SIXIEME LEÇON
LES PSYCHOSES PUERPÉRALES
(lre leçon)
Sommaire. — Ce qu’on doit entendre par folie puerpérale. — Présentation d’une malade affectée de confusion mentale hallucinatoire. — Étiologie du cas. — Pathogénie du cas. — Coup d’œil sur les formes diverses que revêt la folie puerpérale et sur les circonstances dans lesquelles elle se développe. — Opinions relatives à la nature de ces diverses formes. Rôle de l’infection dans la genèse des psychoses puerpérales.
Messieurs,
De tout temps, médecins et accoucheurs ont été frappés des relations qui existent entre la folie et l’état puerpéral. Hippocrate et Galien eux-mêmes, plus près de nous Puzos, Levret, Lazare Rivière, Sydenham, ont signalé ces relations.
Mais Esquirol, le premier, dans le tome 1er de son Traité des maladies mentales , a tracé une bonne description « de l’aliénation mentale des nouvelles accouchées et des nourrices ».
Depuis, beaucoup de psychiatres se sont occupés de cette variété de folie. Je vous rappellerai seulement le travail classique de Marcé, qui date de 1858 et est intitulé : Traité
1 Leçons faites en novembre 1892.
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cle la folie des femmes enceintes , des nouvelles accouchées et des nourrices. Aujourd’hui on a coutume d’englober, sous la désignation commune de folie puerpérale , les divers troubles mentaux décrits par Marcé.
La folie puerpérale est évidemment celle qui survient au cours de l’état puerpéral et sous son influence plus ou moins directe. Mais que doit-on entendre par èt al puerpéral? Sur ce point, les accoucheurs ne sont pas d’accord. Pour la plupart d’entre eux, Stolz notamment, l’état puerpéral est celui « dans lequel se trouve une femme qui vient d’accoucher ». D’autres auteurs élargissent la signification du mot : Monneret, par exemple, en 1851, s’exprimait ainsi : « La parturition ne présente qu’une phase de l’état physiologique, qui commence au moment de l’imprégnation, se continue pendant la grossesse, aboutit à la parturition et a pour dernier terme le sevrage et le retour des règles. Tant que le nouvel organisme reste greffé sur la femme, tant que l’union nécessaire, physiologique, que l’enfant contracte avec elle, n’est point rompue, on doit considérer cette union d’actes comme un seul et même état physiologique, auquel la dénomination d ' état puerpéral convient parfaitement. »
Quelle que soit la valeur de la définition de Monneret au point de vue physiologique, nous croyons devoir l’accepter, car elle nous permet de grouper, sous une étiquette commune, les diverses variétés de folie que Marcé ajustement rapprochées les unes des autres.
Nous pourrions même, avec le professeur Tarnier, étendre plus encore la signification du mot état puerpéral et y comprendre la menstruation. 11 y a, en effet, plus d’une analogie, en ce qui nous occupe, entre les troubles psychiques de la grossesse ou des suites de couches et ceux qui surviennent parfois au cours des. règles. Mais, pour ne pas
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compliquer l’ctude que je me propose de faire, je laisserai hors de noire cadre la folie menstruelle, el je comprendrai, sous le nom de folie puerpérale, celle qui survient au cours de la grossesse, pendant ou à la suite de l'accouchement, enfin durant la lactation.
Laissez-moi vous dire, dès l’abord, que ceLle expression de folie puerpérale me paraît défectueuse. Elle semble indiquer qu’il existerait une entité pathologique, toujours identique à elle-même par ses causes et sa symptomatologie. Or, il n’en est rien, j’espère vous le montrer; et les troubles mentaux qui surviennent au cours de la puerpéralité sont très différents les uns des autres par leur pathogénie, leur nature, leur physionomie et leur évolution. Ce qui revient à dire qu’il n’v a pas une folie puerpérale, mais des folies, ou mieux, des psychoses puerpérales.
Après ces préliminaires, qui m’ont semblé indispensables, je puis aborder le sujet, et je commencerai par vous montrer une malade qui appartient à la catégorie de celles que je me propose d’étudier.
La femme que voici, Céline P..., est âgée de vingt-huit ans. Au premier aspect elle présente les dehors, l’attitude, la physionomie d une mélancolique avec stupeur. Vous la voyez s’avancer avec lenteur; elle ne fait un pas qu’au tant qu’elle y est sollicitée. Lorsqu’on cesse de la contraindre, elle reste immobile, debout ou assise. Le visage manque d’expression, le regard est vague; la malade ne profère pas une seule parole; depuis son entrée ici elle est dans le mutisme absolu; à peine a-t-on pu lui arracher deux ou trois mots proférés à voix basse. Les lèvres sont animées d’un mouvement presque continuel de marmotlage, comme si la
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malade récitait lentement une prière de temps en temps interrompue; mais elle n’articule aucune syllabe, et, en fait, il semble qu’il s’agisse là de simples mouvements automatiques. A différentes reprises, on a constaté dans le service des hallucinations : peut-être des hallucinations auditives sur lesquelles nous devons garder quelque réserve, mais sûrement des hallucinations visuelles. Récemment, Céline P... a cru voir son mari pendu dans un coin de la salle, et elle est momentanément sortie de son mutisme pour indiquer, par quelques mots laconiques, la nature de la vision. Elle refuse les aliments et on est obligé de l’alimenter avec la sonde; cependant il lui arrive de manger lorsque les gens de service s’éloignent et qu’on la laisse seule avec les autres malades. Les fonctions organiques sont ralenties : la langue est saburrale, l’haleine fétide; la malade a maigri d’une façon notable ; la circulation se fait mal, et, bien qu’il n’existe aucun signe de lésion cardiaque ou rénale, les extrémités sont froides, violacées, les membres inférieurs notablement œdématiés. Aux troubles psychiques, vous le voyez, s’ajoutent ici des troubles somatiques assez accusés.
Le début de l’affection mentale dont cette femme est atteinte remonte à deux mois et demi environ. Les premières manifestations ont eu lieu, en effet, le 24 mars. Ce jour-là, dans l’après-midi, le mari constata que sa femme « n’était pas comme d’habitude ». Elle causait moins et paraissait triste. La nuit, elle s’assit sur son lit et se mit à parler beaucoup ; puis, elle fut prise d’une grande agitation, se leva et se promena de long en large dans sa chambre ; elle invectivait son mari, lui reprochant de ne pas gagner d’argent et d’exposer sa famille a tomber dans la misère. Elle resta huit jours chez elle, avantqu’on la dirigeât sur Sainte-Anne, et présenta pendant ce temps des alternatives d’excitation et dedépression. Au reste, les symptômes
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qui se montrèrent durant ces huit jours ont été résumés de la façon suivante dans le certificat médical qui a servi à l’internement : « Cette malade ne reconnaît pas les personnes qui l’entourent, parents ou amis, même son enfant. Elle ne répond pas aux questions qu’on lui pose ou y répond d’une manière incohérente. Elle refuse les aliments ou les boissons. A côté de périodes de mutisme, d’accablement, elle a des périodes d’excitation dans lesquelles elle se découvre, gesticule, pousse des cris de terreur, est en proie à des hallucinations que rien ne justifie. »
Avant d’aller plus loin, il importe de mettre une étiquette symptomatique sur les troubles mentaux que Céline P... présente. S’agit-il là, comme on pourrait au premier abord le penser, d’un état d q stupeur mélancolique ? Je ne le crois pas, Messieurs, etje dois, à cet égard, vous fournir quelques explications. Sous l’influence des travaux de Baillarger ' on a été amené à ranger parmi les lypémaniaques tous les malades chez lesquels on constatait cet état d’engourdissement cérébral apparent, communément désigné sous le nom de stupeur. On a .ainsi perdu de vue les différences profondes qui existent entre la vraie stupeur mélancolique et les états d’aspect analogue, qu’Esquirol avait appelés démence aiguë, et Georget stupidité. Dans la mélancolie avec stupeur, il y a, comme dans tout état mélancolique, des conceptions délirantes, de nature lypémaniaque jointes à un état très accusé de dépression mentale. Esquirol1 2 a tracé de cette forme de lypémanie un tableau qui est resté très exact : « La sensibilité, dit-il, concentrée sur un objet (l'idée de culpabilité ou de ruine) semble avoir abandonné tous les organes ; le corps est impassible à toute impres-
1 Baillaroer, Recherches sur les maladies mentales. Paris, 18S7, t. I", p. 85 et 607 (réédition d’un Mémoire paru en 1843).
2 Esquirol, Traité, t. I-r, p. 414.
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Mon, tandis (juc l’esprit ne s'exerce plus que sur un sujet unique qui absorbe toute l’attention et suspend l’exercice de toutes les fonctions intellectuelles. L’immobilité du corps, la fixité des traits de la face, le silence obstiné trahissent la contention douloureuse de l’intelligence et des affections. Ce n’est pas une douleur qui s’agite, qui se plaint, qui cric, qui pleure ; c’est une douleur qui se tait, qui n’a plus de larme, qui est impassible. »
Dans la stupidité, le fond mental est tout autre. Des idées tristes peuvent bien traverser l’esprit, comme Baillarger l’avait relevé; mais c’est à titre épisodique et accessoire. Mon maître, M. Delasiauve me paraît avoir très bien défini la situation, lorsqu’il a écrit : « Loin d’être concentrée avec force sur un objet, la pensée ici est confuse, incertaine, nulle. 11 n’y a ni chagrin, ni désespoir, mais stupéfaction, chaos, impossibilité de se reconnaître soi-même. »
Et Baillarger1 2 a heureusement mis en relief les caractères symptomatiques qui permettent de différencier l’un de l’autre les deux états psychiques qui précèdent. « Si vous parvenez, dit-il, à distraire le mélancolique des idées qui le préoccupent et absorbent son attention, vous trouverez son intelligence saine pour tout ce qui est étranger à son délire; il jugera et appréciera les choses comme elles sont.
« Le mélancolique, par ses conceptions délirantes, est en partie dans un monde imaginaire, mais il a conservé beaucoup de rapports avec le monde réel. Il sait qu’il est dans un hospice, il reconnaît le médecin, les surveillants, etc. 11 n’en est pas ainsi pour les aliénés stupides; il n’y a pas pour eux deux sortes d’impression, les unes qu’ils transforment, les autres qu’ils perçoivent comme dans l’état normal ; toutes les impressions externes, comme pour
1 Delasialve. Ann. méd.-psychol. , 1 So L ; t. III, p. 380.
2 Baii.i.a ro En, loc. cit., p. 074.
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l’homme qui rêve, sont autant d’illusions. Ces aliénés ne peuvent être distraits de leur délire, car, en dehors de ce délire, leur intelligence est suspendue. Il y a donc entre eux et les mélancoliques ordinaires des caractères différentiels bien tranchés, qui peuvent être comparés à ceux qui existent entre la veille et le sommeil. Les symptômes extérieurs fournissent d’ailleurs d’autres différences qui, quoique secondaires, n’en sont pas moins importantes. Chez les véritables mélancoliques, alors même qu’ils restent dans un état complet de mutisme et d’immobilité, la concentration active de la pensée donne à la physionomie une expression particulière qui ne ressemble nullement à celle des malades atteints de stupidité. Les traits, contractés chez les uns, sont relâchés chez les autres. Les mélancoliques opposent de la résistance à ce qu’on veut leur faire faire ; ils sortent parfois tout à coup de leur état d’immobilité pour agir avec toute la puissance que donne la passion depuis longtemps contenue. Rien de semblable, ou du moins rien d’aussi tranché, n’a lieu dans la stupidité. »
En résumé, Messieurs, les vrais mélancoliques avec stupeur sont des malades dominés par ce sentiment invincible de tristesse qui est au fond de tout état lypémaniaque, et par les idées de culpabilité ou de ruine qui accompagnent d’ordinaire ce sentiment pénible; les stupides ne sont qu’accidentellement et accessoirement des délirants; chez eux, comme Étoc-Demazy 1 l’a noté il y a longtemps, les facultés intellectuelles sont affaiblies. 11 n’y a plus d’idées, ou, au contraire, les idées arrivent en foule, mais vagues, confuses, comme à travers un nuage. Il y a perte de la notion des lieux et du temps. J’ajoute qu’il peut y avoir des hallucinations et des illusions, sur lesquelles Baillarger
1 Ltoc-Demazy, De la stupidité considérée chez les aliénés. Paris. 1833.
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avait particulièrement insisté ; lorsqu’elles interviennent sur ce fond d’obtusion mentale, elles jettent les malades qui en sont affectés dans une sorte d’état de terreur et de panophobie qui rappelle celui des cauchemars effrayants et des mauvais rêves.
C’est à tort, Messieurs, que les distinctions précédentes avaient été, au moins en France, un peu perdues de vue. A l’Étranger cependant, notamment en Allemagne, on les maintenait avec soin. Krafft-Ébing , Schüle entre autres, distinguent de la mélancolie avec stupeur ce qu’ils appellent, le premier la stupidité, le second la démence primitive aiguë; la Werwirrtheit de Wille 1 correspond à la stupidité de Georget, à la confusion mentale de Delasiauve, à la torpeur cérébrale de M. Bail.
Après ces quelques explications qu’il était nécessaire de vous donner, revenons à notre malade. Je vous ai dit que je ne la considérais pas comme une mélancolique avec stupeur. En effet, son attitude, l’expression de sa physionomie, ses réactions lorsqu’on la sollicite à un acte, ne sont pas celles d’une malade dont les pensées seraient concentrées sur une idée fixe ; et c’est ici le cas de se rappeler les caractères symptomatiques des lypémaniaques avec stupeur, si bien précisés par Baillarger dans le passage que je vous ai lu tout à l’heure. Céline P... doit, à mon sens, être rangée parmi les stupides. Ce qui domine chez elle, c’est la torpeur cérébrale, c’est la confusion mentale avec les hallucinations
1 Wille, Die Lettre cler Werwirrtheit. Arch. f. psych., t. XIX, 1888.
Au Congrès de Rouen, en 1890, j’avais eu l’intention de revenir sur la distinction utile à maintenir suivant moi entre la stupidité et la stupeur. Ma communication figurait au programme, mais des circonstances indépendantes de ma volonté m’ont empêché de la faire.
M. Chaslin, dans un intéressant travail présenté au Congrès de Blois, et dans un mémoire des Annales méd. -psych. (octobre 1892), a rappelé l’attention sur les états de stupidité en étudiant une forme spéciale d’entre eux : la confusion mentale primitive, dont il a d'ailleurs tracé une description très complète dans une récente monographie.
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qui surgissent souvent au cours de cet état d’esprit, et qui l’ont fait dénommer par certains auteurs: confusion mentale hallucinatoire.
Mais en voilà assez au point de vue purement symptomatique. Il s’agit maintenant de rechercher sous quelle influence se sont développés les troubles psychiques auxquels nous avons affaire. Pour cela il nous faut remonter un peu dans le passé de la malade.
Céline P..., avant cette année 1892, n'avait jamais présenté aucun signe de dérangement mental. D’après les renseignements qui nous sont fournis par le mari, il ne paraît pas y avoir de tare héréditaire dans sa famille. Céline P... était bonne ouvrière, bonne femme de ménage; elle était seulement très irritable, se mettait aisément en colère et pour des motifs futiles. Elle était émotive, supportait mal les petits chagrins et les ennuis courants de la vie. Elle devint enceinte au mois de mai 1891. La grossesse se passa bien. L’accouchement eut lieu le 7 janvier dernier; les douleurs durèrent trente heures; le passage a été rapide et spontané.
Vers le 8 ou le 10 janvier, apparut un abcès du sein gauche. La malade ne s’en préoccupa pas tout d’abord. Elle quitta la chambre le 21 janvier, et c’est seulement au milieu de février que, souffrant toujours du sein, elle se décida à aller à la consultation de la Charité où l’abcès fut ouvert. Pendant huit jours, tous les deux jours, elle vint se faire panser. Mais, au bout de ce temps, elle se sentit très faible, fut prise de fièvre; on se décida alors à la garder à l’hôpital où elle resta jusqu’au 10 mars. A cctlc époque elle sortit, ayant encore son pansement. L’abcès persista
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•un
assez longtemps, puisque, lors de sa rentrée à Sainte-Anne, le 1er avril, il suppurait encore et a continué de suppurer pendant cinq ou six jours. Vous n’avez pas oublié que c’est le 24 mars, quatorze jours après la sortie de la Charité, que débutèrent ou, du moins, s’accusèrent nettement les troubles mentaux.
En résumé, Messieurs, accouchement le 7 janvier, abcès du sein consécutif, état mélancolique débutant pendant l'évolution de l’abcès et s’affirmant avec netteté le 24 mars, c’est-à-dire deux mois et demi après les couches ; telle est l’histoire de cette femme.
11 s’agit bien là d’un cas de folie puerpérale, à début un peu tardif à la vérité, mais méritant à coup sûr cette dénomination, car, d’une part, l’abcès a été chez P... une des manifestations de l’état puerpéral et, d’autre part, le développement de cet abcès apparaît comme la seule et vraie cause occasionnelle de la folie chez notre malade.
Mais nous devons essayer de pousser plus loin nos investigations sur la nature de cette folie puerpérale. Ceci m’amène à jeter un coup d’œil d’ensemble sur les diverses psychoses qui apparaissent sous l’influence de la puerpéral i té.
Quelles relations y a-t-il entre P état puerpéral et la folie? C’est là ce que je voudrais discuter.
Il est nécessaire, au préalable, de vous indiquer rapidement les aspects divers sous lesquels se présentent les psychoses puerpérales. Il y a, vous ai-je dit, celles de la grossesse, de Y accouchement et des suites de couches, enfin celles de la période de lactation. Passons-les successivement en revue.
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C’est un lait bien connu qu’au cours de grossesse Je caractère de la femme se modifie souvent. Elle devient plus impressionnable, s’irrite plus aisément; elle a quelquefois des perversions du goût et de l’appétit, ces perversions singulières qu’on a désignées du nom de malaria et de pic a. Plus rarement, et seulement chez quelques femmes, on voit se manifester des impulsions irrésistibles, impulsions au vol (kleptomanie) ou même à l'homicide. D’autres fois, on observe de véritables troubles mentaux. Ces derniers apparaissent surtout pendant les trois derniers mois de la grossesse ; ils se montrent tantôt sous la forme d’accès mélancoliques, tantôt sous celle d’accès maniaques qui ne ditfèrent d’ailleurs, en général, par aucun caractère essentiel de ceux qu’on rencontre en dehors de la puerpéralité. Assez souvent les accès mélancoliques ou maniaques sont consécutifs à des accidents éclamptiques ; ils éclatent quelque temps après les crises convulsives. Retenez bien ce fait, sur lequel j’aurai à revenir dans un instant.
Au moment de l’ accouchement , pendant la période de travail ou immédiatement à sa suite, on voit parfois éclater une sorte de délire furieux. La parluriante, en proie à une véritable excitation maniaque se rend mal compte de sa situation, et sous 1 influence d’une impulsion irraisonnée peut se laisser aller a violenter son enfant, ou à l’étrangler Mais c est surtout quelques jours après l’accouchement que la. folie se montre, soit dans les dix premiers jours, soit beaucoup plus tard vers le quarantième, c’est-à-dire au moment du retour de couches.
Le plus souvent les troubles mentaux affectent la forme maniaque. On a dit que la manie puerpérale se distinguait des accès de manie développés sous d’autres influences par la fréquence des tendances érotiques. Celte particularité ne paraît pas avoir, tant s’en faut, la fréquence et l’importance
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que quelques auteurs lui oui attribuées. Ce qu’il faut retenir, car c’est un point sur lequel j’aurai à insister dans un instant, c’est que les accès maniaques sont souvent consécutifs à des accidents infectieux : lièvre puerpérale, abcès du sein.
Plus rarement la folie des nouvelles accouchées affecte la forme d’accès de mélancolie avec hallucinations et idées de suicide. D’autres fois on a affaire, comme dans le cas de Céline P..., à la stupidité ou, comme on dit volontiers aujourd’hui, à la confusion mentale hallucinatoire.
Enfin, dans quelques cas, on observe ce qu’on appelait autrefois le délire partiel , c’est-à-dire de simples tendances impulsives, tendances homicides par exemple, analogues à celles que je vous ai signalées au cours de la grossesse. Un cas célèbre de cet ordre est celui de Marguerite Molliens rapporté par Esquirol. Cette femme, « sujette à divers accidents nerveux, fut prise cinq jours après son accouchement d’une impulsion irrésistible qui la portait à tuer son enfant. Un jour elle sent son bras se porter involontairement vers un couteau et se met à crier au secours ; on accourt, elle se calme et avoue l’impulsion qui la domine. »
La folie de la lactation se montre le plus souvent vers le deuxième ou le troisième mois de l’allaitement, quelquefois plus tard au huitième, dixième mois, ou même vingt mois et deux ans après l’accouchement. 11 n’est pas rare qu’elle se déclare à l’époque du sevrage. Là encore nous retrouvons les formes les plus diverses, mélancolie d’habitude ou confusion mentale, plus rarement la manie, exceptionnellement les impulsions irrésistibles ou les obsessions.
T elles sont, Messieurs, brièvement indiquées, les circonstances dans lesquelles les troubles mentaux apparaissent au cours de l’état puerpéral et les physionomies diverses qu ils revêtent. 11 était nécessaire de vous remettre sommairement
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en mémoire ces divers troubles avant d’aborder l’étude de leur pathogénie et de leur nature que je me propose plus spécialement d’envisager dans cette leçon.
A cet égard nous nous trouvons en face de deux opinions exclusives, qu’il s’agit tout d’abord de vous faire connaître.
Pour la plupart des aliénistes la folie puerpérale, qu’elle revête la forme d’accès maniaque ou d’accès mélancolique, qu’elle se traduise par des obsessions ou des impulsions, n’est pas une folie spéciale, c’est la manie ou la mélancolie vulgaire, ce sont les obsessions ou les impulsions telle qu’on les observe couramment chez beaucoup d’héréditaires. Les diverses formes de troubles mentaux, vous ne l’ignorez pas, n’attendent souvent pour éclore, chez les individus prédisposés parleurs antécédents familiaux ou personnels, qu’une occasion propice: émotion morale, influence physique ou pathologique. Or, la grossesse, les suites de couches, la lactation, constitueraient des causes propices au premier chef, mais rien que cela. Durant la grossesse il se produit, vous le savez, des modifications importantes de la crase sanguine (pléthore séreuse, anémie globulaire). Ces modifications, jointes ou non aux préoccupations dont la grossesse est souvent la cause, seraient suffisantes pour provoquer 1 apparition des diverses psychoses chez les femmes en imminence de troubles psychiques. Il en serait de même des fatigues, des émotions morales, qui suivent les couches, de l’épuisement et de l’anémie qui accompagnent la lactation. En d autres termes, d après l’opinion que j’envisage, il n y aurait pas a proprement parler de folies puerpérales, mais des psychoses faisant leur apparition à l'occasion de la puerpèr alité . Celte manière de voir est celle de la plupart
1U^ LES psychoses puerpérales
îles psychiatres. C’était l’opinion de Marcé, partagée par le pins grand nombre des aliénistes français, et aussi par beaucoup d’aliénistes étrangers. Pour n’en citer qu’un seul, voici comment s’exprime Kirchoff1 dans son récent Traité de pathologie mentale : « D’une façon générale nous ne pouvons pas constituer un groupe étiologique spécial avec les cas de folie consécutifs à la grossesse, à l’accouchement, à l’allaitement, parce qu’il n’existe pas entre ces états physiologiques et les troubles mentaux de rapports directs, abstraction faite de toutes les autres influences. »
Mais, dans ces derniers temps, une autre opinion a cherché à se faire jour : les psychoses puerpérales ne seraient pas simplement des psychoses vulgaires , celles des dégénérés ou des héréditaires, survenant à l’occasion de situations et d’événements physiologiques spéciaux, ce seraient des psychoses spjèciales dues à des auto-intoxications ou à Y infection. Cette manière de voir, il est bon de le rappeler, n’est qu’un retour à une idée déjà bien ancienne, puisqu’elle remonte à Hippocrate lui-même. « Lorsque les lochies, disait Hippocrate, se portent vers la tête, il peut survenir de l’excitation, du délire et des transports maniaques. » Et plus tard Puzos, faisant allusion à la folie de la lactation, s’exprimait ainsi : « Quand le lait, dans une femme nouvellement accouchée, ne suit pas les routes naturelles qu’il a coutume de prendre pour sortir du corps, il peut être déterminé à se porter sur le cerveau, si, trouvant de la résistance partout ailleurs, il n’y a que cet organe qui cède aux efforts que le lait fait pour se fixer quelque part. L’efTet le plus ordinaire du dépôt de lait sur le cerveau est de produire la démence ou la folie. »
Ce sont ces anciennes théories humorales qui ont été
1 T». Kirchoff, Lehrbuch cler Psychiatrie. Leipsig und Wien, 1892.
LES PSYCHOSES PUERPERALES
reprises dans ces derniers temps pour expliquer les psychoses de la grossesse et des suites de couches.
En ce qui concerne les premières, les auteurs ont insisté sur la fréquence de l’éclampsie comme antécédent des accès maniaques de la grossesse. M. Olshausen1 a surtout fait ressortir le fait, et récemment, en France, M. Laitier2 a de nouveau insisté sur cette relation dans sa thèse faite à l'instigation de M. Bar. On a été ainsi amené à admettre quelapalhogénie des accès maniaquesdes femmes enceintes doit être la même que celle des accidents éclamptiques auxquels ils sont consécutifs.
Or, vous savez l’idée qu’on se fait aujourd’hui de l’éclampsie. Si quelques auteurs (Féré) n’hésitent pas à la considérer comme de l’épilepsie vulgaire, la plupart la tiennent pour une conséquence de l’intoxication produite par l’insuffisant fonctionnement des émonctoires altérés, notamment du foie et du rein. La manie de la grossesse serait dès lors, comme je vous le disais tout à l’heure, le résultat d’une auto-intoxication au même titre que l’éclampsie.
Quant h la folie des suites de couches, on s’est attaché à montrer qu’elle était souvent consécutive à des accidcnls infectieux (fièvre puerpérale, abcès du sein). M. Campbell- Clark 1 en Angleterre, M. Hansen4 en Allemagne, M. Faure C elève de M. Pierrot, en France, et après lui M. Laitier, ont, avec quelques autres, appelé l’attention sur ce point.
Celle constatation amenait tout naturellement à considérer la folie des accouchées comme d’origine infectieuse.
' Olshausen, Bejlra; q za den puerperalen Psychosen, speciell den nach E/damnsie aufl relenden (Zeilsch. f. Geburlsh. and çjynæk. StuUgard, 1891, XXI 811)
- Lallieii, De la folie puerpérale. Th. Paris, 1892.
Cami'beli.-Ci.akk, Jovrn. ment, science. London, 1887-88.
| Hansen, Zeilschr. für geburlsh. and r/;/næk. Slul lgard, 1888.
accouchTes Th‘ ^ Ly0n 189°' Conlribulion à Vélude de la folie chez les nouvelles
LES PSYCHOSES PUERPÉRALES
En envisageant dans leur rigueur exclusive les (leux ordres de théorie que je viens de vous rappeler, vous voyez que pour les unes la folie puerpérale serait la folie vulgaire telle qu’elle apparaît chez les prédisposées sous des influences banales et multiples, tandis que pour les autres il s’agirait de psychoses spéciales dues tantôt à une toxémie, tantôt à une infection.
La vérité me paraît être dans un sage éclectisme. C’est au moins ce que nous enseigne l’étude impartiale des faits. Examinons-en quelques-uns ; vous allez, je l’espère, vous convaincre qu’ils sont fort dissemblables et qu’on ne saurait leur assigner une pathogénie univoque.