler à votre attention certaines expressions que nous avons incidemment saisies dans sa bouche et qui rappellent celles dont les persécutés ordinaires sont coutumiers : « On le tient lui et ses mœurs par le spiritisme » ; « on lui vole ses pensées ». Cette dernière phrase semblerait indiquer l’existence d’hallucinations auditives ou psycho-motrices qu’à la vérité nous n’avons pas constatées d’une façon positive. Je n’insiste pas ; je tenais seulement à vous signaler les particularités qui décèlent une tendance du délire à perdre chez notre malade les caractères spéciaux qu’il conserve dans les cas typiques, chez les persécutés auto-accusateurs.

Quel pronostic faut-il porter chez cet homme, et qu’y at-il à augurer de la marche de son affection ? En ce qui con-

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cerne la tendance aux exhibitions, bien qu’elle soit susceptible, comme toutes les impulsions morbides, d’atténuations temporaires, il est à craindre, vu son ancienneté et sa , persistance jusqu’à ce jour, qu’elle ne se manifeste à nouveau quand le malade, rendu à la vie libre, se trouvera exposé, comme par le passé, aux occasions qui la sollicitent. 11 est certain que s’il est une condition qui soit favorable à sa disparition au moins momentanée, c’est l’isolement à l’asile, loin des sollicitations de la vie courante. Nous avions ici, il y a quelque temps, un malheureux impulsif qui était obsédé du désir impérieux d’accoster dans la rue toutes les femmes bien mises, à la condition quelles eussent des bns noirs. Ce pauvre garçon faisait, depuis dix ans, le possible et l’impossible pour vaincre cette tendance dont l’irrésistibilité démontrait suffisamment le caractère pathologique. Il avait tour à tour et vainement demandé secours à la médecine, au magnétisme, à la religion ; il n’avait trouvé de répit que durant les quelques mois qu’il a passés ici, moins peut-être à cause des effets directs de l’internement que parce qu’on a peu d’occasion ici de voir « des femmes bien mises avec des bas noirs ». Il est sorti de Sainte- Anne au mois d’octobre, se croyant guéri ; j’ai su qu’au dehors il avait été repris de son impulsion. J’ai de bonnes raisons pour craindre qu’il en soit de même de notre exhibitionniste.

De plus, ce qui aggrave encore la situation de cet homme, ce sont les idées de persécution. Chez les persécutés autoaccusateurs, elles sont en général tenaces et persistantes, avec des périodes de rémission, cependant, pendant lesquelles il semble que les malades, moins préoccupés de leur infirmité ou de leurs habitudes vicieuses, reviennent à un plus juste sentiment des choses. Mais, chez ce malade, il y a lieu de tenir compte des symptômes surajoutés sur

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lesquels j’ai appelé voire attention en dernier lieu et qui doivent nous faire redouter le développement d’un délire de persécution durable. Ce n’est encore, pensons-nous, qu’une appréhension.

Quant au traitement, il est ici des plus simples. Cet homme mange et dort parfaitement; les fonctions organiques s’accomplissent bien. Aucune indication n’appelle l’usage des médicaments. C’est, sauf incidents, de l’isolement, et de l’isolement seul, que nous devons attendre les résultats, d’ailleurs assez précaires, qu’on est en droit d’espérer.

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