‹ Publication des manuscrits de Charles FourierChapitre 17 sur 136 · OBSCURANTISME DE LA CRITIQUE · texte numérisé non relu

OBSCURANTISME DE LA CRITIQUE

n'en ont pas, comme moi , trouvé lo remède, c'est peut-être pour avoir manqué de bizarrerie (t d'originalité dans leurs recherches.

Mais vous, beaux-esprits de Paris, qui affectez un si grand mépris pour les esprits bizarres et originaux , n'étes-vous point les échos du renard de la fable , qui trouve les raisins trop verts, parce qu'il ne peut y atteindre? Ignore- t-on que vous vous ))attez les flancs pour paraître originaux , et que vous êtes bien souvent de servi les copies? Les torts que vous me reprochez sont d'heureux augures pour moi , puisqu'ils ont été ceux de la plupart des grands hommes. Copernic, autant que je puis me rappeler, fut accusé de folie quand il commença à [ ] sa doctrine. Newton fut redevable de sa découverte à des remarques bizarres et originales sur la chute d'une pomme. Pour l'ordinaire , c'est le siècle qui est aveugle et non l'inventeur qui est bizarre. Colomb sembla bien bizarre pendant sept ans , quand on lui prodiguait les noms de fou et d'Imbér.ille. Son succès prouve assez que lorsqu'il s'agit d'inventions, d'idées neuves, il faut examiner d'abord s'il n'y aurait pas plus de préventions chez les juges que de bizarrerie chez l'inventeur. Vous-mêmes, beauxesprits de Paris , qui prononcez si témérairement sur le bon sens d'autrui , croyez-vous faire preuve de bon sens et de judiciaire quand vous assimilez les découvertes aux productions littéraires, et quand vous soumettez les unes et les autres au même mode de critique? Reprocher à un inventeur de menus défauts de style et de méthode , n'est-ce pas augmenter ses droits à la protection, et aggraver vos torts envers la science, dont vous entravez le progrès? De tels reproches deviennent des griefs contre vous ; ils vous accusent de malveillance et jalousie secrète, ou de petitesse et de vue bornée , qui ne se prend qu'aux apparences , qui juge Thomme et non les choses. Fusse je cent fois dépourvu de rhétorique et de logique , fussé-je enfm un âne tout bâté , vous seriez déjà plus âne que moi pour avoir manqué par orgueil la communication d'une théorie que vous ne retrouverez pas sans moi , avec tout votre bel-esprit , et pour avoir ignoré qu'en fait de découverte il faut accueillir les trésors que le hasard nous envoie , sans nous arrêter à gloser sur la main grossière dont il se sert pour nous les départir.

Cette vérité est la première que j'ai dû établir pour ache-

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miner k des conclusions sur les inconvénients du monopole de critique, d'une critique sans appel exercée dans une ville pleine de futilité, où leFjournaux , par besoin de complaire aux Parisiens, sont obligés, quelquefois malgré eux , de n'en, yisager dans la nouveauté la plus importante que l'apparence, de n'en produire que les phrases détachées qui prêtent à la raillerie. Un tel mode de critique est le grand chemin de l'obscurantisme. Il peut convenir sous certains rapports à la politique, mais il est dans d'autre sens nuisible au Prince et il l'Ëtat par sa tendance à étouffer les inventions, et semble exiger des modifications, des restrictions propres à assurer aux inventeurs l'accès , l'examen et l'épreuve dont ils Boot privés par le mode actuel.

Mais quel fruit notre siècle a-t-il retiré des nouveautés produites par les méthodistes les plus récents? J'en vais examiner seulement trois, MM. Pestalozzi , Kant et Azaïs , et démontrer que tous ces systèmes ingénieux ne nous apprennent autre chose, sinon qu'on ne savait rien avant eux, et qu'on ne sait rien de plus après eux ; que leur secret est de mettre à <profiC les travers du siècle , avide de flatterie et de bel esprit; d'un siècle noueux et impuissciut en fait de découvertes; siècle blasé qui ne veut que des simulacres de nouveautés présentés avec art , que du bel esprit en variations; siècle comparable à' ces libertins qui ne goûtent du plaisir que les préludes et non la réalité.

Je commence par M. Kant , le protométaphysicien de l'école moderne. Aucun autre n'avait tant raffiné sur les profondeurs analytiques des perceptions d'intuition de cognition, de volition de sensation. C'était un conquérant qui allait tout envahir, changer toute la face de la science. J'en parle par ouï dire, car loin de pouvoir porter un jugement sur Kant ou sur d*autres idéologues, je n'ai jamais pu comprendre une seule page de leur science, ce qui ne m'empêche pas d*cn apprécier Fimportance par les résultats.

Comment se fait il qu'après tant de fameux idéologues, Locke et Condillac, qui ont répandu,, dit-on , des torrents de lumière , des clartés incomparables , on soit encore si peu éclairé que le philosophe de Kœnisberg vienne tout à coup accréditer de nouveaux systèmes , qui bientôt seront éclipsés par d'autres? Car, depuis Kant, il a paru une foule d'idéo-

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logues nouveaux , et Ton en annonce tons les jours. II n'y a pas trois mois que je lisais dans ii^journal de Paris Télogo d'un professeur qui enseigne do nouveaux dogmes sur l'idéologie , et qui va répandre des clartés si éclatantes , que le journal se pâmait de délices et d'impatience. Que signifient toutes ces clartés qui arrivent à la file ? On peut dire à chaque idéologisto : Tu n'es qu'un ignorant , car celui qui viendra demain répandra dts torrents de lumière qui accuseront ton ouvrage d'obscurité.

Si l'on essaye de compter les torrents de lumière qui ont été répandus depuis Condillac, on sera tenté de croire quo ce célèbre idéologue était prodigieusement ignare, pour n'avoir pas entrevu loules ces lumières qui restaient à répandre. Qu'est-ce qui rend une science respectable ? C'est In coïncidence des anciens dogmes avec les nouveaux , et l'accord avec l'expérience. Tels sont les attributs de la géométrie. Au temps d'Euclide, elle n'était qu'au berceau ; cependant , les propositions d'Euclide sont et seront toujours révérées comme germes de la science. I! arrive au contraire dans l'idéologie que l'âge moderne se moque de l'ancien , et que le système des péri pétaticiens, les quiddités, les entilatnlos, les équipollences et l'ontologie sont généralement persifïlcos. Voilà donc l'idéologie ancienne réduite, comme l'ancienno alchimie, au rang des visions. Faut-il en conclure que les idéologues modernes soient , comme les chimistes modernes, au chemin de la vérité? Non, sans doute; car nos chimistes actuels s'accordent avec l'expérience; ils remplissent assez exactement leurs promesses. Quant aux idéologues qui nous promettent le perfectionnement de la perfectibilité, ils nous donnent en résultat tout le contraire, puisque nous | |

rapidement aux 3 dégénérations matérielle, politique et morale ; d'où l'on est fondé à augurer que l'école moderne des perfectibi liseurs serait à son tour écrasée par d'autres sophistes; et quand on voit ces beaux -esprits, ces perfectibiliseurs sgus les auspices de qui tout dégénère , Sc^ prôner entre eux , on peut bien leur appliquer l'épigramme de Boileau :

Griphon , rima:lî( ur suballcme , Vante Siphon le barbouilleur, Et Siphon , peintre de taverne, Prône Griphon le rimailleur.

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La seule différence à établir, c'est que les idéologues sont de beaux-esprits, des ergoteurs commo Kant, et faits pour réussir dans un siècle qui ne veut que des simulacres do nouveautés, du bel-esprit en variai ions.

J'ai parié des métaphysiciens théoristes, passons aux metapbysiciens pratiques. L'un d'eux est très- renommé on Suisse par un pensionnat où il a , dit-on , établi un système d'éducation très-parfait. Il a changé le langage usité dans les maisons d'éducation , pour y substituer des périphrases et formules idéologiques. Sa méthode se nomme mélhode intuitive, et au lieu d'enseigner Tarithmétique, la géométrie, telle que nous l'avons étudiée , il donne aux enfants une inslntciion intuitive sur les rapport<^ des nombres. On conçoit qu'un homme qui affiche tant de respect pour le jargon cabalistique, pour Tintuition, la perception, la co.^nitioD , etc. , ne saurait manquer d'être prôné en France, comme un novateur inappréciable qui a tout perfectibilisé. Aussi les journaux de Paris ne tarissent pas en éloges sur ce pensioDoat. J'ai lu quelque part qu'il est dirigé par le célèbre Pestalozzi , aidé du célèbre Krusi et du célèbre Buss ; — car tout le monde est célèbre en Allemagne. — Ja ne révoque pas en doute la célébrité de ces trois personnages, mais je m'étonne que les journaux français u'adopient pas quelque dénomination spéciale pour distinguer les genres de célébrité qui paraissent être tous confondus en Allemagne, où tout savant prend le litre de célèbre.

On entrevoit dans les analyses données par le Moniteur^ que ces trois métaphysiciens veulent ressusciter la philosophie de Sénèque, en apprenant à l'enfant | ] de la force pour le soutenir contre les privations. Cette doctrine eut étayée de phrases bien ronflantes et au ton de l'orchestra moderne ; mais c'est Sénèque travesti et reproduit avec un nouvel étalage dMntuition , de perception et autres mots du grimoire moderne. C'est toujours la doctrine de l'homme qui , tout en vantant les charmes de la pauvreté et de la philosophie, trouvait bon d'amasser cent millions , monnaie de France, pour en faire, disait-il, un bon usage. A parler net, Sénèque allait plus franchement à son but, et tel est le caractère de l'Antiquité. Elle professait franchement le sophisme. Nous avons appris à le farder. En sommesr-nouB meilleurs?

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