INTRODUCTION. XXXIII
une attitude plus politique que catholique, plus ambitieuse que dévote. Mais chez Philippe II d'Espagne la bigoterie et les ambitions politiques se confondaient au point de faire de ce roi le représentant le plus absolu de la monarchie catholique de cette époque.
lyC rôle prépondérant qu'il est appelé à jouer dans les événements qui font le sujet de cette étude, et la part considérable que la politique dirigée par lui jouera dans l'avenir nous obligent à nous former sur son caractère une idée aussi nette que possible. I^es contemporains le représentent comme un homme d'un tempérament austère, mélancolique, froid, comme un homme qui ne cherchait la confiance de personne et qui ne désirait inspirer que le respect et la crainte. Il était »de présence grave», taciturne, hautain, aimait la solitude et tenait à entourer toutes ses actions d'une secretesse impénétrable. Il avait une conception très haute de ses devoirs de régent. Il voulait tout faire lui-même, voulait soutenir tout seul le fardeau énorme du gouvernement de son immense royaume. Ses ministres, ses dignitaires mêmes les plus accrédités, n'étaient que des subalternes qu'il tenait à garder à distance pour ne pas leur laisser une influence gênante (i). Il ne tolérait guère les hommes de" talent et de lumières et, si ses serviteurs se montraient parfoirs trop indépendants, ou s'ils lui semblaient trop favorisés par la fortune, il les renversait, les faisait disparaître au besoin sans pitié ou les réduisait au désespoir par des tracasseries interminables. Il jugeait même nécessaire d'alimenter leurs jalousies réciproques pour neutraliser des influences pernicieuses! (2).
Pédant et paperassier il exigeait que toute affaire, même la plus insignifiante, fût traitée par écrit et que
(1) FORNERON, Philippe II, t. I, p. 240.
(2) PhiI,IPPSON, Westeuropa, p. 88. Pr]&SCOÏT, Philip The Second, t. III, p. 201. BaSCHET, Diplomatie Vénitienne, p. 254—257.
XXXIV iNTRODUCTIO^f.
toute négociation tant soit peu importante fasse l'objet d'une correspondance minutieusement réglementée entre ses conseils, ses bureaux et ses secrétaires (i). Toute la masse écrasante de documents qui s'accumulait de cette manière devait encore être relue et corrigée par lui-même. On comprend qu'il suffisait alors d'une de ses maladies fréquentes, qui l'empêchait d'écrire à ses ministres, pour jeter la consternation dans le rouage énorme de cette machinerie adiministrative.
Reconnaissons toutefois que cet homme singulier avait des qualités non communes et que personne ne pouvait être plus assidu que lui. Mais dans son travail il était d'une petitesse et d'une lenteur incroyables et son inertie eut un effet paralysant sur le cours des affaires publiques. Il exaspérait les diplomates qui avaient à traiter avec lui et ne leur donnait jamais des réponses claires. »Iva longueur des résolutions à cette cour estindisible et ne se laisse pas décrire» écrit un nonce apostolique de Madrid (2).
Il était méfiant. Aussi s'était-il créé un système d'espionnage qui le tenait au courant de tout ce qui se faisait et se projetait dans l'Europe entière. Il ne savait pas pardonner. Ses longues rancunes, ses tardives vengeances le faisaient craindre autant que la dissimulation constante qui chez lui était devenue principe. Il voulait être juste mais il devenait cruel en châtiant et il ne regardait jamais aux moyens qu'il employait pour atteindre un but (3). Il était l'homme inflexible ou, au moins, il affectait de l'être (4), mais en même temps, il était obsédé d'une irrésolution fatale qui eut pour sa politique des conséquences déplorables. Car il était ami de la paix, et il avait en horreur les
(i) BaSCHET, t., p. 260—261. (MS. Bari. Lat.^w'è. Bibl. Vat.)
(2) M s. Barb. Lat. 5118. Bibl. Vat. '
(3) FORNERON, Philippe II, t. II, p. 214.
(4) Id., ibid., t. I, p. 224.
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résolutions décisives et les entreprises téméraires. Le courant des événements l'entraînait cependant dans les entreprises les plus vastes, où la fermeté de résolution eût été pour lui d'un bien inestimable. Temporiser était la règle cardinale de Philippe II et de ses temporisations découlèrent ses plus grands malheurs, (i).
Il se regardait comme le premier monarque de la chrétienté et il croyait que son devoir était de continuer les traditions d'empire universel de son père, ainsi que son rôle de protecteur de l'Eglise périclitante (2). Fils de cette Espagne orthodoxe où' l'enthousiasme religieux avait produit ses plus brillantes fleurs, il était catholique zélé. Il avait une espèce d'horreur pour l'hérésie, et il était résolu de l'extirper de ses Etats, coûte que coûte. Sa conviction religieuse était telle qu'il était persuadé qu'il possédait une orthodoxie supérieure même à celle du pape. Dieu avait mis entre ses mains des moyens extraordinaires pour dominer ce monde et l'avait fait roi de la nation la plus chrétienne de l'Europe. Par conséquent, il était l'exécuteur de la volonté divine ici-bas, le vrai délégué de Dieu sur la terre (3). Selon lui il l'était à un degré supériur même à celui de la papauté qui, elle, manquait de ressources matérielles, et dont les vertus chrétiennes n'étaient pas irréprochables (4). Aussi se considérait-il parfoirs comme dispensé d'égards même envers le pape, et, s'il avait, en bon catholique, une vénération profonde pour sa dignité, il ne se montrait point disposé à lui prêter une obéissance servile (5). Au contraire, tout dévot qu'il
(1) PHII,IPPS0N, Graii-vella, p. 44—48. Id., Westetiropa, p. 177 — 178. 371 — 372. PrESCOTT, t. III, p. 201—206. BaSCHIÎT, p. ex. p. 270—273. Cfr. RankK, WerJie, t. XXXV, p. 97—107.
(2) PrKSCOTT, 1. c, t. I. p. 225 ; 265.
(3) FORNKRON, Philippe II, t. I, p. 184; t. III, p. 67.
(4) PhiIvIPPSON, Westeuropa, p. 366. Id., Hist. Zcitschr., p. 299
(5) PmivIPPSON, Westeuropa, p. 84—87, 365.
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fût, le patriotisme chez lui l'emportait sur la foi. Il était Espagnol plus que catholique. L'Église entière devait servir ses intérêts perticuliers et le clergé espagnol ne devait être qu'un instrument de la couronne (i). ha. grandeur de l'Espagne primait tout (2). Il n'hésita point à secourir les réformés de France et d'Ecosse contre les catholiques de ces pays, dans le seul but d'affaiblir ses ennemis politiques (3). Mais par le jeu des circonstances ses visées politiques et ses haines religieuses se confondaient le plus souvent, et c'est par là qu'il est devenu le champion déclaré et le moteur le plus puissant de la réaction catholique en Europe durant toute la seconde moitié du XVI:e siècle.
En effet, sa situation était telle qu'il ne pouvait échapper à ce rôle. Ses États occupaient une partie considérable de l'Europe occidentale. Ils étaient disséminés un peu partout et comprenaient, outre les royaumes espagnols, celui de Naples, le duché de Milan, les Pi-ésides sur les côtes d'Italie, la Franche-Comté et les Pays-Bas. Ees liens de parenté les plus étroits l'unissaient aux souverains d'Autriche, et lui assuraient de leur part une alliance constante avec eux en lui procurant une forte influence sur toute leur politique. Il venait de perdre l'Angleterre par la mort de Marie Tudor, mais il n'avait point perdu encore l'espoir de la recouvrer par un nouveau mariage. Ee poids de sa prédominance se faisait sentir dans toute l'Europe, et son intervention était imposée par la force même des événements. Étant partout le défenseur des principes
(r) »In der That, dies war das Ziel von Philip II. Kirchenpolitik: der Kirche zu dienen, aber nur in dem er die Kirche seinen eigenen Zwecken, den politischen Interessen Spaniens dienstbar machte». Phii<ippson, Ilùt. Zeïtsckr., p. 292.
(2) PrESCOTT, t. III. p. 195.
(3) P. ex. FORNKRON, Philippe II, t. I, p. 122. Pmi,TPPS0N, Granvclla, p. 159.