IS J*AUIB LES CONFITURES
Zoé chérit la société de ces daines; elle sollicite quelques petites fonctions daus leur atelier ; on remploie comme aspirante avec d'autres enfants qui s'y trouvent déjà , et peu de temps après , quand elle a acquis de l'aptitude i quelque fonction qu'on lui confie spécialement, elle est reçue novice de ce groupe à la garde montante, et le groupe donne à cette occasion un repas de corps, où les père et mère de Zoé sont invités en félicitation.
Voyez combien le sort d'un enfant pauvre dans l'ordre combiné est préférable au sort d'une personne riche dans I*ordre civilisé. Cette petite Zoé passe ses journées parmi une vingtaine de groupes qu'elle parcourt de deux en deux heares, et qui tous ont employé les séductions les plus déli* eates pour se faire aimer d'elle et Tenrôler k leur société. Toute jeune et toute pauvre qu'elle est, on la volt, lorsqu'elle entre à la Bourse, abordée et recherchée par les officières du groupe et les messagères des négociations. Bile force d'activité pour assister à toutes les séances des groupes qui la recherchent et la protègent. Au bout de l'année, elle se trouve en bénéfice pour s'être ainsi livrée à toutes ses passions ; car, dans chacun des groupes où elle est initiée, on lui alloue pour prix de son travail une part des bénéfices sociétaires. Tant de bonheur provient de ce qu'elle s'est passionnée, de ce qu'elle a déclaré aimer le jasmin, les confitures, les broderies, et vingt autres choses.
Mais dans l'ordre civilisé et barbare , que la petite Zoé dise à ses pauvres parents : a J'aime les jasmins, je veux qu'on m'en achète un pot, » on lui répondra en lui donnant très-moralement la fessée pour la corriger de ses caprices. Qu'elle dise le lendemain : a J'aime telle confiture, je veux qu'on m'en achète à tous mes repas, quoiqu'il en coûte, » on lui donnera une nouvelle fessée, que l'on continuera pendant une huitaine et tous les matins, en guise des confitures qu'elle a exigées. Si après cela elle dit : • Je veux un fichu brodé , je ne travaillerai pas que je n'en aie un ; » — alors ses parents en fureur lui diront : « Malheureuse , tu nous demandes des broderies quand nous n'avons point de pain ! Tu seras une libertine , tu nous déshonoreras ! « C'est alors que les coups pleuvront sur la pauvre Zoé. Voilà l'éducation civilisée et les moyens qu'elle emploie pour attirer l'enlànt au travail. Â la vérité les fantaisies des enfants civilisés de-
PHOVOQUBft LES FANTAISIES DB L^BNFANT. 483
mnrent pour eux des germes de fainéantise ; mais , dans Tordre combiné , chaque fantaisie devant entraîner l'enfant dans quelque nouvelle secte, on adoptera la plaisante politique d'exciter les caprices des enfants etd*afTecter une somme k cette séduction.
{{Parmi les semailles de passions, on s'attachera spécialenant à provoquer chez les enfants Tintriguc, qui est compagne de Témulation. L'on prend à tâche de mettre en jalousie les «exes au-dessous de la puberté , les quadrilles de filles contre les quadrilles de garçons. L*amour n'intervenant pas pour les rapprocher, li*ur jalousie est un germe d'émulation. Ils intriguent pour s'enlever les travaux. On s'accurde pour lear laisser exclusivement les petits travaux , commo fraisiers et violettes, qui n'exigent pas la main de grandes per- Bonnes, et l'on souille secrètement la jalousie entre les deux sexes.])
L'oitire combiné provoque les passions, parce qu'elles conduisent l'enfant à prendre parti dans les travaux du {groupe qui exploite l'objet de ces passions. Dcs-lors son travail profile à la Phalange entière, et il est juste qu'elle paie les frais de séduction par lesquels on a attiré l'enfant dans l'atelier. Les civilisés et barbares veulent atteindre le môme but avec des coups de fouet et des coups do bâton ; il en résulto que la travail est doublement odieux 2i l'enfant , soit par la contrainte qui l'y force , soit par la monotonie et la pauvreté qui règuent dans les ateliers civilisés.
L'éducation devra donc tendre en tout sens 'a provoquer les fantaisies de Penfant , alin qu'il participe à beaucoup do séries, et celui qui aura 30 goûts déclarés et dominants sera donné pour modèle â celui qui n'en aura que 30 ; on se moquera de celui qui n'aura que peu de fantaisie, et qui en prendra rarement de nouvelles.
On peut juger de là combien l'existence des enfants sera délicieuse, et combien le plus pauvre d'entre eux sera plus heureux que n'est aujourd'hui le fils d'un souverain. Je cite pour exemple une journée d'un enfant de 7 à 8 ans, à qui sas parents ne donnent aujourd'hui un morceau de pain noir qu'en l'assaisonnant d'injures.
On éveille Zoé k I heures 4/2 du matin. Elle est libre de
4 Si JOURNÉE DE LA PETITE ZOÉ.
ne point se lever, mais elle a des affaires à régler à la Bourse du malin. D'ailleurs elle entend des groupes arrivant dans les cours et revenant pour l'antienne (4<' déjeuner). Elle se love, non pas comme nos enfants, parce qu'il faut ae lever, et qu'on l'a ordonné, mais parce que des affaîres d'intérêt et d'agrément Texcilent a se lever. Les trois motifo d'intérêt, amusement et appétit sont toujours réunis pour faire lever l'enfant de grand matin.
Zoé, après avoir assisté à la petite Bourse (j'en parlerai plus loin), se rend à 4 heures 3/4 à l'antienne. Elle y trouve les salles garnies de 500 personnes , et s'attable avec quelques jeunes filles de son âge. Elle change de table deux ou trois fois , car l'antienne est un repas irrégulier où il n'y a pas de compagnies fixes ; chacun voltige de table en table. Au sortir de l'antienne on descend sur la place de parade. On y exécute l'hymne du matin en grand orchestre, et à la suite il y a parade industrielle. Zoé défile avec un groupe de fraisiers dont elle est bannerette (je décrirai une de ces par rades dans les dialogues] .
Les groupes se dispersent de tous côtés au sortir de la parade, et Zoé s'achemine avec le sien vers un bois où sont des carreaux de fraisiers. On en cueille jusqu'à 6 heures 1/2, et Zoé revient au palais avec quelques compagnes. Elles vont assister à une séance de la secte des volaillières, dont les divers groupes parcourent et ncttoyent les étables de leurs volailles respectives.
Ces travaux sont animés, l'enthousiasme y préside. En arrivant dans la basse cour , on voit les drapeaux de chaque groupe plantés au-devant des étables. La bannière de la secte est au centre de la cour, sur un autel où l'on voit le buste des patrons et patronnes , car chaque secte choisit ses patrons et patronnes parmi les défunts qui l'ont illustrée. Les sectaires arrivent successivement de divers groupes qu'ils avaient suivis au sortir de la parade. La plupart de de ces volaillières sont des enfants qui arrivent en poussant des cris, et vont verser une cuillerée d'encens dans la cassolette placée au devant des bustes des patrons. De là ils vont, pleins d'ardeur, dans leurs étables, où ils travaillent comme des maniaques jusqu'à l'heure du déjeuner.
A 8 heures on lève la séance; on s'achemine vers les salles de déjeuner, et Zoé se met à table avec un groupe de