‹ Publications diverses sur le fidéisme et son application à l'enseignement Chrétien traditionnelChapitre 9 sur 59 · XXX VIII · texte numérisé non relu

XXX VIII

Le centre de ce nouveau mouvement est dans les Éolises issues de la Réforme. Le dogme de la justification par la foi s'y trouve en lutte avec deux antithèses que nous devons combattre toutes les deux au nom même de ce dogme.

La préoccupation légitime de l’Église, de maintenir la doctrine de l'Évangile dans toute sa pureté, et d’arriver à une connaissance de plus en plus parfaite de la vérité, a amené un certain nombre de ses docteurs à attribuer aux dogmes de l’Église un rôle qu'ils n’ont

pas dans l'Évangile. Tout en enseignant la justification par la foi, ces docteurs confondent, sous le terme de foi, deux choses bien distinctes : le don du cœur à

Dieu, et l'adhésion de l'esprit à la vérité révélée; ils

confondent la foi et la croyance, et ils arrivent ainsi à

substituer, au dogme du salut par la foi seule, le dogme du salut par la foi et par les croyances. C'est la tendance de l’orthodoxisme. Les plus avancés accentuent

la nécessité d'admettre tel ou tel dogme, et même de.

croire à tel ou tel récit biblique, au point de ne guère prêcher que la justification par les croyances, et de

condamner, comme incrédules, tous ceux qui n’adhè-

rent pas à la vérité révélée ou à ce qu’ils considèrent comme tel. Pour eux, l'Évangile est une loi nouvelle. De même que l'Israélite devait faire acte d’obéissance à l'égard de la loi mosaïque, ainsi le chrétien doit faire acte de croyance — d’obéissance intellectuelle — à l'égard de l'Évangile. Or, l'Évangile étant contenu dans le Nouveau Testament, on l'identifie avec ce livre, qui

devient un code pour la foi, pour la croyance. Et :

comme le Nouveau Testament sanctionne l’Ancien, la foi au Nouveau Testament implique la foi à la Bible tout entière. Seulement, il est difficile de savoir — partant de croire — tout ce qui se trouve dans la Bible; on

en arrive donc à croire à la Bible in abstracto, à son

inspiration divine, à son autorité, à sa vérité, et l’on proclame comme condition du salut cette foi à la Bible, qu’on confond avec la foi à l'Évangile vivant de Christ. Cela est d'autant plus grave que l’homme, tout en désirant d'être sauvé, n’est que trop disposé à éluder la vraie condition du salut, la conversion du cœur, la consécration de l’âme à Dieu, et à rechercher le salut par des voies détournées et plus faciles. L'une de ces

L'ÉVANGILE DU SALUT "al

voies est la soumission de l'intelligence à un dogme, à un enseignement quelconque, soumission à laquelle on suppose une vertu salutaire ; c’est, en définitive, la voie dela superstition.

Cet extrême en a appelé un autre. Le libéralisme a le sentiment très juste que la croyance à un dogme ou à un fait, quelque vrais qu'ils soient, ne saurait-avoir de vertu salutaire, pas plus qu'une erreur de pensée ne saurait, en bonne morale, être un motif de condamnation. Le salut doit dépendre, non d’un acte intellectuel, mais d'un mouvement plus profond, plus intime de l'âme. À ce point de vue, la polémique du libéralisme contre la doctrine de la justification par la foi, comme l'entend l’orthodoxisme, est d’une puissance irréfutable. Mais le tort du libéralisme est d'accepter la même notion de la foi que l’orthodoxisme et — en confondant également la foi et les croyances — de rejeter avec la doctrine erronée du salut par les croyances, la doctrine vraie de la justification par la foi.

Alors il s’agit de trouver, comme condition du salut, un acte du cœur plus central que la foi (confondue avec la croyance). Cet acte, selon le libéralisme, c’est l’amour, la charité, l’&yarn. Le sentiment est juste, la conclusion est fausse. Sans s’en douter, on retombe ainsi dans l'erreur juive et papiste du salut par l’accomplissement de la loi; car c’est bien explicitement la Loi, et non l'Évangile, que Jésus-Christ a résumée dans ces paroles : « Tu aimeras Dieu par-dessus toutes choses et ton prochain comme toi-même. » Certes, l'amour serait notre salut, si, de notre premier à notre dernier

jour, notre amour pour Dieu et le prochain était absolument pur et parfait. Alors, vivant constamment en Dieu, nous n’aurions pas besoin de retourner à lui par la foi, nous n’aurions besoin ni d'Évangile ni de pardon. Mais nous sentons, hélas! que notre amour n'est point parfait, et que, loin de pouvoir servir à effacer nos péchés, il a besoin lui-même de pardon pour sa tiédeur, sa faiblesse, ses défaillances. Si nous devions regarder à notre amour pour arriver à l'assurance du pardon, nous serions les plus misérables d’entre les hommes, car c’est précisément l'insuffisance de notre amour pour Dieu et les hommes qui nous condamne. Ce que nous demandons à l'Évangile, ce n’est pas de nous apprendre le commandement de Dieu, c’est de nous faire connaître le moyen d'obtenir le pardon, quand nous avons transgressé ce saint commandement. Nous répondre : « Aimez Dieu et votre prochain », cela reviendrait à répondre à un homme qui aurait cassé des vitres et qui demanderait ce qu’il faut faire pour les réparer : «€ N’en cassez plus. » La réponse du libéralisme n’en est pas une; c’est la question même.

Et que l’on ne nous objecte pas : L'amour de Dieu présuppose la foi. Cela est exact. La foi est le principe de toutes les vertus. Mais d’abord, ce ne sont pas ces vertus, nées de la foi, qui nous sauvent : c’est leur principe, la foi elle-même. Et puis, si même tel docteur libéral entend le terme d’ « amour de Dieu » dans le

sens de la foi, — signification qu’en effet, le mot. «amour » a parfois dans l'Ecriture, — il n’en à pas

moins encore dans sa thèse, à côté de l’amour de Dieu, l'amour du prochain, à côté de la foi, la charité, et il enseigne — comme l'Église romaine — la justification par la foi et par la charité. Et, grâce à la ten-

dance naturelle du cœur humain, dont nous avons parlé plus haut, le libéralisme n'arrive que trop facilement à négliger la doctrine de l'amour de Dieu, pour n’enseigner que le salut par les œuvres de charité à l'égard du prochain, et à échapper ainsi, aussi bien que l’orthodoxisme, au douloureux renoncement à soimême et à la consécration du moi tout entier à Dieu (1).

L'erreur de l’orthodoxisme et du libéralisme peut se formuler ainsi : d’une part, la doctrine du salut par la foi et les croyances, et, d'autre part, la doctrine du salut par l'amour de Dieu et du prochain; et si nous considérons les deux tendances dans leurs extrêmes : d’une part, la doctrine du salut par les croyances, et, d'autre part, la doctrine du salut par la charité. Des deux côtés nous devons constater une grave altération de la doctrine évangélique du salut par la foi seule.

En face de cette double erreur, nous posons le dogme du salut par la foi, indépendamment des croyances.

La nécessité de la foi, nous la maintenons en face du libéralisme. Ce n'est pas l'amour, c’est la foi qui nous sauve. La foi est aussi absolument nécessaire qu’absolument suffisante.

(1) Il est à peine besoin de relever ici l’inconséquence ou l'illusion de certains libéraux qui, en théorie, prétendent rejeter tous les dogmes, et qui, en réalité, ne font que substituer un dogme à un autre. Quant aux incrédules et libres penseurs qui usurpent le nom de protestants libéraux et qui cependant ne croient ni au salut, ni à la perdition, ni peutêtre même à l'existence d’un Dieu personnel, nous n’en parlons pas. Ils sont hors de cause ici. Nous n'avons en vue que les libéraux chrétiens.

Quant à la nécessité de l’adhésion aux dogmes orthodoxes, nous la nions en face de l’orthodoxisme. Ce qui nous sauve, c’est la foi, et non l'acceptation de tel ou tel dogme, quelque vrai qu'il soit; et ce qui nous perd, ce n’est pas telle ou telle croyance erronée, mais l’incrédulité.

Nous affirmons le scla fide dans toute sa teneur. Le sola, nous l’opposons aux orthodoxistes ; le fide, nous l’opposons aux libéraux.

Cette doctrine est, selon notre intime conviction, la conception vraie et le développement normal, conforme aux dispositions actuelles des esprits et répondant aux besoins des temps modernes, du dogme de la justification par la foi.

Voici donc les phases principales que ce dogme a suivies dans le cours de son développement :

1° Le salut par l'obéissance à la Loi;

20 Le salut par la crainte de Dieu ;

30 Le salut par la repentance ;

40 Le salut par la For;

o0 Le salut par la foi, sans les œuvres de la Loi;

6° Le salut par la foi, et non par les bonnes œuvres;

7 Le salut par la foi, indépendamment des croyances.

Nous ajouterons que, dans une certaine mesure, ce.

dogme suit encore aujourd'hui ce même mouvement progressif chez les individus et les nations, selon le degré de leur développement et de leur culture spirituelle.

LR.

L'enfant est placé sous la Loi. C'est l'époque mosaïque du salut par l’obéissance. Mainte personne adulte n’a guère dépassé ce degré. La plupart des gens réputés « religieux » en sont encore à l'époque du prophétisme ; ils croient au salut par la crainte de Dieu. D’autres, plus avancés, cherchent le salut par la voie de la repentance; d’autres, par les œuvres pies, par les actes de charité. C’est la tâche aussi belle que difficile des conducteurs spirituels de traiter chaque individu selon son degré d'avancement dans la connaissance du chemin du salut et de le faire progresser graduellement dans cette voie.

Ces mêmes observations s'appliquent aux peuples, si divers quant à leur degré de culture et de développement religieux. Elles devront être prises en sérieuse considération par les personnes appelées à diriger les œuvres d'évangélisation, de propagande, les œuvres missionnaires. Elles ont une importance capitale dans le domaine social et politique, dans les questions d’éducation, de discipline, de gouvernement, en un mot, dans la question si difficile du rapport entre l’autorité et la liberté. À celui qui n’en est qu'aux premières phases de la vie religieuse, il faut l'autorité ; à celui chez qui le dogme du salut par la foi est arrivé à son complet épanouissement, il faut la liberté. IL n’est pas permis, pas plus en politique qu’en théologie, d'ignorer ces faits psychologiques. La vérité religieuse domine la vie de l’homme tout entière.

Mais nous ne pouvons entrer ici dans ces questions d'application. Ce qui nous préoccupe, c’est la connaissance de la condition du salut. Or, nous croyons que le dogme de la justification par la foi, tel que nous venons de l'établir, est l'expression la plus adéquate de

cette condition. Il répond aux exigences les plus profondes de la conscience, de la pensée, du sentiment, de la volonté, et il est pleinement ratifié par les témoionages externes les plus autorisés et les plus irrécusa-

bles.

Celui qui consacre son âme à Dieu est sauvé, indépendamment de ses croyances. Voilà l'Évangile, la bonne nouvelle, qu'il faut annoncer à ces masses ébranlées dans la foi de leur enfance, défiantes à l’égard des enseignements de l'Église, rongées par le doute que la science moderne a jeté dans leur esprit, et aspirant cependant au salut. Qu'on leur prêche le sola fide — le fidéisme, si lon veut l'appeler ainsi, — dans sa divine ampleur, et l’on verra que cette doctrine trouvera un écho dans leur âme; les « hommes de bonne volonté » l’accepteront avec empressement, avec actions de grâces ; ils béniront l'Éternel en disant avec un de ses vieux serviteurs : &« Seigneur, tu nous laisses maintenant aller en paix, car nos yeux ont vu ton

salut! »

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