‹ Psychoses et affections nerveusesChapitre 7 sur 68 · CINQUIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

CINQUIÈME LEÇON

LES PERSÉCUTEURS FAMILIAUX

Sommaire. — Persécuteurs processifs et persécuteurs familiaux : analogies et dissemblances. — Histoire d'un persécuteur filial : analyse du cas ; part à faire à la simulation. — Persécutrice maternelle : analyse du cas. — Fond mental sur lequel se développe le délire des persécuteurs familiaux.

Messieurs,

En poursuivant l’étude des différents types d’aliénation mentale que présentent les dégénérés, j’ai eu l’occasion de vous montrer, dans une précédente leçon, une variété très spéciale de fous raisonnants, les persécutés-persécuteurs, dont la connaissance est due surtout, je vous l’ai dit, aux travaux de M. J. Falret et de Krafft-Ebing. Les malades sur lesquels je me propose d’appeler aujourd’hui votre attention sont, comme ces derniers, des aliénés raisonnants ; comme eux aussi, ce sont des persécuteurs à leur façon, mais d’une catégorie assez particulière. Ou peut les désigner du nom, plus ou moins élégant, de ■persécuteurs familiaux.

lisse rapprochent, par plusieurs caractères, despcrsécu-

1 Leçon parue dans le Bulletin Médical (lor février 1893).

LICS PERSÉCUTEURS FAMILIAUX 'y

leurs processifs 1 dont je vous ai entretenus, mais ils s’en

distinguent par d’autres.

Résumons d’abord les traits de similitude :

Comme les processifs, les persécuteurs familiaux sont des dégénérés : on constate, en effet, chez eux, en étudiant leui caractère et leur passé, soit la débilité intellectuelle, soit la déséquilibration mentale qui constituent la marque essentielle de tout état de dégénérescence.

Comme les processifs, ce sont des fous raisonnants, en ce sens qu’ils ne manifestent pas, au moins au premier abord, de conception délirante évidente ; ils ne sont pas hallucinés ; leur conversation courante est, en apparence, raisonnable et logique.

Comme les processifs, enfin, ils font choix d’une victime; c’est un père, un fils ou une fille imaginaires qu’ils obsèdent d’abord des manifestations de leur tendresse, plus tard de leurs injustes et persistantes réclamations.

Voilà pour les ressemblances. Quant à la différence, la voici : tandis que les persécuteurs processifs peuvent ne délirer sur aucun point, que chez eux le désordre mental est plus encore dans les actes que dans les idées, le persécuteur familial procède d’une idée fausse qui est bien une conviction délirante : il méconnaît son origine réelle et attribue sa naissance à un personnage dont il fait choix, ordinairement un personnage illustre ; il se rapproche, par ce caractère, des dégénérés à délire ambitieux. Ou bien, s’attribuant une paternité imaginaire, il croit reconnaître son fils ou sa fille dans telle ou telle personne avec laquelle les hasards le mettent momentanément en relation.

1 Nous avons récemment été chargé avec M. le Dr Ronbinovitch de présenter au Congrès d’ Anthropologie criminelle de Genève (septembre 1896) un rapport sur les persécuteurs processifs, qui a été publié dans les Comptes rendus du Congrès et dans les Annales d'hygiène et de médecine légale (novembre 1896).

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Dans le premier cas, on a affaire à celle variété de persécuteurs raisonnants qu’on a appelés persécuteurs filiaux. Je vais vous montrer tout d’abord un malade de cet ordre, à propos duquel nous aurons plusieurs questions à nous poser, et dont le cas est éminemment propre à vous familiariser rapidement avec la physionomie du type que j’ai en vue.

11 y a quelques années, j’eus à examiner, à l’Hôtel-Dieu, un homme d’une quarantaine d’années, entré à l’hôpital pour une affection vulgaire, une bronchite, je crois. Au cours de mon examen, cet homme, dont la conversation ne trahissait, de prime abord, aucun trouble appréciable de l’intelligence, me révéla qu’il était fils naturel de M. Jules Grévy. (Parmi les noms que cet homme fait intervenir dans ses divagations maladives, je ne citerai que ceux appartenant à l’histoire ou à la chronique.) A l'appui de son assertion, il me fournit des détails et des semblants de preuve qui étaient de nature à me faire hésiter un instant à affirmer que je fusse en face d’un aliéné. Il m’a été facile cependant, en examinant le malade de plus près, de me convaincre que les affirmations de G... sont le résultat d’une conviction morbide.

J’ai retrouvé, il y a quelque temps, cet homme dans le service de la clinique et je vais vous le présenter. Mais, avant de le faire entrer, permettez-moi de vous lire un factum qu’il a rédigé sur mon invitation, et dans lequel il a relaté, avec assez d’exactitude, ses rêveries maladives. Je respecte l’orthographe de ce document.

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APERÇU DE .MON EXISTANCE DEPUIS QUE j’a! APPRIS I.E SECRET

DE JIA NAISSANCE

Le 24 novembre 1862 *, j’ai perdu ma Mère ; elle a éloignée les personnes qui étaient dans sa chambre et m’a gardé seul.

Me prenant par la main elle m’a dit : « Paul, je n’ai plus que quelques instants à vivre comme j’avais promise de garder le secret de ta naissance jusqu’à ma mort et voulant avoir l'âme en repos pour l’éternité, je puis te dire que si tu as une protection à demander adresse-toi à Monsieur Jules Grévy, à Paris, qui est de Mont-sous- Vaudrey (Jura), il est ton Père. Je t’avoue aussi que j’ai été victime d’une infâmie, étant démoiselle de compagnie chez Madame Z... R... qui habitait rue Saint-Paul, à Angoulème. Monsieur Grévy est venu à Angoulème pour plaider un Procès.

Connaissant Madame Z..., qui, j’ai sue depuis, était une mondaine, ton père est descendu chez elle en 1844, au mois d’août, il avait ses appartements a la Maison. Le soir j’ai été invitée a prendre le 1 hé, je ne sais s’il m'a été mis quelques liquides quelconques dans le mien, toujours est-il que je me suis réveillée dans la chambre de ton Père et malheureusement trompée, je ne 1 ai jamais pardonné à ta Grand’Mère par ce que j'ai su plus tard qu elle était complice.

J étais enceinte de cinq Mois quand ton Père adoptif est venu tiavailler a la Maison. Il lui a été fait l’offre de se marier avec moi. Pour l’encourager à me prendre on lui a offert la somme de Dix Mille francs qu il a vite accepté, et moi me voyant deshonorée je n'ai faite aucune difficulté, et quand tu es venu au monde le 5 mai 1845, il ta lait enrégistré comme son Fils, puisqu il y était forcé. Après m’avoir confié tout cela elle a rendue le dernier soupir.

Le 28 du même Mois, voulant avoir la certitude des dernières

1 G... avait alors dix-sept ans.

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parolles de celle qui m’avait donné le jour, je l’ai écrit a Monsieur Jules Grévy pour lui répéter les paroles textuelles que j’avais entendues.

Le 3 décembre même année, voici la lettre que j’ai reçue et qui est sous pli cacheté a ma disposition b

Mon cher Paul,

« Je suis très affligé de la triste nouvelle que tu m'apprend, « ce que t’a avoué ta pauvre Mère est l’exacte vérité, je te « promet de ne pas t’oublier et la seul chose que je sollicite de « toi c’est que tu ne m’écrive que des Lettres recommandées « pour qu’elles ne tombent pas dans des mains indiscrettes et « aussitôt que je les aurai lues je les brûlerai pour que per- « sonne de ma famille ne les voient en cas de mort.

« Ton Père,

« Jules Grévy. »

Je me suis toujours conformé a ses instructions.

Le 5 avril 1889 je me suis rendu à Paris pour un emploi que j’avais à l’Exposition.

Le 6 je me suis présenté à son Hôtel avenue d’Iéna 2, j’ai remis ma carte en lui sollicitant une audience. Il est aussitôt descendu de ses appartements, nous nous sommes dirigés au Trocadéro, et la, il m’a dit des choses tout à fait confidenciels, surtout, les tristes pressentiments qu’il avait concernant son Gendre et le désespoir qu’il aurait de se voir mourir avant Madame Grévy.

Après une conversation assez animée il m’a dit que son Gendre lui avait dépensé la somme de Dix-huit-Cent-Mille- Francs pour son procès en cour d’appel, et que dans la crainte

i Inutile de dire que l’authenticité de cette lettre n’a jamais pu être établie par G..., quoique nous bayions vivement sollicité à cet égard. 11 s'est contenté de nous répondre quelle était déposée chez une personne qu'il n’a voulu ou pu nous indiquer.

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nu'il no dissipe davantage il 1 avait complètement dôshéiité cl qu’il me donnait à moi son Fils sa parolle d’honnête Homme de m'avoir avantagé sur son Testament d une somme bien supérieure et que personne ne savait ou il était déposé.

Je puis aussi dire que le 25 octobre 187 /, étant a Rouen comme voyageur de la maison Marie Brizard et Roger de Bordeaux, j’ai reçu à la poste une Lettre chargée de Trois- Mille-Francs en Billets de Banque sans aucune lettre dans l’Enveloppe.

Puis le 30 juillet Mille huit cent Quatre Vingt Dix. Dtmx- Mille-Fràncs qui m’ont été remis par le Crédit Lyonnais et toujours venant de Mont-sous-Vaudrey. Ces Deux Mille Francs je les ai reçues à Bordeaux.

Paul G...

Voilà le roman que G... a construit. Ce roman est toute sa folie ; si nous le mettons sur un autre sujet, nous le trouvons, en apparence au moins, sain d’esprit. Sa conversation, vous venez d’en juger, est correcte dans le fond, plus encore que dans la forme, sa logique très suffisante. G... est attaché au service des internes de la maison et s’acquitte de ses fonctions à la satisfaction de tous. Si cet homme, au lieu de prétendre à une origine élevée, se disait simplement Pds naturel d’un maître de chai de Cognac, il nous serait fort difficile de prouver qu’il est aliéné. Son récit, dans l’ensemble, éveille d’emblée des doutes, mais il n’est pas grossièrement invraisemblable.

Serait-il par hasard exact? Supposez que vous soyiez chargé, àproposde cethomme, d’uneenquête médico-légale, ou qu’il s’agisse simplement de signer un certificat d’internement, vous ne pourriez vous défendre, en face de cet aliéné raisonnant, de vous poser la question et de chercher les preuves a 1 appui pour la résoudre. Or, où trouver les preuves de la fausseté des assertions de G... ? 11 faut renoncer

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à nous renseigner près de son entourage et de ceux qui l’ont connu : G... est sans famille. C’est avec peine que nous avons pu nous procurer deux lettres, l’une d’un cousin éloigné, l’autre d’un ami ; je vous les ferai connaître en temps et lieu; elles ont leur valeur, mais elles ne sont pas décisives. C’est dans les détails même du récit de G... que nous devons chercher les éléments de notre démonstration : vous allez le voir, ils n’y font pas défaut.

Et tout d’abord, les preuves que G... apporte à l’appui de son dire sont d’une puérilité frappante. Celle sur laquelle il insiste est la suivante : il exhibe avec conviction une vingtaine de reçus délivrés par la poste et établissant qu’il a bien réellement écrit àM. Grévv des lettres recommandées: quelques-uns attestent même que les lettres sont parvenues à leur adresse.. Mais qu’est-ce que cela démontre, je vous le demande? S’il vous plaisait, demain, d’envoyer cent lettres au président de la République, vous pourriez retirer cent reçus, sans que cela, j’imagine, autorisât chez vousune autre prétention que celle d’avoir beaucoup écrit. G... n’a jamais voulu saisir la portée de l’objection. Comme la plupart des aliénés, qui sont d’avance convaincus, il est facile sur le choix des preuves, qui 11e sont pour lui qu’un accessoire superflu : sa conviction s’impose à lui, il s’étonne qu’elle ne s’impose pas aux autres.

Voyez, d’ailleurs, combien de grossières invraisemblances il y a dans son récit, lorsqu’on ne se contente pas de rénonciation brutale des faits principaux et qu’on le pousse à préciser les détails. J’en choisis quelques-unes.

En 1878, G... était attaché comme employé à l’exposition de la maison B..., d’Angoulême. M. Grévy, alors président de la Chambre, vint faire des acquisitions de liqueur. « 11 me remarqua, dit G..., demanda mon nom, et je vis bien, à sa figure, qu’il m’avait reconnu. »

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Autre fait: Pendant qu’il était à Cognac, M. Wilson lui aurait envoyé sa carte au 1er janvier; puis, le 3 janvier suivant, il lui aurait recommandé, par lettre, d’acheter un immeuble pour y installer une fabrique d’eau-de-vie. G... s’est acquitté, nous assure-t-il, delà mission, ce qui, entre parenthèses, l’a brouillé avec scs patrons, furieux de le voir favoriser l’établissement d’une concurrence.

Voici qui est plus extraordinaire encore. G..., en 1889, se rend à l’hôtel de son père, à Paris. M. Grévy, qu’il fait demander, descend pour lui parler; il sollicite un secours; on lui fait remettre 100 francs par la concierge, qui les a précisément sur elle, car ils lui restent d’une somme confiée le matin même pour acquitter une note du Bon Marché. M. Wilson, du balcon, observe la scène. G... sort accompagné de M. Grévy et de sa fille et va avec son père faire une promenade à l’aquarium du Trocadéro.

Tout cela, vous le voyez, est agrémenté de détails menus, avec indication de chiffres et de dates. Vous retrouvez là la fausse précision qui frappe souvent dans le langage des aliénés, particulièrement des aliénés raisonnants. Mais

comme ces récits sont invraisemblables ! L’absurdité apparaît, entremêlée peut-être à quelques faits exacts. II n’est pas impossible, par exemple, que G... soit allé à l’hôtel de la place d léna. Mais voyez-vous d’ici l'ancien président de la République se faisant escorter au Trocadéro de sa fille et de son prétendu fils naturel, sous l’œil observateur du gendre?

Un dernier trait. G... traversait un jour la place de la Concorde; un monsieur l’accoste, qu’il n’avait jamais vu : c était M. W ilson, qui lui propose d’aller fonder une maison de commerce à New-York. Comment M. Wilson a-t-il pu reconnaître G... qui, jusqu’à ce jour, ne l’avait jamais rencontié ? G... n est pas à court d’explication et, en bon aliéné

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qu’il est, il donne la suivante : « M. Wilson sera sans doute venu à Cognac incognito, alors que je m’v trouvais, et c’est là qu’il m’aura vu. » L’explication n’est pas moins ridicule que le fait.

Que penser, enfin, de cette autre anecdote ? M. Grévy, qui n’a, jusque-là, servi aucune mensualité à son fils naturel, lui envoie, sans un mot explicatif, sans une carte de visite ou une indication de la provenance de l’argent, une fois 3.000 francs, une autre fois 2.000.

Je n’ai pas besoin, j’imagine, de reprendre un à un tous ces faits pour vous en montrer l’absurdité et l’invraisemblance. Au reste, les rares personnes delà connaissance de G..., avec qui nous avons pu entrer en relation par correspondance, ne se sont pas laissées tromper par les récits singuliers de leur parent ou ami. Un cousin nous écrit que, d’après lui, « G... est une sorte de fou raisonnant, causant sensément sur toutes choses, sauf sur le point spécial relatif à sa naissance ». On ne saurait mieux dire, et la peine que j’ai dû prendre pour vous prouver la folie de cet homme établit bien qu’en effet il appartient à la catégorie des aliénés raisonnants .

Mais ici, une seconde hypothèse se présente à l’esprit. G... est-il bien convaincu de la réalité du roman qu’il débite ? Ne serait-ce pas un simple simulateur ?

Une particularité, que je vais vous faire connaître, semblerait, au premier abord, autoriser la supposition et nous oblige à la discuter. Parmi les faits qu’il énonce avec tant de précision, G... nous a conté le suivant : il aurait, à Royan, appris par dépêche la mort de M. Grévy, avant qu’aucun journal n’ait publié la nouvelle; il se serait aussitôt embarqué pour Mont- sous- Vaudrey, aurait assisté aux obsèques de son père naturel et serait ensuite rentré à Royan. Or, lorsque nous avons obligé le malade à entrer

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dans quelques détails sur les conditions et l’itinéraire de ce voyage, à nous donner certains renseignements sur la physionomie de Mont-sous-Vaudrey, il nous a fourni des indications manifestement inexactes ; puis, pressé de questions, il a fini par nous avouer que son récit était faux et qu’il n’était pas allé à l’enterrement de M. Grévy. Donc, sur ce point, G... mentait, et ce mensonge, voulu et conscient, nous autorisait à nous demander si l’ensemble du roman conté par cet homme n’était pas simplement une histoire inventée à plaisir pour nous mystifier.

Eh bien, je ne pense pas qu’il en soit ainsi. G... a menti sur un point, c’est certain ; mais je ne puis admettre qu’il ait menti sur l’ensemble. Un simple simulateur ne reste pas pendant cinq ans fidèle au même récit, et il y a cinq ans que G... nous a fait, pour la première fois, celui que vous connaissez; un simple simulateur ne ment pas sans avoir une raison pour mentir, et nous ne voyons pas le mobile auquel G... obéirait; un simple simulateur, enfin, aurait-il pris la peine, sans aucun motif plausible, d’écrire, depuis 1888, à son père supposé, les nombreuses lettres dont il nous exhibe les reçus? Mais admettons, si vous le voulez, que G... ait à nous tromper quelque intérêt qui ne nous apparaisse pas, pourquoi aurait-il, à Cognac, fait à ses amis les mêmes révélations qu’à nous-même? Or, voici à cet égard une lettre qu’un des amis en question lui écrivait récemment :

Mon cher Ami,

« J’ai fait pour toi plus qu’il ne m’était possible défaire; je ne puis rien de plus. Attends et espère, puisque telle est ta devise, je puis dire ta marotte ou ton idée fixe; espère et attends. Je te 1 ai dit, ton espoir et ton attente seront de longue durée. Espère, attends, bonne chance!

Signé : A. D... »

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Cette lettre, je vous le demande, n’est-elle pas significative? G... d’ailleurs ne s’est pas borné à faire étalage deson origine, il s’est comporté conformément à sa conviction : il a appris par les journaux que le testament de M. Grévy était déposé chez Mc H..., notaire à Paris, et il a obsédé de ses réclamations Me U... qui nous a confirmé le fait, si bien que dans la famille de M. Grévy, où l’on connaît G... et où l’on a été informé de ses prétentions, on l’a pris pour un maître-chanteur : ce n’est point un maître-chanteur cependant, c’est simplement un aliéné.

Mais, tout aliéné qu’il est, G... n’en est pas moins, sur quelques points, un simulateur ; comme beaucoup d’aliénés raisonnants, il embellit ce qu’il croit être la vérité. 11 donna ainsi raison à l’opinion de Lasègue et de Charcot, d’après laquelle les simulateurs, en général, ne créeraient pas un roman de toutes pièces, mais ne feraient qu’exagérer et orner la réalité. Tardieu, il y a quelques années, se demandait, sans oser résoudre la question, si les fous véritables sont susceptibles de simuler une folie qu’ils n’ont pas. A cette interrogation, nous pouvons aujourd’hui répondre par l’affirmative, surtout si nous rangeons parmi les fous ces dégénérés déséquilibrés, dont l’étude nous occupe depuis quelque temps. Je n’ai pas besoin de faire ressortir la grande importance de cette notion au point de vue des enquêtes médico-légales.

Résumons-nous: G... est bien un aliéné, c’est un aliéné raisonnant appartenant au groupe des persécuteurs, et à cette catégorie spéciale de persécuteurs que nous avons appelés les persécuteurs filiaux.

Il s’est conduit d’ailleurs comme le font d’ordinaire ses congénères: il a débuté par les lettres affectueuses, puis il en est venu aux réclamations. Je vous ai parlé de celles qu il a adressées au notaire de M. Grévy. Dans cette voie, d’ail-

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leurs, il n’est pas allé très loin. Le fait le plus grave qu’il aurait commis serait celui qui, en 1889, a occasionné une première séquestration à Sainte-Anne. A cette époque, il se serait rendu à l’hôtel de la place d’iéna. Qu’y aurait-il fait ! Nous l’ignorons. Ce que nous savons c’est que, le lendemain de ce jour, il a été filé et accosté dans la rue par deux agents qui, sous un fallacieux prétexte, l’ont conduit à l’infirmerie spéciale du Dépôt.

Mais les persécuteurs filiaux ne s’en tiennent pas toujours à d’anodines réclamations. Ils peuvent aller jusqu’à l’homicide. Je n’en veux pour preuve que le cas rapporté par MM. Magnan et Sérieux. Une femme de trente ans était persuadée qu’elle était fille d’un évêque, que ceuxdont elle portait le nom n’étaient point ses parents et qu’ils avaient fait périr son véritable père ; entretenue dans sa conviction par d’incessantes interprétations délirantes, elle agit comme les persécutés-persécuteurs. Durant toute son existence, elle ne cessa de poursuivre ses parents de sa haine et finit, exaspérée, par tirer un coup de revolver sur son père, pour attirer l’attention de la justice.

Autrefois, les aliénés comme G... auraient été classés parmi les monomanes, ces malades qui, disait Esqui roi, « hors de leur délire partiel, sentent, raisonnent, agissent comme tout le monde ». Mais les monomanies ne se sont pas relevées des rudes assauts qui leur ont été livrés il y a quelque trente ans, notamment par J. -P. Falret. Qu’elles soient intellectuelles, instinctives ou impulsives, nous savons aujourd'hui qu’elles révèlent un désordre plusprofond etplus général, quoique moins apparent, de l’intelligence, .le vous ai fait voir, il y a peu de temps, qu’il en est ainsi pour les

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monomanies impulsives; je vais vous montrer qu’il en est de même pour les monomanies intellectuelles, analogues à celle de G... Mais, auparavant, je désire vous présenter une autre malade qui a plus d’une analogie avec G..., et chez laquelle le désordre général des facultés apparaît avec plus d’évidence.

La femme Ch... que voici, et qui est âgée actuellement de quarante-cinq ans, appartient, elle aussi, au moins actuellement, à la catégorie des aliénés monomanes. Ce n’est plus, comme G..., une persécutrice filiale; on pourrait, passez-moi l’expression, l’appeler une persécutrice maternelle. Voici en deux mots son histoire. En 1888, elle éprouva au ventre quelques douleurs; en cherchant la cause de ces douleurs, elle arriva à se convaincre qu’on avait dû, à l’âge de huit ans, lui faire une opération; puis, réfléchissant, elle finit par se rappeler — ce qu’elle avait oublié jusque-là — que l’opération avait été nécessitée par un accouchement antérieur. A l’âge de sept ans, en effet, elle serait accouchée d’un garçon et d’une fille. Mais qu’étaient devenus ses enfants ? 11 y a cinq ans, assistant à un prône à l’église de Passy, elle reconnut son fils, à sa voix, dans la personne du prédicateur. Le lendemain, elle envoyait au prêtre la montre de son mari, une boite de dragées et un calice; celui-ci retourna aussitôt les dragées et la montre, et garda le calice, mais en en soldant le prix. Restait à trouver la fille. La malade reçut un jour, étant souffrante, la visite d’une de ses nièces, attachée comme lingère à un couvent; celle-ci vint la voir escortée d’une religieuse ; Ch... ne fit pas tout d’abord grande attention à la religieuse ; elle remarqua seulement qu’elle portait un bouton à la lèvre. A une visite ultérieure, rendue dans les mêmes conditions, la lumière se fit dans son cerveau : elle reconnut la religieuse pour sa fille, et, lorsqu’on lui

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demande comment s’est opérée cette reconnaissance, elle nous dit (vous l’entendez), c’est au bouton que la sœur portait à la lèvre.

Remarquez que la malade nous fait ce récit posément et avec calme, qu’en dehors de cette histoire fantastique elle cause sensément. Dans le service, elle travaille, elle répond correctement à toutes les questions qu’on lui pose. Pour faire apparaître le délire, il faut mettre la conversation sur le chapitre de l’accouchement et des enfants, et encore celte femme est-elle réticente : elle hésite à conter son roman; on s’en est moqué dans le service, et elle n’aime pas à en parler. Si nous admettions des monomanes, cette femme aurait, vous le voyez, tous les droits à celte appellation.

Mais, vous allez aisément vous en convaincre, cette malade qui, en dehors du sujet très spécial de son délire, paraît saine d’esprit, est intellectuellement profondément atteinte.

Tout d’abord, sa monomanie n’est pas aussi isolée qu’elle le semble. Ch... raconte, en effet, lorsqu’on la questionne adroitement, que, lors de son accouchement, Victor Hugo lui a fait don de 50.000 francs qui devaient lui être remis a la mort du poète. Elle a même réclamé cette somme à l’exécuteur testamentaire qui, naturellement, n’a pas fait droit à sa demande. Voilà donc une deuxième idée délirante qui nous montre que la première, quoi qu’il paraisse au premier abord, n’est pas seule et isolée.

Mais ce qu il est intéressant surtout de constater, c’est le fond mental sur lequel les conceptions fausses ont pris naissance. Or, Ch... est dans toute l’acception du mot, une debile intellectuelle. On s’en aperçoit vite en causant quelque temps avec elle. Certains renseignements qu elle nous donne sont d’ailleurs, à cet égard, très significatifs : cette femme, quoique très pieuse et très assidue à l’église, n’a jamais pu

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apprendre son calécliisme ; lors de sa première communion on a dû, à cause de sa bonne conduite, user de tolérance et l’admettre, bien qu’elle fût très insuffisamment instruite. Au reste, l’absurdité de ses idées maladives dénote bien la faiblesse de son esprit, et c’est avec une naïveté enfantine et sans la moindre révolte de l’esprit, qu’elle accepte l’idée ridicule d’un accouchement à l’àge de sept ans, et d’un legs important qu’elle ne cherche pas às’expliquer. D’ailleurs, si, à l’heure actuelle, Ch... semble affectée d’un délire partiel, très spécial et très circonscrit, en 1888, elle a fait une poussée de délire plus général et plus diffus, comme l’atteste le certificat suivant qui lui fut délivré à cette époque: délire avec hallucinations et préoccupations hypochondriaques.

Le diagnostic, chez celle malade, ne présente aucune difficulté : nous sommes en face d’une débile, avec crise délirante antérieure et idées fausses spéciales actuellement persistantes.

Eh bien, il en est de G... comme de Ch..., avec cette différence que la faiblesse intellectuelle est moindre chez le premier que chez la seconde. G... est un faible d’esprit avec déséquilibration intellectuelle et morale : c'est là ce qu'il s’agit de prouver.

G..., intellectuellement parlant, est plus qu'un médiocre : il a eu une instruction relativement soignée ; il a suivi des cours pendant sept ou huit ans, dont cinq passés au lycée d’Angoulême. Malgré cela, il met mal l’orthographe ; il ignore toute ponctuation ; et son style est celui de quelqu’un qui aurait à peine fait de bonnes études primaires. Vous pouvez vous en rendre compte en parcourant cet écrit que je fais passer sous vos yeux. De plus, cet homme

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est un déséquilibré dans toute l’acception du mot, déséquilibré moralement aussi bien qu’intellectuellement. Jugezen par l’histoire de sa vie : entré dans l’existence dans des conditions assez favorables, né de parents à l’aise, ayant quelques ressources sinon de la fortune, il trouve, à Cognac ou à Angoulême, des emplois d’abord très lucratifs ; mais il ne se fixe nulle part, il va de chute en chute et finit par végéter misérablement sur le pavé de Paris. Marié, il divorce, et le divorce, nous le savons par une lettre du tribunal, a été prononcé contre lui ; le jugement, entre autres griefs, signale deux condamnations pour escroquerie et abus de confiance.

D’ailleurs, les prétentions de G... ne sont pas seulement relatives à sa naissance. A côté de son idée dominante, de celle qui attire seule tout d’abord l’attention, il existe une autre conviction, bien certainement pathologique, elle aussi, et à caractère ambitieux. G... prétend avoir découvert une remarquable recelle qui lui permettrait de fabriquer, presque sans frais, à l’aide de n’importe quel alcool, un cognac susceptible de rivaliser avec les meilleurs crus de la Charente. Par deux fois nous avons fourni à G... les ustensiles et les produits dont il dit avoir besoin pour préparer celle eau-de-vie supérieure ; il a confectionné un horrible produit qui n’effrayerait certes aucune concurrence. Ce produit, il en fait du reste lui-même très judicieusement la critique lorsque, sans l’avertir de la supercherie, on le lui offre pour une eau-de-vie quelconque du commerce. Ce détail prouve assez que les qualités que G... prête à sa liqueur sont, si je puis dire, toutes subjectives, et n’existent que dans son imagination.

Je dois ajouter, enfin, que G... n’est pas indemne de stigmates physiques de dégénérescence. Sans insister sur la conformation, a certains égards défectueuse, des deux

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oreilles dont les branches de l’alhélix sont à peine marquées, qu’il me sullise de vous faire conslaler le singulier lie de la bouche dont le malade est atteint ; il est, comme vous le voyez, affecté d’une sorte de mâchonnement particulier, accompagné, par intervalles, d’une façon de reniflement.

Tous ces détails, je pense, suffisent pour vous convaincre que l’idée délirante qui, chez cet homme, revêt de prime abord les caractères d’une monomanie intellectuelle, n’a pas germé sur un terrain normal. Chez lui, aussi bien que chez Ch..., la conception fausse principale n’est que la révélation d’un trouble mental plus général et plus profond; si derrière la croyance à une maternité imaginaire, nous avons trouvé chez Ch... une débilitée intellectuelle très accusée, chez G... nous avons décelé, outre la faiblesse positive de l’esprit, un état avéré de déséquilibration mentale. C’est sur ce fond de dégénérescence et à sa faveur que, chez les deux malades, se sont développées et systématisées des idées fausses, qu’à un examen superficiel on aurait pu supposer isolées et écloses en des intelligences par ailleurs saines en apparence. Ne négligez jamais, lorsque vous serez en face d’une des prétendues monomanies intellectuelles analogues à celles dont je viens de vous citer des exemples, de dresser, si je puis dire, le bilan des différentes opérations cérébrales du malade : c’est à cette condition seulement qu’il vous sera possible de faire autre chose que de la psychiatrie anecdotique et de porter un diagnostic vraiment médical.

Aussi bien ne voyez pas, dans le type que je viens de vous décrire, une espèce nosologique, mais une des simples modalités symptomatiques qu’affecte, chez les individus à développement cérébral défectueux, ce qu’à l’étranger on désigne sous le nom de paranoïa, ce qu’en France nous appelons plus volontiers les délires systématisés.

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