AVANT- PROPOS III
et des connaissances d'un grand nombre d'amis et de collègues? Il serait trop long d'énumerer ici tous ceux qui m'ont aidé et soutenu. Qu'il me soit permis pourtant de citer deux noms, ceux du Révérend Père Franz Elirle, préfet de la Bibliothèque Vaticane, et de Mgr Pietro Wenzel, directeur des Archives du Saint-Siège. Mes études ont été singulièrement facilitées par le libre accès que j'ai eu à la bibliothèque de l'Institut Royal de Prusse et à celle de l'Institut Belge à Rome, et je tiens à exprimer à MM. les directeurs de ces instituts la reconnaissance que j'en ressens. Je dois à mon ami et confrère M. le Professeur Karl Schellhass à Rome maint conseil précieux, maint service inestimable. Je tiens aussi à signaler la complaisance qui m'ont toujours témoignée les fonctionnaires de toutes les archives et bibliothèques que j'ai visitées eu Italie, ainsi qu'à ceux de la Bibliothèque Universitaire de Helsingfors qui ont sacrifié pour moi un temps précieux. Qu'il me soit permis enfin d'exprimer le sentiment de vive reconnaissance que j'éprouve envers mon ami et collègue M. Henry Biaudet, qui, durant tout le cours de mon travail, m'a prêté son aide et son appui inappréciables.
Helsingfors, mars 1907.
P. O. von Tome.
INTRODUCTION
Le seizième siècle est une époque des plus intéressantes, des plus agitées, des plus riches en contrastes et des plus fécondes en résultats pour la civilisation,
A son début il nous présente, en Italie, la Renaissance dans la fleur de son âge, prodiguant autour d'elle ses créations les plus merveilleuses et se disposant à envahir à grand pas l'Europe occidentale. Un demisiècle plus tard la Renaissance, dans sa maturité, mais encore triomphante, et la libre pensée philosophique se trouvent en contact déjà avec un nouveau courant d'idées religieuses. C'est ce réveil du sentiment religieux qui produit la grande crise de ce siècle et qui, en écrasant, ou plutôt en maîtrisant la Renaissance agonisante, donne aux hommes, en échange, l'enthousiasme religieux et la passion des questions théologiques. Mais ce mouvement religieux, rendu tout-puissant vers la fin du siècle, est destiné à engendrer une forte réaction intellectuelle et morale, qui aura pour toute l'humanité, et surtout pour l'Italie les conséquences les plus funestes.
Deux phénomènes de l'histoire du XVI:e siècle ont une importance extrême pour les époques suivantes. L'un est précisément le réveil religieux mentionné ci-dessus,
II INTRODUCTION
l'autre est le rôle prépondérant que la nation espagnole est appelée à jouer dans les grands événements de cette époque.
Il est bon de noter tout d'abord le rapport qui existe entre ces deux faits. D'un côté les brillants progrès de la nation espagnole étaient évidemment dûs à cet élan à la fois religieuse et patriotique qui était devenu un des traits les plus caractéristiques de la race, et de l'autre, la force avec laquelle l'Espagne aspirait désormais à diriger toute entreprise politique, tout mouvement spirituel en Kurope ne pouvait manquer de donner à la religiosité ressuscitée chez les peuples latins une forte empreinte du fanatisme et de l'orthodoxie espagnoles (i).
Il est donc nécessaire d'abord de jeter un coup d'œil sur le développement de la monarchie espagnole dès la fin du moyen-âge.
L'alliance matrimoniale conclue entre les deux souverains de Castille et d'Aragon, Isabelle et Ferdinand, avait eu pour résultat l'union définitive des royaumes espagnols, ainsi que la conquête du dernier territoire occupé par les Maures dans la Péninsule. Les Rois Catholiques surent profiter de plusieurs circonstances propices pour fortifier le pouvoir royal jusqu'à le rendre à peu près absolu. Ils avaient su rétablir la paix publique, fortement compromise durant les règnes précédants; ils avaient réussi à subjuguer la noblesse et les ordres chevaleresques dont ils avaient su gagner l'attachement, et ils avaient trouvé le moyen d'affaiblir considérablement les Cortès et les libertés municipales. Mais ce qui contribua peut-être le plus à accroître le pouvoir central, ce fut l'augmentation des prérogatives de la couronne aux dépens des libertés de l'Eglise. En 1482 Isabelle et Ferdinand avaient obtenu du, pape le
(I) Cfr. GoTHEiN, Loyola, Buch I. Erstes Kapitel.
IKTRODUCTlOlSi. m
concordat qui leur conférait effectivement le droit de donner les charges supérieures de l'Eglise. Les statuts de l'Inquisition, renouvelés en 1483, mettaient en outre entre leurs mains l'administration de cette admirable police religieuse et politique.
En persécutant les races étrangères en Espagne l'Inquisition se rendait populaire aux Espagnols pursang (i), et en identifiant les avantages de la couronne à ceux du peuple, la royauté pouvait s'en servir pour ses desseins particuliers.
Isabelle s'intéressa particulièrement à la question religieuse. Son ancien confesseur, le vieil ascète Ximénès, cardinal et primat de l'Église d'Espagne, fut chargé par elle d'entreprendre une réforme générale de l'Eglise et il opéra de manière à démocratiser l'Episcopat et à. le réduire à une dépendance complète du pouvoir séculier (2). Inutile d'ajouter qu'il n'omit pas de réformer la vie ecclésiastique et de rétablir les doctrines scolastiques dans toute leur rig-ueur médiévale. La rovauté ellemême, en se faisant le champion de la pureté de la foi, devenait de plus en plus dévote et cléricale. Elle se considéra bientôt comme plus catholique que la cour de Rome, et l'histoire des] temps ultérieurs montrera bien, souvent qu'elle ne sera point disposée à se soumettre à l'autorité du pape (3) dans les affaires religieuses.
Il convient d'ajouter que le fils d'Isabelle, le roi Charles I, paracheva l'œuvre de ses parents de sorte que, vers le milieu du XVI:e siècle, il ne restait plus, trace des privilèges des ordres et des communes ainsi que des libertés ecclésiastiques {4).
(i) GOTHEIN, p. 33—34-
(2) Pnn^IPPSON, Hist. Zeitschr., p. 28. GoTHIÎIN, p. 40.
(3) RANKE, \Werke, t. XXXVII, p. 15. — MAURENBRECHER, Kathol. ReJ-or?nat70n, p. 54. — GOTHEIN, p. 37.
(4) Cfr. Ranke, Werhe, t. XXXV— XXXVI, p. 176-200.
IV INTRODUCTION
La masse du peuple était encore animée de cette ardeur religieuse et patriotique qui l'avait guidée pendant des siècles dans les guerres victorieuses contre les Maures. Les nouveaux ordres monastiques, les innombrables apôtres du mysticisme religieux, les alumbrados, »illuminés», et les grands héros de la vie chrétienne (Sainte Thérèse, Ignace de Lojola, et d'autres), que le XVLe siècle produisit en Espagne, en sont un témoignage éclatant. Le peuple espagnol ne demandait pas mieux que de se ranger autour d'une royauté comme la sienne, désireuse de combattre, sous la bannière de la foi, pour la défense ou pour l'accroissement de la gloire nationale. Une nation unie et organisée de cette manière ne pouvait plus se borner à rester inactive dans les frontières de son propre pays. En effet, une forte tendance d'expansion l'entraîna bientôt dans la voie des conquêtes extérieures. En Europe, le premier pays qui eut à souffrir de l'activité de cette nouvelle puissance expansive, ou plutôt de l'activité de cette nouvelle royauté nationale, ce fut l'Italie.
A la fin du moyen-âge l'Italie avait commencé à attirer les convoitises de tous ses grands voisins. Elle devint, pendant plus de cinquante ans, le champ de bataille où les plus brillantes armées de l'Europe, conduites par le roi de France, celui d'Espagne ou l'Empereur, se disputaient la domination de la Péninsule et la possession de certains territoires italiens.
Le malheureux pays, désuni par un esprit de particularisme et de patriotisme local, affaibli par des luttes intestines continuelles, dépourvu d'une autorité centrale qui aurait pu diriger la défense nationale, était à la merci des envahisseurs étrangers. Les seules puissances qui, après la chute de Milan, auraient pu organiser une résistance effective, étaient Venise et Rome. Les autres États de la Péninsule ne comptaient pas. Mais Venise s'était montrée, dès le premier mo-
INTRODUCTION. V
ment, assez peu disposée à s'opposer aux invasions étrangères et s'était ainsi attiré la haine et la méfiance de toute l'Italie (i).
Quand à Rome, le pape, au lieu de sauvegarder l'intégrité du sol italien, avait été le premier à appeler à son aide une puissance extérieure. Alexandre VI avait recouru aux armes de l'Espagne, puis à celles de la France, puis de nouveau à celles de l'Espagne, pour pourvoir sa famille d'un duché, — la Romagne — et pour agrandir le territoire de ce nouvel État. Le résultat avait été non l'établissement à jamais d'une dynastie Borgia dans l'Italie centrale, mais, d'un côté, l'asservissement de Naples à l'Espagne, de l'autre, la consolidation du patrimoine de S. Pierre (2). Jules II avait déjà entrevu le danger que l'insolence des »barbares» comportait pour l'indépendance des États italiens. Tout en agrandissant et en consolidant de plus en plus le ternton-e de l'Eglise, il cherchait, en s'appuyant sur les Suisses, à maintenir un certain équilibre entre les Français et les Espagnols (3). Cet homme supérieur atteignit son but, il réussit à rester maître de la situation et à se servir des envahisseurs pour la réalisation de son grand dessein: celui de donner au S. Siège un fort pouvoir territorial (4). Mais ses successeurs sur le trône pontifical ne furent pas toujours si heureux dans leurs efforts de continuer cette politique ambiguë. Léon X, à la suite du désastre de Marignan, fut saisi d'une telle terreur de tomber sous la domination française qu'il se jeta sans réserve dans les bras des Espagnols. C'est alors que l'Espagne, alliée au pape, s'empare du Milanais (en 152 1) et se rend maître du nord
(1) BURCKHARDT, Cultur d. Renaissance, \..\,^.<^2. CANTU, Storia degli Italiam\ t. III, p. 555, note I.
(2) BrosCH, Gesch. d. Kirchenst., p. 26.
(3) BrosCH, 1. C, p. 27. RANKE, Werke t. XXXVII, p. 52 — 53.
(4) BrOSCH, 1. C, p. 30. PASTOR, Pâpste, t. III, p. 569— 570, 743
VI INTRODUCTION
de l'Italie, comme elle l'était déjà du sud. En sa qualité de roi de France, François ne pouvait ni ne devait permettre qu'un tel état des choses devînt perpétuel. Il trouva un allié dans le pape Clément VII auquel la prépondérance espagnole semblait déjà trop gênante. Mais le roi-gentilhomme fut battu à Pavie et emmené prisonnier dans la capitale de son adversaire. La cause des alliés semblait perdue, le pape hésitait, prenait tantôt un parti, tantôt un autre. C'est alors que le patriotisme mourant des Italiens se réveilla d'un dernier effort. De tous côtés on réclame à grands ci'is l'expulsion des étrangers (i). Venise même se prépare à une lutte à outrance, et le pape, emporté par l'élan général, se met lui-même à la tête de la défense nationale. Une tentative, faite à son instigation (2), de gagner aux vues des patriotes le marquis de Pescaire, général de Charles-Quint et arbitre des destinées de l'Italie depuis la bataille de Pavie, échoua piteusement. La fidélité du soldat résista à toutes les séductions des conspirateurs, mais Pescaire ternit l'honneur de son nom par la perfidie avec laquelle il livra à son maître ceux qui avaient cru trouver en lui un instrument pour leurs desseins patriotiques.
La guerre qui éclata en 1526 eut pour seul résultat de démontrer que les forces des Italiens étaient tout à fait inférieures à celles de l'empereur. Les ressources de la nation désunie étaient épuisées, le moment propice pour un coup de ce genre était déjà passé. Clément aurait pu se sauver par un traité, mais il hésita; il temporisait toujours et ne put enfin échapper au terrible châtiment connu dans l'histoire sous le nom de sac de Rome (1527). Durant plusieurs semaines la Ville Eternelle fut ravagée et systématiquement sacca-
(1) RANKE, IVerke, t. XXXVII, p. 65.
(2) Brosch, p. 83.
INTRODUCTION. Vn
gée par les bandes de Bourbon et de Frnndsberg. Ce fut pour Rome comme centre des arts, de l'érudition et de la vie intellectuelle, un coup dont elle ne se remit jamais entièrement. La paix, qui mit fin aux derniers efforts des! Italiens pour défendre leur liberté, fut signée à Barcelone en 1529. C'est à peine si »le plus malheureux pape qui ait jamais vécu» réussit à sauver l'existence de l'Etat Ecclésiastique en se soumettant aux conditions qu'il plut au vainqueur de lui imposer; et ce fut pour lui une grâce inespérée lorsque Charles- Quint concéda aux Médicis la possession éternelle de la ville Florence. Car, observons-le, pour Clément VII aussi bien que pour Léon X, le but principal avait toujours été la grandeur de leur propre famille et non celle de l'Eglise. Et c'est précisément pour cette raison que toute entreprise d'un intérêt commun pour l'Italie, basée sur eux comme moteurs principaux, était condamnée à échouer. Du reste, la papauté était une puissance essentiellement spirituelle, organisée pour le gouvernement des âmes et non pour celui des hommes, assujettie à des changements de régime imprévus, et douée d'une bureaucratie — ou hiérarchie — dressée à chercher l'avantage de l'institution et non celui du pays; aussi- ne possédait-elle pas les qualités nécessaires pour former le noyau d'une centralisation nationale. De plus, sa situation au centre de l'Italie formalt un obstacle à tout Etat italien qui aurait voulu réaliser le rêve de l'unité nationale, et le développement inattendu de son pouvoir séculier devait paralyser toute tendence unificatrice dans la Péninsule (i).
L'entrevue de Bologne en 1530, au cours de laquelle Charles-Quint reçut des mains du pape la couronne
(1) BURCHARDT, t. I, p. 117. MACmAVRl,I<I, Discorsï, L. I. ch. XII. PasTOR remarque (Pâpste. t. I, p. 24) que ce ne fut pas Machiavel, mais l'humaniste Valla qui avait été le premier à émettre cette opinion.
VIII INTRODUCTION
impériale — ce fut le dernier couronnement d'un empereur du Saint-Empire par un pape — fut le symbole de la soumission de l'Italie à la domination espagnole. Les temps qui suivirent n'y purent rien changer (i). Au contraire, l'influence de l'Espagne augmenta irrésistiblement — malgré les intrigues répétées de Clément VII, malgré les démarches équivoques de son successeur, Paul III, qui à plusieurs reprises s'allia aux ennemis de l'empereur. Profitant de l'amitié passagère entre lui et Charles-Quint Clément VII avait réussi à rétablir les Médicis à p-lorence (1530). En 1545, usant du même procédé, Paul III acquit aux Farnèse Parme et Plaisance. Mais ces deux États n'en restèrent pas moins dépendaiits de la maison de Habsbourg. Plaisance et Sienne (que Charles-Quint avait fait prendre (2) et qu'il avait donné au duc de Florence en 1556) reçurent même des garnisons espagnoles. Gênes subissait les ordres de l'empereur. Les Gonzague à Mantoue lui obéissaient servilement. L'Italie entière tressaillait sous sa main. C'est alors que l'énergique Paul IV, patriote rempli de toute le haine du Napolitain contre les oppresseurs de sa patrie (3), entreprit un soulèvement pour secouer la tyrannie étrangère. Le moment était bien choisi. Charles-Quint se trouvait dans une situation précaire, attaqué par la ■ France et les protestants allemands, impliqué dans des guerres qui menaçaient de prendre une mauvaise tournure. Mais, malgré le concours de Henri II de France, qui lui envoya une armée sous les ordres du duc François de Guise, le pape dut bientôt reconnaître la vanité d'une lutte prolongée. Les Français^ qui n'avaient réussi qu'à grand'peine à sauver
(i) RankE dit à propos du sac de Rome: .>durch diesen grossen Schlag war das Ûbergewicht der Spanier in Italien unwiderruflich begrvindet». Werke, t. XXXVI, p. 70. .
(2) CANTU, Italiafiï, t. III p. 240 et SUiv.
(3) RANKE, JVerie, t. XXXVI, p. 186.
INTRODUCTION. IX
la Ville Éternelle d'un noiiveau sac de la part des soldats du duc d'Albe, furent rappelés pour défendre leur propre pays et leur roi. Force fut donc au pape malencontreux de s'abandonner à là grâce du vainqueur. C'est à Venise qu'échut la tâche aisée de réconcilier le pape humilié et le roi d'Espagne (i) dont la conscience réclamait une absolution du Saint-Père. Dès lors l'Italie se résigna à sou sort. Si les papes suivants s'opposèrent parfois aux procédés arrogants de Philippe II, ils ne recoururent cependant plus à des expédients aussi violents. Pie IV inaugura avec adresse la voie des négociations diplomatiques, et, ni la grandeur de sa famille, ni la liberté de l'Italie ne purent désormais tourner ses regards du bien de l'Eglise. Tel fut aussi le cas de Pie V, zélateur et saint homme imbu des idées du mo5^en-âge et qui crut trouver auprès du Roi Catholique l'appui le plus sûr pour combattre les infidèles et les hérétiques.
Il faut encore observer que l'influence espagnole s'accrut considérablement par l'introduction en Italie de l'Inquisition. Par la bulle Licet ab initio (1542) Paul III donna à celle-ci l'organisation de la célèbre inquisition d'Espagne et il en confia la direction au cardinal Gian Pietro Caraffa (comme pape, Paul IV), expérimenté en cette matière par un long séjour en Espagne. I/a plupart des princes et des villes libres, Venise en tête, s'empressèrent de l'accepter. E'inquisition, appliquée avec une rigueur impitoyable, travailla avec succès à extirper les derniers vestiges d'indépendance et de liberté individuelle et morale en Italie, et à rendre tout-puissants le pouvoir spirituel de l'Eglise et le pouvoir temporel de l'Espagne (2).
(1) FORNERON, Philippe II, t. I, p. 8l
(2) WarD, Counter- Reformation, p. 54—55. CanTU, t. III, p. 472— 4S4 et 679.
INTRODUCTION
Tout convergents qu'étaient donc, à partir du milieu du XVI:e siècle, les intérêts du pape et du Roi Catholique eu Italie, ils l'étaient néanmoins encore plus dans l'Europe transalpine. Charles-Quint était, nous le savons, le monarque le plus puissant que l'histoire ait connu depuis la chute de l'empire romain. Les papes le redoutaient; il les châtiait, les humiliait à son gré. Le nombre, l'étendue et l'importance de ses Etats le forçaient à diriger, à surveiller ou à prendre part à tout ce qui se faisait d'important dans le monde entier. C'est pourquoi les papes, chefs spirituels de la chrétienté, pas encore irrévocablement divisée, le rencontraient partout oti s'exerçait leur activité. Mais ils se méfiaient l'un de l'autre; les intérêts, éternellement opposés des puissances séculière et ecclésiastique, s'entrechoquaient, et tout ce qu'on aurait pu accomplir d'un commun accord avortait par suite de l'irrémédiable désunion.
Cependant cette situation ne pouvait s'éterniser. En effet, les deux rivaux se virent bientôt contraints de trouver un moj^en de s'entendre au sujet des grandes questions qui agitaient le monde catholique. Quelles étaient donc ces questions et quelle était leur origine?
Nous avons déjà signalé cette renaissance religieuse qui commence à poindre dès l'aube du seizième siècle, et nous avons dit que c'est en Espagne qu'elle se dessine le plus nettement. Mais l'Italie ne reste pas non plus étrangère à ce phénomène. Au contraire, l'excès d'incrédulité et d'esthéticisme sceptique, que la Renaissance décadente avait produit, eut pour conséquence logique un réveil général des instincts religieux du génie italien, Savonarole, ce puissant castigateur de l'immoralité et de l'athéisme, animé encore des idées du moyen-âge, avait obtenu un succès inouï. L'opinion publique l'avait acclamé, car, dès les grands conciles, elle n'avait
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cessé de réclamer des réformes radicales dans' les mœurs des prêtres et dans les institutions de l'Église. Depuis le schisme, la plupart des papes — Paul II, Sixte IV, Innocent VIII, Pie III, Jules II, — avaient dû s'engager à réunir un concile général, sans qu'ils eussent rien fait pourtant pour tenir leur promesse (i). Jules II, plus sage, plus perspicace que ses prédécesseurs, poussé en outre par les démarches du roi de France et de l'empereur d'Allemagne, ainsi que par l'attitude de plusieurs cardinaux éminents, convoqua enfin, en 1512, l'assemblée connue sous le nom du Concile du Latran (1512 — I5i7)(2). Mais ce synode ne donna pas ce qu'en avaient espéré les dévots et les amis sincères de l'Eglise. Les prélats ne s'y présentèrent qu'en nombre restreint et le résultat en fut mince. On décréta que l'âme est immortelle, que le pape devait être le chef absolu des croyants et que les ecclésiastiques avaient à changer leur manière de vivre. Iv'épicuréen L,éon X crut avoir tout fait avec cela pour conjurer le danger croissant.
Son successeur, Adrien VI, l'austère Néerlandais, devenu inquisiteur d'Espagne, fut plus clair-voyant que lui. Mais, malheureusement pour l'Église romaine, il n'eut pas le temps de réaliser ses intentions au sujet d'une réforme radicale, intentions que sa parfaite intelligence avec Charles-Quint le rendait plus apte que personne à accomplir.
Clément VII, préoccupé de sa politique italienne, fut l'adversaire implacable de l'idée d'un concile général, soutenue avec tant d'éclat par son ennemi, l'empereur. Il fallait l'esprit froid, calculateur, mondain de Paul III pour combler les désirs pieux d'un monde affligé et reconnaîrre la nécessité impérieuse d'un concile œcumé-
(i) Maurenbrecher, p. 92—95
(2) Id.^ ibùî., p. loi — 104.
Xn INTRODUCTION.
nique. Mais Paul III agissait sous l'influence d'un milieu qui n'était plus celui du passé, qui était déjà fortement imprégné des idées réformatrices. Comprenant le danger pour la papauté de s'obstiner à rester étrangère à ces tendances, il se laissa entraîner par le courant et céda (i).
Ainsi, la rénovation de la vie religieuse avait germé et poussé en dehors de la papauté jusque sous le pontificat de Paul III. Elle avait gagné nombre de prêtres braves et intelligents et elle avait pénétré chez le peuple en donnant naissance à une foule de nouveaux ordres monastiques. Notons parmi ceux-ci les Capucins (que Caraffa avait été un des premiers à protéger), en 1525, les Théatins (1524), les Barnabibtes (1536) les Somasques (1528), et les Oratoriens (en 1545). L'ordre des Théatins mérite une attention spéciale. Il doit son origine à une organisation célèbre de prêtres curiaux, qui s'était constituée à Rome au temps de Léon X, et qui s'était appelée l'Oratoire de Tamour divin. La société était composée des principaux représentants des aspirations rénovatrices: Caraffa, le réformateur rigide; Sadolet, le brillant humaniste; Bembo, le latiniste élégant; Pôle, de la noble maison de Suffolk, l'idole de son siècle; Ghiberti, comme évêque de Vérone le modèle de la réforme catholique (2); Contarini, le savant dogmaticien, et d'autres. Après le sac de Rome la plupart de ses membres se réfugia à Venise, et là ils s'unirent encore plus intimement en se donnant une règle et en se transformant en une confraternité aristocratique de prêtres séculiers. Leur but était la réformation du clergé italien et l'éducation pour l'épiscopat de prêtres dignes. Bien que leur action ait été d'une grande portée pour l'Italie, et qu'elle ait contribué à rétablir la
(1) R.^NKE, JVerie t. XXXVIII, p. 156.
(2) GOTHEIN, p. 179—185.
INTRODUCTION. XIII
discipline ecclésiastique dans ce pays, elle n'a pourtant pas été assez forte pour restituer l'ancienne splendeur de l'Eglise même sur ce territoire restreint. Leurs visées d'ailleurs ne comprenaient point le monde au delà des Alpes: agir sur les peuples étrangers n'entrait pas dans leurs desseins. Si l'on considère que c'était là le plus grand effort du . génie italien pour l'idée d'une réforme religieuse, on est contraint d'avouer que pour régénérer l'Eglise catholique, ses ressources étaient insuffisantes (i).
Que le sac de Rome, ce terrible châtiment du ciel, . eût dii montrer déjà clairement l'urgence d'une amélioration des conditions de la religion, les contemporains en étaient persuadés (2). Paul III, nous l'avons déjà dit, ne crut plus devoir résister. D'abord il forma des cardinaux les plus imbus des idées nouvelles — Contarini et ses amis — une commission pour la réformation de l'Église (1536). La tentative n'aboutit à presque rien. Puis il essaya de négocier avec l'empereur et les protestants allemands, mais sans résultat. Ainsi, les deux tendances qui avaient prévalu à Rome, celle de tenter une réforme sur la base vacillante de l'humanisme, ou aussi celle d'une vague réconciliation avec les protestants allemands s'étaient enfin montrées stériles (3).
C'est alors que Paul III prit la mesure décisive dont nous venons de parler et qu'il convoqua un concile généi'al à Trente.
Dès ce moment commence une ère nouvelle pour l'Eglise catholique. Les sessions du concile de Trente dureront ime vingtaine d'années et elles donneront à
(1) RANKE, IVerke. t. XXXVIII, p. II7.
(2) BURCKHARDT, t. I, p. T34. — GOTHEIN, p. 96. PASTOR, t. IV, p. 8.
(3) Cfr. GOTHEIN, p. 117 — 14!. RANKE, IVerke, t. XXXVII p. 96— III.
XIV INTRODUCTION
l'Église une institution rénovée, une vigueur juvénile et une force d'expansion que rien ne pourra retenir.
En premier lieu, ce furent les nations latines qui collaborèrent à ce résultat. Mais, pour y arriver, ni la subtilité dogmatique des Français ni la religiosité formaliste des Italiens n'auraient suffi. La force irrésistible, la conviction inébranlable venaient d'autre part: elles venaient de l'Espagne.
J'ai déjà tâché d'esquisser l'état religieux tel qu'il s'était développé dans ce pays; il nous convient maintenant d'attirer l'attention sur un fait nouveau, sur l'apparition de la Compagnie de Jésus. En effet, c'est à cette institution admirable que l'Église catholique doit en grande partie, sinon son existence actuelle, du moins sa grandeur recouvrée.
L'histoire de cet ordre et de son fondateur est trop connue pour en faire ici le sujet d'une étude approfondie. Quelques observations sur ses buts principaux et sur son caractère spécial suffiront.
En 1537, Ignace de Loyola, ancien soldat espagnol à l'ambition démesurée, à la foi fanatique, était venu à Rome et avait offert au pape les services de sa nonvelle » compagnie». Pour l'Eglise de Rome la situation était devenue telle que toute aide désintéressée était la bienvenue. En Autriche, en Pologne, en France, aux Pays-Bas et surtout en Allemagne l'apostasie prenait des proportions redoutables. Les royaumes du Nord Baltique faisaient défection, l'Angleterre périclitait. L'hérésie envahissait la Suisse, s'insinuait, même en Espagne et en Italie. Et sur ces entrefaites se présentait au pape cette troupe d'hommes courageux, prêts à tout faire, à toujours obéir, et qui proclamait, comme maître absolu, le pape et, comme idéal suprême, la gloire de l'Église. Rien d'étonnant si Paul III les accueillit à bras ouverts et s'il n'hésita point à autoriser l'activité de cette milice belliqueuse. Le succès du
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nouvel ordre fut rapide et brillant. La foule accourut aux prédications de ces prêtres qui parcouraient d'un bout à l'autre la Péninsule en prêchant la confession pure de l'Eglise catholique. I^a réputation de l'ordre s'affermit de jour en jour grâce à l'intelligence, au dévouement, à la vertu irréprochable de ses premiers membres. Son système et ses méthodes se perfectionnaient par le travail incessant de son fondateur qui, à cet égard, pouvait utiliser l'expérience de ses amis les théatins (i).
Une des innovations les plus importantes dans le mode d'action du nouvel ordre eut lieu en 1547, lorsque Ignace de Loyola, cédant à la pression des circonstances, introduisit dans son programme l'instruction de la jeunesse (2). En effet, à partir du moment où les jésuites se livrent à l'enseignement le triomphe de l'orthodoxie romaine est assuré dans les pays restés catholiques, et dans ceux qui avaient adopté des doctrines nouvelles la cause catholique gagne du terrain de jour en jour. Les jésuites mirent un soin particulier à pouvoir offrir des professeurs excellents et des méthodes d'instruction supérieures à toutes celles usitées jusqu'alors en Europe (3). Ils choisissaient de préférence leurs élèves dans les classes aisées chez lesquelles étaient concentrées les richesses, l'intelligence, les droits politiques et la supériorité culturelle. Ils s'insinuèrent auprès des princes en qualité de confesseurs. Bref, ils s'adressèrent surtout à ceux qui détiennent la direction des sociétés.
Par leur souplesse, par cette connaissance profonde de la nature humaine qui constitue la supériorité, le triomphe de leur instruction, ils réussirent à acquérir
(1) RANKE, Werke, t. XXXVIII, p. 126.
(2) GOTHEIN, p. 347—350. RANKE, Werke, t. XXXVII, p. 142 note 2:en 1546?
(3) RankE, ibid., p. 147—148.
XVI INTRODUCTION
sur eux et sur le sort des nations une influence incalculable.
lycs jésuites devinrent le levier le plus puissant de la réaction catholique. Façonnés par les » Exercices sprirituels» de Loyola, ils poussèrent l'abnégation personnelle jusqu'à se démettre de toute volonté individuelle (perinde ac cadaver), ils exclurent de leur cœur toute passion patriotique ou sociale et restèrent pénétrés uniquement d'un dévouement illimité au vrai but de leur ordre: le triomphe de l'Église catholique sur l'hérésie (i) et la grandeur de la Compagnie de Jésus.
Destinés à agir parmi les gens du monde ils étaient choisis avec un certain égard, ils devaient être intelligents, de bonne santé et même d'un extérieur agréable(2). Et, prescription non moins utile, ils devaient savoir s'accommoder toujours aux circonstances, s'arranger selon les exigences du lieu et du temps (la ratio teniporum), sans jamais se laisser détourner de leur but fondamental. L'obéissance était leur règle cardinale, l'obéissance portée jusqu'au point de pouvoir au besoin commettre un délit si c'était sur l'ordre du pape, ou dans la conviction de le faire pour le bien de leur cause ou pour la gloire de Dieu (ad majoram Dei gloriam) (3).
Grâce à cela les jésuites étaient, dans la main de leur chef, des outils admirables, et leur institut, solidement organisé, minutieusement contrôlé, intelligemment administré, travaillait avec la régularité d'une machine.
L'idée de l'ancien soldat de donner à sa compagnie un caractère militaire s'était montrée féconde: le jésuite, moitié moine, moitié prêtre, était toujours soldat, discipliné, exercé, courageux.
(1) GOTHEIN, p. 661—662.
(2) M., ihid., p. 412.
(3) M., ibid., p. 333—334.
INTRODUCTION. XVH
Leur éducation fit des jésuites les diplomates les plus habiles, les théologiens les plus érudits, les missionaires les plus hardis de ce temps là; ils étaient toujours prêts à répondre à chaque appel qu'on leur adressât. Si l'on ajoute qu'ils ne demandaient jamais de récompense, que tout leur travail était gratuit, on comprendra encore mieux le succès inoui de cette création puissante de l'âme espagnole.
Dès ses débuts la Compagnie de Jésus devint populaire en Portugal, en Espagne aussi elle gagna bientôt la faveur du peuiDle. Mais le roi Philippe II ne l'aimait guère; les grandes libertés dont elle jouissait, l'attachement au pape, qu'elle affichait, lui déplaisaient (i). En France, ses débuts ne furent point heureux. Pourtant elle y fut officiellement autorisée, malgré les vives protestations du Parlement de Paris. Mais le peuple français ne lui prodigua jamais ses sympathies (2).
L'activité grandiose qu'elle déploya en Allemagne fut d'une importance extrême. Dès le commencement elle avit attaché une attention spéciale à la »récatholisation» de ce pays (3) si tourmenté par l'hérésie luthérienne et si cher au S. Siège. C'est dans ce but que fut fondé à Rome, en 1552, le célèbre CoUegium Germanicit7n, qui avait pour mission d'accueillir les adolescents allemands, (et surtout les jeunes gens riches ou nobles) pour en former des missionaires et des apôtres de la foi catholique dans leur patrie. Les résultats qu'obtinrent les jésuites dans ce domaine furent tels, qu'en 1563, au concile de Trente, les représentants officiels de l'Empereur et du roi d'Espagne ainsi qu'un certain nombre des évêques présents recommandèrent à l'assistance de se servir de la Société de
(1) PhiI,IPPSON, Westeuropa, Einl, p. 39— 41.
(2) GOTHEIN, pp. 586; 603.
(3) GoTHEIN, p. 661 et suiy.
XVni INTRODUCTION.
Jésus pour la restauration de la religion catholique dans le Saint- Empire (i). En Pologne aussi la victoire du catholicisme fut due aux jésuites.
Au Concile de Trente la Compagnie de Jésus eut une belle occasion de donner des preuves de sa valeur et d'augmenter sa réputation.
L'ouverture déjà intimée du concile avait été renvoyée à plusieurs reprises à cause des guerres incessantes entre Charles-Quint et François I et, aussi par la répugnance qu'éprouva le pape pour un concile que l'empereur victorieux pourrait diriger selon son gré et qui, par conséquent, se trouvait hors d'état de s'opposer à des revendications importunes. Enfin, au bout de dix années de tergiversations et d'hésitations, la prépondérance de Charles-Quint parut à Paul III moins redoutable qu'auparavant. Ee pape avait besoin de l'empereur pour sa politique de famille en Italie, et Charles-Quint de l'appui du Souverain Pontife pour pouvoir entamer une action contre les protestants allemands. On parvint donc à s'entendre sur les points nécessaires (2), et le concile tant souhaité, tant discuté, put enfin s'assembler.
Le 13 décembre 1545 les délibérations s'ouvrirent. Ees aspirations du pape, d'un côté, celles de l'empereur, des princes intéressés et des ecclésiastiques »ultramontains», de l'autre, différaient en principe. Ee premier attendait du concile une révision et une confirmation de l'ensemble des dogmes si violemment attaqués ainsi qu'une approbation de la toute-puissance papale. Ees princes séculiers s'étaient proposé de déterminer une réforme complète des lois et des mœurs de l'Eglise
(1) CrÉTINEAU-JOI^Y, Hist. de la Coinpagnie de J. t. I, p. 227. PHII^IPPSON, Westeiiropa, Einl. p. 45.
(2) RanKE, Werke, t. XXXVII, p. 131.
INTRODUCTION. XIX
romaine (3). Le pape voulait que tout découlât de son autorité à lui, les princes étaient résolus à sauvegarder l'autonomie du concile. Ce fut la volonté du pape qui parvint bientôt à triompher de l'opposition conciliaire. Car, les évêques italiens, qui dépendaient de la papauté et lui étaient par conséquent dévoués, se trouvaient eu majorité imposante. Les Espagnols n'étaient pas nombreux; ils se distinguaient en revanche par leur érudition et leur sage conduite. Les Français faisaient défaut, les Allemands aussi, ce que le pape ne regrettait guère vu les demandes exagérées que lui avait toujours présentées la nation allemande (les célèbres gravamma de l'année 1510, l'irritation de la diète en 1522). Enfin les votations se faisaient par têtes, non par nations. Les légats pontificaux del Monte, (le futur pape Jules III) et Marcel Cervino (en 1555 pape sous le nom de Marcel II, f 1555), doués de toute l'habileté diplomatique de leur race, réussirent à réserver toujours au pape la décision définitive sur les résolutions à prendre (2). Aussi comprend-on aisément que la tendance irréconciliablement catholique devait l'emporter sur toute tentative médiatrice, et que les illusions de Charles-Quint de pouvoir faire valoir au concile les prétentions des protestants furent bientôt dissipées. De fait, on ne tarda pas à décréter l'inviolabilité de la tradition et, ensuite, à condamner par des canons sévères toutes les innovations des doctrines nouvelles. La discussion sur le dogme de la justification par la foi fut d'une importance spéciale. Les légats s'en servirent pour chasser, — plus ou moins ouvertement (3) — du concile quiconque ne professait pas la doctrine pure des Pères de l'Église.
(1) PhH^IPPSON, Westeuropa, Einl. p. 78. RlTTER, Deutsche Gesch. p. 162 — 163.
(2) PhiIJPPSON, Westeuropa, Einl. p. 81— 82.
(3) PmivipPvSON, 1. c, p. 88.
INTRODUCTION
Enfin, le désaccord sourd entre les partis impérial et papal éclata avec une force qui ne se laissa plus dompter. L'empereur était mécontent de la direction qu'avaient prise les délibérations de l'assemblée, et le pape commençait à redouter un acroissement de la puissance de Charles-Ouint après sa victoire de la ligue de Smalkalde (i). Sous prétexte d'une épidémie qu'on aurait constatée à Trente, il ordonna la translation du concile à Bologne — dans les confins mêmes de l'Etat Pontifical. C'était un transfert qui équivalait à une dissolution; en réalite, le concile quitta Trente, mais il ne se réunit jamais entièrement à Bologne.
Charles-Quint résolut alors de prendre en ses propres mains l'œuvre réformatrice. A la Diète d'Augsbourg, en 1548, il imposa à la Diète d'Allemagne son célèbre Intérim, essai singulier de réconcilier les confessions protestante et catholique. Mais les populations protestantes ne montrèrent aucun empressement à adhérer aux vues de l'empereur, et ses amis mêmes les catholiques s'obstinèrent à ne pas se soumettre à cet arrangement. C'est ainsi que le rêve de pouvoir jouer le rôle de médiateur entre les partis rivaux se changea, pour Charles-Quint, en une déception anière.
Après un conclave de plus de deux mois le cardinal de Monte fut proclamé pape et prit le nom de Jules II. Quoique son élection ait été due à l'influence française (2), il se montra bientôt l'ami déclaré de l'empereur et du concile, qu'il ne tarda pas à convoquer de nouveau. Au mois de septembre de l'année 1551, les sessions interrompues furent reprises à Trente.
On fondait des espérances exceptionnelles sur cette nouvelle réunion. En effet, plusieurs prélats allemands s'y étaient rendus et, sur les instances de l'empereur,
(1) RANKE, Werke, t. XXXVII, p. 166—167.
(2) PlEPER, Legaten ti Nuntien, p. 2.
INTRODUCTION. XXI
quelques princes protestants d'Allemagne y avaient envoyé des délégués. Mais ceux-ci ne se montrèrent point disposés à se soumettre à l'autorité papale, qui dès le début était de nouveau parvenue à prévaloir. Ils présentèrent des protestations et des demandes précises. Leur apparition fit une impression favorable sur le clergé présent et contribua à fortifier l'esprit d'opposition (i) qui régnait surtout chez les prélats espagnols. La conséquence fut que le contraste entre les deux partis opposés s'accentua au point de rendre impossible tout travail commun. Lorsque, vers le printemps de l'année 1552, la nouvelle de la ligue conclue entre Henri II de France et les princes protestants allemands parvint à Trente, une grande partie des membres du concile n'hésita plus à quitter l'assemblée. La marche de Maurice de Saxe sur Innsbrûck donna au pape l'occasion désirée de prononcer la dissolution du concile si misérablement avorté.
C'est à peine si on avait réussi à publier quelques canons, en premier lieu, le décret dogmatique sur le sacrement de l'Eucharistie, qui reçut un sens strictement catholique, fondé sur la fiction de la transsubstantiation. L'œuvre positive qu'avaient accomplie les deux synodes de Trente relevait en premier lieu de la constance et du zèle de deux savants jésuites espagnols, des Pères Lainez et Salmeron, secondés par leurs savants compagnons. Le Jay et Canisius, envoyés en 1551 au concile en qualité de »théologiens» officiels du pape. Dès les premières séances ils avaient su acquérir sur les discussions une influence décisive. Plus leur autorité croissait plus les décisions du concile portaient des traces évidentes de leur travail intelligent (2). L'issue de la seconde séance du concile
(1) PHII.IPPSON, 1. C, p. III.
(2) RanKR. Werke. t. XXXVII p. 135. GOTHRIN, p. 482—493.
XXn INTRODUCTION.
de Trente fut pour tout le monde une désillusion. Rien ne laissait espérer une reprise des délibérations. Le seul qui y tenait encore avec une ténacité désespérée était Charles-Quint. Mais depuis la dernière révolte des protestants sa puissance en Allemagne avait considérablement diminué. Lui, le défenseur le plus puissant de l'idée d'un concile libre, qui devait réformer l'Bglise entière, n'avait plus assez d'autorité pour faire triompher son idée. Il avait dû voir de ses propres yeux comment ses sujets luthériens, au lieu de se soumettre à l'avis du concile œcuménique, avaient catégoriquement refusé toute réconciliation avec Rome sur les bases de la théologie orthodoxe. Désappointé, il se démit de ses couronnes et de sa dignité impériale et se retira de la scène oti, pendant tant d'années fatales, il avait été l'acteur principal.
Le pape, de son côté, avait été témoin de l'opposition dangereuse des prélats allemands et espagnols au concile et de l'abstention totale des Français. Il ne pouvait guère désirer une répétition de ce spectacle. II avait espéré humilier et vaincre le roi de France, mais il n'avait pas atteint son but (i). Après l'abdication de Charles-Quint il se voyait délivré de la menace constante d'un empereur qui pouvait l'écraser et libéré de la pression gênante que celui-ci avait exercée sur lui. Donc, les causes, qui avaient donné naissance au concile général, n'existaient plus, et la pensée d'une réforme de l'Eglise in capite et menibris semblait enterrée à jamais.
Paul IV ne fit rien pour la ressusciter. Passionné, comme il l'était, il perdit deux années de son pontificat à faire la guerre aux Espagnols; mais les deux années suivantes furent entièrement consacrées à réformer les abus ecclésiastiques. Il institua une grande
(l) PimjPPSON, Westeuropa, Eml., p II3— 114.
INTRODUCTION. XXHI
congrégation de 24 cardinaux, de 45 prélats et de 50 docteurs pour la réforme de l'Eglise, et il s'adonna avec un soin scrupuleux à poursuivre les mauvais usages à sa cour et dans les ordres ecclésiastiques. Mais avant tout il était inquisiteur, et il surveillait les fonctions du Saint-Office avec une sévérité implacable. Il n'épargnait pas même les cardinaux, tels que Pôle et Morone, et il incriminait d'hérésie même des morts comme Sadolet et Contarini. La congrégation de l'Index, c. a. d. la commission qui avait à dresser la liste des livres prohibés, reçut par lui une importance toute nouvelle. Mais si Paul IV, par son ardeur réformatrice, par son zèle inquisitorial, avait beaucoup fait pour cléricaliser l'Italie et la rapprocher de l'idéal catholique, son action ne fut pourtant pas d'une influence générale pour le monde catholique tout entier. Ce fut là son grand défaut. Car, déjà de son vivant les catholiques s'étaient remis à réclamer le concile œcuménique (i).
L,e nouveau pape Pie IV, caractère prudent et passablement pieux, résolut d'achever la grande œuvre de la réforme de l'Église. Il s'était facilement laissé convaincre de la nécessité de continuer le concile. Son jeune neveu, Carlo Borromeo, lui fut d'une aide inappréciable dans ses projets de restauration, par l'exemple de sainteté, qu'il offrit au monde, et par le zèle infatigable qu'il voua à la cause du concile. En 1560, les rois et les prélats de la chrétienté occidentale furent de nouveau appelés à se réunir à Trente, et, au mois de janvier de l'année suivante, les délibérations, deux fois interrompues, purent être reprises.
Comme il a déjà été noté, le situation avait complètement changé. Charles-Quint n'était plus là. Depuis
(l) RANKE, JVerke, t. XXXVII, p. 211. PmiJPPSON-, Westeiiropa, Eml., p. Ii6— 117.
XXIV LVTRODUCTION.
la paix d'Angsbourg, en 1555, l'Allemagne était irrémédiablement partagée en denx partis opposés, ce qui rendait désormais inutile tout effort de réconciliation (i). Du reste, l'Allemagne ne devait plus être le souci principal du concile. Kn France, l'organisation imposante des huguenots et l'ascendant rapide de leur pouvoir donnait suffisamment à penser aux gouvernants de ce pays. Et l'assemblée des Notables, à Fontainebleau, en 1560, qui avait réclamé un concile national pour la France, et exprimé des désirs qui allaient dans une direction fortement gallicane, devait déterminer le pape à se hâter pour renouer les liens entre la France et le centre du catholicisme. Puis, pendant les derniers temps, le protestantisme s'était répandu en Europe avec une rapidité qui avait effrayé le monde catholique. Enfin, les princes étaient impatients de venir à bout de l'anarchie religieuse. Pour toutes ces raisons la nouvelle réunion du concile générale semblait appelée à donner de sérieux résultats.
Néanmoins, dès le début, les difficultés surgirent. On souleva la vieille question de la supériorité des conciles sur le pape, tant débattue au XV:e siècle. On se demanda si le nouveau synode devait être considéré comme une continuation des deux précédents, ou non. IvC pape et les Espagnols étaient pour la continuation, les Allemands, qui espéraient encore regagner les protestants, la rejetaient. Mais les Italiens formaient une majorité compacte dont le pape pouvait entièrement disposer pour faire valoir ses intérêts. Grâce à cela il réussit bientôt à restreindre aux légats seuls le droit de faire des propositions (clause proponentibus legatis) ce qui mettait entre ses mains la direction des affaires. Et vers la fin de la séance, il obtint dans la question de la continuité une victoire de principe. Cependant
(I) RanrE, Werke, t. XXXVII p. 212. RlTTER, p. 155.
INTRODUCTION. XXV
l'ambassadeur de l'empereur Ferdinand, soutenu par les ducs de Clèves et de Bavière, présentait un libelle de réformatien contenant en partie des demandes impossibles (i): la communion sous les deux espèces aux laïques, le mariage des prêtres, etc. Charles de Guise, cardinal de Lorraine, nouveau représentant officiel de la France, qui arriva en novembre 1562 avec une suite nombreuse d'évêques français, se joignit à eux et alla même encore plus loin en demandant la messe en langue vulgaire, et d'autres concessions. La désunion était complète, des mois s'écoulaient souvent sans aucun résultat visible, on s'injuriait en pleine session et on se querellait dans les rues de la ville, les armes à la main (2). Tout le monde désespérait de voir nue issue heureuse et la désolation des catholiques était profonde {3). -^Nulla spes erat-»^ disait Morone.
En de telles circonstances les discussions sur les dogmes rencontraient des difficultés énormes. C'étaient les prélats espagnols (4) et encore davantage des deux Pères Jésuites Lainez et Salmeron — à juger des assertions de Gothein (5) — qui, durant tout le cours des délibérations avaient l'influenne décisive sur la formulation des décrets. Après des disputes scandaleuses on réussit enfin à se concerter sur le canon de la communion sous une espèce, en remettant au pape la faculté de concéder le calice dans les cas où il le jugerait opportun. La question la plus complexe était pourtant celle de la liberté des évêques relativement au pape, appelée la question de la résidence des évêques. Il s'agissait de déterminer s'ils détenaient leur charge immédiatement de Dieu, et sans l'intermédiaire du pape,
(i) RiTTER, p. 157— 161.
(2) RanKE, Werhe, t. XXXVII, p. 215— 2l6.
(3) Pmi/IPPSON, Westeiiropa, Einl., p. 153 — 1,56.
(4) Id., ibid, p. 130— 131, 170. RiTTER, p. 162.
(5) GoïHEiN, p. 498—519, Cfr. PmuppsoN, 1. c, p. 178.
XXVI INTRODUCTION
OU bien si leur institution relevait de celui-ci et si partant ils étaient tenus de reconnaître sa suprématie absolue. On comprend l'importance d'un tel principe pour l'Eglise romaine. Les Espagnols, jaloux de leurs libertés, soutenaient' avec acharnement le droit divin de répiscopat. Ees jésuites et les légats Hercule de Gonzague, cardinal de Mantoue, et Morone, défendaient avec éloquence et habileté l'avis contraire. Aucune solution ne paraissait possible.
Au printemps de l'année 1563, un changement capital se produisit dans la situation générale de Trente. Ce fut en premier lieu la prudence diplomatique du pape qui inaugura cette ère nouvelle. Eassé des querelles des prélats il résolut de nouer des négociations directes avec les princes et certains personnages influents de l'Europe pour tâcher de les satisfaire par des concessions spéciales et, de se rendre ainsi maître de l'opposition conciliaire. On avait, en effet, observé qu'en réalité les prélats au concile dépendaient de la volonté de leurs souverains. Donc, une fois allié aux princes, le pape pourrait briser toute résistance de la part des évêques à Trente (i). L'empereur Ferdinand avait été le plus mécontent de tous les princes. D'un autre côté, à en juger par son naturel, il devait être pourtant le plus maniable. C'est donc à lui que s'adressa Pie IV dans cette occurence. Au mois d'avril 1563, il charge Morone de se rendre à Innsbrûck pour faire à Ferdinand les ouvertures d'un compromis. Ranke voit dans ce fait un des épisodes les plus importants de l'histoire de cette époque. Il fait observer {2) que, par
(i) A Rome on se croyait un moment menacé d'une coalition entre les trois grandes puissances, l'Empereur, la France
et l'Espagne. RiTTER, p. 170. Pinr,IPPSON, Westairopa, Eml.,
(2) Ranke, Werke, t. XXXVII, p. 227.
INTRODUCTION. XXVH
cette action remarquable, Pie IV abandonne l'attitude traditionnelle des papes de traiter en serviteurs les puissances séculières. A partir de ce jour là le S. Siège ne commande plus, il négocie. Cela est bien vrai, mais lorsque Ranke affirme que le plan du pape était d'entamer des négociations aussi avec les autres monarques de l'Europe et que le sort du concile se décida désormais dans les Cours (i) il me semble qu'il va trop loin. Il résulte au moins de l' expositon de Philippson (2), dont les recherches sont plus récentes et basées en premier lieu siir celles de Th. v. Sickel (3), que le pape fut induit à entrer en relation avec l'empereur uniquement parce qu'il avait appris que les dispositions de celui-ci en faveur d'une entente étaient aussi favorables que les siennes (4). Il résulte encore de ces recherches que l'empereur Ferdinand était le seul prince que Pie IV ait tâché de gagner pour sa cause durant le concile (5).
Donc Morone ne rencontra guère de difficultés dans sa mission. Il exposa à Ferdinand les conditions de son maître: Pie IV accordait le calice aux laïques dans ses États et promettait de reconnaître comme Roi des Romains son fils Maximilien. Morone fit briller toute son éloquence, tout son art persuasif, et avant peu la conversion de l'empereur au parti papal était un fait accompli.
lya désolation fut générale dans le camp réformateur de Trente. Iv'opposition avait perdu son appui le plus fort. Si le pape réussissait encore à se concilier les Français il avait jeu gagné. En effet le cardinal de Lorraine, homme ambitieux et égoïste, n'était point
(1) Id., ihid., p. 218—222.
(2) Cfr. aussi GoThein, p. 516.
(3) i>Zur Geschichte des Konzils voti Trie7it->->, AVieti 1872.
(4) PHrLIPPSON, Westeuropa, Einl., p. 155 — 156; 160.
(5) Id., ïbid., p. 161 — 173.