‹ Publication des manuscrits de Charles FourierChapitre 38 sur 136 · AVANTAGES DS L'INCONSTANCE · texte numérisé non relu

AVANTAGES DS L'INCONSTANCE

un groupe de quarante personnes qui cultive la pomme do reinette, sera en parfaite harmonie s*ii réunit gradatlTeroent depuis le millionnaire jusqu a l'homme sans fortune ; depuis reniant de cinq ans jusqu'au vieillard; depuis Jies caractères d*extréme douceur jusqu'à ceux d*oxtrême pétulance. Ce mélange gradué doit so rencontrer jusque dans la famillOi 11 fciut, s'il se peut, que les quarante membres du groupe soient de quarante familles différentes. Plus les gradations sont observées en tout sens , plus l'amitié et l'émulation se développent dans le groupe , et plus on voit s'augmenter la perfection de ses produits et Tattraction industrielle qui en résulte. Un groupe mal gradué produira des fruits diétils sur le môme terrain où un groupe bien gradué en fera crottro de magnifiques.

Pour élever les groupes et les sectes à une parfaite grada^ tion 9 il est un moyen bien infaillible et bien surprenant , c'est de no critiquer les goûts do personne , laisser chacun suivre aveuglément toutes ses fantaisies, laisser agir la nature seule. Ëilû distribue aux enfants les passions en variété convenable pour opérer la graduation des groupes. Elle donne à l'enfant des passions contradictoires avec sa fortune; elle passionne Louis XVI pour le métier de forgeron ; elle inspire au fils do Cicéron du dégoût pour la littérature, au fils d'Alexandre du dégoût pour l'état militaire : (il y a une exception de \\% dans cette marche de la nature comme dans toute autre disposition). Tous ces croisements de penchants qu'on observe du père au fils sont nuisibles dans l'état civilisés , où ils deviennent le genne de bouleversesoments perpétuels dans l'ordre domestique et administratif; mais ils sont nécessaires à Tordro combiné, qui est la destinée du genre humain , et tant d'autres eftets de nature qui nous semblent vicieux aujourd'hui , nous sembleront la soprème sagesse quand nous en verrons l'emploi dans Tordre de choses auquel Dieu nous réserve. Citons par exemple les avantages de i'inconstanco si fortement blûmée parmi les civilisés.

La Phalange devant Jormer environ 150 séries industrielles, si ses mille habitants avaient du penchant à la constance, à la monotonie, à l'uniformité, s'ils n'avaient chacun qu'une diiaino de penchants déclarés, sans jamais en changer, chacun d'eux n^ s'agrégerait qu'à une dixaine de séries,

ET DE Là. VAHIETE DANS LE TRAVAIL. 404

ot les quatre-vingt-dix autres lui devicadraient insipides ; mais si chaque individu a 50 goi\ts dominants , il se trouve sociétaire et partisan de 50 séries; car il tient rang dans quelqu'un de leurs groupes.

Il reste à le lier aux cinquante autres séries. Pour y parvenir, il faut que cet individu change parfois do goûts dominants, qu'il abandonne quelques unes de ses séries pour entrer dans d'autres. 11 conservera de la bienvoillance pour celles dont il aura été membre ; il les fréquentera encore dans les cas où elles feront appel do la réservo ; il protégera le groupe qui aura hérité de ses anciens penchants, et dont il aura dans le temps partagé les rivalités. Ainsi l*on voit un homme âgé sourire aux jeux d*enfant dont il ne se soucie plus, mais dont l'aspect réveille en lui d'anciens souvenirs.

L*homme parfait doit, au bout de sa carrière, avoir parcouru toutes les séries ou presque toutes, et être même rentré dans plusieurs de celles qu'il avait depuis long-temps abandonnées. En calculant sur une vie moyenne de 4 44 ans, il faut que l'homme, à 36 ans, soit membre de 80 séries, — à 72 ans de 75 , dont vingt-cinq abandonnées , — à 4 08 de 400 séries, dont cinquante abandonnées, — et à 444 ans il doit être rentré dans 25 des cinquante abandonnées.

Telle doit être à peu près la marche des passions individuelles. Cette marche exige le règne de l'inconstance , tant décriée parmi nous. La constance ne doit s'étendro qu*à un huitième, c'est-k-dire que l'homme , à la fin do sa carrière, doit se trouver initié h^42 des 400 séries sans les avoir jamais quittées.

On aura dans l'ordre combiné un respect scrupuleux pour les antipathies. Tout enfant serait sujet à plusieurs antipathies, si notre système social n obligeait les pèree à étouffer la nature et habituer l'enfant à toutes choses. C*est do quoi l'on se gardera bien dans Tordre combiné ; car Tanlipathie étant une source de rivalités, contribue puissamment à attirer l'enfant dans le groupe opposé à celui qui soigne l'objet de son antipathie. Si un enfant a do la répugnance pour los poires farineuses , il n'en prendra (|uc plus vivement parti dans un groupe de poires fondantes ; et pourvu qu'il soit membre de la série , n'importe dans quel groupe il figure.

Ainsi , au sujet dos antipathies comme de tout autre caprice, il faudra respecter inviolablemont la nature , et habi-

401 RESPECT POUR USS ANTIPATnBfl RATURKUM.

bitoer l'enfant à obéir à tous ses capriceB, oomme venanl de Dieu. C'est par cette méthode qa'on amènera tout individa, riche ou pauvre , à prendre un rôle actif dans ur grand nombre de séries, à s'y enrôler dès son «ifanca, à fàira une étude pratique des diverses fonctions , et pouvoir les diriger dans un Age plus avancé, si sa fortune rappelle à occuper les places dans les groupes auxquels il s*associera [ |. Tout

homme élevé dans Tordre combiné, filt-il riche comme Lucul- 1ns, sait toujours mettre la main à l'œuvre; il a exercé dans sa jeunesse les travaux auxquels il préside , il acquiert dans oet exercice pratique la vigueur, la dextérité et l'aptitude à diriger. Par habitude il travaille encore lorsqu*il est devenu chef de groupe, et c'est ainsi qu'il s'y concilie l'amour et le reepect des sectaires. Un millionnaire, en s'attachent à une cinquantaine do groupes industrieux ou scientifiques , se crée cinquante coteries, où il est adoré, cinquante intrigues qui l'occupent si bien , que ses Journées lui semblent des instants. Dans l'ordre incohérent où nous vivons , Fhomme riche est dupé à chaque pas. Quoique occupation qu'il odopte, il est bientôt dégoûté par la perfidie des relations et la pauvreté de tout ce qui tient à l'industrie, aux sciences et aux arts.

BaMemblement des n^ronpcsi n^n^oeiiitlon de Icnn

«Memblées à 1« Boorte.

J'ai dit (et l'on s'apercevra quo je retombe souvent dans les redites, encore ne seront-elles pas assez fréquentes), J'ai dit que les travaux s'exccuient par attraction dans l'ordre combiné. On ne commando pas d'autorité les assemblées d'un groupe, hors les cas d'alarme, comme si une crue d'eau menaco d'entraîner des récoltes coupées. Alors la Régence fait sonnor Talarmo , et toute assemblée s'ajourne pour en1e\'er les récoltes.

Mais hors les cas d'alarme générale et partielle, les assemblées des groupes sont libres et doivent avoir été consenties à la majorité absolue , sans que les refusants soient tenus de s'y rendre. Si le groupe des roses, composé de 50 femmes, a obtenu 26 adhésions à une séance proposée pour tel jour et telle heure , la séance (a lieu , mais les 24 dames qui ont refusé n'encourent pas l'amende en n'y assistant pas.

Les principaux officiers ont l'initiative pour conroqaer leur

Lk BOUmSE A LA PHALANGE. 403

groupe, qui entre en délibération sur les jour et heure proposés. Voici de quelle manière :

Chaque jour, aux environs de midi , tous les groupes cpars dans ia campagne et les ateliers rentrent au palais pour a:?sister a la Bourse et ensuite au dîner. Chacun est fort libre de dîner quand il lui plaît, même à sopt heures du soir, comme à Paris; mais celui qui distribuerait ecs ropas do cette manière manquerait sos assemhluos et s'ennuierait beaucoup pour l'honneur de diner tard. (Vost pouniuoi riches ot pauvres commenceront «isscz régulièrement leur diner de une heure à une heure et demio. La Bourse commence pour tous à midi ou midi et demi. L'intervalle de midi à une heure estemployé aux négociations, cl comme tout individu, riche ou pauvre, homme, femme et enfant, aime à opiner sur la fixation d'assemblée des groupes dont il est membre, chacun se rend autant qu'il lui est possible à la Bourse, quï est fort récréative par la multitude des Intrigues.

Chaque jour on y négocie au moins 1,000 assemblées do groupes, environ 600 pour le lendemain, environ :iOO pour les jours suivants, et 100 ))our le service extérieur avec les Phalanges voisines.

Si Ton considère que pour déterminer une seule des mille assemblées do groupes , il faut souvent consulter, solliciter et intriguer une trentaine de personnes avunt d'avoir une majorité absolue, on concevra aisément qu*il se l'ait chiKiue jour plus de négociations à la Bourse d'une Phalange ({u'à la Bourse de Paris, bien que Paris contienne sept cent mille habitants , et qu'une Phalange n'en ait que mille à douze cents.

Si l'on négociait verbalement comme en Civilisatio.i, l'on no pourrait pas, dans le court cf^paco d'une heure, iixer tant d'assemblées , concilier tant d'intérêts entre des personnes qui ont des projets différents par chaciue heure du lendemain ou du surlendemain. 11 faudra donc une méthode d'accélération qui dispense do convociuer et argumenter, comme le logarithme dispense d'opérer. Voici cette méthode, dont l'exposé sera un peu long, mais il est indispensable de la faire connaître; elle a pour but de conduire en masse toutes les négociations, et sans aucune assemblée séiiarée. On va voir conunent chaque individu peut assister à trente négociations à la fois. J

401 NÉGOCf ATBUII8 , ACOLTTBS,

Il y a dans chaque Phalange une classe d'officiers qui sont négociateurs titrés, et sont chargés par divers groupes et diverses sectes de diriger leurs affaires.

Les négociateurs et négociatrices sont en même temps ambassadeurs de Phalanges voisines. Chacune ayant dos affaires à régler avec les Phalanges qui l'environnent à quelques lieues de distance , doit y élire un ambassadeur et une ambassadrice.

Les négociateurs en titre sont pris parmi les personnes dos deux sexes les plus habiles à Tintriguc. C'est pour remplir ces fonctions que la naturo a formé certains caractères passionnés pour s*entrcméler partout , habiles à décider un mariage, un marché , une partie de plaisir, etc. ; se donnant dos |>eines gratuites pour concilier les intérêts d*au(rui , gens qui connaissent tout le monde, savent tons los secrets et toutes les anecdotes, qui sont oracles et factotons de tontes les coteries. De tels caractères seront précieux dans l'ordre combiné; ils conviendront éminemment pour les fonctions de négociateurs, qui sont très-lucratives et très-considérées. — Ils ont une agence d'acolytes qui les informe des intrigues de toute espèce du dedans et du dehors.

La salle de la Bourse est entourée d'une vingtaine de bureaux , pour placer chaque négociateur et négociatrice. Chacun d'eux gère les affaires d'une cinquantaine de groupes et de quelques Phalanges voisines dont il a l'ambassade. Au centre de la salle est le bureau du directeur de la Bourse.

Au devant de chaque bureau est une enceinte fermée de balustrades , derrière lesquelles se placent quelques officiers de chaque groupe ou secte qui négocie. De là ces officiers confèrent avec le public, qui , en se promenant autour de la salle, passe le long des balustrades de chaque bureau ; parfois ils détachent des acolytes pour aller traiter avec les autres négociateurs.

Lorsqu'on veut entamer une négociation pour un groupe , une secte, une phalange , une administration , sa bannière ou son emblème est apportée au dessus du bureau des négociateurs, sur un échafaudage où l'on peut poser sept à huit de ces emblèmes , selon le nombre de négociations qu'il y a à conduire.

Un acolyte , placé dans une gsilerie , pose et change au dessus de la bannière divers signaux pour expliquer au pu-

SIGNAirS, INTRIGUES VARIÉES. 105

blic la proposition (lui est en traité et les variations qui surviennent dans les néj;ociations. A cet efTet, on créera un langage de signaux , c^mme on en a créé pour les évolutions maritimes, le télégraphe, les sourds-muets, etc.

Chaque individu, connaissant fort bien les emblèmes des groupes et sectes dont il est membre , aperçoit tout en entrant dans la salle quels sont les groupes do sa compétence qui négocient, et à quel point en est le débat. Chacun, en se promenant le long des balustrades , donne son avis aux officiers placés derrière. On peut en un tour de salle donner trente votes d'adhésion , ou refus de délai ou avancement, et c'est ainsi qu*un homme suit vingt négociations à la fois, tout en intriguant dans la sallo et observant les mouvements des signaux sur les bannières.

Il arrive dans le cours des négociations de nombreux conflits dans lesquels le Directoire intervient par signaux. Il met en échec ou en interdit certains groupes selon le rarig qui existe entre eux. Par exemple , un groupe do tleuristes est bien inférieur à un groupe d'abeillistes , et celui-ci l'emportera dans une lutte avec moins de votes. Les votes s'estimeront par proportion. Un groupe de 20 personnes est aussi fort avec 5 votes qu'un groupe do io pereonnes avec 10.

I^ tâche du négociateur est de concentrer les rassemblements de manière qu'un groupe soit bien formé. Si le groupe des melons se compose do quarante personnes , et (ju'on ait choisi une heure contrariée par d'autres assemblées, il n'arrivera pas vingt personnes au rendez-vous. La besogne en souffrira, elle sera plus longue, plus pénible et non attrayante. Il n'y aura aucun reproche à faire aux membres; ils "se retrancheront sur ce que l'instant ne leur convenait pas, vu la rencontre d'autres assemblées dont ils sont également sociétaires. C'est au négociateur à prévoir tous ces contretemps, à rompre adroitement ses premières négociations entamées ou celles des autres. Voici un exemple d'une lutte simple ; il est des luttes de négociations qui mettent aux prises plusieurs séries de groupes, et qui causent des événements plus compliqués que ceux d'une grande bataille. La petite lutte dont je vais parier est la moindre de toutes, comme la rencontre de deux patrouilles est le moindre choc (jui puisse aivoir lieu dans une armée.

Dorimèpe , négociatrice du groupe de THortensia, fait si-^

Page 1