XLV
Toutefois nous nous garderons de nous laisser aller à l'espérance trompeuse de gagner tous les hommes à l'Évangile. Il y aura toujours dans le monde deux sortes de gens : les uns rebelles, les autres accessibles à l’action du Saint-Esprit. Pourquoi les uns s’opposent-ils au témoignage divin, tandis que les autres l’acceptent? Cest là le mystère de la liberté. L'esprit de Dieu n'exerce sur l'esprit de l’homme aucune contrainte, si ce n'est la contrainte de l'amour. Il nous sollicite, il
nous stimule, en nous mettant à même de répondre à son appel. De même que le rayon du soleil nous apporte à la fois la lumière et la chaleur, de même l’action du Saint-Esprit nous fortifie en même temps qu'elle nous éclaire. Dans la mesure où le Saint-Esprit nous fait connaître le bien, 11 nous communique les moyens pour l’accomplir. Il donne à tous les hommes, sans exception, les forces nécessaires pour se consacrer à Dieu. Il produit, comme dit saint Paul, « la volonté et l'exécution ». Mais il laisse aussi à chacun la liberté d'accepter ou de repousser son témoignage. De là l’exhortation en apparence contradictoire de l’Apôtre dans le même passage, de «travailler avec crainte et tremblement à notre salut ». (Phil. 2, 12-13.) L'homme se décide librement pour ou contre Dieu. Mais ceux qui acceptent l'Évangile, quelque librement que ce soit, n’en doivent pas moins leur salut, non à la vertu méritoire de leur libre détermination, mais uniquement à la miséricorde de Dieu. Et ceux qui le repoussent et ne vivent que pour eux-mêmes, pour le monde et le péché, sont la propre cause de leur perdition ; ils pouvaient sauver leur âme, et ils ne l'ont point voulu. Aïnsi se concilient la liberté et la grâce. Cela nous explique aussi pourquoi l'Évangile n’a pas la promesse de gagner tous les hommes. Il aura toujours des adversaires. La cause de leur hostilité est, d’une part, la perversité de leur cœur, et, d'autre part, l'aiguillon de leur conscience qui les blesse et les condamne.
Mais il se trouve aujourd'hui, parmi les adversaires en apparence décidés de l'Evangile, des hommes qui
s'y rallieraient avec joie, si cet Évangile leur était présenté dans toute sa pureté. Ce qui les repousse, ce sont les doctrines de l’orthodoxisme ou du libéralisme. Ce dernier n’a pas de quoi les nourrir; il ne sait leur parler que de devoirs, et non de pardon et de salut; il n'a que des doutes à leur offrir; il laisse leur âme vide; il n’est pas une vraie religion. Quant à l'orthodoxisme, il leur impose un joug intellectuel imcomparablement plus lourd que le joug purement extérieur de la loi mosaïque ; il exige d'eux, comme condition du pardon,
la croyance à un certain nombre de dogmes, de théo-.
ries, de faits qu’à tort ou à raison leur esprit se refuse
à admettre ; il les force à croire, au nom de leur salut.
éternel, des affirmations qu'ils sont incapables de s’assimiler ; il veut les contraindre à avaler une nourriture qu'il ne peuvent digérer. Les plus courageux essaient
peut-être et font des efforts répétés sur eux-mêmes;
mais, malgré leur bonne volonté, ils ne réussissent pas.
Bientôt ils sentent qu'on n’est pas en droit d'exiger d’eux une pareille énormité; alors ils se révoltent contre
l'Église; ils finissent par prendre le christianisme en dégoût ; et, en désespoir de cause, ils s’abandonnent au scepticisme ; sinon à pis encore. C’est ainsi que, faute de nourriture appropriée, des âmes ayant faim et soif de justice périssent au milieu de la société chrétienne. On n’arrachera ces malheureux à leur perte qu’en leur
annonçant le véritable Evangile : l'Evangile du salut: par la consécration de l’âme à Dieu, indépendamment:
des croyances. Alors ces ennemis d’autrefois deviendront des défenseurs d'autant plus chaleureux et plus dévoués de la cause de l'Évangile, qu'ils en auront mieux reconnu le prix inestimable ; leur foi éclairera leur esprit, et peu à peu « le reste », c’est-à-dire la con-
naissance de plus en plus nette et complète de la vérité, leur sera donnée en surcroît.
Ah ! elle est grande la joie de celui qui est arrivé à la certitude qu'une erreur de pensée ne saurait le con-
damner, et que Dieu, pour le recevoir en grâce, ne lui
demande qu'une chose : son cœur. Il bénit le Seigneur de lui avoir fait connaître cette bonne, cette excellente nouvelle. Il le glorifie de l'avoir débarrassé du doute, de l'inquiétude, de la crainte. Avec la paix de l'âme, il a trouvé la liberté de l'esprit. I est délivré du joug du légalisme et de l’orthodoxisme. Il jouit de la précieuse liberté des enfants de Dieu. Et maintenant il peut, l’esprit calme, confiant, sans appréhensions pénibles et sans danger pour sa paix intérieure, se livrer à l’étude des doctrines traditionnelles du christianisme et de ces nombreuses questions de critique qui préoccupent le monde moderne. Qu'il trouve la vérité ou qu'il la manque, le salut de son âme est assuré.
En déterminant ainsi le point d'appui, le 965 uo 700 sx, en même temps que le critère du chrétien, notamment du théologien, nous sommes loin de faire bon marché des doctrines chrétiennes autres que le dogme de la justification par la foi. Pas plus que le cœur n’est isolé dans l’organisme de l’homme, le dogme de la justification par la foi n’est isolé dans l'organisme spirituel de la Révélation. Nous sommes là dans le domaine de la vie, où tout se tient, où tout se commande, où
tout se trouve dans un mouvement d’action et de réaction continu. Et de même que la vie physique peut être compromise par la maladie d'un organe en apparence peu important, de même la vie de l’âme peut être compromise par quelque erreur insignifiante en apparence. Il suffit d’une étude psychologique tant soit peu sérieuse, pour se convaincre de l'influence énorme des doctrines, -vraies ou fausses, sur la conscience de l’homme. Et plus nous reconnaîtrons l'étendue de cette influence, plus nous devrons nous appliquer à saisir la vérité dans la plus large mesure, et à la faire triompher dans le monde.
Dans cette recherche de la vérité, il importe de ne pas supposer à la pensée individuelle une plénitude qui lui fait défaut. L'homme pris individuellement nest pas une unité absolue; il n'est qu'un membre dun corps immense, de l'humanité. Jamais un individu ne réunira dans sa personne toutes les qualités de l'espèce; sa pensée sera toujours plus ou moins incomplète et bornée. La psychologie le constate, la physiologie l’explique. Rien de plus contraire aux résultats les plus positifs de la science moderne que cet individualisme cartésien, accrédité aussi par quelques écoles théologiques, qui veut tirer du moi toutes les vérités religieuses, ou du moins les déduire toutes, par voie d’argumentation, d’un principe fourni par la conscience individuelle. Ces théories prêtent à la personnalité contingente une perfection purement imaginaire. Comme à tant d’autres égards, l’homme a besoin, au point de vue de la pensée aussi, de se compléter par le concours
d’autres individus. C’est pourquoi le témoignage d’autrui est absolument indispensable pour arriver à la pleine connaissance de la vérité. Et plus ce témoignage sera puissant et unanime, plus aussi nous nous sentirons moralement forcés d’en tenir compte et de nous défier, en cas de divergence, de nos propres conceptions.
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À cet égard, nous ne saurions être trop reconnaissants envers l’Église d’avoir pieusement conservé les écrits des Prophètes et des Apôtres, et de les avoir réunis en un recueil, — le canon des saintes Écritures, — auquel le témoignage de la conscience collective de la chrétienté, depuis dix-huit siècles, confère une valeur religieuse tout à fait exceptionnelle. La notion du canon, il est vrai, soulève bien des difficultés ; mais nous n'avons pas à entrer ici dans l'examen de ces questions. Nous ferons seulement remarquer qu'à notre avis, chaque communion religieuse a le droit de désigner et de recommander à la confiance des fidèles les livres qu'elle considère comme canoniques, c’est-àdire comme règles de la foi. Nous irons, d’après les principes énoncés plus haut, jusqu'à reconnaitre à chaque individu la liberté d'accepter ou de repousser tel livre ou fragment de livre, selon les résultats de ses études ou le jugement de sa conscience. Mais plus la chrétienté est d'accord pour reconnaître à un livre le caractère canonique, plus les Églises particulières et les individus devront scrupuleusement tenir compte de ce témoignage; et l’on sait que l’Église chrétienne est unanime à sanctionner la presque totalité des livres