GRÉGOIRE XIII ET SON MINISTRE
Le 12 mai 1572, dix jours passés après la mort de Pie V, conformément à la coutume, les cardinaux entraient au conclave.
Les élections des papes se faisaient de la manière suivante. Si l'un des candidats réunissait dans le scrutin les deux tiers des votes écrits des cardinaux il était proclamé pape sans autres formalités. Si non, on répétait le scrutin jusqu'à ce que l'un ou l'autre des candidats obtînt la majorité absolue. Enfin on avait parfois recours à ce que l'on appelait l'adoration, c'est à dire la proclamation sans vote préalable d'un candidat réunissant les sympathies générales de l'assemblée. Celle-ci se rendait alors aiiprès du candidat désigné, qu'elle acclamait pape, qu'elle »adorait». Ce dernier procédé, le plus usité dans les conclaves précédents, fut aussi celui, auquel on eut recours pour l'élection de Grégoire XIII (i). Ce fut le cardinal de Granvelle, entré au conclave le 12 mai au soir seulement, qui décida
(i) AlbeRI, Sér. II, t. IV, p. 104 (Gir. Soranzo, 1563) et 245 — 246 (Ant. Tiepolo, 1578).
de l'issue (i). Farnèse s'était bien cru destiné à monter sur le trône pontifical. Mais son attitude trop sûre lui nuisit. Dès son arrivée Granvelle lui avait intimé que Philippe II s'opposait catégoriquement à son élection. Farnèse, stupéfait, pris au dépourvu, perdit courage, cessa de combattre pour sa cause et laissa libre action à Granvelle et Médicis (2). Grâce à cela les autres réussirent à s'entendre facilement. Granvelle et Médicis, secondés par d'Altaemps, Cesi, Sforza, Orsini et Côme (3), entraînèrent l'assemblée, et au bout de 19 heures de conclave celle-ci se rendit à la cellule qu'occupait le cardinal Buoncompagni et l'adora (4). Immédiatement auparavant le cardinal de Côme était allé le trouver et lui avait annoncé la grande nouvelle, qu'il avait reçue avec un calme stoïque (5).
Vu l'heure avancée on évita de communiquer l'heureuse nouvelle au peuple de Rome le soir même, de peur de provoquer des désordres. Les ponts du Tibre étaient barrés par les gardes suisses. Mais la grande nouvelle ne put pas être contenue dans la ville Ivéonine. Elle transpira au dehors, des gens, qui traversaient le fleuve dans de petits bateaux, la répandirent dans la ville, et la même nuit déjà les rues retentissaient des
(i) V. la lettre du cardinal même à Morillon, du 14 mai 1572, dans laquelle il décrit le conclave. PloT, Corresj). du card. de Granv. t. IV, p. 224.
(2) Le secrétaire Babbi à Cosme T.er, le 14 mai 1572. Arch. Fior. Med., filza 3598, f. 128. — Il se mit pourtant à travailler pour Buoncompagni. PetrucceiJvI, t. II, p. 227 — 229.
(3) MaEFEI, Annali di Gregorio XIII, t. I, p. 17.
(4) Bouncompagni était le protégé de Philippe II déjà depuis des années: C'était au cours d'une légation en Espagne (en 1565) que le cardinal avait réussi à entrer dans les, bonnes grâces du roi catholique. — Il avait été nommé parmi les »papables» déjà au conclave de 1565. Dépêches ati grand-duc des 18 et 19 dec. 1565. Arch. Fior, Med., filza 3285, f. 319, 322.
(5) MORONI, Dizionario, vol. 32, p. 296—297.
transports de joie et des cris de »vive le pape Buoncompagni», »vive Grégoire XIII!» (i).
Ces pauvres gens avaient toutes les raisons du monde de jubliler. L'élection d'un pape signifiait pour eux le retour de l'ordre et du calme public dans la ville naguère agitée par les factions et les troubles de l'interrègne. Et combien d'espérances, combien de calculs pour l'existence, ne se rattachaient-ils pas aux goiits, aux qualités, au caractère du nouvel élu dans ce monde, qui vivait au jour le jour? Cette fois-ci on était content du résultat de l'élection. On espérait du nouveaux pape un régime doux et conciliant après l'austérité et l'opiniâtreté de Pie V (2).
Issue d'une famille noble bien que pas ancienne (3) de Bologne Hugues Buoncompaqui s'était adonné à la jurisprudence, et pendant cinq années il avait professé le droit à l'université de sa ville natale. Il s'était déjà acquis une certaine célébrité, lorsqu'en 1538(4) — à l'âge de trente-sept ans environ — il alla à Rome comme tant d'autres de ces jours là chercher fortune. Comme Référendaire de la Curie sa renommée ne fit que s'accroître. Aussi fut-il député par Paul III à la première session du concile de Trente. Créé Secrétaire Apostolique par Jules III sous Paul IV il accompagna comme conseiller-dataire le cardinal Caraffa en France et puis en Flandres. Sous Pie IV il fut un des huit conseillers
(1) Diaria Coeremom'alia, Bibl. Corsitli, MS. 986.
(2) Lettres citées à la page précédente, notes i et 2. — ClAPPI, Vïta di Gr. XIII, p. 3. — RaNKIC, JVerke, t. XXXVII p, 273. - Le protonotaire de Médicis à Cosme I:er le 22, mai 1572 : »Credesi che S. S:tà habbia à regger questo Pontificato con somma iustitia, et nel restante del governo sia per tener una strada di niezzo, che tende al temperato in tutte le cose, dalla quai opinione par che nasca ancora molta satisfattione nel Populo». Arch. Fior. Med., filza 3291, f. 163.
(3) Cfr. HÛBNER, t. I, p. 103.
(4) Maffei, t. I, p. 5. — En T539 selon CiAPPl, p. 2.
IIO CHAPITRE IV
de Borromée (i). Lors de la troisième session du concile il fut également conseiller des légats à Trente. Créé cardinal avec le titre de Saint-Sixte il fut chargé par le pape d'aller en Espagne comme légat pour la célèbre affaire de Bartholomée Carranza, évêque de Tolède, incriminé d'hérésie par le gouvernement espagnol. La mort inattendue de Pie IV interrompt sa légation; instamment rappelé à Rome pour le conclave par ses collègues les cardinaux, il quitta précipitamment l'Espagne, mais ne parvint cependant à Rome qu'après l'élection de Pie V. Celui-ci lui confia la Signature des Brefs après Réuman; mais durant le pontificat de ce pape Buoncompagni, de même que la plupart des ^créatures» de Pie IV, se tint éloigné de Rome. Il séjourna de préférence à Bologne (2). Enfin, la mort de Pie V lui donna libre accès au trône pontifical. De son éducation juridique il conserva ]30ur les questions de droit et de juridiction un intérêt particulier (3), qui, avec le temps, prit chez le vieillard irascible les proportions d'une manie sénile (4), et qui eut sur la réalisation de ses plans politiques un effet fatal.
A son élection le pape Grégoire XIII avait soixantedix ans. Il était »un très-beau vieillard, d'une moyenne taille et droite, le visage plein de majesté, une longue barbe blanche, eagé lors de plus de quatre-vins ans, le plus sein pour cet eage, et vigoureus qu'il est possible de désirer, sans goûte, sans colicque, sans mal d'estomach, et sans aucune subjection: d'une nature douce, peu se passionant des affaires du monde, grand bâtis-
(i) MA-pFEi, t. I, p. 8.
(2) ClAPPI, p. 3.
(3) Notons qu'il entreprit la publication d'un Bullaire de toutes les bulles postérieures à Grégoire VII, ainsi que d'une codification des lois canoniques.
(4) »Tira ogni cosa ad puncUan jurù-h, Giov. Corraro, AlbERI, Sér. II, t. IV, p. 279. (BaSCHET, p. 194).
seur, en cela il lairra à Rome et ailleurs un singulier honneur à sa mémoire; grand aumosnier: je dis hors de toute mesure» (i). Il était d'une nervosité extrême et il avait un besoin inné de remuer. Sa nature n'en était pas moins dans le fonds morose et indolente. Il évitait les occupations graves de l'esprit, dont il rejetait volontiers le poids sur les épaules d'àutrui (2). Il avait l'entêtement des esprits obstinés, ce qui rendait fort difficile toute négociation avec lui. Il parlait peu et sans grâce, ses réponses étaient dures es sèches (3). A sa pédanterie de jurisconsulte il joignit un manque déplorable de jugement politique (4), une ignorance complète de la valeur de l'argent. Il avait la passion de construire: Rome garde de nos jours encore des témoignages nombreux de son activité pour l'embellissement de la ville. Mais ses bâtisses engloutirent des sommes énormes, de même que les dots qu'il payait à toutes les filles pauvres, qui se mariaient à Rome, les rentes, qu'il distribuait aux familles indigentes de la ville, les rondes pensions qu'il donnait aux chypriots fugitifs, pour lesquels il avait une faiblesse particulière, les aumônes de toute espèce qu'il distribuait autour de lui, etc (5). Le besoin se présentant d'avoir des ressources destinées au soutien des grandes entreprises politiques et à la propagation de la foi, ses fonds étaient souvent épuisés.
Enfin, les qualités du monarque temporel lui faisaient complètement défaut: jamais l'arrogance des barons et le désordre général dans les Ktats de l'Église
(i) D'ANCONA, Montaigne, p. 215 — 2i8. Montaigne le vit en
(2) Ai^BERl, Sér. II, t. IV, p. 212, 275.
(3) Alberi, Sér. II, t. IV, p. 214, 260, 279, 304.
(4) Maffei (Coqueunes), t. II, p. 445.
(5) Cfr. Maefei (CoqueIvINEvS), t. II p, 497 et suiv. — Ciappi, p. 50 et suiv.
n'atteignent un degré aussi scandaleux que sous le règne de Grégoire XIII. Son plus grand défaut était de n'être point un grand homme d'Etat, et ce défaut se faisait sentir tout particulièrement à cette époque agitée.
N'oublions cependant pas ses nombreux mérites: Il était simple et juste, d'une probité sans tache (de sorte que Pie IV avait pu dire de lui, en le créant cardinal, ■A Hic est in quo dolus inventus non est»)^ il avait un vrai cœur de chrétien, plein de pitié pour la douleur dans le monde, ainsi qu'une intelligence vive et facile bien que peu profonde. Il se montrera encore en possession d'un instinct surprenant pour les moyens, que l'Église catholique devait choisir pour réaliser ses projets de conquêtes, ainsi que d'un zèle enthousiaste pour la propagation des nouvelles idées réformatrices du catholicisme (i).
Un tel pape avait besoin de serviteurs hors ligne. A peine élu Grégoire XIII distribue un certain nombre de fonctions. I^e 14 mai déjà la charge de dataire est confiée au Père Matteo Contarelli, »zélateur» fervent, celle de trésorier secret à Alexandre Musotto et celle de mastro di caméra à Ludovic Biauchetti, les deux derniers originaires de Bologne (2). A la direction des affaires politiques il appelle Ptolémée Gallio, le cardinal de Côme (3). C'est là un fait qui mérite de notre part une attention particulière.
Nous connaissons la répugnance de Pie V pour le
(i) Cfr. eu général le portrait que donne de lui Ranke, Werke, t. XXXVII, p. 273 et suiv.
(2) MuCANzio, Diaria, Bibl. Corsini, MS. 986.
(3) Le^^diaire de Mucanzio «e mentionne pas Côme en énumérant les fonctionnaires élus le 14 mai. Mais Maffei le comprend parmi ceux nommés le premier l'our (t. I, p. 19), et la dépêche de Babbi au grand-duc du 16 mai dit qu'il fut »député au lieu de Rusticucci». Arch. Fior. Med., filza 3598, f. 130.
népotisme et nous savons qu'il avait refusé de créer cardinal-ministre son neveu, en dépit de la pression des cardinaux. Grégoire XIII abhorrait le népotisme autant que lui (i). A son premier Consistoire (le 30 mai) il faisait lire et confirmer la bulle de Pie V contre le népotisme {De non alienandis bonis Ecclesiae), eu déclarant à haute voix qu'il ne se permettrait jamais de favoriser sa famille au détriment du Saint-Siège (2). Mais il ne put se soustraire à la même fatalité, que son prédécesseur; pas plus que lui il ne réussit à rester fidèle à ses vues désintéressées. Les cardinaux l'obsédaient et il finit au Consistoire du 2 juin par créer cardinal son neveu Philippe Buoncompagni (3), auquel il
(i) Déjà avant d'être pape il avait mis à jour son aversion pour le népotisme. Babbi à Cosme I:er, le 14 mai 1572. (Lettre citée ci-haut, page 108, la note 2).
(2) Maffei, t. I, p. 19. — Babbi à Cosme I:er le 30 mai 1572. Arch. Fior. Med., îilza 3291, f. 179.
(3) Babbi au grand-duc le 19 mai 1572: »Quel suc Nipote figliolo di fratello che si trova in Amelia .... et ha 28 anni è stato mandate avisato da i cardinal! et havrà a suc tempo il cappello dal papa, et presto doverà venir qui .... che S. S:tà dica che non vuole che i suoi parenti ci vengino da Bologna, ma quanto à questo sarà conie li altri papi, essendo tenerissimo dei sua e délia patria». Arch. Fior. Med., filza 3598, f. 132.
Diaria : Die 2 Jitnii. Die Liijie Sanctissiimcs Domimis noster tenuit Secretum Consistorium in cuius principio Ilkmi et R:mi Do^nini Cardinales cnm conve7iienti instantia petierunt a Sanctissimo Dofnino A'bstro quod crearet Sanctae Romanae Ecclesiae Cardinaleni Domimim Philippu7n Boncompagmim nepotem snnm, quod ohtinnerunt. Bibl. Cors. MS. 142.
Voici les parents de Grégoire XIII :
Christoforo Buoncompagni (f 1546) = Angela Marescalchi
Giacoma = Angelo Guastavillani Buoncompagno (f 1587) Ugo,
Filippo, cardinal Gustavillani
le pape Grégoire XIII
Giacomo Buoncompagni
Christoforo, Filippo,
archevêque de Ravenne. cardinal de S. Sixte.
donna le titre de Saint-Sixte (i), Il lui conféra en outre la »Surintendance de la Juridiction Ecclésiastique* avec l'assistance de jurisconsultes éminents (2). Rappelons à ce sujet que Charles Borromée avait regardé la charge qu'il tenait de Pie IV comme concernant en premier lieu la justice dans l'Etat Ecclésiastique.
Quelles .étaient maintenant les relations entre le cardinal de Côme et ce nouveau fonctionnaire?
Observons d'abord que le pape n'avait évidemment pas l'intention de donner beaucoup d'autorité à son jeune neveu. Le titre et la compétence conférés à lui nous l'indiquent déjà. Tel fut aussi l'impression de toute la Cour (3), d'autant plus que le nouveau pourpré était une personne sans expérience et peu intelligente (4). Le cardinal de Côme, lui, s'était acquis durant le pontificat de Pie IV une expérience profonde de toutes les affaires publiques ainsi que de l'admininistration de la Secrétairerie d'Etat. Encore, Grégoire XIII avait eu l'occasion, comme intime de Pie IV, de le voir au travail, il avait appris à l'estimer et une fois élevé au pouvoir il se souvint de son habileté et de ses qualités spéciales. Peut-être espérait-il trouver en lui ce secré-
(i) Le titre fut conféré le 9 juin seulement. Diaria Consùt.^ Bibl. Corsini, MS. 142.
(2) Maffei, t. I, p, 23; »Per mantenere nel suo Dominio pace e giustitia, et per haver in ogni caso fedeli Ministri», dit l'auteur.
(3) Babbi au grand-duc le 2 juin 1572: »Questa matina è stato Concistoro, nel quale S. S:tà preganti dimostrantia da più Cardinali creô cardinale il Signor Filippo suo Nipote, al quale invierà parte délie faccende, ma per questo non si crede che le levi cosi presto dalle mani del Cardinale di Como, conie più pratico délia secreteria e de' negotij del mondo». Arch. Fior. Med., filza 3598, f. 152.
(4) »È tenuto, corne veramente è, per huomo di poco sapere et giudicio». P. Tiepolo au doge, le 11 avril 1573. Archives d'État de Venise. Disp. Roma 1573, f. 108.
taire habile, loyal et docile dont parle Carga dans sa relation du secrétariat. En général, Grégoire XIII estimait les »créatures» de Pie IV.
Grégoire XIII me semble avoir conçu d'abord l'idée de gouverner seul, sans cardinal-neveu et avec un secrétaire domestique cardinal qui n'aurait toutefois pas l'autorité d'un ministre, mais bien la qualité, de chef de la secrétairerie (i). Le cardinal de Côme se serait ainsi trouvé à peu près dans la même position que durant les derniers mois de Pie IV. C'est aussi ainsi que le cardinal lui-même envisage sa situation: »me voici réintégré dans mon ancien office», écrit-il au nonce de Venise (2). Mais entre le secrétaire de Grégoire XIII et celui de Pie IV se manifesta dès l'abord une différence saillante: le secrétaire de Grégoire XIII avait reçu des facultés »ti'ès amples» et, avant tout, les lettres des représentants diplomatiques du pape devaient porter l'adresse officielle du cardinal de Côme; de même celui-ci signait de son propre nom les actes qui leur étaient expédies par la Secrétairerie d'État. Tous les nonces et légats en furent avertis (3), et peu de jours après l'élection du nouveau pape les lettres
(r) MaFFET dit t. I, p. 13: »A reggimento délia Segreteria destinô incontinente con amplissima facoltà il Cardinale di Como».
(2) Lettre du 17 mai 1572: »Del resto non ho che dire senon che V. S. [. . .] quanto io l'ho amata et stimata sempre, et che per ciô non mancarô di farle servitio in ogni occasione tanto più essendo io hora tornato per comniandamento di S. S:tà a questo niio antiquo pristrino (?) del palazzo dove so che V. S. mi capitarà spesse volte per le mani». etc. Arch. Vat. Ntmz. Venetia, vol. 13, f. 1.
(3) Le nonce en Espagne Castagna au cardinal de Côme, le 13 juin 1572: «Benchè V. S. Ilhma et R:ma non nii habbia voluto scrivere per questo primo dispaccio ch'ella ha d'essere sopraintendente a 11 negotij important!, et a lei s'haverà da scrivere, corne si è fatto fin'hora al Cardinale Alessandrino o Rusticucci,
ii6 CHAPITRE rv
envoyées de Rome aux nonces pontificaux dans tous les coins de l'Europe portent déjà la signature facile à reconnaître du cardinal de Corne (i). I^e cardinal était déjà de fait le ministre officiel du pape! C'était une position bien différente de celle de Rusticncci sous Pie V.
La nécessité d'avoir à la direction des affaires un homme intelligent, capable, et le caractère ambitieux du cardinal semblaient devoir concentrer entre ses mains le pouvoir entier. E^nfin l'opposition générale au népotisme devait écarter les rivaux les plus dangereux.
Gallio lui-même était fort satisfait de sa nouvelle position. »Ives temps de Pie IV sont revenus», écrit-il tout heureux au grand-duc de Toscane, »mais cette fois-ci avec l'espoir d'une plus longue durée» (2).
Le cardinal avait alors quarante-cinq ans environ: il était donc dans la fleur de son âge. Il a derrière lui mie longue expérience, et il rentre en scène fortifié par une époque de repos pendant laquelle il a néanmoins suivi avec attention la marche des événements. Aussi c' est-il avec une ardeur et une énergie remar-
nondimetio havendolo io inteso per altra via ne ho preso gran contento, vedendo che quel tempo che piacerà a S. S:tà di tenermi atichora in questo e.silio (il che di ragione dovera essere poco) haverô da scrivere et da trattare non con novitio, ma con huomo intelligentissimo et pratico in tutti li negotij». Arch. Vat. Niinz. Spagna, vol. 5, f. 57.
(i) Lettre citée à la page précédente, note 2. — Côme au grand-duc le 18 mai 1572. Arch. Fior. Med., filza 3737, f. 296. ■ Côme au nonce en Espagne le 30 mai 1572. Arch. Vat. Ahmz. Sfagna, vol. 2, f. 285.
(2) »... per giudicio mio noi havemo in questo Pontifice tutto il valore et tutta la bontà di Pio Quarto di Santa memoria; ma senza dubbio una speranza molto maggiore d'una vita lunga, perché se bene è più vechio è totalmente sano et benissimo regolato». Lettre du 18 mai 1572. Arch. Fior. Med., filza 2i']ol^ f- 295. — Notons que par bref du z'j mai 1572 le cardinal fut nommé gouverneur de Terracina, Piperno et Sessa. Archives des Brefs. Rome.
quables qu'il s'adonne à sa tâche, ainsi que nous le montre la profusion de lettres qui émanent de lui dès les premières semaines de son entrée en charge. Certes, l'œuvre est vaste. Aux crises terribles que va traverser l'Kurope catholique entière, Rome ne pourra s'abstenir de prendre une part considérable.
Il était à prévoir que le cardinal de Côme ne restât pas longtemps sans compétiteur à la faveur du pape. C'est le cardinal d'Altaemps qui, dès les premières semaines du pontificat, exerce sur Grégoire XIII une influence singulière (i). Mais le décousu de sa vie et de ses idées met une fin rapide à son influence (2), bien que le pape lui témoigne toujours une affection sincère et constante.
C'est ensuite les «neveux» qui, malgré tout, viennent disputer à Côme la première place. ly'un d'eux avait été créé, nous le savons, cardinal et chef de l'État Rcclésiastique. Un autre, Giacomo (3), qui était en réalité un fils que le pape avait eu d'une liaison illégitime, contractée avant son entrée dans les ordres, avait été fait castellan du château de Saint-Ange. (Au printemps de l'année 1573 — et précisément le 20 avril
(i) ». . . il Cardinale Altemps, il quale hoggi è padrone assoluto del pontificato». Babbi au grand-duc le 20 mai 1572. Arch. Fior. Med., filza 3598, f. 136. — Le même au même le 24 mai {ibid., i. 140): »I1 Cardinale Altemps è padrone assoluto e tira per se e stia amici tutte quelle poste che vuole, e la casa sua è frequentata pocho mancho che il palazzo, e nel farsi questo papa lui ha aquistato assai, et altre volte credo haver scritto, che lui era buono da faccende et haveva cervello, oltre à l'esser richo in fondo».
(2) Babbi au grand-duc le 21 juin 1572: »II Cardinale Altaemps si trova alla sua villa di Frascati con un poco di Febbre, e disordinatissimo in tutte le cose et e impossibile che viva lungamente non mutando vita». Arch. Fior. Med., filza 3598,
(3) AivBERi, Sér. II, t. IV, p. 219-221.
Il8 CHAPITRE IV
— il fut créé »Général de l'Église», c'est-à-dire gouverneur militaire de la ville de Rome). Le pape avait pour lui une tendresse bien naturelle: aussi le jeune homme pouvait-il espérer atteindre aux plus hautes dignités. Quelque temps après l'élévation de Grégoire XIII il semble en effet qu'un rôle important lui est réservé dans les entreprises de son père (i). Mais Grégoire XIII ne voulut pas pousser les choses si loin. Conscient de sa faiblesse envers son fils il craint d'y céder (2). Tantôt cette crainte prend le dessus et il le relègue dans quelque ville éloignée, tantôt c'est la tendresse qui l'emporte et il rappelle le fils chéri pour le combler de faveurs. C'est ainsi, qu'en 1574, il l'envoie gouverner Ancône, et qu'en 1576 il le confine brusquement à Pérouse, après l'avoir marié pompeusement à une princesse romaine jeune et charmante. Cette lutte entre une affection toute humaine et la volonté bien arrêtée de ne pas favoriser son fils au dépens de l'Eglise se prolonge durant toute la vie de Grégoire XIII et donne lieu à des incidents étranges. Il craint d'être incriminé de népotisme, et lorsqu'il s'agit de doter son fils, afin d'assurer la perpétuation de sa maison, il s'efforce de composer une fortune à Giacomo, en lui faisant épouser une femme richement dotée, en accumulant sur lui les emplois les mieux rémunérés dans l'État de l'Église et en lui faisant donner par Phi-
' (i) Ihid. — »N. S:re è stato hoggi aile 7 chiese, et è stato seco il Castellano, il qitale o matina, il giorno è ogni di seco, et è certo che è da lui amatissimo». Awùo di Roma du 18 juin 1572. Bibl. Vat. Urh. 1043, f. 80. — Le protonotaire de Médicis au grand-duc le 5 juin 1572: ». ..il Castellano, che si dice Nipote del Papa, è per havere authorità assaissima nel Pontificato, per l'inclinatione et grande affetto clie gli dimostra S. S:tà». Arch. Fior. Med., filza 3291, f. 183.
(2) CiAPPi, p. 58—59. — Cfr. Mapfei, t. I, p. 314. — Ranke, ^Werhe, t. XXXVII, p. 274) et HûBNER (t. I, p. 106) eu attribuent la cause aux remontrances du parti zélateur à la Cour.
lippe II des fiefs d'importance dans le royaume de Naples (i).
Selon un avis unanime des ambassadeurs de Venise Paul Tiepolo (en 1576), Antoine Tiepolo (en 1578) et Giovanni Corraro (en 1581) l'influence que, par moments, Giacomo exerce sur l'âme de son père n'a jamais été bien importante (2). On espérait pourtant qu'elle pût s'imposer davantage au souverain pontife, parce qu'on attendait du bien de sa nature brave et honnête et de ses manières' aimables (3) — peut-être aussi parce qu'on le croyait maniable et facile à duper. RANKE affirme que ce n'est que durant les dernières années du vieux pape que son fils acquiert quelqu'influeuce sur lui, et encore cette influence, ne s'étenditelle jamais aux affaires d'Etat les plus importantes et ne prit-elle jamais des proportions bien grandes (4). Il me paraît, du reste, assez peu probable que cet homme vaniteux, superficiel, vivant de parades et de fêtes eût pu jamais fournir un homme d'État bien remarquable. C'eût été contraire à ses goûts et à son caractère.
(i) S'il Papa ha fatto donatione al S:or Castellano del Palazzo, et di tutti li béni che possedeva in Bologna, che importano da 2 uiila ducati d'entrata i'anno, volendo che la compra de stati per S. E. si faccia con li danari délia Dote, et de gli officij, che si sono venduti, et che si venderanno, senza gravare di cosa alcuna per questo conto la Sade Apostolica». Avviso di Roma, le 25 février 1575. Bibl. Vat. Urh. 1045.
(2) Ai,b]?;ri, Sér. II, t. IV, pages 219; 259—260; 279—280.
(3) Ihid., p. 260.
(4) Werke, t. XXXVII, p. 274: Erst in den letzten Jahren des Papstes hatte Giacomo Einfluss auf seinen Vater und auch dann weder in den wichtigen Staatsgeschâften noch unbedingt. — Citons de la note 2 à la même page: »il Signor Giacomo non si lascia intromettere in cose di stato». — (Granvelle écrit le 3 mai 1578 à propos d'une création d'un cardinal (de la Baume): »Iye Signeur Jacomo Buoncompagno et les bons moyens dont il ha usé en son endroit, et ce que vous avez veu par ung billet, l'ont faict cardinal». PlOT, vol. VII, p. 84).
Parmi les autres parents du pape son frère Buoncompagne Buoncompagni vit tranquillement à Bologne, jusqu'en 1577. Il lui prend alors fantaisie de s'acheminer à Rome pour obtenir la situation qui lui semblait devoir revenir au frère du Souverain Pontife. Mais il fut arrêté, chemin faisant, par ordre du pape et dut s'en retourner tout penaud dans sa patrie (i).
Il était le père du cardinal de Saint-Sixte. Son autre fils Christophe fut créé, en 1578, archevêque de Ravenne et en 1583 Président de la Romagne(2). Ce fut tout. Grégoire XIII ne voulait à la Cour qu'un seul neveu, le cardinal de Saint-Sixte. Il avait compris que pour un pape le cardinal-neveu était, sinon un mal nécessaire, du moins un décor dont on ne pouvait pas se passer. En effet on avait besoin de lui pour représenter le pape dans les occasions solennelles, pour recevoir le corps diplomatique, pour l'envoyer comme délègue aux princes étrangers qui visitaient l'Italie. L'étiquette exigeait en ce cas que le représentant du pape fût un cardinal-neveu. C'est ainsi que nous avons vu (3) Charles Borromée se soumettre à l'obligation désagréable pour lui d'accompagner dans leur voyage en Italie deux princesses autrichiennes, en 1565. De même, lorsqu'en 1574 Grégoire XIII se trouva dans la nécessité d'envoyer à Venise un ambassadeur pour saluer Henri de Valois, devenu roi de France et qui, au cours de son passage de la Pologne en France, fit à Venise un séjour resté célèbre même dans les annales de cette ville des fêtes, ce fut le cardinal de Saint- Sixte qui fut chargé de cette mission. Le 5 juillet il fut créé légat. Le même jour le pape créait cardinal Philippe Guastavillani, fils de sa sœur, »pour ne pas
(i) Maffëi, t. I, p. 313—315-
(2) CiAPPi, p. 88.
(3) Ci-dessus, p. 120, la note 2.
rester sans cardinal-neveu à Rome» (i), ce qui montre bien jusqu'à quel point le népotisme était ancré dans les traditions de la Cour de Rome. Créé pour ainsi dire ad hoc le nouveau cardinal n'eut aucune charge particulière et ce fut au cardinal de Côrae que resta toujours confiée la correspondance avec le cardinal absent. C'est lui qui transmettait au légat la volonté du pape à laquelle il joignit ses propres vues (2). Pas plus que Saint-Sixte le cardinal Guastavillani n'eut d'influence sur son oncle; tous les deux aussi bien que »le castellan» gâtèrent leur autorité par des querelles mesquines, qu'ils entretenaient entre eux.
Ainsi, de la part des neveux du pape l'ascendant du cardinal de Côme n'était guère menacé. Bien que le pape ait eu, semble-t-il, tout d'abord quelqu'intention de donner au cardinal S. Sixte une part dans l'expédition des correspondances politiques (3), le cardinal neveu se trouva bientôt tout à fait exclu de la direction des affaires. Le 8 août 1572 l'ambassadeur de Florence écrit que S. Sixte n'a entre ses mains que le gouvernement de l'État Ecclésiastique et qu'il voit avec mé-
(1) >iS:tas Sua di'xït, quando quide7n R:mi Doinini ita censerunt^ Cardinalem S. Sixti Lcgatum mittendum esse, se quidem nolle ahsqtie Cardinale Nepote rcmanere, quare decrevîste (!) alteruni smim nepoteni presentem Cardinalem creare, itaque de unanimi consensu totins Sacri
Collegij S:tas Sua notninavit, creavit et puhlicavit Sanctae Romanae Ecclesiae Diacomun Cardinalem Domimim Philipptim Gzistavillamiin sororis filiuvi Bononienseni-): , etc. Acta Consistorialia, le 5 juillet 1574. Bibl. Vat. — Le card. S. Severina au card. Ant. Caraffa le 5 juillet 1574: »S. S:tà disse che luandando S. Sisto non voleva restar senza Nipote Cardinale, et per questo disse assuminiHs Philippiim GustavillamcTn Nepoteni nostrum in Carditialeni si vobis Pla-
cet, et tutti con prontezza, allegrezza et bona volontà lodarono S. S:tà». Barb. Lat. 571 1, f. 74. Bibl. Vat.
(2) P. ex. Côme à S. Sixte le 27 juillet 1574. Arch. Vat. F. Borghèse Sér. IV, vol. 214, f. 60.
(3) Côme (?) à Granvelle le 2 jvtin 1572. Arch. Vat. Mi7îz. Napoli, vol. 320, f. 2.
contentement que » toutes les négociations avec les princes» sont concentrées entre les mains du seul cardinal de Côme (i). Plus tard, lorsqu'il est déjà tout à fait établi que Côme était pour ainsi dire ministre des affaires étrangères, S. Sixte ministre de l'intérieur, nous voyons, que c'est le premier qui rédige même les lettres destinées aux légats du pape dans le Patrimoine, aux gouverneurs, au Président de la Romagne, aux commandants de places-fortes, aux cardinaux, aux évêques, etc., lettres qui auraient incostestablement dû être du ressort de S. Sixte (2). Comment expliquer cela? Évidemment le cardinal-neveu était trop peu intelligent ou bien, trop peu appliqué pour faire cette correspondance lui-même!
Mais il y avait d'autres hommes, des personnes d'intelligence et de caractère, qui pouvaient disputer au cardinal de Côme la confiance du pape. Citons en premier lieu le dataire Contarelli (3), le chef du parti zélateur à la Cour, les jésuites et les théatins, qui agissaient puissamment sur l'esprit du pape en lui rappelant constamment la sainte vie de son prédécesseur Pie V (4). Leur influence fut grande, mais il ii'est pas facile de la déterminer exactement. Même en admettant que le cardinal de Côme ait été leur adversaire — ce qui semble assez
(i) »I1 Cardinale Buoncompagni è btiona persona ma ha pochissima esperienza, tien la carica dello stato délia cliiesa, ma i negozi de principi gli fa tutti Como il clie egli sopporta difficilmemte». Arcli. Fior. Med., filza 3291, f. 235.
(2) Les volumes Principi 38 et 18 r (Arcli. Vat.) contiennent une grande masse de ces lettres, comprenant les années 1573 à
(3) Le pape »gli crede assai et vuolgli bene et per fuggir
fastidij gli lascia la caricha di moite cose con intera libertà. Non ostante questo il Datario fa professione di servitore del'Altezza Vostra (!)». Le proton, de Médicis au grand-duc, le 8 août 1572. Arch. Fior. Med., filza 3291, f. 235.
(4) RANKË, Werke, t. XXXVII, p. 273—274.
peu probable — il avait toutefois sur eux l'avantage d'être parfaitement au courant de toutes les affaires et de tenir entre ses mains les communications avec le monde extérieur.
Pour consolider sa position il s'était rendu maître absolu dans la Secrétairerie d'État. Il en avait fait écarter sans pitié les anciens serviteurs du pape in minorihus. Ainsi, le secrétaire privé de Grégoire XIII, Ridolfo Scadinaro qui avait déjà fait son entrée à la secrétairerie, fut renvoyé en dépit de toute tradition, et les autres le suivirent (i). Ce sans-gêne du pape de se débarrasser de ses anciens serviteurs avait fait une mauvaise impression et avait attiré au cardinal de
(i) L'agent Ceresola à Cosme I:er, le 20 juin 1572: »T1 secretario di S. S:tà Ridolfo Catinaro, non potendo patire di star sotto à Como, sdegnato, havendo havuto parole prima con esso Como, il quale non le haveva communicato non sô chespaccio; isfogandosi, et multiplicando con S. S:tà parole, liebbe licentia. In varij modi si racconta la novità di questo accidente, la so- .stanza è corne ho detto. Morrone, in casa del quale è ricorso, fa opéra di rimetterlo». Arch. Fior. Med., filza 3298, f. 177. — L'agent Gerini à Concino, le 18 juin 1572: »I1 Papa si va scaricando di Famiglia con l'occasione délie residentie. Et niesser Venantio che l'aveva servito in niinoribus per secretario più che venti anni îu mandato alla Residenza del suo Canonicato di Camerino ... Et messer Ridolfo Scadinaro successo dopo lui nel grado di secretario, et che haveva servito molti anni et ■digià haveva nella distributione de carichi délia secreteria Pontificia conseguito la parte sua, n'è stato rimosso, et mandato via (dicesi) per essersi doluto con S. S;tà di non haver havuto il luogo che gli pareva di meritar, et che Como ancora non se ne prevaleva», etc. {Ibid., filza 3291, f. igôj. — Awùo di Ro7na du 18 juin 1572: sDelli servitori vechi del Papa un certo messer Venantio Servitor di 24 anni, l'ha mandato alla residenza d'un canonicato di 50 scudi, che non ha voluto che lo resigni, libero, il segretario, messer Ridolfo Scatinaro, per essersi accorto che S. S:tà non faceva di lui conto, o per altra più recondita causa, si è ritirato dal servitio, con tutto che in minorihus fosse», etc. Bibl. Vat. Urh. 1043, f. 80. — V. à l'Appendice le numéro 10.
Corne des haines violentes. Mais que lui importait-il: désormais il était à la fois le secrétaire intime du pape et son ministre!
On le jalousait et on considérait comme une usurpation la possession simultanée des charges de secrétaire domestique et de cardinal-ministre. » L'information» que compose en 1574 son ancien assistant Giovanni Carga à l'instigation d'on ne sait qui fait l'impression d'être écrite dans le double but de renseigner les contemporains et de défendre le cardinal de Côme des calomnies qui circulaient à son sujet, en expliquant et en justifiant la confiance que lui témoignait le pape(i). La position de Côme, du reste, était désormais un fait acquis.
Nous ne sommes malheureusement pas très bien renseignés sur l'organisation de la secrétairerie d'Etat sous Grégoire XIIL Les »rôles de famille» de ce pontificat font défaut dans la collection de la Vaticane. Aussi en sommes-nous réduits à des conjectures et à nous tenir aux notices éparses des archives. Il y a lieu de supposer que le cardinal de Côme donna à la secrétairerie nouvelle à peu près la forme qu'elle avait eu sous Pie IV. En effet, nous trouvons que Côme en était le chef immédiat, et qu'il avait sous ses ordres
(1) Cfr. à la fin (IvAKMmER, p. 467-468): »Nel présente Pontificato Mons. Ill:mo di Como ha corne sa ogn'uno tutta la sopraintendenza de negotii, et la signatura delle lettere secrète, e di più rappresenta la persona, e tiene il luoco del secretario intimo, e gode tutte le prérogative, et emolumenti che da l'uno et l'altro servitio. A molti pare che convenga alla dignità de Cardinal! l'esercitio del secretario, e che non ne possa venire a Nostro Signore servitio che prétende. Ma dato che il Cardinale possa essere secretario, et esercitare l'offitio, mettono in consideratione moite cose per le quali vorriano concludere che la secretaria et il secretario stiano incompatibili in una medesima persona. A questo rispondo io con una ragione, che non ha replica, et è la commune délia Corte, cioè che sic placuit Sanctissimofi, etc.
un petit nombre de premiers secrétaires, gens vieux, expérimentés et tous égaux de rang, secondés chacun par quelques scripteurs pour les expéditions courantes. Une dépêche au grand-duc du 16 mai 1572 nous indique que le nombre de ces premiers secrétaires était environ une demi-douzaine (i). A l'introduction du MS. Barb. Lat. 5741 de la Vaticane nous trouvons ime liste des secrétaires du cardinal de Côme, évidemment faite par une personne bien informée. Elle mentionne:
Giov. Batt. Canohio, Attilio Amaltheo, Attrelio Savignano^ Christoforo Turrettini^ secretario de le ctji'e, et aîico degii affari particolari del Card. di Como. — Ant. Boccapadtcle, Ro^nano, Secretario de Brevi familiari; Caesare Glorierio, Francese, Secretario de Brevi Apostollci{2).
On retrouve les deux derniers dans les rôles des pontificats précédents. C'étaient des hommes rompus au service et qu'on jugeait utile de laisser à leurs places. Ils constituent, peut-on dire, les derniers vestiges de l'ancien collège des Secrétaires Apostoliques (3).
Ce qu'il y a de plus remarquable c'est de retrouver parmi les secrétaires les deux anciens secrétaires des
(i) Babbi au grand-duc le 16 mai 1571: »Et in luogo del Rusticucci fu deputato il Cardinale di Como, havendo mezza dozzina di huomini alla secreteria, che sanno quanto hii». — Arch. Fior. Med., filza 3598, f. 130.
(2) Le manuscrit cité nous apprend en outre que les divers pays étaient en quelque manière partagés entre ces secrétaires. On se rappelle la tentative faite par Jules III dans le même sens. — La division des brefs en deux catégories différentes est digne d'être notée. Je ne saurais pas en indiquer le principe. (Les hrevi familiari ^çx^\Q.n\.-ciÇi »les lettres aux princes?»),
(3) Cai-ga dit à propos de cela (LaEMMER, p. 459): »Addesso questo coUegio è tanto diverse dal suo antico institut© che a
pena si conosce. — Talche non senza grandissimo dolore
si puô dire la dignità di questo nobilissimo Collegio per la niaggior parte sia non solo depravata, ma quasi estinta». Il semble qu'au temps de Carga le tittre de Secrétaire Apostolique existait encore pour un certain nombre de personnes.
brefs, et de les y retrouver en qualité de secrétaires du cardinal de Corne. Cela nous prouve qu'ils lui étaient restés toujours subordonnés, même comme secrétaires des brefs, comme ils l'avaient été déjà dans la correspondance des années suivantes; le cardinal parle des brefs que ceux-ci doivent élaborer comme d'une chose soumise à sa surveillance et à sa responsabilité. Ce fait, que l'expédition des brefs relève de l'autorité du cardinal, nous explique le phénomène intéressant qu'un grand nombre des «Lettres aux princes» (lesquelles sont en effet des brefs) de Grégoire XIII, portent, dans les minutes, des remarques et des corrections de sa main (i). On conçoit, combien cette extension de sa compétence devait contribuer à rendre son pouvoir plus efficace et plus large.
Bien que par conséquent »surintendant des affaires avec les princes^> et chef de la secrétairerie de Grégoire XIII le cardinal de Côme n'était cependant pas encore le conseiller à proprement dire de ce pape. C'était le cardinal Morone auquel était réservé cette faveur. Ce vieux confident dej Pie IV commençait à exercer une influence considérable sur l'esprit du pape. Grégoire XIII le consultait en secret, car il avait la vanité de vouloir passer pour un homme indépendant et sûr de lui-même (2). Ne voulant ou ne pouvant pas
(i) Il y avait pourtant des catégories de brefs (non politiques) qui ne passaient pas entre les mains du cardinal. A ce sujet il écrit lui-même au nonce en Portugal Frumenti le 3 févr. 1580: sQuanto al particolare che V. S secrive del Brève pertinente à Christian! nuovi, io non sô quello che contenga, non essendo passato per mano niia.» Arch. Vat. Ntmz. Portugallo, vol. 3, f. 131.
(2) Voir à l'Appendice la pièce 10! — Le cardinal de Lorraine aurait pu, lui aussi, influer sur les décisions du pape, prétendait-on, s'il l'avait voulu. Le protonotaire de Médicis écrit au grand-duc de Toscane le 4 sept. 1572: »I1 Cardinale di Lorena, che puô assai in S. S:tà mediante le qualità proprie,
écarter Morone le cardinal de Côme jugea bon de se soumettre à lui et de s'en faire un allié. Tous deux travaillèrent désormais d'accord quand il s'agissait d'obtenir une résolution urgente de l'obstination papale (i). Cela n'était pas toujours chose facile.
»Ive pape a l'habitude de ne laisser jamais personne savoir d'avance ses intentions et, sa résolution une fois prise, il se montre fort peu disposé à la révoquer. Il tient à ce que ses rélolutions soient exécutées, vu qu'il ne les prend qu'après réflexion mûre et minutieuse. Mais, en fût-il autrement, l'on ne voit pas bien qui aurait été assez intime avec le pape et assez aimé de lui, pour oser lui répondre ou pour oser faire des objections à une décision une foi prise par Sa Béatitude» (2). Les ambassadeurs de Venise affirment qu'il était toujours plutôt enclin à répondre non que oui, de sorte que le cardinal de Trente avait pu dire de lui i>Habemus papam negativuni-)-) (3). Une réplique ne faisait que l'exaspérer (4). Montaigne disait de lui: »Ses responses sont courtes et résolues, et perd on temps de lui combattre sa response par nouveaus argumans» (5).
et in specie il favore, et la gratia delli Musotti servitori suoi, con tutto ciô non si vede, cha egli si travagli in altre cose, che in quelle di Francia.» Arch. Fior. Med., filza 3291, f. 264.
(i) De Médicis au grand-duc le 37 oct. 1572: »D'altri particolari di S. S:tà non hô che scrivere. vedendosi, ch.'egli in tutte le cose procède per una via pianissima, ne qui è chi possa havere invidia l'un a l'altro per authorità, che gli sia data; Et solo il Cardinale di Como pare, che n'habbia più, rispetto al carico che tiene. Et Morone seguita d'esser partecipato délie cose di stato rispetto al consiglio suo, et tanto più essendo egli una cosa medesima con Como.» Arch. Fior. Med., filza 3291, 1 307.
(2) V. à l'Appendice la pièce 11!
(3) Giov. Corraro, Ai,bf,ri, Sér. II, vol. IV, p. 279.
(4) Ant. Tiepolo, p. 268.
(5) D'ANCONA, Montaigne, p. 221 — 222.
A cela venait s'ajouter qu'il abhorrait les questions difficiles, complexes, et qu'il évitait volontiers de traiter lui-même les affaires politiques épineuses. Dans de telles conditions il ne devait pas être une tâche aisée pour un ministre même excellent d'administrer avec succès les affaires d'Etat
Le cardinal de Côme ne possédait pas cette supériorité du caractère qui permet à certains hommes de s'imposer aux autres et de dominer même ceux que la vie a placé quelques marches au dessus d'eux sur l'échelle du pouvoir. Il avait fait ses premières armes dans une position humble et obscure, et lorsque Pie IV réleva à une situation plus brillante, il n'en resta pas moins subalterne et serviteuj:. Loin d'avoir appris l'art de dominer, il n'avait appris que celui de s'incliner et de s'insinuer. L'eût il voulu, il n'aurait pu faire autrement. Sous Grégoire XIII sa situation n'était nullement stable et n'avait rien de légitime. Il lui suffisait d'encourir la disgrâce du maître pour être d'un jour à l'autre dépossédé sans aucune forme de procès. Sa charge, du reste, ne revenait-elle pas en réalité, selon les traditions de la Cour, au cardinal Saint-Sixte, neveu du pape? Quoi d'étonnant alors s'il règle sa conduite d'après les désirs du maître et s'il fait tout pour plaire à celui-ci!
Dans une longue dépêche du i8 septembre 1573 l'ambassadeur toscan raconte à son souverain que le cardinal de Côme, dans certaine affaire, avait persuadé au pape de prendre une décision contraire aux intérêts du grand-duc, et que le pape se vit obligé peu après à la désapprouver, après mûr examen. »Le cardinal a dû le faire», conclut l'ambassadeur, ;»pour paraître au pape soucieux et zélé de l'honneur de Sa Sainteté, dans le seul but de se maintenir dans les bonnes grâces du pape» (i).
(I) ». . . per apparire al Papa ben considerato et zelante deU'honor di S. S:tà, à effetto di mantenersi la gratia sua, et
Considérant le caractère de Grégoire XIII et celui du cardinal de Corne, on doit convenir que la manière d'agir de ce dernier devait être celle d'une persuasion lente et tenace, une tactique ayant pour but d'éviter de contrarier le pape et de tâcher de le flatter (i). Je veux citer un petit exemple pour mieux faire ressortir les procédés du cardinal.
A la suite de la paix avec les Turcs que les Vénitiens osèrent conclure en 1573 sans son autorité, le pape était entré dans une fureur blanche, et avait interrompu toute relation avec la Sérénissime République, ly'arabassadeur vénitien s'efforça en vain d'obtenir une audience pour excuser son gouvernement, et pour régler les rapports entre celui-ci et le Saint-Siège. Il trouva chez le cardinal de Corne des dispositions moins hostiles — Corne jouait volontiers au médiateur — et réussit à gagner son concours en vue d'une réconciliation avec le pape. A l'entrevue entre le cardinal et l'ambassadeur ce dernier se comporta de la manière suivante: »Ive cardinal resta,it xm moment absorbé dans ses pensées,» écrit l'ambassadeur, »puis il se déclara prêt à prendre entre ses mains l'affaire, mais en usant vis à vis du pape d'une petite ruse. Je lui répondis en souriant que je ne voulais pas consentir à cela. Le cardinal, égalemeut en riant, continua qu'il parlait »d'inganno ragionevole et salutaro, corne si suol fare nel dar le medicine alli amalati, che si coprono con una pezza d'aceto o di acquarosa, per non lassar sentir quell'odor odiosissimo», et qu'ainsi on atteindrait le même but d'une manière bien plus certaine bien que
per l'odio grande, che egli porta ancora alla Santa memoria di Pio Quinto, et forse per altri rispetti più occulti, che non sovvengano à me.» — Arch. Fior. Med,, filza 3292, f. 124 et suiv.
(i) Cfr. la relation de Ant. Tiepolo (1578). Ai,BERl, Sér. II, vol. IV, la page 268.
par une voie différente.» (i) C'est là une bagatelle, mais elle dépeint bien l'homme!
Cependant, par son art de s'insinuer, par son expérience du caractère du pape, par le fait tout naturel qu'avec le temps il devait se rendre indispensable, le cardinal de Corne arrive en peu d'années à être le conseiller intime du pape. Il est désormais plus puissant que Morone — il est un homme dont les opinions peuvent avoir une portée qui s'étend bien au delà de l'horizon de la Cour de Rome. Dans sa relation de Rome, datée 1576, Paul Tiepolo dit au sujet de lui: »Dans les affaires d'État et les négociations avec les princes, qui ont tant d'importance, le pape s'en rapporte entièrement — non seulement pour la bonne entente avec eux, mais encore pour le bénéfice et la tranquillité de toute la chrétienté — au seul cardinal de Côme, auquel s'adressent les ambassadeurs des princes qui sont à Rome, et les nonces apostoliqnes du pape qui sont aux Cours. C'est à lui seul qu'ils écrivent et c'est de lui seul qu'ils reçoivent des ordres. Il est l'unique conseiller du pape, et on le considère comme l'auteur de toutes les résolutions importantes. C'est lui qui les fait exécuter. Sans doute quelques uns des cardinaux les plus expérimentés se permettent encore de soumettre au pape leurs observations, sans doute le pape les consulte parfois de son propre gré. Il a même recours au Sacré-Collège dans les occasions où il juge bon qu'on sache que ses décisions sont prises aux délibérations avec ses conseillers, surtout quand il veut donner une réponse négative. Il va même plus loin dans certaines occasions lorsqu'il fait appel à une congrégation de cardinaux, par exemple pour la cause de la Ligue, celle de la Germanie, celle du Concile, etc. Mais
(i) P. Tiepolo au Doge le 20 avril 1573. Arch. Veii. Disp. Roma 1573, 1 580.
pour les décisions mêmes et pour les choses les plus importantes ce n'en est pas moins le cardinal de Côme qui »6' quello che fa e che vale-». — Bien que confiant dans sa propre valeur le cardinal n'en consulte pas moins ses collègues Morone et Commendone pour ne pas avoir l'air de se fier à lui même. Il se pique de la plus grande application et précision dans les affaires, et il s'évertue à éviter au pape les fatigues et les soucis. Il s'efforce d'écarter de son chemin les soucis du moment et de réduire le plus possible les dépenses, car il sait qu'il n'y a rien au monde que le pape désire plus que de faire des épargnes et de vivre tranquille» (i). C'est donc un rôle considérable que le diplomate vénitien attribue au cardinal de Côme, et selon lui son pouvoir serait à peu près absolu.
Dans sa relation de 1578, son successeur A. Tiepolo s'exprime avec plus de circonspection à ce sujet. Il déclare que Morone, et plus encore Côme, ont de l'autorité auprès du pape, mais que ni l'un ni l'autre n'osent le contredire, et que tous deux lui témoignent un respect servile. Tous deux jugent inutile d'insister lorsqu'ils voient le pape décidé à une certaine attitude, »car ils ont éprouvé plusieurs fois son entêtement» (2). Ceci concorde bien avec ce qui a été dit plus haut de la ténacité et de la nature capricieuse de Grégoire XIII. Un troisième contemporain, l'ambassadeur Giovanni Corraro, écrit en 1581 que »seul le cardinal de Côme compte pour quelque chose dans les affaires, car il sait s'insinuer habilement et il persuade facilement à Sa Sainteté tout ce qu'il veut» (3).
(i) A13KRI, Sér. II, t. IV, p. 215—216. — Dans une dépêche du II avril 1573 Tiepolo attribue au pape une »natura inclinata alla quiète, lontana dalli travagli, nemica délia spesa». Arch. Ven. Disp. Roma 1573, f, 108.
(2) Ai^BERl, Sér. II, vol. IV, p. 268 et 269.
(3) Ibid., p. 280.
Les opinions de ces trois observateurs confirment, on le voit, l'opinion que j'ai émise plus haut au sujet de l'influence qu'exerçait le cardinal de Côme sur Grégoire XIII, à savoir, que cette influence fut incontestablement considérable, mais qu'elle n'en était pas moins rendue souvent inefficace par les caprices et par les velléités d'indépendance du pape. Pour tâcher de préciser si et jusqu'à quel point les actions politiques de Grégoire XIII dérivent de l'initiative et de la persuasion du cardinal de Côme, procédons à un examen plus détaillé de la politique générale de ce pape. C'est ce qui sera l'objet du chapitre suivant. Mais avant d'entamer cet examen assez complexe, il convient de faire une observation au sujet du cardinal à un certain égard, observation intéressante et qui facilitera assez l'étude projetée.
On se rappelle que durant les dernières années Côme avait été partisan dévoué du grand-duc de Toscane. Après l'élection de Grégoire XIII il continue encore de l'être, bien que sa nouvelle position lui rendît désormais inutile l'appui d'un prince relativent si peu puissant Après le conclave de 1572 il écrivit à Cosme I:er en le félicitant au sujet de l'élection de Buoncompagni (i), et lorsque le grand-duc à son tour le félicite au sujet de la charge importante qui lui est confiée, il le remercie dans les termes les plus affectueux en attribuant ce fait aux bonnes œuvres de son bienfaiteur le grand-duc (2) ! La correspondance conti-
(i) Le cardinal au grand-duc du 18 mai 1572. Arch. Fior. Med., filza 3737, f. 295.
(2) Le même au même du 4 juin 1572: »Io bacio le mani di V. Altezza de la confidenza che tiene in me, et del placer clie sente del honore che à S. S:tà è piacitito di farrai, assicurandola che corne con ragione et l'una et l'altra era dovuto à la servitù ch'io tengo con l'Altezza V:ra, cosi io abbraccierô volentieri ogni occasione che mi si porgerà adesso et sempre di poter servirla.» Arch. Fior. Med., filza 3737, f. 424.
nue entre eux, Cosme I:er demandant des services au cardinal (i), et le cardinal s'empressant de les lui rendre. Il arrive au cardinal de terminer ses lettres de la manière suivante: »Je regrette de ne pas avoir pu procurer à Votre Altesse les avantages qu'Elle désirait et que j'espérais pouvoir obtenir de Sa Sainteté, grâce à l'estime en laquelle on tient Votre Altesse. Et comme Votre Altesse a pu voir au moins l'intention que j'ai de La servir en toute chose, je La prie de rester en cela satisfaite de moi dans'i toutes les occurrences, comme Elle sait qu'Elle peut le faire» (2).
Mais le 15 janvier 1574 l'ambassadeur de Florence écrit à son maître qu'il a découvert que le cardinal de Côme »tient le pied dans plusieurs étriers» et qu'il »se garde de complaire à l'un pour ne pas déplaire à un autre». Quand il peut faire un service à quelqu'un sans préjuger ou déplaire à un troisième il le fait volontiers, mais il vaut mieux pourtant user avec lui de circonspection et de dissimulation (3). Les soupçons du protonotaire de Medicis n'étaient que trop bien fondés. Le cardinal avait déjà mis son pied dans un autre »étrier» que celui de Toscane.
Le conclave de 1573 paraît avoir donné naissance à une grande amitié entre les cardinaux de Côme et
(i) Nombre de lettres dans la filza 240 ; Archives citées,
(2) Côme à Cosme I:er le 20 décembre 1572. Arch. Fier. Med., filza 3738. f. 122.
(3) Le protonotaire de Médicis à Cosme I:er le 15 janvier ^^574: »Quanto al Cardinale di Como à me pare, che egli tenga piede in moite staffe et che si guardi di compiacere à nno per non dispiacere all'altro. Ma dove si conosce da lui di potere far servitio à qualcnno senza preiuditio, o dubio di manifeste disgusto del terzo, veggo, che ne fa opéra diligente. Et in quelle che ho havuto à trattar seco per conto di V. Altezza l'ho trovato sempre assai cortese, et amorevole. Nondimeno, con tutto ciô io vo seco dissimulando in qualunque disposizione egli sia.» Arch. Fior. Med., filza 3292, f. 13.
de Granvelle, une amitié que nous remarquons surtout chez le premier. Aussitôt parti de Rome Granvelle reçut de son nouvel ami une lettre des plus affectueuses à la fin de laquelle il s'écrie: «disposez de moi partout et toujours avec la grande autorité que vous possédez sur moi, et sachez que vous n'avez de serviteur plus dévoué que moi ni ici, ni ailleurs, comme je l'ai dit plus en long à l'abbé Ximenes, auquel je me réfère en cela puisqu'il sera bientôt avec vous» (i). Il est hors de doute que cet abbé Ximenes était porteur des conditions d'une entente formelle.
Mais il ne suffisait pas à l'ambitieux cardinal de s'être lié au conseiller du roi d'Espagne. Il ne tarda pas à faire un pas de plus. I^e 4 juillet 1572 il écrivit au roi Philippe II une lettre autographe qu'il lui fit remettre par le nouveau nonce destiné à l'Espagne, son ami Mgr Niccolô Ormaneto. Dans cette lettre (2) il offre à Sa Majesté Catholique de la servir non seulement chaque fois qu'elle le lui mandera, mais même à chaque occasion et sans réquisition particulière. Ee nonce est chargé de répéter oralement ces mêmes assurances. Que veut-on de j)lus? Ces faits, ne démontrent-ils pas d'une manière suffisante que le cardinal s'est livré à l'Espagne?
On possède une lettre de lui, écrite deux mois plus tard (le 12 sept.) et dans laquelle il répète les assertions de la première (3). Elle nous apprend en outre, que le roi lui a écrit déjà deux fois pour le prier de lui rendre des services, et que le cardinal a été profondément heureux de pouvoir les lui faire. Il demande même de nouveaux ordres du roi pour pouvoir se montrer digne de sa grâce, »laquelle est la chose, qu'il es-
(i) V. à l'Appendice, la pièce 12.
{2) L'Appendice, pièce 13.
(3) L'Appendice, pièce 14.
time le plus au monde»! Notons que Paul Tiepolo dit de lui en 1576 qu'on est généralement de l'avis qu'il a une grande inclination pour le Roi Catholique et qu'il reçoit de lui beaucoup de faveurs (i). Telle était donc l'opinion publique à Rome au sujet du cardinal. Que devait être alors la réalité!
Point n'est nécessaire de souligner l'importance primordiale de ce fait que le cardinal de Côme, le conseiller par préférence du pape et le chef de sa Secrétairerie d'État, appartient désormais au parti espagnol. Sans doute Côme espérait des avantages très réels de son changement de front, sans doute ceux qu'il en retira dépassèrent même toutes ses espérances — j'aurai l'occasion d'en parler plus loin. Ce n'en est pas moins l'intérêt politique — j'ose dire — qui chez lui prévaut sur tout autre. ly'intérêt politique, dis-je, car on est peut-être autorisé de croire que le passage du cardinal au parti d'Espagne procédait de causes plus profondes, d'une manière toute subjective d'envisager les affaires de l'Europe et d'une idée toute personnelle du rôle qui y. devait être assigné au pouvoir espagnol. —
(i) Al,BERi, Sér. II, vol. IV, p. 217.