POLITIQUE DB GRÉGOIRE XIII DANS LEUROPE OCCIDENTAEE
Dans son premier Consistoire, le 30 mai 1572, Grégoire XIII avait communiqué aux cardinaux présents les principaux points de son programme: maintenir la Ligue contre les Turcs, poursuivre l'œuvre de la Réforme et faire accepter les décrets du concile de Trente (i).
Il avait reçu en héritage de son prédécesseur la grande ligue contre la puissance ottomane. Pie V s'était voué avec une énergie indomptable à constituer et à diriger cette ligue glorieuse, et c'était sous ses auspices que les chrétiens avaient remporté sur le Croissant la brillante victoire de Eépante. Les conséquences de ce succès semblaient devoir être incalculables, et l'occident entier, l'Italie surtout, semblaient enfin libérés d'un ennemi qui, durant des siècles les avait tenus dans
(i) Le protoiiotaire de Médicis à Cosme I:er le 30 mai 1572: »Parlô Sua Beatitudine in concistoro prudentissimamente. E con molta Iode dell'Antecessore, dicendo che in questo Pontificato suo voleva mantener tre cose principalmente: La lega (dove mostrô sperar d'havervi à tirar l'Imperatore), le Riforme, et l'osservanza del Concilio». Arch. Flot. Med., filza 3291 f. T79.
une terreur incessante. Mais, les amiraux de la ligue laissèrent échapper l'occasion de profiter de leur victoire. Et, au printemps de l'année 1572, les Turcs se montrèrent inopinément en mesure d'armer une flotte considérable, tandisque la flotte chrétienne, grâce à la lenteur proverbiale des Espagnols, n'était encore nullement prête à prendre la mer. C'est sur ces entrefaites que Grégoire XIII monte sur le trône pontifical.
On peut dire sans exagération que son premier soin, en matière politique, fut de prendre des mesures décisives pour assurer une poursuite énergique des entreprises de la ligue. I^e 16 mai déjà (i) il écrit au commandant en chef de la flotte, don Juan d'Autriche, qui depuis des semaines était resté inactif à Messine, et lui envoie son amiral Marc-Antoine Colonna, pour le décider à reprendre enfin l'offensive. Colonna ne trouva pas les Espagnols disposés à agir. Dès le commencement de l'année 1572 ils s'étaient montrés fort peu disposés à toute action énergique dans le Eevant pour cette année. Ils avaient exaspéré les Vénitiens particulièrement par leurs prétentions égoïstes de tourner les forces de la ligue contre les Barbaresques d'Afrique, abandonnant ainsi les possessions de Venise à la merci des corsaires turcs (2). Enfin, durant l'été de cette même année, les événements de Belgique vinrent augmenter encore l'hésitation du gouvernement espagnol. Iv'expédition de La Noue et de Genlis aux Pays-Bas, secrètement soutenue et dirigée par Charles IX luimême, avait inspiré à Philippe II de vives inquiétudes (3).
(1) MaNFRONT, Archivio Storico.
(2) MaNFRONI, Archivio, p. 356 et Slliv.
(3) Les lettres de Morillon au card. Granvelle des 3 et 21 juin 1572 montrent qu'en Espagne on avait vraiment peur d'une guerre avec la France (PioT, t. IV, pages 234 et 262). — La cause première de l'envoi d'Ormaneto en Espagne avait été de détourner une guerre entre la France et l'Espagne. Nimz. Frmicia, vol. 16, f. 9.
Il lie crut pas devoir éloigner sa flotte trop loin de l'Espagne. Une rupture entre lui et la France ne semblait même pas impossible. C'est alors que Venise et le pape s'interposèrent. lya République expédia deux ambassades, l'une en France, l'autre en Bspagne pour persuader les rois à mantenir la paix. Bt Grégoire XIII déploya une activité fébrile pour les décider à ne point abandonner du moins les apparences d'un accord extérieur et officiel. Il espérait même de pouvoir rallier à la ligue le roi de France, vieil allié du Sultan! Déjà on voit poindre son intérêt incroyable pour ces deux idées que durant tout son long pontificat il ne cessera jamais de caresser plus ou moins ouvertement: accomplir la sainte mission des papes d'écraser la puissance des Turcs, et maintenir, à tout prix, une bonne entente entre les deux principaux monarques du monde catholique, celui de France et celui d'Bspagne (i).
Soit que ce fut l'effet des persuasions des nonces et des ambassadeurs, soit que les attestations d'amitié sincère données par la Cour de France eussent dissipé les soucis de Philippe II, soit enfin que les progrès simultanés du duc d'Albe dans les Pays-Bas eussent tranquillisé l'esprit du roi, toujours est-il que vers la fin du mois de juillet il donna ordre à son frère de lever voiles et de rejoindre la flotte des alliés devant Corfou. Mais les évolutions des escadres unies dans les eaux de la Morée n'eurent aucun résultat pratique, et lorsqu'enfin l'automne les obligea à se, séparer, la déception que provoqua en Europe cette campagne si mal soutenue fut profonde. Bes Vénitiens surtout étaient mécontents. Et ils avaient bien raison de l'être, car c'était bien contre eux que se dirigerait la vengeance
(i) Notons que Grégoire XIII était infatigable à exhorter le roi d'Espagne à expédier la flotte sans plus perdre de temps, ou du moins, en détacher une partie pour les opérations maritimes. Nunz. Spagna, vol. 15, commencement, passïm.
des Turcs si les puissances de la ligue commençaient à négliger la cause commune.
Le pape se rendait parfaitement compte du danger que comportait pour la ligue(i) le désappointement des Vénitiens. Dans une lettre du 22 août 1572 le cardinal de Côme avait communiqué à Mgr Ormaneto, le nouveau nonce en Espagne, ses inquiétudes à cet égard, et le cardinal ajoutait qu'aussi à Rome l'attitude de Philippe II avait donné l'impression de peu de sincérité (2). Le pape s'efforça de remédier à ce fâcheux état des choses en encourageant les autres par son exemple et. particulièrement en essayant d'attirer à ligue, outre la France, encore le Portugal et l'Empereur. Pour mieux persuader ce dernier il avait demandé à Philippe II le concours de l'ambassadeur d'Espagne à Vienne. Il s'agissait pour celui-ci de seconder les démarches du légat Commendone, qui devait être transféré de Pologne à Vienne dans ce but {3). Pour gagner l'adhésion de la France il avait expédié à Paris comme légat a latere le cardinal Orsini qui devait unir ses efforts à ceux du nouveau nonce Mgr Savelli.
(i) Déjà au mois de juin il avait pu prévoir le mauvais effet que produirait sur Venise une temporisation prolongée de la part de l'Espagne. ManFroni, Archîvio (p. 390 et suiv,). Côme au nonce en Espagne le 27 juin 1572. Nunz. Spagna, vol. 2, f. 276.
(2) »A molti è parso che S. M:tà habbi più presto voluto burlare che far da vero». Nzmz. Spagna, vol. 15, f. 30 — 40. — Personnellement le cardinal désirait de tout son cœur que le roi changeât de position: » Parti colarmente perche si levi questa occasione di detrahere à l'honore et à la fama di S. M:tà de la quale io son tanto geloso come affettionatissimo Servitore che le sono che patisco infinitamente à sentir il cicalamento che si fa da le genti per quCvSta ritenuta de l'Arraata». Côme au nonce en Espagne, le 14 juillet 1572. Nzmz. Spagna, vol. 2, f. 362.
(3) Le 30 mai 1572 déjà le cardinal de Côme avait écrit au nonce Ormaneto une lettre dans ce sens. Ntmz. Spagna, vol. 2, t 285. Arch. Vat.
A l'inverse de son prédécesseur immédiat, Grégoire XIII avait une conception assez haute des ressources de la France relativement à la défense de l'orthodoxie catholique. Et le succès inespéré de la Saint-Barthélémy ne pouvait qu'accroître le crédit de la Cour de France auprès du Saint-Père. Celui-ci commençait à fonder en elle les espérances les plus optimistes. En premier lieu il attendait comme conséquence naturelle des massacres déjà consommés l'extirpation totale des huguenots en France (i). Puis il commence à tramer une alliance conjugale entre les maisons régnantes de France et d'Espagne: le duc d'Anjou époiiserait l'une des infantes d'Espagne (2). Rappelons que c'était là une époque où les mariages des princes étaient pour ainsi dire la symbole des alliances entre les peuples. Ee mariage projeté aurait donc assuré pour longtemps iine paix parfaite entre les deux puissances principales du catholicisme. Dans le but d'en augmenter les attraits pour le roi d'Espagne le cardinal de Côme avait élaboré le plan ingénieux de doter la princesse de manière à augmenter considérablement la puissance de Philippe II au détriment de la France. Il proposait entre autres de donner au duc la Bourgogne, qui était sans importance pour l'Espagne, et d'y ajouter encore la Bresse que le duc de Savoie pourrait échanger contre Saluées^ dernière possession des Français en Italie. Ainsi, écrit-il^ on réussirait enfin à exclure les Français d'Italie, et ce serait là évidemment un avantage énorme pour le roi d'Espagne (3). Grégoire XIII avait pris a cœur de
(i) Côme à Ormaneto, le 12 sept. 1572. Nïcnz. Spagna, vol. 15, f. 58. Le même au même le 7 oct. (?) 1572. Ibid., i. 77.
(2) CaRINI, Mons. Niccolo Ormaneto^ p. 2g — 30. — HiNOJOSA, p. 219, 260.
(3) Côme à Ormaneto le ii et le 13 oct. 1572. Nunz. Spagna^ vol. 15, f. 88 et 91.
gag-ner à ses vues la Cour de France (i). Mais Catherine de Médicis n'était pas disposée à condescendre à ses vœux autant qu'il l'aurait désiré, et il se vit contraint de se tourner ailleurs pour trouver l'appui dont il avait besoin pour assurer l'avenir de la ligue. Car, pour Grégoire XIII, les intérêts de la ligue primaient toute autre affaire (2).
Ce fut vers l'Espagne qu'il tourna alors ses regards. Il espérait, par l'intermédiaire de son nonce, ranimer l'intérêt défaillant de Philippe IL II voulait obtenir de lui un accroissement considérable de la flotte (jusqu'à trois cents galères) ainsi que des préparatifs vastes et accélérés pour la campagne de l'année suivante. L^a flotte espagnole devait passer l'hiver en Italie pour être prête à sortir de bonne heure dès l'approche du printemps. L,es autres princes chrétiens seraient induits à entrer dans la ligue par le spectacle édifiant des bonnes intentions du pape et de l'Espagne (3). Le concours du Roi Catholique était nécessaire au pape surtout pour décider enfin l'Empereur à s'allier aux combattants. Nul autre que le roi d'Espagne, dit-il, ne
(i) Côme à Ormaneto le 20 sept. 1572; »Solo dirô à V. S. che questo negotio d'ampliar la lega et l'altro di far officio in Francia per il btion assetto et indirizzo de le cose di quel Regno sono le due cose che à Nostro Signore premono di présente sino à l'anima». Ntmz. Spagna, vol. 15, f. 67. — Cfr. la lettre du 13 oct. 1572: »È uecessario di haver per mira, et per scopo questo solo effetto, et ad esso (de «tirer en ligue la France'')) indirizzare tutte le azioni et tutti i pensieri». Jbid., t. 91. - Cfr. les lettres de Côme à Salviati. Ntmz. Francia vol. 16, passim.
(2) Côme à Ormaneto le 28 oct. 1572: »I1 negotio di che si puo dire che dipenda la somma de le cose de la Christianità». Nîi7iz. Spagtia V. 15, f, 116. — V. la note précédente.
(3) Côme à Ormaneto du 18 oct. 1572. Nunz. Spagna, vol. 16, f. loi. Le même au même du 28 oct. 1572, ibid., t. 116. Le même au même du 11 nov. (?) 1572, ïbid., f. 138.
peut le déterminer à prendre une telle attitude (i). Et quelle ne serait alors la puissance de la ligue! En effet, l'Espagne, alliée à la France, à l'Empereur, aux Etats Italiens, et le pape chef de cette vaste constellation, disposant d'une flotte et d'une armée sans pareilles en Europe, n'était-ce pas là un rêve propre à enivrer l'esprit le plus reposé du monde!
Mais les faits ne répondirent pas à l'attente du pape. La méfiance des Vénitiens formait déjà un grave obstacle aix progrès des négociations. Cependant, à Rome, on commençait déjà à envisager leur attitude sous un jour moins sombre. Aussi, le pape leur avait-il concédé une augmentation des subsides se montant à 100,000 scudi par an en plus de ceux qu'ils percevaient déjà auparavant (2). En novembre le cardinal de Côme assure au nonce d'Espagne que tout soupçon que les Vénitiens abandonneraient' la ligue était sans fondement (3). Mais il l'avertit prudemment que leur conduite dépendra entièrement de celle du roi d'Espagne (4).
(i) Côme à Ormaneto le 12 sept. 1572. Ntmz. Spagna. vol. 15, 1 58—62. — Le même au même du 18 oct. 1572: »S. S:tà fa et farà sempre quel clie puô per muovere tutti questi Principi, ma conosce molto bene che gli officij suoi sono stimati sin'a un certo termine et non più oltre, et più per ceriraonia et per buona creanza che per altro, ma che il vigore et l'autorità sustantiale per la sua gran potentia temporale bisogna che venga da S. M:tà», îhid., f. loi. — Le même au même du 11 nov. 1572, ihid., f. 138.
(2) Côme à Ormaneto le 18 nov. 1572 (lettre citée ci-devant). Le même au nonce de Venise le 18 oct. 1572. Arch. Vat. Fonds Borghèse, Sér. IV, vol. 214, f. 49.
(3) Lettre du 11 nov. 1572. Nunz. Spagma, vol. 15, f. 135.
(4) Lettres du 18 oct. et du 2^ oct. 1572. Ihid., f. loi et 116. — Citons ce qu'écrit Morillon a Granvelle le 16 déc. 1572: »Je ne sçay comme le Roy l'entend ; mais aiant si peu exploicté ceste année du costet de Levant, polroit estre que le Vénitien se rappatelinera (s'arrangera, s'entendra) avec le Turcq, et que
En réalité, ses craintes secrètes n'étaient que trop justifiées.
Avant la fin de l'année 1572 des négociations de paix étaient déjà entamées entre la Sublime Porte et la République Sérénissinie. L'historien contemporain Paolo Paruta, Vénitien de naissance, affirme que c'était la Porte qui fit les premières ouvertures (i): de nos jours Yriarte fait ressortir que le Bailo vénitien à Constantinople Marc-Antoine Barbaro avait, par ordre de son gouvernement, engagé les pourparlers concernant la paix (2). Quoiqu'il en fût, les négociations furent entourées de la plus grande secrétesse, et à Venise même on n'en sut presque rien avant la discussion définitive de l'affaire par devant le Sénat. A Rome pendant ce temps, l'ambassadeur de Venise assistait le II mars 1573 à une grande congrégation de cardinaux, où il avait insisté vivement pour une action énergique durant cette année dans les eaux du lycvant (3). Deux jours plus tard, le 13 mars, le Collège des Dix reçut le projet de traité concerté entre Barbaro et le grand vizir, et le 15 déjà le Grand Conseil le ratifiait (4). La stipulation comportait la restitution du staht quo avant la guerre, la cession de l'île de Chypre aux Turcs et le payement d'une indemnité de trois-cent-mille ducats au vaincu de Lépante (5). Comme on le voit, ce n'étaient pas là des conditions bien honorables pour la
icelluy donnerat à faire au Roy, qui solus debebit hoc pondus sustinere. Si lors les voisins se mestent au jeuy, que deviendrons nous?» PlOT, t IV, p. 535.
(1) Paruta, Storia della Guerra di Cipro, livre III, (pages 398 et suiv, dans l'édition de 1827).
(2) YrIARTE, Vie d'un Patricien de V., p. 211 et 213.
(3) Paul Tiepolo au Doge le 11 mars 1573. Arch. Ven. Disp. Roma 1573, f. 18 et suiv.
(4) Yriarte;, p. 215.
(5) id. ibid., p. 214. — Paruta, 1. III (p. 412).
République, mais, vu le danger croissant dont elle se croyait menacée dans l'avenir, elle n'était pas moins fort contente de les avoir obtenues et de se voir en possession d'une paix garantie (i).
Maintenant les Vénitiens se trouvèrent en face du devoir pénible de communiquer à leurs alliés la conclusion de la paix. Le pape était incontestablement le premier qui devait être informé de ce fait désagréable pour lui. IvC 6 avril 1573 Tiepolo se rende auprès de lui à la villa du cardinal d'Altaemps à Frascati, oii le pape se trouvait alors pour respirer l'air frais du j)rintemps. Quoi qu'il soit déjà tard, le pape s'empresse de le recevoir, et l'ambassadeur est introduit auprès de lui par les cardinaux d'Altaemps et de S. Sixte, par le fils du pape et le chef des gardes pontificales. Ils le laissent aussitôt seul avec le pape. A peine Tiepolo a-t-il commencé à parler que le Saint-Père devine le but de sa visite. Plongé eu apparence dans une rêverie profonde, il écoute le discours de l'ambassadeur. Il l'interrompt enfin par un sermon très âpre. La voix lui fait défaut et l'ambassadeur essaie de continuer. Mais le pape l'interrompt toujours en lui enjoignant même de s'en aller. Tiejjolo restant toujours, Grégoire XIII entre dans une fureur bleue: il se lève de son siège, il se porte à la fenêtre en tournant d'abord le dos à l'ambassadeur, puis, retourné vers celui-ci, d'une voix terrible, il le somme de s'éloigner sur-le-cliamp. A Rome, où il voulait aller tout de suite, il donnerait plus tard sa réponse au malencontreux diplomate. C'est de cette manière que se passa cette scène violente. C'est ainsi que l'a décrite Paul Piepolo lui-même (2).
(i) La paix n'avait été définitivement conclue que par l'entremise de l'ambassadeur de France à Constantinople, l'évêque d'Acqs. CharrierE, Négociations, t. III, chap. VI (patticiilièrement p. 359—361).
(2) Voir à l'Appendice la pièce 15!
Nul autre que le pape et lui n'en ont pu connaître les détails. Mais des racontars fantastiques furent mis en circulation à Rome. IvC pape, tout écuraant de rage, aurait poursuivi l'ambassadeur à travers toutes les chambres du palais, etc. (i). De ce qui précède, ainsi que des pièces données à l'Appendice, nous voyons que nous pouvons peut-être ranger cette histoire, laquelle acquit une certaine célébrité, parmi les fameuses légendes de la science historique (2).
Il va sans dire que les relations entre le Saint-Siège et Venise furent interrompues par suite de cet incident fâcheux. Le pape refusa dès lors de recevoir l'ambassadeur vénitien, et il révoqua aussitôt les subsides concédés à la République. A ses yeux, la manière d'agir de Venise était une trahison. Il se sentit offensé dans sa personne, outragé dans ses sentiments les plus intimes. A peine deux mois plus tôt il avait, plein d'espoir et de confiance, encore fait dire à Philippe II que la guerre contre les Turcs était d'une importance primordiale pour toute la chrétienté, que tous les jours elle lui suggérait quelque idée nouvelle! Il avait invité instamment le roi à venir en Italie séjourner dans son royaume de Naples pour mieux pouvoir conférer avec lui sur le salut du monde chrétien (3). Kt maintenant il se voyait déçu cruellement, il voyait ses espérances les plus ambitieuses détruites d'un seul coup!
Il fit écrire par le cardinal de Côme à son nonce
(i) Hûbne;r, t. I, p. 108—109, rapporte sans critique cette fable.
(2) Cfr. à l'Appendice les pièces 16, 17 et 18!
(3) Lettre à Ormaneto du 29 janv. 1573. Nimz. Spagna, vol. 15, f. 184—187. — Carini, p. 35. — Encore, Grégoire XIII, avait-il envoyé, au commencement de l'année 1573, deux ambassadeurs à Philippe II, Mgr Nicolas Màrini et Marc- Antoine Colonna. Le but de ces ambassades était également de ranimer l'intérêt du roi pour les affaires de la ligue.
146 CHAÎ?1TRE V
de Venise une lettre pleine de remontrances et de plaintes amères contre la République (i). Et la lettre que le cardinal expédia au nonce en Espagne était, elle aussi, destinée à exprimer la douleur qu'éprouvait le pape par suite de l'événement, bienqu'elle porte déjà, dirait-on, l'empreinte d'une résignation naissante (2). En effet, le même jour (le 7 avril) le cardinal rédige un chiffre à Ormaneto où il lui déclare qu'on s'est aussitôt résolu à réduire les forces militaires du Saint-Siège. C'était dire que le roi Philippe II était libre d'en faire autant par rapport à sa flotte! (3).
Mais ce n'était là qu'un découragement passager. Grégoire XIII n'était nullement brisé par l'échec subi. lyC 12 avril déjà le cardinal de Côme annonce que le pape a élaboré un nouveau projet de ligue entre les princes chrétiens (4). L'Empereur, écrit-il, doit être fort disposé à conclure une alliance contre le Turc maintenant que celui-ci est devenu libre de tourner ses forces vers l'Autriche. Ee Portugal sera facilement gagné pour la nouvelle ligue, l'Espagne ne s'abstiendra point. Le principal est que Philippe II insiste auprès de Sa Majesté Impériale pour l'engager à entrer dans la ligue.
Grégoire XIII n'en reconnut pas moins bientôt que ses efforts pour reconstituer en ce moment-là une nouvelle ligue devaient rester infructueux (5). L'Empereur n'était pas à convaincre, et Philippe II était visiblement las de lutter contre un ennemi qui somme toute
(i) Le 7 avril 1573. Ntmz. Venetia, vol. 13, f. I02. (L'Appendice, pièce 18).
(2) Niinz. Spagna, vol. 15, f. 227. (L'Appendice, pièce 17).
(3) Lettre du 7 avril 1573. Ntmz. Stagna, vol. 15, f. 230.
(4) Lettre à Ormaneto, Ntmz. Spagna, vol. 15, f. 232. — Ca- RINI, chap. VI. — H1NOJO.SA, p. 218.
(5) Côme à Ormaneto le 17 avril 1573. Nunz. Spagna, vol. 15, f. 240.
CHAPITRIÎ V 147
ne menaçait qu'assez peu ses propres Etats, mais qui était d'autant plus dangereux pour sa rivale la République vénitienne. De plus, les affaires des Pays-Bas allaient de mal en pire. L,e cardinal de Côme avisa les nonces qu'on pouvait se borner à insister de temps en temps sur la nécessité d'une nouvelle ligue, mais sans jamais devenir »importuii» (i).
En attendant, le pape ne cessait pas de s'intéresser aux entreprises que projetait don Juan d'Autriche dans la Méditerranée. Celui-ci conquit Tunis et voulait se faire reconnaître roi de ce pays. Grégoire XIII, séduit par les exploits du jeune héros, favorisait ses plans et s'interposa auprès de Philippe II pour lui procurer la couronne rêvée (2). Ce fut là une grave faute de la part du pape. La gloire de don Juan offusquait Philippe II, et tout observateur perspicace avait déjà pu reconnaître qu'il se laissait aller jusqu'à contrecarrer les opérations de la flotte. Mais Grégoire XIII s'était pris pour Don Juan d'une affection particulière. Il voyait en lui le héros qu'attendait le catholicisme triomphant II crut qu'une destinée tout à fait singulière lui était réservée. Nous verrons encore plus loin combien il favorisa toujours ses ambitions ainsi que les entreprises dont il avait la direction. —
La dissolution de la ligue avait pour ainsi dire lié les mains du pape par rapport à la politique des États méridionaux. Force fut pour lui de tourner ses regards
(i) Côme à Ornianeto le 29 mai 1573. IbM., p. 258. — Le même au même du 16 aoiàt 1573: »Circa la nuova lega basterà che V. S. \o ricordi cosî qualche volta à S. M:tà più per trascorso di ragionamenti che per speranza che ci habbi di venire à conclusione, vedendosi chiaramente che ci danno parole, et ci mandano da Herode à Pilato. Ipsi vidermt, che hanno li stati et Regni grandissimi da perdere». Ih'd., p. 305.
(2) Côme à Ormaneto le 6 mars 1574. Nunz. Stagna, vol. 15,
1 414. — MAFFET, t. I, p. 202. — HîNOJOSA, p. 221.
148 chapitre; V
ailleurs et de i3orter an delà des Alpes l'activité qu'il se sentait appelé à exercer (i). La France et l'Allemagne, mais plus encore la Pologne, les Pays-Bas, l'Angleterre et même les pays du Nord attiraient déjà son attention. Le centre politique de l'Europe commence à graviter vers le nord!
Le Saint-Père ne manquait nullement de ressources pour répondre à ces exigences nouvelles. A peine élu souverain pontife il s'était mis à donner à la Congrégation pour les affaires de la Germanie une organisation ferme. i\.u mois de janvier 1573 déjà on voit la congrégation travailler avec une assiduité remarquable (2). Durant le cours du printemps de la même année nous voyons la Curie s'intéresser vivement aux affaires de l'Allemagne, en cherchant d'obtenir des renseignements sur l'état de la religion dans ce pays. L'intention du pape était de conserver la foi des catholiques allemands et d'augmenter leur nombre, en usant toujours de moyens exclusivement pacifiques (3). L'assemblée générale des jésuites, qui se réunit en avril, entreprit de discuter à fond la question germanique. Notons que Grégoire XIII était le protecteur déclaré de la compagnie de Jésus (4): c'est là une des causes des progrès du catholicisme durant son pontificat.
Sur le conseil de la congrégation germanique, Mgr
(1) SCHEr<I.HASS, Portia, t. I, p. XV.
(2) Id., ïMd., p. XVI.
(3) Id., ihid., t. I, p. XXXIII et suiv.
(4) m., ibid.. p. XXIV. — Id., t. II, p. CXI; 78: qtda papa adeo firmiter crédit, nt catholicae fidei propagatio absqi(e Jesicitis fieri non possit, zit, si quis quid adversus hoc diceret, absqtie aliquo frtictu non sine 7)iaxima indignatione audiretur. — CÔllie à Taverna le 15
mars 1584: sL'amore et voluntà paterna che N. S:re porta à la Compagnia di Jesù per il gran servitio che da essa riceve la Christianità tutta, fa che tutto ciô che in alcun modo puô impedire il frutto che fanno, apport! gran dispiacere à S. B:ne». Nunz. Spagna, vol. 30, f. 432,
Portia, abbé de Moggio, fut envoyé auprès de l'archiduc Ferdinand,' résidant à Gratz, et auprès de l'évêque de Salzbourg, promoteur zélé de la réforme. Bu même temps Mgr Gropper, qui allait à Cologne, reçut les plus amples facultés pour commencer l'œuvre de la récatliolisation de l'Allemagne de l'ouest. Pour ne pas froisser l'Empereur on donna à ces missions le nom de visitations apostoliques, bien que les envo3^és eussent tout à fait le caractère de nonces. La Curie voulait avant tout regagner la confiance des princes allemands (i). Le Saint-Siège proposait en outre d'instituer des séminaires et d'entreprendre de fréquentes visitations. En attendant, à Rome, le pape avait entrepris une réorganisation et un agrandissement considérable du Collège Germanique (juillet 1573). Dorénavant il pourrait recevoir jusqu'à cent élèves, et même plus. Gropper devait lui envoyer d'Allemagne des recrues, et surtout des jeunes gens nobles, destinés à occuper plus tard des places de chanoines dans leur patrie (2). Grégoire XIII jugea à propos d'informer Philippe II de toutes ces démarches de la politique romaine (3), et, à juger d'une lettre du cardinal de Corne, le roi en aurait exprimé sa vive satisfaction (4). Cela n'était pas sans importance, car on se vit bientôt contraint de recourir à la libéralité du Roi Catholique pour couvrir les frais toujours croissants qu'occasionnait le collège. Peu à peu la Curie devenait plus entreprenante quant à l'Allemagne. Selon SCHKLLHASS cela dépendait du fait que les tendances intransigeantes dans la congrégation, représentées par les cardinaux Morone et
(i) SCHEI,i,HASS, Portia, t. I, p. XLIV; i6 et suiv.
(2) /rt?., ihid., p. LU et suiv.
(3) Côme à Ormaneto le 12 juillet 1573. Nimz. Spagna, vol. 15, p. 284. — Le même au même le 12 dec. 1573. I^id., p. 371.
(4) Deuxième lettre de la note précédente. — Cfr. la lettre du 5 août 1574, ihid., f. 518.
Côme, parvinrent à triompher sur celles qui étaient modérées et conciliatrices (i). On se décida à réformer les cloîtres, on résolut d'établir un Collège de jésuites à Augsbourg, on fit une tentative de convertir au catholicisme l'Electeur de Saxe, on eut l'illusion d'y amener les ducs de Holstein et de Clèves (2), on fonda sur le duc Albert de Bavière les espérances les plus audacieuses pour la restitution de l'orthodoxie catholique dans l'Allemagne méridionale. Enfin, on conçut le plan, plus tard si opiniâtrement et si avantageusement soutenu, de remettre sur le siège de Cologne un archevêque catholique.
Les Pays-Bas aussi avaient suscité les inquiétudes de Grégoire XIII. La lutte contre l'absolutisme spirituel, représenté par l'Espagne et le Saint-Siège, y était la plus atroce en ce moment. La politique violente du duc d'Albe venait d'échouer, et son successeur, don Luis de Requesens, ne fut pas heureux dans ses débuts. La révolte dans les Pays-Bas était un danger perpétuel pour la foi ébranlée en France. Tant quelle durait encore, Philippe II était empêché d'assumer la direction de toute autre entreprise militaire ou politique en Europe. Le pape avait donc les raisons les plus concluantes au monde d'espérer la fin des désordres des Pays-Bas ainsi que de voir ces provinces réduites enfin à une obédience parfaite au Saint-Siège. Elles diviendraient alors par leur sitiiation géographique un rempart du catholicisme vers la France, vers l'Allemagne et aiissi vers l'Angleterre. De plus, la triste destinée de la reine d'Ecosse Marie Stuart, prisonnière en Angleterre, donnait de vives préoccupations à Grégoire XIII comme à son prédécesseur Pie V (3).
(1) SCHEI,I,HASS, Portia, t. II, p. XXXIV, l6, 5t, 141.
(2) Id., ibid., p. XCII.
(3) Côrue à Salviati le 28 juillet 1572. Nunz. Francm, vol. r6, f. 39. — Hjnojosa, p. 260.
Au commencement de l'année 1574 le pape crut avoir trouvé une occasion de pouvoir procurer à Philippe II un secours effectif. Un ambassadeur du roi de Suède Jean III, venu à Rome pour y traiter les affaires de son maître, avait offert au roi d'Espagne, par l'intermédiaire de l'ambassadeur don Juan de Zuniga, les services d'une flotte de son roi (i). I^e pape embrassa ce projet avec le plus vif intérêt. Il lui semblait le moyen de vaincre enfin les Néerlandais révoltés. Il s'efforça de son mieux de décider Philippe II à envoyer une ambassade en Suède pour traiter cette affaire. Et pour sa propre part il résolut d'y expédier un explorateur ou négociateur, le P. Stanislas Warszewicki. Par suite de l'attitude peu sincère du roi de Suède, le plan échoua cependant (2). Mais Grégoire XIII tenta d'autres expédients. Il envoya en France, en qualité de nonce extraordinaire, Fabio Mirto (Frangipani), évêque de Nazareth, pour préparer une alliance entre la France et l'Espagne, dirigée en premier lieu contre les insurgés des Pays-Bas (3). Et le neveu cardinal de Saint-Sixte, qui était allé saluer au nom du pape Henri de Valois à Venise, avait charge de proposer la même chose au nouveau souverain de la France (4). Mais tout cela n'aboutit à rien. Découragé, le pape tourna alors tout son intérêt vers la ligue contre les Turcs. Il n'avait pu entièrement abandonner ce projet si séduisant, malgré tous les revers subis, et un moment il avait même espéré de pouvoir détermi-
(i) V. BlAUDEÏ, Le Saint-Siège et la Stiède, t. I, chap. V.
(2) Cfr. Côme à Ormaneto le 22 janvier 1574. Ntinz. Spag7ia, vol. 15, f. 390. Le même au même du 14 nov. 1574, ibid., f. 547. — MAifFEl, t. I, p. 113—1:4.
(3) Côme à Ormaneto le 14 juin 1574. Nmiz. Spagna, vol. 15, f. 484-
(4) Côme à Ormaneto, le 30 juillet 1574. Nunz. Spagna, vol. 15. 1 515-
lier les Vénitiens à rompre leur accord avec le Turc avant qu'il soit encore définitivement réglé. Car, même après la conclusion de la paix, la Porte avait fait des difficultés, et le pape s'était empressé de supplier Philippe II de secourir la République, » cette muraille de l'Europe contre l'islamisme», disait-il (i). Tl comptait même comme toujours sur le secours de la France. Avec Philippe II il allait jusqu'à le persuader de conclure un accord avec les Néerlandais pour être libre ensuite de combattre les Turcs! {2). Inutile de dire que le roi restait inaccessible à toute avance de ce genre. Ainsi, durant tout le cours des années 1574 et 1575, Grégoire XIII exhorte instamment Philippe II à se mettre à la tête d'une ligue contre le Croissant, sans pouvoir jamais comprendre la stérilité de telles exhortations (3).
Viennent alors quelques années d'un calme relatif, où le pape, aussi bien que Philippe II, se voient condamnés à une inactivité forcée. Les grandes vues politiques cèdent la place à des querelles mesquines, à des questions de détail, à des affaires d'une importance tout à fait in.signifiante. C'est une époque de préparation, où des projets, destinés à changer l'aspect de toute l'Europe, sont élaborés et discutés pour être mis à exécution plus tard lorsque l'heure sera venue.
Ees troubles de Gênes (1574 — 1576) causèrent à Grégoire XIII de vives préoccupations. Les «vieilles»
(j) Côme à Ormaneto le 19 février 1574. Num. Stagna, vol.
(2) Le même ati même du 22 août 1574. Mms. Spagna, vol.
(3) Cfr. les lettres de Côme à Ormaneto du 10 nov. 1575 et du 6 avril 1576 encore (»se con questa occasione non si procura, et stringe una lega fra i Principi Christiani, pare che non si possa sperar mai più di farla»). Njmz. Spag7ia, vol. 9, f. 35 et 126.
familles nobles et celles de la jeune aristocratie se disputaient l'hégémonie dans la ville, les premières en appelant à leur secours l'Espagne, les secondes recourant à la France. Des conséquences fâcheuses pouvaient en découler et la paix de l'Italie semblait devoir être sérieusement compromise. L'amiral Doria, chef des »vieux» recourut aux armes, et l'attitude de Philippe II devint assez menaçante. Le pape, par l'intermédiaire de son nonce Ormaneto ainsi que du cardinal Morone, qu'il avait envoyé comme légat à Gênes, fit tout ce qu'il put pour préserver l'Italie des maux d'une guerre (i). Pour lui, la tranquillité de l'Italie était toujours un des soins principaux. Enfin, les Génois se lassèrent de se combattre et soumirent leur controverse à l'arbitrage du pape, du roi d'Espagne et de l'Empereur (2).
Outre cela, l'intérêt de la Curie fut absorbé par la composition de l'affaire du titre du Grand-Duc, par la campagne électorale de Pologne en 1575, P^^" ^^ célébration de l'année jubilaire à Rome de 1575, où des milliers de pèlerins accoururent à la Ville Eternelle et y furent reçus d'mie manière qui éveilla l'admiration des contemporains, et par d'autres événements encore. Notons que dans ces années le pape déploya une vive activité pour orner Rome d'églises et de palais (3).
Le retour de Pologne de Henri de Valois et son avènement au trône de France marque pour Grégoire XIII le commencement de relations suivies avec ce pays. Juriste comme il l'était, il devait être toujours porté à défendre le droit légitime des têtes couronnées contre toute tentative révolutionnaire. Et la dévotion
(i) Cfr. Corne à Ormaneto le 24 juin 1575. Nimz. Sj>a^na, vol. 15, 1 19.
(2) Carini, p. 75—80. — MAIfFEI, t. I, p. 1S2— 201. — Côme à Ormaneto le 10 nov. 1575. A^unz. Spagna, vol. 9, f. 30 et 35.
(3) CiAPPi, p. 5 et suiv.
fervente que mit à jour le roi Henri aussitôt après son retour en France (i) ne pouvait que lui procurer les vives sympathies du Saint-Père. Celui-ci se proposait donc de le secourir de toute manière et de s'en faire un allié pour la cause de l'Eglise catholique.
Tout d'abord, il s'efforça de faire conclure entre lui et Philippe II l'alliance souhaitée depuis si longtemps. L'impossibilité d'une telle alliance saute aux yeux, et il n'est guère la peine d'ajouter que tous ses efforts restèrent vains (2). Le fait qu'il se mit à concéder à Henri III des subsides fut d'une importance bien plus grande. En 1574 il lui accorda des décimes sur le clergé, ce qui rapportait au roi la somme d'un million d'écus par an, ainsi que l'aliénation de biens ecclésiastiques pour la valeur d'un million de capital. Puis il lui promit ime armée de quatre mille fantassins, et l'année suivante il lui envoya cent mille scudi de ses propres fonds, auxquels il ajoutait en 1576 encore cent mille ainsi qu'une vente de biens d'Eglise pour la valeur de 50,000 mille écus de revenu (3). Il l'appelait »un roi affligé, tourmenté et très faible» qui méritait sa compassion (4). Bienveillant de nature, il se montra à l'égard d'Henri III très indulgent. Ces dispositions favorables de Grégoire XIII envers lui diviendront
(i) FORNKRON {Ducs de Guise, t. II, p. 174), a noté que la religiosité plutôt lugubre qui naît chez lui à cette époque est causée par la mort de la princesse de Condé dont il avait été sincèrement épris.
(2) Il est digne d'être noté que le pape avait essayé d'arranger une entrevue entre lui et le roi sur le passage de ce dernier à travers l'Italie septentrionale en 1574. (MaffEI, t. I, p. 121 et suiv.).
(3) V. Richard, Pierre d'Épinac, p. 135, les notes.
(4) »Un Ré Christianissimo afflitto, travagliato et tanto debole, che la propria sede apostolica per compassione si cava si puô dir il cibo di bocca per mandargli denari in soventione». Côme à Ormaneto le 17 mai 1576. Nunz. Spagna, vol. 9, 1 164.
plus tard d'une importance extrême pour le succès de la politique du Saint-Siège.
Mais retournons aux relations immédiates entre Grégoire XIII et Philippe II. Notons d'abord, que certaines dissensions avaient surgi entre eux, mais qu'elles avaient été heureusement dissipées, grâce à l'attitude conciliante du pape. I^e cardinal Borromée à Milan avait soulevé une âpre querelle contre le gouverneur de la ville, don Luis Requesens de Zuniga (envoyé en 1573 aux Pays-Bas). A Naples des controverses de juridiction avaient violemment troublé l'accord entre l'archevêque Mario Caraffa et le vice-roi cardinal Granvelle. Mais Grégoire XIII, bien qu'en général fort jaloux des droits de l'Eglise, s'était montré tout disposé à aplanir ces difficultés. Il s'était borné à écrire à Philippe II une lettre dans laquelle il se plaignait de ce qui s'était passé (i), et on convint de renvoyer le différend à un tribunal d'arbitrage, qui devait se réunir le plus tôt possible (2). L'incident avait pourtant fait une impression pénible sur le cardinal de Côrae, ami dévoué de l'Espagne. Il le fit dire au roi par la voix du nonce Ormaneto et il le supplia de s'empresser d'envoyer en Italie ses délégués au tribunal proposé. Quant au reste, il voyait toutes les choses prendre la meilleure tournure, et lui qui connaissait le pape si bien, assurait au roi que celui-ci se trouverait plus content de ce pontificat que d'aucun autre de l'époque {3). — Philippe II de son côté faisait tout pour gagner la faveiir du pontife. Il choyait ses neveux: à Giacomo
(i) Grégoire XIII à Philippe II du 3 avril 1573. Arch. Vat. F. Borglièse, Sér. II, vol. 462, f. 603.
(2) Les représentants espagnols furent le jurisconsulte François de Vera et le marquis de las Navas. Le dernier mourut bientôt, mais Philippe II ne put pas se résoudre à lui donner rin successeur.
(3) Voir à l'Appendice la pièce 19.
il donna le commandement d'une compagnie de soldats espagnols, évalué à looo ducats annuels. I^es cardinaux de Saint-Sixte et Guastavillani eurent des pensions de 3000 scudi (i). Le pape de son côté lui témoigna sa bienveillance en lui accordant des subsides et des décimes perçus sur le clergé et montant à la somme d'un million de ducats environ par an (2).
La bonne entente qui règne entre l'Escuricl et le Saint-Siège amène l'éclosion d'un grand projet de conquête transmarine, visant à soumettre l'Angleterre à la domination de l'Espagne et à l'autorité du pape. Depuis des années déjà les Anglais et les Irlandais exilés, qui s'étaient réfugiés aux Pays-Bas, avaient imploré le secours de Philippe II et de Grégoire XIII pour restituer le catholicisme dans leur patrie. A Madrid, le nonce Ormaueto qui autrefois avait été en Angleterre avec le cardinal Pôle et qui voulait appa-
(1) Phii,tppson, Hist. Zeitschr., p. 423. Côme au nonce Sega
le 6 sept. 1577. Nunz. Spagna, vol. 20, f. 37. — L,e sciido d'oro équivalait à peu près au ducat = 40 francs environ de notre monnaie. (Cent sc7idi d'oro valaient 115 scudi d'argcnio.)
(2) Les subsides spéciaux accordés par le pape à la couronne d'Espagne étaient la Cmzada existant déjà depuis des siècles et renouvelée à intervalles réguliers. C'était une espèce d'amende payée surtout pour la licence de manger gras les jours de carême et elle pesait lourd sur les habitants du pays. Son profit devait servir à combattre les Maures en Afrique. L'Escusado consistait en des décimes sur le clergé payées pour aider le roi à supprimer la révolte des Flandres. Le Sussidw, impôt sur le clergé, était destiné au soutien de 60 galères pour la guerre contre les Turcs. Tous ces impôts rapportaient au roi I V2 millions de ducats par an (2 1/2 selon PmiJPPSON, 1. c, p. 423, qui exagère évidemment. 1,200,000 selon Giov. Corraro, Al^BERI, Sér. II, t. IV, p. 287). — Les revenus de la couronne d'Espagne montaient à 14 1/2 millions de ducats en 1576, à 12 millions en 1581. Mais les dépenses étaient augmentées. Et le déficit ne fit que croître. (Cfr. Phiijppson, Granvella, p. 41 —42).
remmet se faire une grloire de la conversion de ce rovaume, unit aux leurs ses exhortations infatigables. Le lo septembre 1575 le cardinal de Côme écrit à Ormaneto que l'ambassadeur d'Espagne lui avait annoncé enfin la résolution de son maître de tenter une entreprise contre l'Angleterre (i). Il semble que Philippe II se fût décidé à donner un grand coup pour la pacification du Nord. En même temps qu'il expédiait son propre frère Don Juan d'Autriche comme gouverneur aux Pays-Bas, il voulait par une guerre contre l'Angleterre détruire la puissance de la reine Elisabeth, alliée notoire des rebelles des Flandres. Il espérait pouvoir provoquer une insurrection générale de l'Angleterre et de l'Irlande et se rendre maître, grâce à elle, du moins de l'Irlande dont les habitants étaient des catholiques zélés. En même temps Don Juan devait faire une descente armée en Angleterre (2). C'étaient là les aspirations du roi. Mais le jeune prince lui-même rêvait une auréole beaucoup plus brillante. Après avoir soumis les Pays-Bas et l'Angleterre il voulait épouser la reine Marie Stuart et réunir sur sa propre tête les couronnes de trois rouyames: de l'Ecosse, de l'Angle-
(i) Lettre à la Nunz. Spagna, vol. 9, f. 40. Cfr. la lettre de Côme à Ormaneto du 9 oct. 1575, ibid., f. 22.
{2) PHII.IPPSON prétend que Philippe II n'a jamais proposé à son frère la conquête de l'Angleterre [Westew-opa, p. 244. — 245). KrETzschmar au contraire fait valoir qu'il l'avait bien inséré dans l'instruction donnée au prince, mais qu'il l'avait fait plutôt dans le but d'exciter l'ambition de celui-ci {Invasionsprojekte^ p. 47-48). RankE a énoncé une opinion semblable (^^/--^'e, t. XXXV — XXXVI p. 143) et il avance surtout qiie c'était le désir ardent, l'impétuosité du prince qui avait vaincu l'hésitation du roi. Cependant il résulte de la correspondance de Zuniga avec le roi, que dès l'abord celui-ci était parfaitement résolu à faire par son frère une descente en Angleterre {Secretaria de Estado, Archives d'États de Simancas).
terre et des Pays-Bas (i). Lors de son passage aventureux à travers la France, de Madrid en Belgique, au mois d'octobre 1576, il s'était rencontré à Paris avec Henri de Guise, et c'est alors que ces deux héros glorieux du catholicisme régénéré avaient ébauché les projets grandioses de s'illustrer par la conquête de royaumes sur les hérétiques. C'est alors que le plan mentionné ci -dessus paraît avoir pris forme dans le cerveau de Don Juan, et c'est alors que, de concert avec lui, Henri de Guise résolut de poser sa candidature au trône de France (2). Malheureusement pour eux Philippe II eut entre ses mains des documents qui lui révélèrent leurs desseins dangereux, et dans la suite des événements il les tint par là-même dans une dépendance qui pour eux devint des plus funestes.
Si donc Philippe II, à cette occasion-là, paraît avoir secoué son inertie habituelle, le pape Grégoire XIII avait, dès le printemps de 1575, témoigné pour cette affaire un intérêt particulier. Au mois de mars déjà il avait fait proposer au roi d'entreprendre une diversion armée contre l'Angleterre avec le but spécial de s'emparer de l'Irlande, et de faire le tout au nom et sous l'autorité du Saint-Siège (3). Par cet acte Grégoire XIII avait commencé la lutte contre la reine Elisabeth, »questa rea e malvagia femina», qu'il voulait tantôt convertir, tantôt faire périr, mais à tout prix rendre inoffensive (4). Philippe II avait répondu aux
(1) FORNERON, Ducs de Gtiùe, t. II, p. 215— 216.
(2) lya note précédente !
(3) Copia de un mémorial que dio el Nuncio à S. M. à 18 de Marzo 1575. — L,o que el nuncio ha dicho de parte de su santidad sobre lo de Inglaterra. (Arch. d'État de Simancas).
(4) ». . . metteremo quella mala femina d'Inghilterra in nécessita di pensar a le cose sue, et lassar d'offender gli altri in casa loro.» Côme à Sega le 3 janvier 1578. Nunz. Spagna, vol. 20, f. 116.
avances du pape en septembre et en octobre; il lui avait déclaré son adhésion à ses vues et il avait demandé des conditions ultérieures. Ce qui lui importait avant tout, c'était que l'entreprise fût faite uniquement au nom du pape: la participation de TEspagne devait être le plus soigneusement cachée (i). Le pape lui fit savoir qu'il était parfaitement de son avis, mais qu'il voulait d'abord entendre l'avis de trois Anglais d'expérience et de qualité. On fit donc appeler à Rome un certain înglefield (ou Enghilfield, réfugié aux Pays- Bas, oii il avait été subventionné par Philippe II) et le docteur x\llen, fondateur du collège des jésuites à Douai. On n'en trouva pas un troisième. Au mois de février 1576 les deux Anglais étaient à Rome, et durant le cours du mois des délibérations avaient lieu entre eux, l'ambassadeur Zuniga et le cardinal de Côme. Ils formèrent tout un petit congrès dont les discussions eurent une portée remarquable pour le développement de la question anglaisera). Les résolutions du congrès furent, que l'entreprise contre l'Angleterre était aussi urgente que facile à exécuter. Tout le pays se soulèverait immédiatement au premier appel; on occuperait l'Irlande et on ferait une descente armée en Angleterre, à Liverpool. Ea reine Marie Stuart serait libérée de sa prison, mariée (comme reine d'Ecosse) ou à un noble anglais ou à Don Juan d'Autriche, tout selon le bon vouloir du roi Philippe II. Le pape prêterait à la nouvelle conquête l'éclat de son autorité, mais l'Angleterre deviendrait en réalité un pays dépen-
(i) Lettres citées à la page 157, la note i. — Cfr. MaFFKI.. t. I, p. 241—245.
(2) Il est fort singulier que KreTzschmar ne sache rien de toutes ces choses. — J'ai l'intention de publier une étude spéciale sur ces détails intéressants, ou en d'autres termes sur les projets catholiques contre l'Angleterre de 1572 à 1580.
l6o CHAPITRE V
dant de l'Espagne. La question de savoir qui deviendrait roi d'Angleterre était encore laissée ouverte. Philippe II contribuerait avec 100,000 ducats, le pape se chargerait d'équiper la flotte et de soudoyer deux mille fantassins. C'est à lui qu'incomberait aussi de choisir »le capitaine». C'est tout cela que Zuniga rapporte à .son roi par dépêche du 29 février 1576 (i), et j'ajoute que le scepticisme qu'il témoigne quant aux chances de réussite contraste assez singulièrement avec l'optimisme un peu naïf des émigrés anglais. Il affirme même, plus tard, que l'enthousiasme bruyant au pape est assez peu sincère.
Quoiqu'il en soit, Grégoire XIII fut impatient de mettre à exécution les résolutions prises. Kn effet, toute temporisation était dangereux déjà par le fait que la vigilance de la reine Elisabeth était difficile à tromper.
Les Anglais avaient désiré de préparer l'expédition déjà pour le même printemps: Philippe II en avait démontré l'impossibilité. Alors on l'avait renvoyée à l'automne, puis au printemps de l'année suivante. Mais les préparatifs ne furent pas poussés avec énergie; les subsides promis par Philippe II se faisaient attendre. Cinquante mille ducats arrivèrent vers la fin de 1576, les autres cinquante mille restèrent toujours en Espagne. Le roi ne voulait les rembourser que dans un port espagnol, au passage de la flotte vers l'Irlande. A Rome on restait inactif en les attendant (2). Aussi, au printemps de 1577, on n'était point encore prêt à expédier la flotte. En attendant, don Juan avait fait ses débuts aux Pays-Bas, et cela même d'une manière
(i) L'original aux Archives d'État de Simancas.
(2) »S. S:tà non è per metterci la mano se prima non ci sono consegnati tutti li 100 mila scudi.» Cônie à Orraaneto le 19 septembre 1576. Nunz. Spagna, vol. 9, f, 251.
assez heureuse. Comme nous avons déjà dit, aussitôt les provinces pacifiées il devait embarquer ses troupes sur une flotte et sous prétexte de rentrer en Espagne, il ferait inopinément une descente sur la côte de IWngleterre(i). Le pape lui avait envoyé un nonce spécial, Philippe Sega, évêque de Ripa, pour seconder ses efforts dans les Pays-Bas et pour le suivre en Angleterre comme représentant du Saint-Siège. Mais la résistance courageuse des Néerlandais dissipa bientôt les rêves de l'ambitieux prince. Il fut forcé de conclure avec eux une trêve qui lui interdisait même — sur l'instigation d'Elisabeth, ce que le cardinal de Côme put aisément deviner à Rome — de transporter ses troupes par voie de mer (janvier 1577). C'était là un coup décisif pour l'entreprise sur l'Angleterre. Désormais celle-ci ne pouvait compter sur aucun appui du côté des Flandres. Il importa peu qu'à la fin de 1577 don Juan se vit en mesure de rappeler ses régiments déjà partis pour l'Italie. Ea situation des Pays-Bas était irrémédiablement embrouillée.
(3) Kretzschmar, p. 48. — Notons, que Grégoire XIII avait même de sa propre initiative proposé à Philippe II d'envoyer don Juan aux Pays-Bas, »perché di li potrà poi anco bisognando attender facilmente à le cose d'Inghilterra, et V. S. potrà metterlo in consideratione à S. M:tà et pregarlo à non perder questa occasione, che Dio ci manda, d'esser liberi per questa estate di timor Turchesco, et di poter sotto altro pretesto far accostar Don Giovanni à le cose d'Inghilterra, che à S. S:tà pare, che voglia dire haver l'impressa mezza fatta». Côme à Ormaneto le 6 avril 1576. Nimz. Spagtta, vol. 9, f. 126. — Le 19 sept, le cardinal écrit au nonce: »Tra tanto è da credere che la M:tà Sua venirà à capo di mandar il Signor Don Giovanni à Fiandra, et che gli darà quelle commissioni che sono necessarie per la buona executione di questo Santo pensiero, del quale se la misericordia di Dio ci fa haver honore, non credo che da molti anni in quà si sarà fatta impresa ne più honorata ne più fruttuosa di questa.» Ibid., p. 251.
A Rome, on s'était parfaitement rendu compte du caractère grave de ces événements (i). Et lorsqu'au mois de septembre de la même année Henri III conclut une trêve avec les huguenots en recouvrant ainsi la liberté de diriger ses forces ailleurs (comme on disait à Rome) (2) le pape jugea la situation désespérée. Il fit mander à Philippe II d'abandonner pour le moment toute pensée de conquérir l'Angleterre et d'attendre une occasion plus propice (3). La seule chose qu'il désirât encore était que le roi n'abandonnât pas entièrement l'Irlande où l'insurrection avait cependant éclaté (4). Grégoire XIII y avait envoyé lui-même deux expéditions de quelques navires (en 1578 et 1579), conformément aux résolutions du congrès de février 1576, et il suppliait le roi de soutenir ces pauvres gens par tous les moyens possibles. Mais Philippe II avait déjà perdu tout intérêt pour ces affaires incertaines, surtout qu'une ingérence française dans les affaires des Pays- Bas devenait de plus en plus menaçante. C'était à peine s'il prêta quelque appui aux efforts du nonce Sega, transporté à Madrid en été 1577, et qui faisait de temps en temps parvenir des secours aux combat-
(i) Quelque temps on espéra encore de pouvoir conquérir l'Irlande. Côme à Sega le 24 juillet 1577. Nunz. Spagna, vol. 20, f. 19.
(2) Côme à Sega le 8 juillet 1577. Ntinz. Spagna, vol. 20 f. 7. Le même au même du 8 et du 15 oct. ihid., f. 6q et 77 C'était surtout l'avis du cardinal de Côme. »Io vedo molto bene», écrit-il le 8 oct,, »che questa pace di Francia haverà molto accresciute le difficoltà perché se li Fraucesi saranno vacui non comporteranno facilmente che Spagna s'impatroiiisca d'Inghilterra et forse ancora impediranno o per diretto o per indiretto che la M:tà Sua non ricuperi l'obedienza sua in Fiandra.»
(3) Côme à Ormaneto le 15 oct. L,. citée a la note précédente. HiNOJOSA, p. zzj.
(4) Lettres du 10 et du 25 janvier 1578. Nunz. Spagna, vol. 20, f, 119 et 142.
taiits catholiques en Irlande. L'automne 1580, cependant, ceux-ci succombèrent (i). Le pape en fut profondément affligé. Son désappointement ne connut pas de bornes (2). Il rejeta sur Philippe II la faute du malheur. — En même temps il eut le chagrin de voir que la médiation, qu'il avait offerte aux combattants des Pays-Bas, accueillie assez froidement par ceux-ci, était restée sans résultats (3).
En 1576, il avait encore rêvé une ligue contre les Turcs. Il y voulait entraîner l'Empereur, le roi l'Espagne, le tsar de Moscovie et le nouveau roi de Pologne, même la Perse (4). Grégoire XIII eût donc été simultanément le chef suprême d'une alliance imposante de toutes les puissances de l'Europe orientale, dirigée contre l'Empire ottoman, et le protecteur, l'inspirateur même d'une grande entreprise militaire dirigée contre l'autre ex-
(1) KRK/rzSCHMAR, p. 55.
(2) ». . . vedendo che Sua M:tà habbi tanto trascurato un iiegotio di tanta importanza et dal quai dipende in gran parte il bvton progresse de le cose di Fiandra, pet non dir il servitio de la Religion Catholica», écrit le cardinal de Cônie déjà le 18 janvier 1578. Nzmz. Spagna, vol. 20, f. 128.
(3) A l'invitation de l'Empereur et sous la collaboration intéressée du pape, un congrès de paix se réunit à Cologne dans l'été de 1579 pour discuter les conditions sous lesquelles la soumission des Ktats des Pays-Bas à l'autorité de l'Espagne leur deviendrait acceptable. (MaFFEI, t. I, p. 342—344.) Mais ni de la part de Philippe II, ni de celle des révoltés le désir de se réconcilier n'était sincère, et le congrès ne pouvait ainsi qu'échouer piteusement. [Ibid., t. II. p. 24.) — Notons qu'en même temps le pape avait noué des relations directes avec le roi de Suède, dans le but principal d'aménager une alliance entre ce roi et celui d'Espagne. Les ressources militaires de la Suède serviraient à précipiter la soumission des Pays-Bas. Maffei, t. I, p. 341 — 342. Côme à Sega le 28 mai 1578. Mmz. Spagna, vol, 20, f. 235.
(4) MafFEI, t. I, p. 229—230. — Côme à Ormaneto 19 sept.
1576. Nu7iz. Spagna, vol. 9, f. 250.
l64 CHAPITRE V
trémité de l'Europe, le royaume hérétique d'Angleterre! Il aurait ainsi enlacé l'Europe entière entre deux bras de fer, un rêve vraiment grandiose, mais qui avait le défaut d'être fort difficile à réaliser. Cette fois-ci en effet, les espérances de Grégoire XIII furent déjouées. Si cela ne contribuait point à augmenter le crédit de Philippe II auprès de lui, un autre accident encore, qui survint peu après, termina d'achever le désaccord. On apprit à Rome, au commencement de 1579, que malgré toutes ses assurances contraires le roi venait de conclure une trêve avec la Sublime Porte (i). lyui, Philippe II, se réconciliant avec l'ennemi héréditaire, avec l'infidèle, c'était inoui, c'était à perdre toute confiance dans ce défenseur le plus puissant de la foi catholique! De plus, le pape se jugeait trompé par lui. Ajoutons que des différends au sujet de la juridiction survinrent en même temps. La délégation pour la composition des affaires juridictionnelles avait tardé à se réunir, et lorsque sa réunion s'était enfin effectuée, le résultat des délibérations fut à peu près nul (2). Tout cela eut pour effet naturel d'embrouiller complètement.
(i) Mgr Âlexandie Frumenti fut expédié en Espagne comme nonce exti'aordinaire (janv. 1579), originairement dans le but de dissuader le roi de conclure la trêve, mais parti trop tard pour pouvoir le faire il eut la mission de le réprimander sévèrement de la part du pape et de tâcher de faire annuller la convention. HiNOjOSA, p. 273—277. — Côme à Sega le 18 mars et le 30 mai 1579. Nunz. Spagna, vol. 20, f. 481 et 537.
(2) Les causes en litige portaient sur l'administration du siège de Tolède resté vacant après Carranza, sur la compétence du Collecteur apostolique en Espagne (lequel encaissait les revenus du Saint-Siège en Espagne) et sur les droits ecclésiastiques de la couronne dans les royames de Naples et de Sicile, appelés le regium exeqtiatur dans le premier et la monarquia dans le second. L,e marquis d'Alcanices fut enfin, en 1580, envo^'é à Rome pour remplacer las Navas. (Hinojosa, p. 229.) — Côme à Sega le 9 février 1579. Mmz. Spagna^ vol. 20, f. 450.
vers 1579, les relations, naguère si amicales entre le Saint-Siège et l'Espagne.
Le cardinal Côme ne pouvait-il donc rien faire pour dissiper ces malentendus fatals, pour les écarter avaut qu'ils soient encore devenus aigus? Certes, il était toujours l'ami dévoué du roi d'Espagne, et il devait être intéressé à faire de son mieux pour maintenir les bonnes relations entre lui et son maître. Aussi est-il hors de doute qu'il ne se lassa pas d'appuyer les intentions conciliantes du pape envers le roi et de rendre à ce dernier tous les services possibles (i). lya longanimité du pape dans la question de la juridiction trahit peut-être quelque peu rinfhience du cardinal (2). Dans une lettre autographe du 26 février 1579 PhUippe II remercie celui-ci de ses bons offices pour procurer au conseiller intime, Gaspar Quiroga, archevêque de Tolède, le chapeau cardinalice (3), »que es muy conforme a la voluntad que siempre lie conoscido en vos para las cosas de mi servicio», dit le roi (4). L'opinion de toute la Cour était qu'il favorisait les intérêts de l'Espagne,
(i) Je publie à l'Appendice une lettre du cardinal au roi du 5 août 1574, preuve du zèle du dernier pour le service du roi, V. la pièce 20!
(2) En parlant des droits ecclésiastiques (le juspatronat) dvx vice-roi de Naples il écrit avi nonce résidant dans cette ville, le 18 février 1576: »Sopra il particolare del iuspatronato di Sua Eccellenza ancor ch'io sapessi di parlar in vano, lio nondimeno voluto far prova se si poteva ottener l'ampliatione che S. Edesidera, ma con effetto Sua S:tà rai ha mostrato di non poterlo fare, et che quel che fa per S. E. deve con ragion contentarsene, et non haver la mira a quel che fece Pio IV di s:a m:e perche alhora non si haveva il Concilio Tridentio, che fa andar li Papi con gran rispetto in tutte le ioro attioni->. Nuin. Napoli, vol. 321, f. 20.
(3) II fut créé cardinal le 15 déc. 1578.
(4) V. à l'Appendice, pièce 21.
l66 CHAPITRE V
L'ambassadeur de France évitait de frayer avec lui (i). Mais, comme nous savons déjà, l'empire qu'exerçait le cardinal de Côme sur l'esprit du pape n'était nullement absolu. Grégoire XIII n'était pas facile à convaincre et ses décisions étaient souvent déterminées par des circonstances accidentelles. Nous verrons bientôt que l'autorité du cardinal de Côme dans les grandes questions politiques du temps devait être en effet bien faible, et qu'il eût peut-être été préférable pour la cause catholique si sa capacité politique et ses sympathies espagnoles eussent eu une influence plus décisive sur
(i) Je rapporte ici ce qu'écrit Paul de Foix à son roi: »Et pour répondre au reste de vostre dicte lettre, Sire et ait commandement qu'il vous plaist de me faire, de ne communiquer au cardinal de Conio les affaires que vostre Maiesté me commandera faire entendre à Sa Saincteté, i'ay tousiours gardé ce commandement, encores qu'il ne m'eust esté faict. Car encores que ce soit la coustume de tous les ambassadeurs d'aller chez luy en sortant de l'audience du Pape, et de luy communiquer quasi toutes chosCvS, pour le lieu qu'il tient prèz de Sa Saincteté, toutefois ie ne luy ay oncques parlé d'aucune chose où le Roy d'Espagne eust interest, s'il ne la pouvoit sçavoir d'ailleurs, et lors mesmes ie luy en ay parlé reservement, comme à personne qui pend de ce costé là. Kt ce que nous Talions voir après l'audience, c'est principalement pour les choses qui consistent en despeche et commandement, et dont on veut que le Pape escrive ça ou là, aux siens ou d'autres, d'autant qu'il a la surintendence de toutes les despesches, et prend luy seul de la bouche de Sa Saincteté tous les commandemens des affaires d'Estat, qu'il expédie puis après par des Secrétaires qu'ila sous luy. Et telles choses. Sire, il semble qu'il ne serait utilement fait de les luy celer, pource qu'outre qu'il ne seroit suffisamment informé pour bien faire ce qu'on veut, il seroit encores aliéné par la deffiance qu'on luy montreroit, en luy celant expressément ce qu'il iant qu'il sçache de ça comme de là. le crov aussi que vostre Maiesté entend le susdit commandement en cette sorte, auquel aussi i'oberai avec la susdite modification, comme i'ay fait par cy-devant iusques à ce que vostre Maiesté m'a plus amplement mandé sa volonté». AUBERY, Histoire Générale des Cardinaux, Partie V, p. 237.
la politique pontificale. Il n'est pas facile d'entrevoir, à travers les actes du temps, son œuvre à lui, et nous devons être contents de trouver parfois, dans les lettres qu'il écrit aux nonces au nom du pape, des observations personnelles, des débris d'une opinion subjective (i).
C'est vers la fin de 1578 qu'on commence à la Curie à se plaindre de la conduite de Philippe II (2). On hn fit parvenir des reproches voilés et on rejeta la cause de ses mauvais procédés sur ses ministres qui l'avaient mal conseillé (3). Mais au printemps de 1579 surgit une question qui était destinée à impliquer le Saint- Père dans des troubles et dans des embarras extrêmes: c'était la succession du Portugal. Phitjppson a traité à fond cette matière intéressante dans son livre sur le cardinal de Granvelle (4). Nous pouvons donc nous borner ici à indiquer quelques circonstances qui ont directement trait à l'attitude de Grégoire XIII dans cette affaire, en renvoyant pour le reste à l'exposé détaillé de Phii,ippson.
IvC jeune roi Sébastien de Portugal avait trouvé la mort dans la malheureuse bataille d'Alcazar, le 4 aoiit 1578. I-^e royaume échut alors à son oncle, le cardinal Henri, âgé de soixante-sept ans. Celui-ci était le seul
(i) L,es lettres qu'écrit le cardinal de Côme à son vieil ami le cardinal Borromée de 1572 à 1584, publiées au vol. 8 du Periodico, sont d'un contenu tout à fait insignifiant.
(2) Le 18 juin encore 1578 le cardinal de Côme avait pu écrire à Sega: »qui non si nianca, ne si mancherà mai di tutti gli officij che possono essere di commodo et servitio à le cose delà M:tà Sua». Nimz. Spagna, vol. 20, f. 226.
(3) Côme à Sega le 29 nov. et le 15 déc. 157S. Ibid., t 374 et 403.
(4) Em Ministernim tenter Philipp II, chap. III, IV, V.
l68 CHAPITRE V
survivant mâle de sa race, et comme cardinal il n'avait pas d'enfants. A peine couronné, il se laissa persuader par son entourage de demander au pape une dispense pour se marier. Le pape, qui trouvait qu'une telle démarche d'un vieillard et d'un prince de l'Église choquerait la morale publique et donnerait même dans le ridicule, n'acquiesça point à sa demande (i). Ainsi, après la mort du roi Henri laquelle, vu la santé faible de celui-ci, ne pouvait tarder longtemps, le trône de Portugal resterait sans héritier immédiat. Des luttes de succession étaient donc à prévoir et, de fait, déjà, des prétendants se présentent Ce fut d'abord Philippe II d'Espagne, comme fils de la fille aînée d'Emmanuel le Grand; puis le duc Emmanuel Philibert de Savoie comme fils de sa seconde fille; puis dom x'Vntonio, prieur de Crato, son petit-fils mais dans l'opinion de tous entaché d'illégitimité; puis Ranuccio Farnese, duc de Parme, comme descendant d'un autre fils d'Emmanuel; puis enfin la duchesse Catherine de Braganza, fille de ce même fils, le prince Duarte. Ajoutons, que Catherine de Médicis soulevait des prétentions tout à fait absurdes, uniquement dans le but de pouvoir s'ingérer au besoin. De tous ces candidats dom Antonio et Philippe II comptaient seuls, le premier parce qu'il était en tout cas un rejeton direct de la maison royale et parce qu'il possédait les sympathies nationales, le second parce qu'il était le puissant monarque de l'Espagne
(l) MAFFEI, t. Il, p. 26. — Selon PhiUPPSON, Granvella, p. 89 {item, Westc2iroj)a, p. 293) c'eût été l'effet d'une pression exercée par Philippe II. Forneron se déclare du même avis {PMli-t>pe II, t. III, p. 100). — Grégoire XIII expédia comme nonce extraordinaire au Portugal Mgr Sauli, avec la mission spéciale de détourner le roi de ses projets matrimoniaux. (Janvier 1579). — (Dans un Bref du 4 avril 1579 le pape déclare au roi ne pouvoir rien faire avant le retour de Sauli. Efistolae Greg. XIII, Uh. VIII, f. 78. Arch. Vat.).
et parce qu'il possédait les flottes et les armées les plus formidables de l'Rurope.
Philippe II était résolu à ne pas laisser la couronne de Portugal lui échapper. Exalté de cette idée il secoua enfin la torpeur qui pendant tant d'années avait paralysé sa politique et se mit à préparer soigneusement la conquête qu'il se proposait de faire. Il appela auprès de lui le plus éprouvé et le plus énergique de ses conseillers, le cardinal Granvelle (printemps 1579), et il lui accorda une autorité que jamais un de ses ministres n'avait possédée. A partir de cette époque commence pour la politique de l'Espagne une ère nouvelle (i). A l'Escurial on devient entreprenant, guerrier, offensif, et il n'est peut-être pas injuste d'en attribuer, en quelque partie, la cause à l'entrée en scène de ce personnage puissant qu'était le cardinal de Granvelle (2).
Déjà le roi avait donné ordre d'armer, d'augmenter et de concentrer ses flottes et ses armées. Tous ces apprêts guerriers eurent l'effet d'inquiéter au plus vif le pape qui se posait toujours en protecteur de la paix. Il interpella le roi sur le but de ces armements et il l'exhorta à ne rien entreprendre si ce n'était contre les infidèles, ou en Afrique ou dans le Levant (3). Il soupçonna que le roi visait au Portugal, et qu'il se propo-
(1) PHTUPPSON, Granvella, p. 6l— 62.
(2) PHn:.IPPSON, Granvella, p. 63—64. — RANKE, Werke, t. XXXV-XXVI, p. 158.
(3) Côme à Sega le 18 mars 1579. Mmz. Stagna, vol. 20, f, 481. Le même au même du 30 mai, ïbtd., f. 537 — Les Persans avaient remporté, justement alors, des succès remarquables contre les Turcs, et cette occasion-là parut à Grégoire XIII extrêmement propice pour reconstituer la Ligue. Ce fut aussi un argument pour dissuader Philippe II de ratifier la trêve conclue avec la Porte, et à ce sujet il obtint provisoirement gain de cause, grâce à l'appui de Granvelle (PHir,iPPSON, Grafivella, p. 104). Le 10 août 1579 le cardinal écrit au nonce: »I1 sentimento che N. S:re ha di quest'arme per Portogallo, è stato
sait même d'assaillir le vieux roi Henri. Il menaça Philippe II de ne plus lui accorder le sussidio dont le ternie était échu, et il lui fit savoir que ni Madrid, ni Ivisbonne n'étaient des lieux où se pouvait décider la question du droit au trône, mais que c'était à Rome que les partis devaient en appeler (i). Lorsque ses essais de tourner les forces de Philippe contre le Croissant se montrèrent infructueux, il se mit à agiter de nouveau la question d'Angleterre (2). Et, à cet égard, il paraît que le roi lui avait donné quelqu'espérance,, évidemment dans le but de se concilier la faveur qu'il était siy: le point de perdre définitivement.
Phii^ippson n'a pas suffisamment fait observer que Grégoire XIII étair en principe opposé à ce que Philippe II occupât le Portugal, et qu'il était parfaitement résolu à ne pas céder sur ce point-là. En sa qualité de prince italien et celle de Père commun de tous les peuples catholiques il ne pouvait que voir d'un mauvais œil le domaine espagnol s'étendre encore davantage. Il ne pouvait cacher ce sentiment, ce qui lui attira de la part de Philippe II le reproche d'être trop
causa, che S. S:tà non ha potuto' contenersi di farne gagliardo risentimento con l'Atnbasciator Catholico, doleudosi che S. M:tà voglia per qiiesta via metter sottosopra ancora quel poco di Chri.stianità, che hora sta in pace; et che li danari, che S. M:tà è obbligata di spendere contra infedeli, li voglia impiegare contra un Ré tanto Christiano, et parente suo» {ihid., f. 611). Cfr. Phiijppson, 1. c, p. 107, note 3.
(i) Côme à Sega le 29 juin ]579. Nz. Spagna, vol. 20, f. 567. Côme à Frumento le 10 août 1579. Num. Portugallo, vol. 3, f. 89 (»se ben havessimo da venir in persona et à piedi sin in Spagna et Portogallo», dit le pape). Du même jour à Sega. Mmz. Spagna, vol. 20, f. 605.
(2) Côme à Sega le 29 août, le 7, le 21 et le 28 sept. 1579.
Ntmz. Spagna, vol. 20 f. 633, 641, 646 et 651. — (PhII,IPPSON,
Gra7ivella, p. loo). Dans une lettre du 19 oct. 1579 (ihid., f. 688) Côme appelle la reine Elisabeth »furia infernale, origine et fomento di tutti i travagli di S. M:tà».
français (i). D'un autre côté il était forcé de convenir qu'à la longue et au cas où on en viendrait aux armes le roi d'Espagne finirait par s'emparer du royaume. Il n'était doc pas raisonnable de se brouiller irrémédiablement avec lui, et en même temps la prudence lui prescrivait de ne pas offenser le peuple portugais, qui abhorrait d'avance la domination espagnole. La situation était difficile, mais avant tout il fallait éviter la guerre. C'est pour cela que Grégoire XIII s'était posé en arbitre de la cause. Dans quel sens se proposait-il de prononcer son jugement?
Notons d'abord que la médiation du pape n'avait pas de chances de gagner l'approbation des Espagnols. Ils se défiaient de lui, et les vieux droits de suzeraineté, que le Saint-Siège pouvait faire valoir sur le Portugal, n'augmentèrent point leur confiance en lui. Il avait même proposé d'abandonner la cause à des personnages désintéressés et ayant la confiance de tous les partis (2). Mais on ne peut guère se défendre de l'impression qu'il l'avait fait uniquement dans le but de pouvoir prendre entre ses mains la décision finale.
Il était à craindre qu'une personne comme Grégoire XIII ne pourrait pas éviter de se compromettre avec quelqu'un des aspirants au trône et d'abandonner ainsi sa position déjà toute autre qu'impartiale. Le roi Henri de Portugal avait demandé au pape l'autorisation d'examiner lui-même la légitimité de dom Antonio (3), pour lequel, du reste, il n'avait pas de sympathies. Celui-ci cependant avait fait valoir, qu'avant sa mort son père l'avait légitimé, et que partant il était le
(1) PHII,1PPS0N, Grattvella, p. 90, note 2.
(2) Côme à Sega le 10 août 1579 Ahmz. Spagna, vol. 20,
(3) MaFFEI, t. II, p. 30 — 31, affirme qu'il n'aurait demandé que la faculté d'examiner les témoignages présentés en faveur de dom Antonio.
vrai et le seul héritier de la couronne de Portugal (i). Le pape avait accordé au roi Henri la faculté désirée, par bref du 4 février 1579 {2), et en vertu de celui-ci le roi avait prononcé contre dom Antonio une sentence qui stipulait irrévocablement l'illégitimité du malheureux prince. Celui-ci en appela à Rome contre ce jugement inique, et cela fournit au pape l'occasion de réviser le bref qui lui avait valu les plaintes du prétendant (3). On découvrit alors qu'une partie du document avait été habilement falsifiée. Le pape, pour exaucer la demande du roi à la pleine satisfaction de celui-ci, avait confié à l'ambassadeur portugais le soin de composer le texte de la lettre (4). Et chose singulière, ni le secrétaire des
(i) En effet, son père l'avait légitimé par son testament, bien qu'il semble qu'il l'ait fait uniquement dans le but de lui procurer l'admission à l'ordre de Malte. Dans cet ordre, ensuite, il avait avancé au prieuré de Crato.
(2) La minute de ce bref ne se trouve nulle part, ni aux Archives Vaticanes, ni aux Archives des Brefs, ce qui, du reste, est fort naturel, vu son histoire spéciale, à laquelle nous reviendrons plus loin. La date résulte de la pièce 23 de l'Appendice.
(3) La lettre d'appel de dom Antonio est du 12 août 1579.
Il s'y plaint du bref du pape -ngii-o eadem Beatitudo cmisafit legitiviitatis meae Magestati Régis Henrici doinini ac patrui viei decidendain commisiU [Ntmz. Portttgaho, vol. 4, f. 49). La révision qu'entreprit le pape eut lieu dans les premiers jours de septembre, c. a. d. aussitôt la lettre du prétendant arrivée.
(4) V. le document 22 à l'Appendice. — Côme à Frumenti le 10 août 1579: »Et à V. S. non para strano se S. B:ne non le communicô la consessione del Brève, perché non la seppero li suoi più intimi secretarij. Et ciô fece S. S:tà per compiacere à S. M:tà che gli dimandô in gratia che l'negotio andasse secretissimo». [Ahinz. Portugallo, vol. 3, f. 87). Notons que cette lettre fut écrite le 10 août, c'est à dire avmit que le pape eût encore senti le besoin de se justifier devant le roi de Portugal. Observons encore que l'ambassadeur portugais, Antoine Pinto, eut la prudence de partir de Rome au commencement d'avril. Awiso di Roma du II avril 1579. Bibl. Vat. Urh. 1047, f. 152.
brefs, ni le cardinal-secrétaire même n'avaient plus jamais revu la minute de ce bref(i). Au moins, ces deux fonctionnaires, l'affirment-ils positivement. ly'ambassadeur avait profité de l'occasion pour glisser dans le texte un passage qui permettait au roi non seulement d'entreprendre l'entier examen de la cause mais aussi de la décider, tandisque la volonté du pape paraît n'avoir été que de lui concéder le droit d'examiner la véracité des témoignages déposés en faveur de dom Antonio. Le procès même devait ensuite être intenté à E.ome (2). Aussitôt la falsification découverte on rédigea un nouveau bref, qui fut signé et expédié le 7 septembre. Dans celui-ci le pape avoue l'erreur commite, il refuse au roi de Portugal le droit le prononcer jugement dans la cause de dom iVntonio et appelle le procès à Rome (3). Sur ces entrefaites cependant le roi Henri avait prononcé son jugement contre le prince, et au mois d'octobre la nouvelle en parvint a Rome. La consternation du parti espagnol fut profonde à cette nouvelle; on s'était attendu à tout le contraire (4). Sans doute, pour les intérêts de l'Espagne il aurait mieux valu s'en tenir aiix termes du premier bref qu'à ceux du second. Ce fut aussi l'avis de Philippe II, qui crut devoir écrire au pape une lettre assez froide (5). Mais cela n'était rien, comparé au désappointement, à la fureur du roi de Portugal. Pour apaiser sa mauvaise
(i) V. le doc. 23 de l'Appendice (déposition de Boccapaduli). Pour le cardinal de Côme, voir la pièce 22 (commencement).
(2) Pièces 22 et 24.
(3) MaFFEI, t. II, p. 23. - Selon Boccapaduli (pièce 23) cette intention du pape ne résultait pas clairement du contenu du nouveau bref. Comme le précédent ce bref ne se trouve point dans les Archives de Rome. Je n'en ai trouvé qxr'une copie que je donne à l'Appendice, pièce 24.
(4) Pmr.IPPÎÎON, Granvella, p. 112.
(5) Id., ibid.
humeur le malencontreux Grégoire XIII dut modifier un peu sa décision et renvoyer le procès à être décidé par l'archevêque de Ivisbonne, qui possédait la confiance du roi, et par le nonce Frumento, dont les sympathies étaient pour les Portugais, pour ne pas dire pour le prétendant Antoine (i). A ces deux fut adjoint le nonce en Espagne Sega, mais le fait fut d'abord tenu secret (2), vu son inclination notoire pour l'Espagne. Encore eut on soin de laisser libre chacun d'en appeler à Rome (3). De cette manière, Grégoire XIII crut enfin avoir réglé les choses a la satisfaction de tous.
Nous venons de connaître cette affaire telle qu'elle se passait selon les actes qui en sont conservés à Rome, et de la considérer d'une manière qui n'a point été adopté par d'autres auteurs modernes. Phii;ippson fait valoir que l'attitude de Grégoire XIII fut déterminée par les intrigues du parti espagnol à Rome et par la pression exercée sur lui par l'Escurial. Cependant, s'il en eût été ainsi, le pape n'aurait guère privé le roi Henri de la faculté de porter sentence dans la cause de la légitimité, puisque l'aversion du roi contre son neveu était chose connue dans toute l'Europe. Mais encore, nous avons suffisamment observé les raau-
(i) La pièce 24 de Appendice nous donne une idée de l'intention du pape. — Bref dn i nov. 1579 à Frumento et à l'archevêque de Lisbonne (Appendice, pièce 23). Bref à Frumento du ^ nov, et au roi de Portugal de la même date (Arch. Vat. Arm. 44, vol. 24, f. 222 et 223). Lettre de Côme à Frumento, pièce 22 à l'Appendice.
(2) Pièce 22 : »2:a lettera al medesimo a parte».
(3) Côme écrit à Frumento le 7 sept: »V. S. farà intender al S:or Don Antonio che interponga appellationi avanti V. S. quante lui vorrà, perche lei le accetterà tutte in nome di S. S:tà. Et cosi veramente non mancherà V. S. d'accettarle et admettere in ogni miglior forma, acciô non sia fatto aggravio al detto S:re et insieme aggravio et dispreggio manifesto à questa Santa Sede». Nunz. Po?-t7i.gaUo, v. 3, f. 100.
vaises dispositions de Grégoire XIII envers Philippe II en ce moment-ci, snrtout par rapport à la succession de Portugal. Outre cela, nous avons vu qu'il voulait — vieux juriste — être reconnu comme juge suprême de l'affaire. Ajoutons qu'il r.'était point du tout ennemi déclaré de dom Antonio, mais que tout au contraire il avait peut-être pour lui des sympathies réelles (i). Il ne voulait non plus froisser le roi de Portugal. Enfin, le fait que la minute du premier bref est complètement disparue, ce qui concorde fort bien avec les assertions des fonctionnaires curiaux mêlés à cette affaire, semble achever de démontrer que l'attitude du pape a été, sinon très prudente, du moins logique et indépendante. Mais en Portugal on ne crut point à
(i) L,e 7 sept. Côme avait écrit à Frumento: »Havendo inteso N. S:re quelle che scrive V. S. nel negotio di Don Antonio, et quello che da più bande vien dette circa il Brève de la sua causa, S. S:tà ha voluto rivedenie la minuta, et considerar la meglio: Et in somma si è accorta di essere stata ingannata da quello che la formô, Perô è venuta subito in risolutione di enieudar l'errore co'l mezzo d'un altro brève quai sarà qui alligato. — AI S:or Don Antonio V. S. dira in un orechio ô non potendo parlar à lui, ad alcuno de suoi più conîidenti che S. B:ne lo ha sempre aniato, et stimato quanto conviene; Et che non ha mai havuto intention e di fargli pregiudicio alcuno, ma più presto gratia et favore, ma che veramente è stata ingannata in questo negotio non per colpa del secretario quai è fidelissimo
ma per un' altro modo che saria lungo à dire. Et perché
corne V. S. vede S. B:ne gli risponde con fatti, gli potrà soggiungere, che questo servira in risposta de la lettera che ha scritto à S. S:tà in questo proposito; non essendo bene che si sappia che S. S:tà habbia havuto in questo negotio lettera alcuna del predetto Signore» (!). Nicnz. Portugallo, vol. 3, f. 99. — Lorsque le roi avait banni du royaume le prince Antoine et confisqué ses biens (24 nov.) le pape fit dire à celui-ci qu'il pouvait recourir au Saint-Siège: »se il Sig:or Don Antonio si sentira gravato sa dove ha à fare par rimedio, corne ha fatto altre volte». Nunz. Portugallo^ vol. 3, î. 127.
son innocence et le roi disait ouvertement au nonce qu'il se voyait trahi et joué par le pape (i). —
Au début de l'année 1580 on croyait à la Curie à une solution pacifique de la question portugaise. Le roi Henri s'était enfin concerté avec Philippe II pour lui livrer le royaume en cas de mort. Et l'attitude hostile de la France et de l'Angleterre, qui menaçaient d'une alliance contre l'Espagne, semblait devoir contraindre Philippe II à abandonner ses plans guerriers. Pour Grégoire XIII, la conservation de la paix entre les monarques catholiques en Europe était toujours un des intérêts les plus importants (2). Alors, à l'imprévu, le roi-cardinal mourut, le 31 janvier 1580.
En Portugal ce décès fit peu d'effet. Des cinq » gouverneurs», nommés par feu le roi pour administrer le royaume durant l'interrègne, trois étaient dévoués à l'Espagne. La majorité de la noblesse et du clergé avait été gagnée par les émissaires de Philippe II. xA.ussi, personne ne prit soin de mettre le pays en état de soutenir une défense contre une invasion espagnole. Les gouverneurs se bornèrent, après quelque temps d'hésitation, à expédier à Rome un ambassadeur extraordinaire pour supplier le pape d'envoyer un légat à
(j) Frumento à Côrae le 29 sept. 1579 Nunz, Portugallo, vol. 7, f. 138 — Frumento à Côme le 17 jativ. 1580. Ibid., f. 299.
(2) Notons que le cardinal de Côme commençait à s'inquiéter à cause des relations tendues entre l'Espagne et le Saint-Siège. Il écrivit à Sega le 29 déc. 1579 •■ »S. M:tà ha scritto lettere di man propria à N. S:re per la rinnovatione del sussidio; Et il S:or Viceré di Napoli ne ha similmente fatto grandissima instantia, ma sin'hora S. S'.tà non ha voluto risolversi; tenendola sospesa questi avvisi di Constantinopoli ; et,., (le manuscrit est illisible) il non sapere la risolutione che S. M:tà sia per pigliare nel negotio d'Inghilterra, le quai due cose se non pigliano miglior strada di quel che si vede Dio voglia che non difficultino questa et altre gratie che S. M:tà possa pretendere. Ciô sia per avviso à V. S. sola». Mme. Portugallo, vol. 20, f. 730.
Philippe II et de l'exhorter à soumettre sa cause à la décision d'une commission de juristes portugais, élus par les Cortès(i). L'ambassadeur dom Francisco Barreto de Lima partit à la fin de février, passa par la France •où il fut retenu longtemps à la Cour, et ne parvint à Rome qu'au mois de juin (2). Ici on avait déjà devancé les désirs du gouvernement portugais.
(i) Les gouverneurs au pape du 19 février 1580. MaFFEI, t.
II, p. 82—85. (Selon ThEINER, cité par PhII<IPPSON, Granvella,
p. 123, la lettre aurait porté la date du 28 février).
(2) Maffei, (t. II, p. 85) dit: ». . . l'Ambasciadore straordinario Francesco Barretto di Linia, il quale incamminandosi per mare, dopo di essere sbarcato in Francia, e per gli affari medesinai trattenutosi buona pezza alla Corte del Re, finalmente giunse in Ronia nel mese di Giugno». Selon Phii^ippSON (Grmivella, p. 174) dom Francisco serait allé d'abord à Rome, ensuite à Paris. Le même auteur le trouve à Rome déjà avant la résolution du pape d'expédier Riario, c. a. d. avant le 23 mars (p. 164), ce qui est absurde. Il est vrai que «l'ambassadeur portugais» avait décidé le pape à prendre la résolution si blâmée, mais c'était évidemment l'ambassadeur ordinaire à la Curie qui en était l'auteur, et non pas celui extraordinaire qui devait se trouver encore en voyage. Giov. Correr avait dépêché le 2 avril: ». . . la quai risolutione (celle du pape), per quanto si è inteso dopo, fu accelerata da un gagliardo officio, fatto dal Signor Ambasciator di Portogallo, il quale non solo la pregô a non abandonar quel Regno, ma ancora la considéré, che si trattava délia dignità di questa Santa Sede, délia quale esso Regno si è dimostrato sempre devoto et obedientissimo, cosi Sua Beatitudine rimosso ogni altro rispetto, che la ritardava, li promise di nominarlo fermamente il prossimo Concistoro, et gli commtinicô anco" la persona». — Enfin, pour dissiper tous les doutes, citons ici la lettre de Cônie à Frumento du 13 juin 1580: »Giunse poi finalmente pochi giorni fà l'Ambasciator che fu mandate per la via di Mare da li Governatori del Regno, dopo essersi trattenuto molto tempo in Francia». Ntmz. PorUigallo, vol. 3, f. 152. — Dom Antonio avait, lui aussi, supplié le pape d'expédier un légat au Roi Catholique. Phii<ippS0N, 1. c, p. 124. — Son courrier n'arriva que le 23 mai, trop tard pour rien changer aux faits. Côme à Frumento le 26 mai 1580. Ntmz. Portngallo, vol. 3, f. 150.
Dans les premiers jours de mars on avait appris à Rome la mort du roi de Portugal (i). ly'ambassadeur portugais avait aussitôt commencé à solliciter le pape d'envoyer un légat dans la Péninsule ibérique (2). Grégoire XIII, compatissant au sort du peuple portugais,, s'était enfin rendu à ses prières et, contre l'attente de tous les cardinaux, dans le Consistoire du 23 mars il déclara vouloir envoyer comme légat en Espagne le cardinal Riario. Celui-ci était connu comme homme de bien et comme complètement indépendant de tout prince temporel. Néanmoins, la résolution du pape déplut au parti espagnol dans le Sacré-Collège, et le cardinal de Corne osa s'opposer vivement à la volonté nettement exprimée du pape. Mais celui-ci le remit à sa place d'une manière assez courte: il lui répliqua que ce serait une honte de ne rien faire et de laisser croire qu'on ne se souciait point d'une affaire aussi importante (3). Riario partit donc, le 26 avril 1580 (4).
Son instruction (5), datée du 14 avril, lui prescrivit de dire au roi Philippe que le pape ne désapprouvait point ses aspirations au trône de Portugal, mais qu'il le suppliait de déposer immédiatement les armes en soumettant sa cause à l'arbitrage de personnes impartiales. Pour plus de commodité, le pape lui offrait comme juges le légat Riario avec les juristes qui l'accompagnaient. D'Espagne le légat devait passer au Portu-
(i) Côme à Sega le 7 mars 1580. Arch. Vat. F. Fw vol. 225^ f. 203. — A Frumenti du même jour. Nunz. Fortttgallo, vol. 3,
(2) PhiI^IPPSON, Granvella, p. 164. — Giov. Corraro au Doge
le 26 mars et le 2 avril 1580. Arch. Ven. (Seuato) Disp. Roma 1580, f. 288 et 291,
(3) PHn,IPPSON, Granvella, p. 165.
(4) Côme à Sega le 2 mai 1580. Arch. Vat. F. Fio, vol. 225 f. 2 [2.
(5) Arch. Vat. F. Borghèse, Sér. II, vol. 462, f. 679—685. V. HINOJOSA, p. 279—285.
gai et faire les mêmes offres au gouvernement portugais. Si celui-ci s'obstinait à refuser, le légat menacerait d'abandonner sans pitié les raisons du peuple portugais. L'affaire de dom Antonio devait être vite réglée: Sa Sainteté trouvait son illégitimité désormais «notoire». Si le roi d'E^spagne de son côté se refusait d'accepter les conditions proposées par le pape, il était nécessaire de lui faire savoir que le pape lui retirerait désormais tout aide et impôt ecclésiastique et qu'il se trouverait dans l'impossibilité de rester l'allié d'un «pécheur si endurci que le roi» (i). Cependant, ces mots acerbes étaient, pour plus de sûreté, atténués et accompagnés de restrictions dans un »avvertiniento» spécial, lequel portait que si la guerre avait déjà commencé et qu'on vît que l'armée espagnole fit des progrès rapides, il valait mieux ne point prononcer ces menaces terribles. Bu tout cas, le légat tâcherait de persuader le roi à surseoir aux opérations militaires. Comme l'on voit, le but de la légation était de conjurer la guerre, et si cela ne se pouvait plus, de décider le roi à couvrir ses démarches d'une apparence de droit en acceptant un arbitrage qui ne pourrait se prononcer qu'en sa faveur,
lya Cour d'Espagne, allarmée par sa légation, fit tout pour attarder le voyage du cardinal Riario, de sorte que celui-ci, retardé encore par une santé mauvaise, ne rejoignit Badajoz, où séjournait alors la Cour, que vers le milieu de juillet (2),
Il dut encore attendre quelque temps avant qu'il pût voir le roi, A la première audience celui-ci ne répondit à ses propos que des choses vaines en lui
(i) «Non volendo S. S:tà haver à reuder conto à Dio ai participare in modo alcuno con uno peccator si grande, corne l'adoprar armi, dove con gran quiète et sicurezza si puô procedere per la via délia Giustitia».
(2) HiNOjoSA, p. 286—287.
l8o CHAPIXRIÎ V
laissant voir le peu de cas qu'il faisait de la médiation papale. Le 12 août enfin le roi lui écrivit une lettre, dans laquelle il lui déclara nettement qu'il avait pris les armes parce que dom Antonio l'avait fait déjà avant lui, et qu'il ne jugeait point nécessaire que le pape se mêlât de la succession d'un royaume lequel lui revenait selon un droit reconnu comme incontestable des meilleurs juristes de ses Etats. Du reste, le roi Henri avait, de son vivant, reconnu le roi d'Espagne comme son successeur, et une grande partie des Portugais s'était déclarée pour lui (i). C'était là, du moins, une réponse claire. L,e légat, voyant ses efforts inutiles en Espagne, voulut alors se rendre en Portugal. Mais Philippe II, prévoyant des conséquences désagréables d'un voyage pareil, l'entrava de toutes manières, jusqu'à ce que le cardinal, convaincu par la logique des événements, eût enfin reconnu l'jnutilité d'insister davantage. En attendant, il avait reçu de Rome des instructions nouvelles.
Les opérations militaires, commencées enfin au mois de juin, grâce à la pression énergique de Granvelle, ne furent pour les troupes espagnoles qu'une série de succès. A Rome, ce fait eut l'effet naturel de modifier radicalement l'attitude naguère si hautaine du pape (2). Il fit mander au légat le 22 août, non seulement d'oublier les menaces ajoutées à l'instuction première, mais encore de transmettre les souhaits sincères du pape pour les succès du roi. Il n'était plus temps de recourir à un arbitrage, mais il fallait décider le roi
(i) HiNojosA, p. 292—293. — Maffei, t. II, p. 88—93.
(2) J'ai eu l'impression qu'en général les communications du cardinal de Côme aux agents espagnols à Rome ont dépeint la disposition du pape envers l'Espagne sous un jour trop favorable, au moins durant les huit premiers mois de l'année 1580. Cfr. Phii<IPPSON, Granvella, chap. V. surtout p. 175, la note i.
à conclure un accord avec les autres prétendants en les dédommageant d'une manière équitable (i).
Puis, le 25 août, dom Antonio, qui s'était fait proclamer roi, fut vaincu complètement devant Lisbonne et la capitale fut occupée par l'armée espagnole. Ce fut là pour Grégoire XIII la cause de se réjouir vivemeut du succès du roi l'Espagne (2). Le légat eut ordre d'illustrer par sa présence le triomphe de Philippe II et de le suivre au besoin jusqu'à Lisbonne (3). Plus tard, le pape consentit à excommunier quelques-uns des prélats portugais, partisans notoires de dom Antonio et à déposséder une foule de prêtres qui s'étaient signalés comme adhérents du prétendant. Le légat fut chargé de procéder sévèrement contre le prince pour sa »rebellion» envers le Roi Catholique (4). Dans les premiers jours de 1581 enfin Grégoire XIII félicitait officiellement et en des termes chaleureux Philippe II d'avoir acquis si heureusement ce nouveau royaiime (5)!
Il est intéressant de suivre comment la Curie abandonne graduellement la cause de dom Antonio. L'instruc-
(i) Côme à Riario le 22 août 1580: ^>Perchele cose di Portugallo hanno fatto si gran mutatione, et caïuinano con tanta prcsperità per il Serenissimo Re Catholico che si puô credere che S. M:tà sia per haver in brève il possesso pacifico di tutto l'Regno, è necessario che V. S. I. muti essa ancora et accomniodi in maniera il filo del suo negotiare, che la M:tà Sua conosca che N. S:re desidera et ha cara ogni sua prosperita.
Non è più tempo di procurât raccomodamento per la via
del giuditio; ma di abbracciar questa del'accordo; senza anco haver consideratione che vi manchi alcuna de le parti prétendent!, poiche vi sono quasi tutte. Perô S. S:tà dice che se le cose saranno tuttavia nei medesimi termini V. S. tenti gagliardameute per questa strada». Ntmz. Porhigallo, vol. 3, f. 283. (Déjà le 31 juillet il avait écrit dans le même sens, Md.^ i. 276).
(2) Côme à Riario le 19 sept 1580. lô/d., f. 287.
(3) Le même au même du 3 oct. 1580, iMi., f 289.
(4) PHn,IPPSON, Grmivella p. 209. — HiNOJOSA, p. 299— 300.
(5) PHIIJPPSON, 1. C, p. 209. — HiNOJOSA, p. 300.
l82 CHAPITRE V
tion de Riario l'avait déjà traitée en affaire ennuyeuse et pénible. Dans une lettre du 24 juillet 15801e cardinal de Corne mande au cardinal Riario de rejeter sur le prétendant toute la faute de la guerre, en lui reprochant d'avoir, par son obstination insensée, provoqué les procédés violents de Philippe II (i). Puis le légat devait lui dire qu'il ne pouvait pas entreprendre l'examen de la légitimité de sa naissance avant que le prince lui eût confié, de son côté, l'autorité suprême dans le pays et eût consenti à désarmer (2). On comptait qu'il ne le ferait jamais, ce qui donnerait à Philippe II plein droit de se servir des armes pour défendre ses prétentions (3). Un peu plus tard on défendit au légat
(i) Côme à Riario le 24 juillet 1580: ». . . con présentai il suo brève al S:or Don Antonio sotto la credenza di esso brève si doglia del mal modo tenuto da lui in questo negozio, havendo egli dato occasione che'l Re si sia del tutto indurato à non voler cessât da l'arme. Et cosi V. S. veda se per la via di là si potesse trovar modo di trattar la detta sospensione d'arme, et consequentemente la pace». Nunz. Porhigallo^ vol. 3, f. 271.
(2) Même lettre qu'à la note précédente: »Ne lasserô qui d'avvertire V. S. che quando sarà col S:or Don Antonio si vederà ch'egli inclini à la via de la giustitia, et voglia che la causa sua de la pretensa legitimità si conosca V. S. lUmia non doverà conoscerla se lui non lassa prima possesso del Regno in mano de H Governatori o ver sua».
(3) Côme à Riario le 31 juillet 1580: »Et Sua M:tà ch'è prudentissima doverà pur considerare che per questa via Nostro Signore gli mette un bellissimo gioco in mano perché non essendo verisimile che Don Antonio sia mai per consentire a lassar il possesso di quel che tiene, Sua M:tà potrà senza alcun risico consentire dal canto suo à la detta depositione che servira per più giustificar appresso il mondo le sue ragioni et il progresse de l'arme. Et cosi potria esser che per questo rispetto Sua M:tà s'inducesse à far quello che forse per altro non farebbe mai: et in ogni caso S. M:tà conoscerà almeno che non ha se non da chiamarsi molto satisfatta da Sua S:tà poiche fa tutto quello che puô senza offesa de la giustitia à favor suo». Nutiz. Portugallo, vol. 3. f. 283. — Voir aussi la pièce 28 de l'Appendice.
d'aller an Portugal pour la cause de dom Antonio, et on lui enjoignit de tout faire au gré de Philippe II en restant toujours à ses côtés (i). Puis, enfin, on lui donna ordre de traiter le prétendant en rebelle! C'était un peu fort, tout de même! —
Lorsque le cardinal Riario se vit condamné à l'inactivité an sujet de la question principale, il s'était mis à rappeler au roi l'entreprise contre l'Angleterre (2), laquelle, du reste, avait été aussi mentionnée dans son instruction. Par lettre du 22 août il reçut, fort à propos, des instructions spéciales pour cette affaire (3). I^e pape avait recommencé à s'intéresser vivement à sa réalisation. Et le légat aurait désormais pour but principal de persuader le roi à appliquer toutes ses forces à la conquête de l'Angleterre pour témoigner ainsi sa reconnaissance envers le ciel d'avoir eu la couronne de Portugal. lycs insurgés de l'Irlande devaient être secourus effectivement et une expédition puissante envoyée en Angleterre. Une belle occasion se présentait d'occuper la flotte et l'armée restées oisives après la conquête du Portugal. L'ambition du pape allait jusqu'à espérer une subjugation définitive de l'Angleterre. Mais Philippe II n'entendait point hasarder les forces de son royaume dans une entreprise si vaste, il voulait se limiter à soutenir seulement l'insurrection irlandaise (4), . à ranimer les espérances des catholiques anglais pour les tenir toujours sous la main et à inquiéter le plus possible, sans commencer une guerre ouverte, la reine Elisabeth {5). Les esprits en Portugal n'étaient point encore suffisamment pacifiés, les Pays-Bas avaient
(i) Côme à Riario le 22 août 1580. Ibid., p. 284.
(2) HiNOJOSA, p. 296.
(3) Lettre citée à la note i. Côme à Riario le 3 oct. 1580. Ibid., p. 289. — HiNOJOSA p. 298.
(4) HiNOJOSA, p. 301—302.
(5) PHn,IPPSON, Granvella, p. 193 — 194.
l84 CHAPITRE V
besoin d'une surveillance incessante, et la France, tranquillisée dans l'intérieur par le traité de Fleix, menaçait d'une guerre en faveur du prétendant Antoine. Kn vue de cela, Philippe II dut se borner à contribuer largement à l'équipement d'une expédition laquelle en automne 1580 fut envoyée par les ministres du pape en Espagne au secours des catholiques d'Irlande, et de répondre au pape qu'il fallait attendre des temps meilleurs (i). Il ne restait à Grégoire XIII que d'exhorter le roi à ne pas perdre de vue les combattants de la foi dans l'Ile verte et de continuer à leur envoyer des secours (2). Lorsqu'au mois de novembre les troupes papales dans l'île succombèrent, tout espoir semblait perdu de pouvoir atteindre de ce côté-là la malveillante reine d'Angleterre. Ainsi, à cet égard aussi, la légation de Riario était restée stérile.
Riario quitta la Cour au mois de février 1581. Mais avant de partir il avait subi la nécessité peu agréable d'employer sa médiation dans une querelle de juridiction entre la Cour d'Espagne et le Saint-Siège, laquelle avait éclaté en automne 1580. Le collecteur apostolique en Espagne Cannobio avait entamé une controverse violente avec les pouvoirs civils, à cause des «dépouilles» de l'évêque de Plasencia qui était mort. Cannobio, agacé, en avait appelé à Rome, tandisque ses adversaires trouvaient un suppurt effectif dans le Conseil royal de Castille. L'incident menaçait de prendre des proportions graves, mais Grégoire XIII aussi bien que Philippe II était disposé à éviter un schisme. Grâce à l'attitude conciliante du pape — et à l'obsti-
(i) Un moment (sept, à oct.) Philippe II s'était montré fort disposé à faire un grand coup contre l'Angleterre, mais son ardeur s'était vite évaporée. PmWPPSON, Granvella, p. 199—201.
(2) Côme à Riario le 28 nov. 1580 et le 9 janv. 1581. N'unz. PorUigallo^ vol. 3, f. 299 et 316.
nation tenace du Conseil de Castille — une crise fut écartée pour le moment (i).
Cependant, Grégoire XIII n'était pas moins mécontent de l'issue de cette affaire, et il rejeta sur le nonce Sega la faute de l'avoir fait tourner au déshonneur du Saint-Siège. L'attitude du nonce fut trouvée trop peu énergique et il fut avisé de son prochain déplacement (2). Grégoire XIII s'était résolu à épuiser une fois réellement la question de la juridiction.
Comme nous savons, en Espagne, la couronne possédait des droits presqu'illimités sur l'Église. Rappelons ici que le conseil du roi accueillait des appels de tous les tribunaux ecclésiastiques du pays, qu'il annullait les excommunications et les révocations de prêtres de leurs offices, et qu'enfin il supprimait («retenait») les bulles et les ordonnances du pape, même en matière de foi. On comprend que la Curie trouvait son pouvoir en Espagne presqu'illusoire, et qu'un pape comme Grégoire XIII devait trouver un tel état des choses intolérable. Sega^ éclairé sur les dispositions du pape, résolut de réparer sa faute en adoptant des manières plus intransigeantes. Des différends se présentèrent à propos.
Ee roi donna ordre à l'évêque de Calahorra de visiter son diocèse. Mais, depuis longtemps il existait entre les chanoines et l'évêque une convention, dans laquelle celui-là promettait de ne jamais visiter son diocèse. L'ordre du roi provoqua donc dans le chapitre un vif mécontentement, et celui-ci implora le pape de s'entremettre pour lui. A cela se joignit qu'on avait commencé de nouveau à agiter la question des dépouilles de Plasencia. Le pape, furieux de cet affront des
(i) Côme à Cannobio le 28 nov. 1580. Nunz. Spagna, vol. 20^ î. 248. Le même à Sega le 14 oct. et 29 nov. 1580. Arch. Vat. F. Pio, vol. 225, f. 217 et 218. — HiNOJOSA, p. 235—238; 299 et 304. — PhILTPPSON, Granvella, p. 348—355-
(2) PHn,IPPSON, Grmivella, p. 358.
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droits de l'Église, enjoignit au nonce de destituer l'évêque de Calahorra et de publier à Madrid la bulle de la Saint-Cène (in Coena Domini). Cette bulle, comme on sait, infligeait des punitions graves à celui qui s'opposait aux commandements du pape et aux lois de l'Eglise et elle n'avait jamais été admise en Espagne. Le pape lança de plus un bref violent contre Philippe II en l'exhortant à remédier aux abus qu'on commettait en son nom. Il ne pouvait plus être question de renouveler le sussidio. Les négociations au sujet des droits de la couronne à Naples et en Sicile, entamées récemment à Rome, furent brusquement interrompues. Le nonce, encouragé par l'attitude du pape, prononça l'excommunication contre certains fonctionnaires et agents de police qui avaient tracassé, le personnel de la légation pontificale à Madrid. Il y avait donc guerre ouverte entre la Curie et l'Escurial.
Philippe II conserva, malgré toutes ces avanies, une manière d'agir sobre et correcte. Il ne recula point de ses positions, c'est vrai, mais il tint à ne rien faire qui aurait pu accroître l'animosité du pape. Il se plaignit amèrement, dans une lettre au cardinal de Granvelle, du peu d'intérêt qu'on témoignait au Vatican à ses peines et à ses luttes pour la foi, et qu'on lui préférât évidemment les Français (i). Le cardinal, de son côté, fit tout ce qu'il pouvait, du moins en apparence, pour satisfaire la Curie (2). Mais, au fond, il était trop fidèle serviteur de son roi et trop dévoué aux intérêts de la monarchie espagnole pour ne pas rester tout de même inaccessible aux prétentions du Saint-Siège (3).
De nouveaux différends vinrent s'ajouter aux précédents. Dans l'été de 1581 un concile provincial se
(1) PHII,IPPS0N, Granvella, p. 369. Hist. Zeitschr., Vol. 39, p.
(2) Pmi^ïPPSON, Granvella, p. 370— 371.
(3) M., ibid., p. 346 et 355.
réunit à Tolède. Outre les représentants du clergé, un délégué du roi s'y présenta. Maïs comme une ancienne bulle interdisait aux laïques d'assister aux assemblées du clergé, l'apparition au synode du délégiié royal constituait une offense à la dignité de l'Église. D'autres difficultés surgirent encore. Sega s'exaspéra. Le nouveau collecteur Mario se démena. Ce fut en vain. Le conseil royal resta inébranlable.
Sur ces entrefaites, une modification s'était produite dans l'opinion du pape. Vu la nécessité de se remettre au plus tôt à la »sainte entreprise» contre l'Angleterre il se résolut à rabattre de ses prétentions et à désavouer ses représentants en Espagne (i). Sega, heureux de pouvoir abandonner les allures violentes, lesquelles en effet avaient été contre sa nature, proposa au roi un accord que celui-ci ne tarda pas à accepter. On convint de révoquer toutes les peines infligées des deux parts, de réintégrer dans leurs offices toutes les personnes qui en avaient été dépossédées; on stipula que l'évêque de Calahorra ne visiterait point son diocèse avant que le pape eût décidé sa cause, etc. La lutte se terminait donc à l'avantage direct de la Curie. Philippe II eut du pape la consession de la cntzada et de Vescusado {2), et en signe de l'entente parfaite rétablie entre lui et le Saint-Père il gratifia Giacomo Buoncompagni, qui avait été créé par le pape duc de Sora, d'un commandement de l'ordre de Calatrava, évalué à 12,000 ducats par an, et du généralat des gensdarmes de Milan qui rapportait à son détenteur la même somme, tous deux postes purement honorifi-
(1) PnnjPPSON, Granvella, p. 374—375. — HiNOJOSA, p. 240.
(2) La cruzada rapportait à la couronne 420,000 ducats par an. Le siissùUo et l'escztsado devaient être renouvelés tous les cinq ans.
l88 CHAPITRE V
ques (i). L'accord entre Rome et l'Espagne, si nécessaire ponr le progrès du catholicisme en Kurope, semblait assuré mieux que jamais. On en était à la fin de 1581 (2).
Cependant, la nature capricieuse du pape ne pouvait point s'en tenir là. Des actes d'arrogance, commis par les fonctionnaires civils contre les représentants pontificaux en Espagne, le froissèrent, et lorsque le nouveau nonce, Luigi Taverna, s'achemina vers l'Espagne il eut ordre du pape de soulever de nouveau les questions pendantes. L'instruction donnée au nonce (3) respirait, il faut l'avouer, une bienveillance extrême envers le Roi Catholique. Taverna devait lui exprimer l'amour paternel et sincère du pape, le féliciter de la conquête heureuse du Portugal et le supplier de ne pas abandonner la lutte pour la foi, dont la prospérité était la plus intimement liée à celle de l'Espagne. Le pape,, de son côté, soutiendrait autant qu'il pourrait le Roi Catholique dont la grandeur était d'une importance extrême pour l'Eglise (4). Le nonce devait traiter cer-
(1) HiNOJOSA, p. 240. — PHIWPPSON, Granvella, p. 379— 380. — Babbi au grand-duc le 25 janv. 1583: »Et hoggi S. S:tà non denega gratia che il Re gli domandi, che fu una gran buona cosa per il Re che dessi quella commenda al Sig. Jacopo senza la quale S. M:tà havea moite difficultà à ottener cose che doniandassi.» Arch. Fior. Med., filza 3603, f. 485.
(2) J'ai suivi, pour dessiner les fluctuations de cette lutte, les expositions de PHii.irPSON et de Hinojosa. Les documents qui restent de cette affaire aux Archives Vatican es sont insuffisants, les volumes 25 et 27 de la Nonciature d'Espagne étant perdus. Le vol. 225 du Fonds Pio contient, en copies, quelque partie des lettres disparues.
(3) Elle est datée le 30 avril 1581. Arch. Vat. F. Pio, vol. 225, f. 240 et suiv.
(4) »Quando poi V. S. parlera à S. M. dovrà doppo i soliti saluti in nome di N. S. fargli amplissimo testimonio del grande amore, et carità paterna, che S. B:ne gli porta, et del desiderio, che tiene délia prosperità di tutte le cose sue, et del gran con-
taines particularités, desquelles la carrière de Giacomo Buoucompagni tenait tout spécialement à cœur du pape (i). Mais l'intérêt principal était pourtant la question juridictionnelle. Quant à celle-ci, le nonce devait surveiller d'un œil jaloux que les droits de l'Eglise ne fussent pas lésés et que l'honneur des ecclésiastiques fût dignement respecté. Il devait représenter au roi que les mauvais procédés de ses ministres étaient la cause du malentendu et que, pour s'assurer un avenir tranquille, il était nécessaire que le roi les en réprimandât. (Quelle astuce que de ne pas toucher à la personne du roi!) Sans cela, le pape se verrait contraint à recourir aux moyens qiie Dieu lui inspirerait, ne pouvant plus tolérer »tant d'indignité». Il était nécessaire de décider le roi à remédier pour l'avenir aux abus si réprouvés {2). Mais, somme toute, il était
tento che S. B:ne ha subito delli felici successi di Portogallo, come già li ha fatto dire per il legato Riario, et che in tutto qitello, che Sua Santità portrà cou honore, et buona coscienza sodisfare alla M:tà Sua lo farà sempre di buon cuore, conoscendo che la grandezza di S. M:tà è la vera grandezza et sostegno délia Santa Religione nostra Cattolica, sperando tuttavia debba impiegar i pensieri et forze sue in la diffensione et propagatione di detta Religione, come in piii modi la M:tà sua sa, et conosce meglio d'ogni altro di poter fare.»
(i; »In tutto il tempo, che durera la Nunziatura di V. S., devra sempre haver à memoria che le cose del Eccelhnio S:or Giacomo Buoncompagno Duca di Sora preraono à Sua Santità sopra tutte l'altre doppo quelle di Dio et di questa Santa Sede, et che perciô iu tutte le occasioni Sua Santità havrà caro, che siano raccomandate et favorite da' suoi Ministri. — Anco V. S. non tacerà con S. M:tà, et Ministri principali, che ogni favore, gratia et mercede, che si facci al S:or Giacomo, non potrà se non essere gratissima à S. S:tà et di raolto oblig'o verso la M:tà Sua».
(2) »Perô V. S. dovrà, se all'arrivo suo la cosa [de Calahorra] non havesse havtito il debito rimedio, parlarne iu modo che Sua M:tà conosca che à Sua S:tà premono infinitamente questi mali modi di procedere del suo Consiglio et che [se] Sua
aussi nécessaire d'observer une conduite sage et retenue^ sans pourtant rien abandonner de ce qui était légitime (i). Comme on voit, la Curie n'en était plus à l'intransigeance de jadis.
Taverna arriva à Madrid au milieu de janvier 1582. Il reçut de son prédécesseur Sega une instruction détaillée sur l'état des négociations avec le roi (2). Il était
M:tà non ci rimediarà Sua S:tà sarà forzata per coscienza et oblige del officie suo, rimediarci lei per quelle vie clie Dio le ispirerà, non essendo per tollerare in modo alcuno tanta indegnità. — V. S. ... in somma dovrà operare con ogni diligenza che Sua M:tà si risolva à riniediare in modo à tutti sopradetti inconvenienti, che in avvenire ciascuno habbi à stare dentro i suoi termini non confondendo quello che è di Dio con qtiello che è di Cesare. Il che si puô molto ben aspettare dalla pietà et prudenza di Sua M:tà».
(i) »Perô sarà bene che fra tanto si vada, com' ho detto, destreggiando senza perô rimetterci del nostro». — L'instruction comprend, entre autres, un aperçu sur les relations prospères entre le Saint-Siège et la Suède. Le nonce est même chargé de décider le roi à y envoyer un -ambassadeur. — Cfr. Hinojosa p. 249—251.
(2) Hinojosa donne un résumé de ce document intéressant, p. 242 à 248. Il l'attribue à la main de Sega, et cette supposition est confirmée à merveille par deux lettres du cardinal de Côme à Mgr Sega. Le 29 avril 1581 le cardinal lui écrit : sPrima délia sua partita non manchi d'inîormare à bocca diligentemente il detto Mons:re et lasciargli in scritto una piena instruttione di tutti li negotij pendenti perche se bene anco qui se glie ne è data una assai lunga, nondimeno è necessario, che l'habbi da lei ancora, almeno per alcuni negotij, de quali noi non possiamo sapere cosi bene in quai termine si trovino coma deve saper lei, che gl'ha maneggiati. Sarà anco necessario, oltre l'informatione delli negotij, che V. S. gli dia quella maggior notitia, che potrà délia natura, et huraor délia Corte, et del modo che dovrà tenere in negotiare, et in somma gli darà tutti quelli avvertimenti che gli potranno servire al buon indirizzo et maneggio del'offitio suo», etc. La seconde lettre, du i:er mai 1581, dit la même chose, mais plus en bref. Arch. Vat. F. Pio, vol. 225, f. 225 et 226. — Ajoutons que dans la dernière
venu avec la résolution ferme de recommencer la lutte contre les autorités civiles en Espagne, mais il dut bientôt reconnaître la vanité d'une telle entreprise. L<e conseil royal opposa à ses tentatives une impassibilité vraiment espagnole, et le roi, qui séjournait à lyisbonue, ne se soucia guère des griefs du nonce. Il lui défendit de venir à I^isbonne. De Rome il fut avisé de s'adresser directement au roi (i), ce qu'il fit aussi, mais sans aucun résultat. La Curie s'aperçut enfin qu'il était inutile de s'entêter plus longtemps (2). Son changement de conduite fut radical. Bile devint avenante après avoir été intransigeante. L'office de la Collectorie qui avait causé tant de conflits fut abrogé et les fonctions du collecteur réunis à celles du nonce (octobre 1582). La nonciature du Portugal fut unie à celle de l'Espagne, pour mieux faire ressortir la souveraineté du roi d'Espagne sur le Portugal. Et Philippe II insistant auprès du pape pour obtenir l'expédition du cardinal Albert d'Autriche comme légat apostolique au Portugal pour l'aider, par l'éclat de sa naissance et de ses dignités ecclésiastiques, à maintenir son autorité dans ce pays, Grégoire XIII condescendit à sa demande, malgré l'opposition qu'il rencontrait dans le Sacré- Collège (3). Mais le pape se vit obligé de s'excuser
lettre le cardinal tâche de soulager Sega de son disgrâce, en lui écrivant: sQuanto à quelle che V. S. mi scrive del disgusto che N. S:re habbi del servitio suo, io non so veramente dove quelli, elle hanno inventata questa favola, habbino potuto fondarla».
(i) Cônie à Taverna le 13 mars et le 25 oct. 1582. Nunz. Spagna, vol. 30, f. 40 et II4.
(2) Cfr. PHn,IPPSON, Granvella, p. 381— 384.
(3) V. à l'Appendice, pièce 25. — MapFEI t. II, p. 307 — 310. — Phii,ippson, 1. c, p. 385—387. — Vers la fin de 1582 Philippe II avait laissé ses troupes occuper le marquisat de Finale, petit pays situé tout près de Gênes. Les Génois avaient imploré la
devant le roi de France, en alléguant pour raison de la légation le désordre qui avait commencé à envahir l'Église du Portugal, et en promettant de contrôler les actes du légat et de laisser sa mission prendre fin dans deux années (i). On se rappelle à cette occassiou que le clergé portugais avait été particulièrement hostile à la domination espagnole et qu'il avait tenu opiniâtres
tnédiation du pape pour éloigner les Espagnols et celui-ci avait adressé au roi l'exhortation d'abandonner la place (Côme à Taverna le 10 déc. 1582). Mais peu de jours après suivit une autre lettre de la teneur caractéristique qui suit: (Cônie à Taverna le 20 dec. 1582) »N. S:re si contenté pochi giorni fà ad instantia de la Republica di Genova ch'io scrivessi à V. S. corne feci per una mia di XI (?) che la dovesse far officio col Senmo Re Catholico per la restitutione del Finale.. Hora S. S:tà mi ha commesso di advertir V. S. che nel far il detto officio Ici debba dir à S. M:tà che Sua B:ne quando vien supplicata da qualche Principe à interponer il suo favore con Sua M:tà non pu6 niancar per niolti rispetti di dar loro de simili satisfattioui : ma che quanto à l'effetto volendone Sua B:ne senza paragone più per Sua M:tà che per cento Signorie di Genova riniette in questo caso il tutto al libero beneplacito de la M:tà Sua et che Sua S:tà haverà per bene tutto quelle che à la M:tà Sua placera di fare ô di non fare. Et che pero Sua M:tà habbi per excusata Sua B:ne, et pigli l'officio suo in quella buona parte che mérita la propensa volontà di Sua S:tà verso le cose di Sua M:tà. Et V. S. teuerà tutto ciô in quella secretezza che convie.ne senza lassar che questa lettera vada lu poter di secretarii». Nimz. Spagna, vol. 30, f. 245.
(i) Côme au nonce en France Castelli le 31 janvier 1581. Mmz. Franc/a, vol. 16, f, 241. — De plus, Grégoire XIII accorda à Henri III des subsides sur les bénéfices ecclésiastiques. Babbi écrit au grand-duc à cet égard, le 11 mars 1583: »I1 Papa ha concessa la quarta parte de frutti di tutti li benefitij di Francia al Re, per darli a quel nuovi Cavalieri di S:to Spirito, et si crede questa concessione sia perpétua havendola fatta il Papa secretaniente, poiche. la Francia exclamaria di tante facoltà che S. St:à haveva date à Re di Spagna havendo ancora declamato délia legatione di Portogallo». Arch. Fior. Med., filza 3605, 1 508.
ment pour le prétendant dom Antonio. Un légat apostolique pouvait donc être, en Portugal, d'une grande utilité, Philippe II, lui, avait encore témoigné sa complaisance envers le pape en lui offrant, au mois de juin 1582, l'aide de ses troupes de Naples pour délivrer le Patrimoine des bandits qui l'infestaient et y rendaient le pouvoir du pape presqu'illusoire (i). On avait rejeté l'offre, mais l'exemple démontre bien combien peu le pape pouvait se maintenir indépendant de l'Espagne même dans ses propres Etats.
Ea bonne entente entre l'Espagne et le Saint- Siège était donc rétablie, et si elle ne devint plus aussi cordiale qu'autrefois, elle était pourtant assez viable pour pouvoir servir de base à des négociations suivies et à des entreprises d'ensemble. Plusieurs causes avaient certainement contribué à produire cet effet. L'œuvre personnelle du cardinal de Côme, y avait-elle été pour quelque chose? Nous ne pouvons pas le savoir exactement, mais nous pouvons l'assumer déjà par ses sympathies notoires envers l'Espagne. Nous possédons de plus une lettre de sa main au Roi Catholique du 8 janvier 1582 et contenant des assurances de son dévouement dans le sens connu (2). Notons à cet endroit que le cardinal avait eu par concessions royales des 4 mai, 6 août et 31 aoiit 1580 le fief des Tre Pievi (Dongo, Gravedona et Sorico) sur le lac de Côme, sous le titre de comté et comme majorât dans sa famille {3). Cette grâce fait l'impression d'une récompense de services rendus ainsi que d'une stimulation pour des services à rendre. — Mais il y avait bien
(i) Côme à Taverna le ir juin 1582. Ntmz. Spagna, vol. 30, 1 62.
(2) Nunz. Stagna, vol. 30, f. 18.
(3) D'après les Carte Ducali conservés auprès de M. S. MoNTi à Côme. Le cardinal n'eut cependant pas son fief pour rien. Il dut le payer 30,805 lires impériales. Le titre fut gratuit.
d'autres raisons plus importantes pour qu'un rapprocliement s'effectuât entre Grégoire XIII et Philippe II. Avant tout, une action contre l'Angleterre devenait de plus en plus urgente.
Depuis 1580 la malheureuse Marie Stuart avait supplié Philippe II de s'intéresser à son sort et de secourir ses sujets fidèles les catholiques en Ecosse. Elle lui proposa de transporter en Espagne son fils Jacques pour le faire élever dans la foi de ses pères (i). Philippe II s'adressa au pape et lui proposa une alliance pour conquérir les royaumes britanniques (printemps I58i)(2). Le pape, rebuté par l'insuccès de l'expédition d'Irlande ne s'enthousiasmait point pour ce dessein. Il se bornait à exhorter le roi à ne pas abandonner encore les révoltés irlandais, qui lui adressaient de temps en temps des appels de secours (3). D'un autre côté les ouvertures de Philij)pe II n'étaient nullement sincères. En ce moment-là, bien que travaillé par les corsaires anglais, il n'aurait certainement pas osé s'impliquer dans une guerre ouverte contre la reine Elisabeth, tant le Portugal et les Pay-Bas absorbaient ses ressources.
Cependant, les jésuites ne laissant pas de le tourmenter, le pape commençait à s'échauffer pour l'entreprise anglo-écossaise. A la fin de l'année 1581 il envoya en Ecosse le jésuite Guillaume Creighton pour y contracter des relations (4). Il y trouva beaucoup de collègues, car depuis quelque temps les jésuites avaient
(1) Pmr,IPPSON, Granvella, p. I92 — 193.
(2) Id., ibi'd., p. 310 et suiv.
(3) Côme à Taverna le 18 janv. 1582. F. Pio, vol. 225, f. 262. — Le pape n'approuvait point le projet d'envoyer Jacques Stuart en Espagne, de peur de froisser la France et l'Angleterre et de décourager les catholiques écossais. Côme à Castelli le i:er mai 1581. Ntmz. Francia, vol. 16, f. 66.
(4) PHrr,IPPSON, Granvella, p. 32 1.
commencé à inonder les îles Britanniques (i). Il trouvait en Ecosse un gouvernement catholique et les meilleures chances pour un coup d'État. En 1581 le jeune roi avait appelé à lui Esmé Stuart, seigneur d'Aubigny, un Français et allié intime des Guise. Cet homme énergique, sincèrement dévoué au catholicisme, s'était insinué dans les bonnes grâces du roi (été de 1581) qui l'avait créé earl de Lennox. Lennox réussit bientôt à renverser le gouverneinent protestant et se mit lui-même à gouverner le pays comme conseiller intime du roi. Il s'empressa de nouer des relations avec les puissances catholiques du continent. Il avait demandé à Rome, par l'intermédiaire du général des jésuites, la réalisation de l'expédition contre l'Angleterre {2). Creighton trouva donc chez lui un accueil favorable, il lui fit, de sa propre "initiative, les offres les plus exagérées en troupes et en subsides, et on se concerta au sujet d'un plan commun pour la libération de l'Ecosse et de l'Angleterre. Cela fait Creighton s'en retourna à Paris où il se rencontra avec le nonce Castelli, le docteur Allen, l'évêque de Glasgow Beaton, envoyé de Marie Stuart à Paris, et avec Henri de Guise. Car la reine d'Ecosse s'était adressée aussi à ses parents de la maison de Guise pour les décider à appliquer leurs ressources et leur influence à établir sur les îles Britanniques l'empire du catholicisme et des Stuarts. On avait accueilli ses avances avec le plus vif intérêt, et Henri de Guise crut enfin trouver l'occasion d'acquérir une gloire impérissable en se faisant le chef d'une expédition aux îles Britanniques, Il y avait déjà quatre années qu'il guettait cette occasion! (3).
Des réunions secrètes furent tenues à Paris et à Fontainebleau, au mois de mai 1582. Elles aboutirent
(1) Ward, p. 124.
(2) Kretzschmar, p. 53.
(3) FORNERON, Ducs de Gïiùe, t. II, p. 256.
en de vastet projets qui devaient être soumis à l'approbation du pape et de Philippe II (i). Henri de Guise serait le clief militaire de l'entreprise qui débuterait par une descente en Ecosse. I^e pape prêterait son autorité, Philippe II n'y contribuerait qu'en secret. Pour ne pas éveiller des susceptibilités nationales les soldats devaient être des Italiens et des Allemands.
C'est avec ces conditions que Creighton alla à Rome, tandisqu'un autre jésuite, Parsons, s'achemina vers Lisbonne pour y consulter Philippe II. Grégoire XIII n'était point du tout disposé à se précipiter dans une entreprise aussi vaste sans être assuré du concours effectif du roi d'Kspagne. Il se trouvait sous l'influence d'un accès de dépit, causé par l'avortement de l'expédition irlandaise. De plus, ses caisses étaient épuisées (2). Tout ce qu'il fit dans de telles circonstances fut d'écrire deux fois à Philippe II en l'exhortant à prendre ses mesures et en déclarant ne rien pouvoir faire avant d'avoir reçu la réponse du roi (3). Et comme le roi temporisait et ne répondit pas tout de suite, le pape se tint pour offensé et reprocha au roi de manquer d'intérêt (4). Au mois de septembre Philippe II se résolut enfin à répondre, bien que profondément blessé par l'attitude peu complaisante du pape, et lui fit savoir que sa participation dépendait de deux choses: des subsides que lui accorderait le pape et du succès de ses troupes contre les rebelles portugais (5). Car sa situation n'était pas propre à permettre de nouvelles guerres. Une flotte française sous la direction d'un partisan de Catherine de Médicis, Strozzi, menaçait la sienne, et ses autres embarras
(i) Kretzschmar, p. 12S— 146.
(2) Ibîd., p. 67 et suiv.
(3) Ibid., p. 146— 151.
(4) Kretzschmar, p. 152. — Cfr. à l'Appendice la pièce 26!
(5) PhiUPPSON, Granvella, p. 334—335.
n'étaient point diminués. Mais, hormis toutes ces raisons, il était clair que Philippe II ne pourrait jamais participer à une entreprise qui avait pour chef un Français, même si celui-ci était son propre pensionnaire, Henri de Guise,' et qui visait à établir dans les îles Britanniques un empire sous l'hégémonie française.
Pendant que les deux chefs du monde catholique restaient ainsi dans l'inactivité, l'état des choses dans le nord empirait brusquement. Bn Ecosse les lords protestants s'emparèrent, par un habile coup de main, de la personne du roi (le »raid» de Ruthwen, 22 août 1582) et forcèrent Lennox à quitter le pays. Par ces événements inattendus le succès des plans catholiques paraissait de beaucoup plus incertain.
A Rome cependant leur effet ne fut poin décourageant. Tout au contraire, aux offres de Guise de continuer même sans l'adhésion de l'Kspagne, le pape consentit à le soutenir autant qu'il le pourrait (i). A Madrid la chute de Lennox n'avait pu qu'augmenter si possible l'aversion du roi pour ces négociations. Toutefois Grégoire XIII fit une tentative de l'intéresser à l'affaire et lui offrit de contribuer pour un quart aux frais, si le roi voulait payer les trois quarts restants (2). Mais ce fut en vain. En attendant, à Paris on négociait, on calculait et on n'avançait rien. L'automme de 1583 s'approchait, sans que rien fût encore exécuté. Alors le pape commença à s'impatienter. Il reconnut que la participation de l'Espagne était indispensable. Il promit à Philippe II de gros subsides pécuniaires et le renouvellement du sussidio, si celui-ci consentait à se réunir aux alliés du pape (3). C'était
(i) Kretzschmar. p, 155 et 159 (n:rs 18 et 21).
(2) Ibid., p. 158 et 159 (n:rs 20 et 22).
(3) Kretzschmar, p. 173—174. — L'effet que produisirent les lettres de Guise et de Allen, lesquelles arrivèrent à Rome au commencement de septembre fut remarquable. Sega fut
là l'effet de l'optimisme fantastique du duc de Guise, et le pape fit dire au roi que les desseins en question devaient être réalisables puisqu'ils étaient fondés sur la prudence et la valeur d'un homme tel que l'était le duc. De plus, Grégoire XIII expédia comme nonce extraordinaire au roi catholique Mgr Sega dont les efforts n'avaient pas été sans fruits quelques années auparavant. Sega arriva à Madrid le 11 octobre 1583. La réponse que lui donna le roi aux propositions du pape ne fut point du tout favorable. Bile éuumérait les difficultés multiples que rencontrait l'entreprise et déclarait qu'il fallait la renvoyer à des temps meilleurs. Enfin, le roi ajouta de vive voix la raison qui était pour lui la plus concluante de toutes, voire que c'était le duc de Guise qui devait être le chef de l'expédition (i). Iva Curie sut ainsi à quoi s'en tenir, et si elle avait déjà dès l'abord espéré peu de succès de la mission de Sega, elle se trouvait maintenant forcée à se résigner {2).
Kn attendant, les affaires de Philippe II avaient commencé à prendre une tournure meilleure. Sa flotte commandée par le marquis de Santa-Cruz avait deux fois, en 1582 et en 1583, vaincu celle de dom Antonio,
expédié en Espagne, et une foule de brefs, adressés à Allen, au duc de Guise, à la reine d'Ecosse, au roi d'Ecosse et à un nombre indéfini de nobles anglais furent aussitôt composés (ils sont datés le 24 sept.). Les deux brefs à Allen le nomment nonce en Angleterre, évêque de Durham, etc. L'un d'eux dit: ■!>volumus 7it cîwi temptis oportunu7n esse duxeris ah ejus Majestate (Marie Stuart) nostro notnine requiras ut tihi et Diicibtts CatJiolicis qui adertuit sancte pr077iittat et juramento se ohstringat Catholicam se otnni tempore et obedientem scdi Apostolïcae fore ac cum Ser:mo Rege Hùpaniartmt Catholico et bonam amicitiani et pacta foederaqiie antiqua ciifii Burgîitidiae Ducibus et Flandriae Comitibiis- olim inita item servaturam» , etc. Arcli. Vat. Arm, 44, vol. 26, f. 97 et suiv.
(1) PHIt,TPPSON, Granvella^ p. 494.
(2) Kretzschmae, p. 180— 181. — Maefei, t. II, p. 334.
OU plutôt de Catherine de Médicis, car c'était elle qui l'avait armée. Après le malheureux coup sur Anvers (janv. 1583) le duc d'Anjou (François d'Alençon) avait dû quitter les Flandres, où il avait été le chef imaginaire des révoltés depuis 1578, Ce prince, cause de tant de troubles aux Pays-Bas, et otage d'une paix relative dans l'intérieur de la France, mourut le 10 juin 1584. Cette mort constituait donc pour Philippe II une aubaine. Le duc de Guise se vit forcé de déclarer au pape ne plus pouvoir s'intéresser à l'entreprise anglaise (i). Peu de temps après, la guerre civile éclata en France, et il devenait clair que pour longtemps ni les Guise ni Henri III ne pourraient porter leur activité en dehors de leur propre pays. Philippe II se vit donc les mains libres pour procéder d'abord à la soumission définitive des Pays-Bas, ensuite à la conquête de l'Angleterre. En 1584 il s'était fait délivrer par un assassin de son ennemi infatigable le prince d'Orange. Farnèse conquérait l'une après l'autre les villes rebelles, Ypres, Bruxelles, Dendermonde, Anvers en 1585. Grégoire XIII avait enfin reconnu (vers 1584) que Philippe II seul pouvait réaliser la conquête des îles Britanniques et que c'était lui qui devait ceindre la couronne d'Angleterre (2). On se rapprochait donc à grands pas de la réalisation du projet gigantesque si obstinément caressé par Grégoire XIII, lorsque celui-ci mourut, le 10 avril 1585, léguant à son successeur l'accomplissement de ce projet comme celui de tant d'autres. — La mort de Marie Stuart sur l'échafaud en 1587 vainquit les dernières hésitations de Philippe II et le décida à lancer contre l'Angleterre son invincible armada pour subjuguer ce royaume dont nul rival ne pouvait plus lui disputer la possession. —
(i) Kreï'zschmar, p. 192—193.
(2) PmivIPPSON, Granvella, p. 516. — Cfr. la lettre de Côme à Taverna le 15 mai 1584. Nttnz. Spagna, vol. 30. f. 460.
Trois intérêts principaux absorbaient, vers 1583, l'énergie de Grégoire XIII: l'entreprise contre l'Angleterre, la conclusion d'une nouvelle ligue contre les Turcs et l'élévation d'un prélat catholique sur le siège archiépiscopal de Cologne. Sega avait même eu instruction de traiter, dans l'automne de 1583, toutes ces questions, et de décider le roi à conquérir l'Angleterre, à commencer une guerre contre la Subline Porte et à faire occuper par une armée le diocèse de Cologne, tout, à la fois (i). Quelle singulière combinaison politique, quel manque étrange de jugement dans les affaires d'ici bas!
Ive catholicisme s'était répandu dans le nord-ouest de l'Allemagne et le long du Rhin. Jusqu'en 1577 les diocèses de Mayence, Fulda, Hildesheim et Munster avaient été regagnés. Cette même année un catholique, Gebhard Truchsess de Waldburg, avait été élu prince-évêque de Cologne. Mais en décembre 1582 il se déclara protestant et épousa ensuite la belle Agnès de Mansfeld dont il était épris. Ce fut un scandale. Le pape l'excommunia et le déposséda de toutes ses dignités par bulle du T:er avril 1583. La chose assuma une importance extrême. Si Truchsess réussissait à se maintenir comme archevêque de Cologne, on aurait désormais quatre électeurs protestants dans le Collège
(i) HINOJOSA, p. 307. — La négociation concernant le secours pour Cologne n'avait été ajoutée que plus tard. Côme à Sega le 18 sept. 1583: »V. S. s'accorgerà che non sempre absentes habentur pro mortuis, et che il valor suo hà fatto radici molto profonde ne l'animo di quelli che l'hanno pratticato, corne ha fatto N:ro S:re il quale per ciô si è risoluto di mandar V. S, al Ser:mo Re Catholico per occasione di trattar seco sopra la conclusione ô per dir nieglio rinovatione de la lega contra il Turco et anco per l'impresa d'Inghilterra, cose ambidue tanto desiderate da V. S. che moite voite lei mi ha detto che morirebbe volentieri per vederle fatte». Arch. Vat. Principe, vol, iBi, f. 5 (fin du vol.).
électoral, dont la majorité deviendrait ainsi protestante. Vexemple que donnerait cette défection réussie serait immédiatement suivi dans une quantité de territoires ecclésiastiques. A Grégoire XIII — ou à son ministre — revient l'honneur d'avoir reconnu la nécessité impérieuse d'empêcher de telles calamités et de faire tous les efforts possibles pour chasser Truchsess et faire élire un bon catholique au siège de Cologne. Il expédia aussitôt un nonce extraordinaire, puis deux légats, et il manda au chapitre de se concerter sur la personne d'Ernest de Bavière, évêque de Liège, lequel fut en effet élu à l'unaminité. Déjà, au mois de décembre de l'année précédente, il s'était adressé à Philippe II pour obtenir de lui une intervention armée sur le Rhin, et durant tout le cours de 1583 il ne cessa point de le travailler pour voir s'accomplir ce vœu. Il lui représenta surtout le danger qu'encourait la maison de Habsbourg de perdre à tout jamais la dignité impériale (i). Mais les exhortations du pape étaient superflues. Alexandre Farnèse avait vu le péril que comportaient pour les Pays-Bas les troubles de Cologne et 3^ avait envoyé des troupes sous les ordres du comte d'Aremberg (février 1583). Philippe II prit le nouvel élu sous sa protection, le pape lui envoya une grosse somme d'argent pour payer les troupes (plus de 90,000 ducats), et après une guerre de deux années contre les armées de Truchsess et de 5es alliés, Ernest de Bavière put se considérer comme prince-archevêque de Cologne. La politique espagnole et celle de la Curie avaient ensemble remporté cette victoire éclatante sur le protestantisme en Allemagne (2).
(i) Côme à Taverna le i:er août 1502. Ntmz. Spagna, vol. 30,
(2) RiTTER, p. 590 et suiv. Pmi,IPPSON, GrmiveUa, p. 560— 569. Maffei, t. II, p. 310—328. Cfr. en général HansKN, Der Kampf uni Kôbi. — En 1584 une nonciature spéciale fut érigée à Cologne.
Quant au projet de ligue contre les Turcs, le pape le ruminait depuis l'été de 1583. Il avait entendu raconter que les Vénitiens ne vivaient pas en bons termes avec les Turcs et qu'il y avait y même des incidents sérieux entre eux (i). Ce fut alors qu'il chargea Latino Orsini, qui allait à Venise, d'inviter la Seigneurie à entrer en négociations à ce sujet. Le Sénat délibéra sur la proposition faite, et bien qu'il ne répondît rien de précis, on eut à Rome l'impression que ses dispositions étaient les meilleures. Sega fut chargé de rapporter tout cela à Philippe II et de lui faire observer que les Vénitiens maintenant étaient disposés à une entreprise dont naguère ils n'avaient pas voulu entendre parler et à laquelle dans l'avenir ils ne seraient plus enclins à prendre part (2). Il devrait encore représenter au roi que les obstacles que celui-ci pouvait alléguer n'étaient pas valables. La conquête des Azores, où dom Antonio se défendait, devait être déjà achevée; celle de l'Angleterre était une affaire de trois ou de quatre mois (!), et la guerre des Flandres enfin »è cosa lunga et che si hà da finir col tempo et con la stanchezza di que popoli» (3). La réponse de Philippe II fut évasive. Il promit que son nouvel ambassadeur à Rome, le comte Olivares, entrerait en pourparlers avec le pape, mais pour le moment il se voyait dans l'impossibilité de rien faire, vu surtout l'attitude incertaine
(1) De plus les Persans faisaient justement une guerre heureuse contre les Turcs.
(2) »VuoI pertanto Sua B:ne che quanto prima V. S. dia conto di tutto ciô à Sua M:tà et la essorti et preghi à non voler perder questa occasione hora che havem tirati li Venetiani à quello che già un pezzo fà non si è creduto ne sperato: che se la M:tà Sua mostrasse hora qualche renitenza ô tepidezza, mai più li Venetiani si lascerebbono condurre à simil passo».
(3) Le tout d'après la lettre de Côme à Taverna du 12 sept. 1583. Nimz. Spagna, vol. 30, f. 368.
des Vénitiens (i). La Curie s'était adressée aussi à son allié le roi de Pologne, Etienne Bathory, et avait reçu de lui les assurances les plus encourageantes (2). La Seigneurie de Venise interrogée de nouveau fit entendre que son ambassadeur à Rome » écouterait attentivement tout ce qu'on lui dirait à ce propos» (3).
Cependant toute cette affaire était condamnée d'avance à échouer. Le Roi Catholique avait toutes les raisons du monde de ne pas se hasarder en ce moment-là dans une guerre contre les Turcs. Et les Vénitiens ne la souhaitaient pas plus que lui. Au mois d'avril 1584, ceux-ci déclarèrent qu'ils ne pouvaient rien résoudre avant qu'on ait eu la réponse définitive du roi de Pologne (4). Le pape avait nourri toujours les espérances les plus optimistes, mais au mois de mai il se dit enfin que tout espoir de pouvoir réunir la grande ligue chrétienne était désormais évanoui (5). Il en rejeta la faute sur la République Vénitienne, laquelle eut à subir de lui des traitements brusques (6), tandisque le roi d'Espagne eut à se réjouir de sa bienveillance manifeste.
Au moment dont nous venons de parler Grégoire XIII ne se trouvait nullement dans les conditions qui convenaient au chef de tous les princes catholiques. Les campagnes du Patrimoine étaient infestées par des bandes nombreuses de brigands commandées par les chefs célèbres Malatesta, Piccolomini, le prêtre Guer-
(1) C'était le 24. nov. PhiUPPSON, Granvella, p, 496.
(2) SmOI,KA, Projet cCime ligtie, p. 50.
(3) Côme à Taverna le 6 février 1584. Nimz. Spagna, vol. 30, f. 425.
(4) Côme à Taverna le 8 avril 1584. Ibid., i. 445.
(5) Côme à Sega le 15 mai 1584. Num. Spagna, vol. 30, f. 460.
(6) P. ex. Les dépêches de Lorenzo Priuli au Doge des 5 et 12 mai 1584. Arch. Ven. Dispacd Roma (1584), filza 18, f. 102 et