RÉFLEXIONS SUR L’AUTORITÉ EN MATIERE DE FOI
Dans les récentes controverses au sujet de l'autorité en matière de foi, la discussion a surtout porté sur les points de divergence entre les deux tendances issues de l’ancienne orthodoxie protestante et qu'on a improprement appelées la « nouvelle école » et la « nouvelle orthodoxie » ; avec d’autres, nous aimons mieux les appeler « la gauche et la droite évangéliques ». Nous voudrions, dans ces lignes, porter l'attention, moins sur les divergences que sur les points où les théologiens des deux tendances, sans peut-être clairement s’en rendre compte, sont parfaitement d'accord.
Et d’abord, on est d'accord sur la notion de l’autorité. Je crois avoir lu à peu près tout ce qui, dans ces derniers temps, a paru sur la matière dansles brochures, les revues, les articles de journaux, en France et en Suisse. Eh bien, en analysant ces écrits et en allant au fond des choses, je constate que, sous des formules et des définitions variées, les uns et les autres entendent par l'autorité une parole souveraine à laquelle on se soumet sans raisonner.
Au sens propre, on ne peut parler que de l'autorité d'une personne. Quand ôn applique le mot autorité à
une chose, c’est en un sens dérivé. Ainsi, quand je dis : «'autorité d’un écrit », j'entends par là l'autorité de l’auteur. Quand je parle de « l'autorité de la raison », je personnifie la raison. Ce sont des façons de s'exprimer parfaitement légitimes, ayant leur origine dans le sens propre et primitif du mot, mais qu'il importe de ne pas confondre afin de ne pas embrouiller les questions.
Il n’est pas facile de donner de l'autorité une définition irréprochable. Heureusement le mot est assez clair par lui-même pour que, avec un peu de bon sens. et de bonne volonté, on comprenne sans peine ce dont il s’agit, notamment dans la question qui nous occupe. À toutes les définitions lexicologiques, je préfère la remarque de Cicéron, quand, parlant dans le De Natura deorum des disciples de Pythagore qui jurent sur la parole de leur maître, il dit : Sine ratione valet autoritas, & ils acceptent son autorité sans raisonner », C'est là le vrai caractère de la soumission à une autorité. L'enfant croit à la parole de son père, sans que l'idée lui vienne de la discuter. Sa confiance est abso-. lue. Ce que le père dit est vrai, juste, bien. L'autorité du père est le type le plus parfait de l'autorité telle qu'elle est en discussion entre les deux tendances évangéliques. |
Partant de cette notion, faisons un pas de plus et voyons quelle est l'autorité à laquelle nous nous soumettons. Ici encore nous rencontrons l'accord. De part et d'autre, on ne reconnaît qu'une seule et même autorité : l'autorité de Dieu. Cela n’est pas contestable. Les plus avancés de la gauche comme les plus conservateurs de la droite signeraient sans l'ombre d’une restriction cette thèse : Nous ne reconnaissons d’autre autorité que celle de Dieu.
Tous sont protestants : tous rejettent l'autorité du pape. Et les décisions de l’Église, ils ne les acceptent que sous bénéfice d'inventaire. Malgré leur respect pour les anciens conciles, pour les synodes et autres assemblées ecclésiastiques, ils ne songent cependant pas à en appeler à leur autorité. Les Confessions de foi de la Réforme ont toute leur vénération, mais ils se permettent de les discuter. Ils attachent une grande valeur au jugement de tel théologien éminent, ancien ou contemporain, ils acceptent de sa part bien des affirmations sans les contrôler, mais ils le font avec le sentiment d’avoir la pleine liberté de la critique. Seule, l'autorité de Dieu est pour eux indiscutable. Ils l’acceptent au sens le plus absolu; ils s'y soumettent aussi pleinement, aussi sincèrement les uns que les autres.
Mais Dieu ne nous apparaît pas d’une manière visible, il ne nous parle pas d’une façon perceptible à notre ouie. Ah! sinous le voyions, si nous l’'entendions comme l'enfant voit et entend son père, toute difficulté serait levée. Mais il n'a pas plu à Dieu de se manifester ainsi à l’homme. Il a choisi un autre mode de communication. |
Comment Dieu nous parle-t-1? À cette question les théologiens de la droite et de la gauche évangéliques font la même réponse. Ils disent avec l’auteur de l’épitre aux Hébreux : « Après avoir parlé autrefois à nos pères, à plusieurs reprises et de plusieurs manières, par les prophètes, Dieu nous a parlé dans ces derniers temps par son Fils... Et le salut annoncé par le Fils nous a été confirmé par ceux qui l’ont entendu » (Hébr. 1, 1; 2, 3). En d’autres termes : Dieu nous parle par l'Écriture sainte. Il nous parle encore d’une manière plus directe. Les deux écoles professent leur foi à une
action immédiate de Dieu dans notre conscience par le Saint-Esprit ; c’est le témoignage interne de l'esprit de Dieu immanent dans l'esprit de l’homme.
Ce double témoignage, externe et interne, jaillit de la même source. C’est le même Saint-Esprit qui a parlé par les hommes de Dieu de lAncienne et de la Nouvelle Alliance, et qui aujourd’hui encore parle à la conscience de chacun d’entre nous. Il y a donc, au fond, harmonie parfaite entre le témoignage interne et le témoignage externe, qui lui-même devient interne sitôt qu'il a pénétré dans notre esprit. Mais la difficulté pour l’homme est de percevoir clairement et sûrement ce témoignage. Comment discerner, soit en nous-mémes, soit dans la parole d'autrui, ce qui est de Dieu et ce qui n'est pas de lui ?
Nous n'avons pas à faire ici de théories. Nous partons de prémisses également acceptées par les deux tendances évangéliques. On admet de part et d'autre la révélation de Dieu dans les écrits de l'Ancien et du Nouveau Testament. Pour les théologiens de la droite et de la gauche, l’Écriture sainte est la « parole de Dieu », l'autorité souveraine en matière de foi. D'autre part, les uns et les autres reconnaissent également que dans l'Écriture il y a aussi des éléments humains, personnels aux auteurs, d’un caractère local, temporaire, contingent, des données historiques, littéraires, scientifiques, rentrant dans l’ordre des choses profanes, et non dans celui de la révélation divine, et qu'ils ne considèrent ni comme « parole de Dieu », ni comme objets de la foi religieuse. Ils admettent parfaitement que, dans cet ordre de choses, les auteurs sacrés ont partagé les vues, à l’occasion les erreurs de leur temps et de leur milieu, et que la Bible n’est pas
exempte d'erreurs de cette nature. Dieu ne nous révèle pas les faits pour lesquels il nous a donné les lumières naturelles de la raison, avec toutes les chances de vérité et d'erreur que comporte l'emploi de nos facultés naturelles. Il ne nous révèle que les faits et vérités que notre raison est incapable de connaître par elle-même : les faits d'ordre moral et religieux, les vérités relatives à notre salut.
Ici nous rencontrons des théologiens qui nous objectent : Vous abandonnez la vieille et précieuse doctrine de l'inspiration littérale des saintes Écritures ; vous ébranlez ainsi la base sur laquelle se fonde le protestantisme, et vous nous enlevez l'appui solide de notre foi. Cette objection, certes, n’est pas sans nous émouvoir ; mais nous n'avons pas à la discuter ici. Elle s'adresse également aux théologiens des deux nouvelles écoles ; les uns et les autres rejettent la théorie de l’inspiration plénière. Ils ont, pour le faire, d'excellentes raisons, qui ont fini par convaincre l'immense majorité des théologiens de tous les pays. On peut dire que sur ce point la discussion est close. Les quelques retardataires qui font des efforts désespérés pour retenir la vieille théorie, ne trouvent plus d’écho. Ils sont une quantité négligeable. Les deux jeunes écoles évangéliques sont d'accord, du moins en principe, sur la question de l'inspiration des Écritures. Elles admettent toutes les deux qu'il y a lieu de distinguer dans la Bible entre les éléments humains et faillibles et les éléments divins et infaillibles.
Il s'ensuit que, pour déméler dans l’Écriture ce qui est parole de Dieu etce qui ne l’est pas, il faudra faire un triage. Les deux écoles reconnaissent cette nécessité. Voilà encore un point important où elles sont d'accord.
Un triage! C’est là surtout qu'apparaissent les difficultés. Mais puisqu'il a plu à Dieu de nous placer en présence de ces difficultés, il n’y a pas moyen de les éluder. Regardons-les donc en face et abordons-les virilement. Pour faire un triage, il nous faut un instrument, un critère. Quel sera notre critère dans cette opération si délicate ?
Nous interrogeons les théologiens de la gauche et de la droite, et ils nous font la même réponse : Notre critère, c’est l’ensemble de nos lumières. Il ne s'agit pas ici, bien entendu, uniquement des lumières naturelles de notre intelligence, ni des connaïssances que nous avons pu acquérir par nos études, il s'agit en méme temps, et bien plus encore, du témoignage interne de l'esprit de Dieu, et des rayons divins qui, par la prière que notre mère nous a apprise sur ses genoux, par les exhortations à la fois graves et aimantes de notre père, par l'instruction religieuse de notre pasteur, par le témoignage de l’Église, par la lecture des saintes Écritures, par nos relations avec des chrétiens fidèles, par les expériences de notre vie spirituelle, ont éclairé notre intelligence, notre conscience, notre cœur: Voilà ce que nous appelons l’ensemble de nos lumières. Et c’est avec ces sentiments, ces dispositions, ces connaissances que nous examinons nos saints Livres et que nous nous appliquons à percevoir la voix de Dieu. C'est avec ce critère que nous faisons ce qu’en théologie on appelle de la critique biblique. Sur ce point aussi les deux tendances sont d’accord.
On a fait à ce critère le reproche d’être subjectif, d'’aucuns ont dit rationaliste. Nous aimerions savoir quel est le critère de ceux qui nous font ce reproche; car, enfin, ils ne peuvent pas sortir de leur peau et
juger avec le cerveau d’un autre. Les théopneustes euxmêmes ont des raisons subjectives pour admettre l’autorité de la Bible plutôt que celle du Coran. À moins de croire aveuglément à la parole d’un homme, on n'échappera pas à l'emploi d’un critère subjectif. Pour nous, qui n'admettons d'autre autorité que celle de Dieu, nous suivons la recommandation de saint Paul, nous « examinons tout afin de retenir ce qui est bon », nous interrogeons les saintes Écritures afin d'y entendre la voix de Dieu.
Et la parole du Christ, nous demandera-t-on, ne l’acceptez-vous pas comme « parole de Dieu » ? Certainement. Encore importe-t-il de bien connaître cette parole du Christ. Ils étaient heureux, ceux qui pouvaient le voir et recevoir de sa bouche la révélation des pensées et sentiments du Père céleste. Mais nous n'avons pas ce privilège. Il n’a pas plu au Christ de mettre lui-même sa révélation par écrit et de nous la transmettre ainsi sans aucun intermédiaire. Jésus n'a pas même donné à ses disciples la mission de rédiger une Écriture sainte de la Nouvelle Alliance. Il en est, en quelque mesure, de la parole de Jésus comme de celle de Dieu. Pour la trouver, il nous faut la chercher sous la traduction des hommes. Nous pourrons le regretter, mais nous n’y changerons rien. C’est un fait providentiel. Dieu veut que nous cherchions sa parole dans l’enseignement de son Fils, comme nous la cherchons dans l’enseignement de ses autres messagers. Le Christ a été semblable aux autres hommes en toutes choses, hormis le péché. Comme les prophètes, il a parlé le langage de ses contemporains. Il a partagé leurs vues dans l’ordre des choses profanes. Tels théologiens pensent que, pour des raisons pédagogiques, Jésus n'a fait que s’accom-
moder aux idées et même aux préjugés de son entourage. Qu'il y ait eu accommodation ou non, pour notre question cela revient au même. Nous nous trouvons toujours en présence d'un texte où se mélent les éléments humains et divins, et nous nous voyons dans la nécessité d'appliquer aux paroles que les évangiles nous rapportent de Jésus, le même critère qu'aux paroles des prophètes et des apôtres. Telle est la volonté de Dieu clairement exprimée par les faits. L'Écriture sainte tout entière se présente à nous comme une œuvre à la fois divine et humaine, et Dieu nous invite à employer les lumières qu'il nous à données, tant naturelles que surnaturelles, pour y percevoir sa pensée, sa volonté, sa révélation.
Il y a des esprits inquiets qui craignent que cette obligation de faire un triage dans l’Écriture ne leur enlève la certitude de la foi. Ils se voient abandonnés à l’arbitraire, au subjectivisme, à un doute d'autant plus cruel que leur salut éternel est en jeu. Ils nous demandent pour leur foi un fondement plus solide. Quelquesuns ont été jusqu'à nous menacer, si nous sommes incapables de leur fournir cet appui, de passer à l’armée du pape. Là du moins, disent-ils, on sait à quoi s’en tenir: on a une autorité visible, tangible, infaillible. Hélas! toutes ces plaintes, toutes ces accusations, toutes ces menaces ne sont, au fond, que des critiques à l'adresse de Dieu lui-même. On veut prescrire à Dieu comment il doit s’y prendre pour nous parler; et parce qu'il s’y prend et s'y est pris autrement, on s'adresse à ses serviteurs et on leur demande de corriger l’œuvre du Maître. C’est en vain. L'œuvre du Maître est bonne, sage, parfaite ; il n’y a rien à y reprendre. C’est notre vue qui est courte, ce sont nos réclamations qui sont
puériles, ce sont nos exigences qui sont insensées. Laissons là nos gémissements, et acceptons les lois du monde spirituel, telles qu'il a plu à Dieu de les établir. Nous finirons par y reconnaître sa souveraine sagesse.
Jésus-Christ a dit : « Celui qui est de la vérité écoute ma voix. » Voilà la loi du monde spirituel. La connaissance de Dieu, la perception de sa voix, le discernement de sa révélation dépendent de dispositions sub- Jectives, d'un critère interne d'ordre spirituel lui-même. Il y a une affinité mystérieuse entre l'esprit de l’homme et l'esprit de Dieu, une réciprocité active, vivante, personnelle. Et c’est grâce à cette réciprocité que la parole de Dieu, selon nos dispositions intérieures, s'affirme plus ou moins clairement, plus ou moins énergiquement dans notre esprit et dans notre cœur, et produit une impression morale qui crée chez « celui qui est de la vérité » la certitude de la foi. C’est une certitude inébranlable, d’un autre ordre que la certitude scientifique, mais tout aussi absolue. Quand nous avons reconnu cette loi spirituelle, nous apprenons à l’admirer tous les jours davantage; les grandeurs, les profondeurs, les beautés du monde moral se révèlent à notre esprit, et nous ne songeons plus à réclamer des autorités extérieures incompatibles avec la nature du Royaume de Dieu (1).
Alors, loin de craindre d'appliquer à l’Écriture notre critère subjectif, nous avons la bonne et joyeuse conscience qu'en le faisant nous nous conformons à la volonté de Dieu. C’est ce qu'ont reconnu nos deux
(1) Nous ne parlons ici que de l'autorité religieuse de l'individu. Il va de soi que l'Eglise, comme organisme social, a besoin d’une règle, d’une loi, d’une autorité légale. Elle est soumise, sous ce rapport, aux conditions d’existence de toute société constituée.
4° = | k , F s. ns À écoles évangéliques. Elles sont d'accord dans le prin-
cipe. Elles font l’une et l’autre de la critique biblique,
et elles se servent du même instrument pour accom-
plir cette tâche. Leur accord va jusque-là, et c'est certainement une base aussi large que solide pour travailler en commun.
Maintenant il s’agit de voir les ouvriers à l'œuvre. Et c’est ici que nous apercevons une différence. Elle apparaît dans l'emploi que les ouvriers font de leur instrument de travail. Seulement — qu'on veuille bien le remarquer — ici déjà nous sortons de la question de l'autorité en matière de foi. Il ne s’agit plus de l'autorité elle-même; sur celle-ci on est d'accord. On est aussi d'accord sur le critère au moyen duquel nous discernons cette autorité. En principe, la question de l'autorité en matière de foi est donc résolue dans le même sens par les deux écoles. Où se produit donc le désaccord? Il serait aisé de le dire si la divergence était théoriquement formulée; mais elle n’a pas de caractère théorique, elle est pratique; elle provient de certaines habitudes d'esprit.
Les théologiens de la droite, tout en ayant ae donné, en théorie, la doctrine de l'infaillibilité de l'Ecriture sainte, en ont cependant retenu, dans la pratique, plus ou moins fermement la prémisse dogmatique. Cette prémisse, d’après laquelle l'Écriture aurait été littéralement inspirée de Dieu, les porte à ne
constater dans la Bible qu'un minimum d’erreurs abso:
lument indéniables, et à donner aux autres faits, quelque douteux qu’ils soient, pour peu qu’ils soient discutables, une interprétation apologétique qui en démontre la vérité. Dans la mesure du possible, dût-on faire quelque violence aux textes et à l’histoire, on s'applique
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à plier les faits au dogme. Cela n’est pas une théorie, c’est une tendance d’esprit, à laquelle on a pu donner avec quelque raison le nom de conservatrice, car elle est dominée par le souci de conserver les données de la tradition. Et personne ne contestera la légitimité relative de cette préoccupation.
La gauche évangélique, sans méconnaître la valeur de la tradition, travaille cependant sous l'impression d'un autre ordre de considérations. Elle est dominée par le respect du fait historique, par ce qu’on a appelé l'autorité du fait. Au lieu de faire plier les faits aux dogmes, elle demande que les dogmes se plient aux faits ; car le dogme n’est que l’idée, l’image du fait. Ce n’est ni à la dogmatique, ni aux idées traditionnelles quelque vénérable que soit leur âge, mais aux documents bibliques eux-mêmes, étudiés avec toute la rigueur de la critique scientifique, que ces théologiens demandent le secret de l’origine des textes, de leur composition littéraire, de leur sens primitif. Leur grande préoccupation, dans cet ordre d’études, est d'établir aussi sûrement que possible la vérité historique. Ils ont l'assurance de pratiquer ainsi le vrai respect de l’Écriture et d’être fidèles aux principes fondamentaux du protestantisme.
Il suffit d’avoir fait un peu dethéologie pour comprendre que ces deux tendances, malgré leur accord dans les principes, arrivent, dans l'application de ces principes, à des résultats différents. L’instrument est le même, l’'ouvrier diffère. Le triage opéré par la droite s'écarte sensiblement du triage opéré par la gauche. Il est vrai que, si l’on y regarde de près, le triage de chaque théologien diffère tant soit peu de celui de ses collègues. Nous ne serions peut-être pas éloignés de la
vérité en disant que chaque chrétien fait son triage per- . sonnel, quelque peu différent de celui des autres chrétiens. Tout pasteur qui a observé ses paroissiens a pu faire cette constatation. Et cela est naturel, parce qu'il n’y a pas deux esprits identiques dans l'humanité, pas plus qu'il n’y a deux feuilles absolument pareilles sur un arbre. C’est conforme à l’ordre de la création. Cependant, selon les affinités spirituelles, il y a des ressemblances plus ou moins appréciables, il se forme des groupements dans les idées, des classements dans les doctrines, et il n’est pas difficile de marquer, d'une manière générale, la différence entre les résultats du triage fait par la droite, et ceux du triage de la gauche. I va là, non pas deux christianismes différents, mais deux conceptions théologiques différentes, deux affirmations sensiblement divergentes concernant cette parole de Dieu à laquelle tous déclarent se soumettre comme à l'autorité souveraine.
Où est la vérité? Qui va trancher entre les deux affirmations®? La solution Ia plus simple, évidemment, serait de nous adresser au pape. Là nous recevrions une réponse catégorique. Mais nous avons, pour de bonnes raisons, rejeté cette autorité. Il nous faut donc trouver un autre moyen pour nous tirer d’'embarras. Voici un théologien de la droite qui croit avoir trouvé le joint. I déclare péremptoirement que les résultats de son triage sont la vérité : ce qu’il a éliminé de la Bible, il l'a fait par esprit scientifique ; ce qu’il en a retenu, c’est la révélation divine; il réclame la soumission à sa doctrine comme à la parole de Dieu, et il dénonce à l'Église comme hérétiques, rationalistes, incrédules tous ceux qui n acceptent pas son credo. Ila tout simplement pris la place du pape ; c’est lui qui décrète ce qu’il faut
croire. Il permet aux autres d’aller aussi loin que lui dans la négation, mais pas plus loin; pour le reste, ils n’ont qu'à s'incliner. Cette tendance autoritaire est un des traits les plus saillants des théologiens militants de la droite évangélique. Elle révèle une conception particulière de la vie spirituelle. L'autorité externe y joue un rôle incompatible avec les lois du monde moral.
En étudiant ces lois, nombre de théologiens ont reconnu que l’ancienne théorie de l'autorité externe est contraire à l'ordre des choses spirituelles telles que Dieu les a établies. Dès lors, ils se sont appliqués à élaborer une notion plus conforme aux lois qui régissent le monde de l'esprit. Dans ce domaine, la vérité ne s'impose point d'autorité, elle triomphe par la persuasion. Elle n’en est pas moins objective pour cela. Voyez dans les arts. Là il n'y a nulle autorité externe et légale. C’est le sens interne du beau qui crée les cheïsd'œuvre ; c’est le sens interne du beau qui les recon naît comme tels, et c’est le sens interne du beau qui se forme, se développe, s’épure dans le commerce avec ces chefs-d'œuvre. Cette action réciproque de l'objectif et du subjectif est une des lois du monde spirituel. Elle n’a rien de commun avec une autorité externe imposée d'office. Il en est de même dans le domaine religieux. Dieu nous parle par l'intermédiaire de ses messagers et par le témoignage immédiat de notre conscience. Il s'établit ainsi dans notre âme, entre la parole externe de Dieu et sa parole interne, un rapport vivant qui crée, développe, fortifie, purifie, éclaire notre vie religieuse, notre pensée, notre sentiment et notre volonté, et qui nous met à même d'entendre la voix de Dieu, de la comprendre de mieux en mieux, et de nous
y soumettre comme à notre seule autorité. Voilà comment nous entendons l’autorité de Dieu. | Dira-t-on que cette conception laisse trop de place au subjectivisme, à l'incertitude, à l’arbitraire? Nous ne nions pas que l'autorité du pape est quelque chose de beaucoup plus commode. C'est l'idéal du genre. Seulement le genre est faux, comme toutes ses imitations protestantes. Ce n’est pas ce qui est commode, simple ou opportun que nous avons à rechercher, mais ce qui est vrai. Or la vérité est complexe, et Dieu veut que nous fassions des efforts pour l’acquérir. Nous n'échapperons pas par quelque voie détournée aux difficultés qu'il nous appelle à surmonter. De même que notre pain quotidien, il nous faut gagner notre pain spirituel à la sueur de notre front. Mais nous savons aussi que Dieu est juste et bon, et qu'il ne nous demande rien qui soit au-dessus de nos forces. Il ne nous demande qu’une chose, c’est que nous soyons fidèles chacun avec les lumières qu'il nous a données, et que nous disions dans toute la sincérité de notre cœur : « Parle, Seigneur, ton serviteur écoute ! »
{Revue chrétienne, 1892, no 6. — Tirage à part.)
Un Père de l'Église a dit, en parlant de la chute d'Adam : « Heureuse faute qui nous a valu un tel Rédempteur ! » Je dirais volontiers de même du doute de l’apôtre Thomas : « Heureux doute qui nous vaut une telle consolation ! »
Thomas, lisons-nous dans l’évangile selon saint Jean, n’était pas avec les autres disciples lorsque Jésus leur apparut. Ceux-ci lui dirent : « Nous avons vu le Seigneur ! » Mais il leur répondit : « Si je ne vois dansses mains la marque des clous, si je ne mets mon doigt à la place des clous, et si je ne mets ma main dans son côté, je ne croirai point. » Huit jours après, les disciples de Jésus étaient de nouveau réunis dans la même maison, et Thomas se trouvait avec eux. Jésus vint, les portes étant fermées, et, se présentant au milieu d'eux, leur dit : « La paix soit avec vous! » Puis il dit à Thomas : « Approche ici ton doigt, et regarde mes mains ; avance aussi ta main, et mets-la dans mon côté; et ne sois pas incrédule, mais crois.» Thomas lui répondit « Mon Seigneur et mon Dieu! » Jésus lui dit : « Parce que tu m'as vu, tu as cru ! Heureux ceux qui croient sans avoir vu ! » (Jean 20, 24-29).
D'ordinaire, les orateurs de la chaire, en traitant ce
passage, portent l'attention de leur auditoire, d'une part, sur le blâme que Jésus adresse à Thomas à cause de son incrédulité, et, d'autre part, sur l’importance capitale du témoignage de cette nature sceptique à l’appui du fait de la résurrection du Christ. C’est sans contredit pour ces deux raisons que ce récit a été inséré dans le quatrième évangile. « Ces choses ont été écrites, dit l’auteur, afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et qu'en croyant vous ayez la vie en son nom » (Jean 20, 31). L'histoire de Thomas proclame avec une puissance incomparable le grand événement : «Le Christ est vraiment ressuscité! » et elle nous exhorte avec une sainte insistance : « Croyez en lui, quoique vous ne le voyiez pas, car 1l vous conduit à la vie éternelle. »
Mais outre ce double enseignement, manifeste et bien intentionnel, il y a dans cette histoire encore une indication précieuse, à laquelle l’évangéliste n'a peut-être pas spécialement pensé et qui cependant se dégage nettement de son récit. C’est une leçon indirecte qui ne manque pas d'actualité et qu’il vaut la peine d’examiner de plus près.
Malgré les affirmations les plus énergiques de ses condisciples, Thomas a refusé de croire à la résurrection de Jésus. Il ne croira que lorsqu'il l'aura vu de ses yeux et touché de ses mains. Était-ce de l’incrédulité au sens mondain et irréligieux de ce mot ? Certes non. Thomas aimait Jésus de toute la force de son âme. C'est lui qui, voyant le danger auquel s’exposait Jésus en retournant en Judée, dit aux autres disciples : €Allons-y aussi, afin de mourir avec lui! » (Jean 11, 16.) I le suivra partout, il ne l’abandonnera pas (Jean 14, 5). C'est à Thomas que Jésus fait cette réponse bien
4 AT ne LORS ENS US VEUT RS ee
UN DOUTE CONSOLANT 75 connue, qui est comme un résumé de l'Évangile : « Je suis le chemin, la vérité et la vie ; nul ne vient au Père que par moi » (Jean 14, 6). Et après la mort du Maitre bien-aimé, Thomas, se consumant dans sa douleur, semble s'être isolé; il ne se trouve pas avec les autres disciples lorsque Jésus leur apparaît. Non, Thomas n'est pas un incrédule. Loin de là lil appartient toujours encore et tout entier à son regretté Maitre.
Mais voici que ses condisciples, pleins de joie, viennent lui annoncer : «Il est ressuscité ! Il est ressuscité ! » Ah! c’est à ce moment qu'il nous aurait fallu pouvoir lire au fond de son cœur et y voir les sentiments les plus divers se rencontrer et se combattre ! Il estévidemment ébranlé. Il connaît Pierre, Jean, Jacques ; il sait que ces hommes sont incapables d’un mensonge. Mais n’auraient-ils pas été le jouet d’une illusion? Jésus ressuscité? Cela n'est pas possible! Cela serait trop beau ! Au fond du cœur, il désire ardemment que cela soit vrai; mais il ne peut y croire : «Si je ne vois dans ses mains les marques des clous, si je ne mets mon doigt à la place des clous, et sije ne mets ma main dans son côté, je ne croirai point. »
Quelqu'un oserait-il soutenir qu’à ce moment Thomas avait cessé d'être un disciple du Christ, un enfant de Dieu ? Je ne le pense pas. Personne ne songera à le classer parmi ces incrédules dont Jésus à dit : « Celui qui ne croira pas sera condamné. » Personne n’admettra que si, ce jour-là, Thomas avait été retiré de ce monde, il aurait été rejeté de Dieu. Son cœur n’a pas changé. Sa fidélité est inébranlable. Si Jésus revenait, il irait se jeter à ses pieds et se mettre corps et âme à son service. Mais, hélas! il ne sait que trop bien que tout espoir est perdu. Jésus a expiré sur la croix ; son
sépulcre a été violé, son corps a disparu. Quant à croire que le cadavre qu'il a vu déposer dans la tombe est ressuscité, Thomas ne le peut pas.
Jésus-Christ n’a-t-il pas encore aujourd’hui de ces disciples? Ils le suivent en Galilée, en Judée; ils écoutent avec foi sa puissante parole; ils contemplent ses œuvres, son activité, son dévouement, sa vie tout entière avec une pieuse vénération ; ils l’aiment d'un amour ardent; ils croient fermement à sa mission divine ; ils voient en lui la manifestation de Dieu dans la
chair ; ils sont profondément et douloureusement re-
mués à la lecture de sa passion et de sa mort; mais le récit de sa résurrection leur inspire des doutes invincibles.
Saint Pierre, saint Jean, saint Paul, saint Matthieu ont beau leur attester que Jésus est ressuscité, qu'il leur est apparu, leurs affirmations ne peuvent les convaincre, pas plus qu’elles n’ont convaincu Thomas ; et cependant, de même que Thomas, ils ont pleine confiance en leur véracité. Leur doute serait-il plus coupable que celui de Thomas? Il l’est peut-être moins, car ils n'ont pas, comme Thomas, le privilège d’entendre des témoins oculaires. Le témoignage de Thomas lui-même ne leur parvient qu’indirectement.
Du reste, aucun des disciples de Jésus n’a cru les autres sur parole. La mort est un phénomène si émouvant, si unique et d’un caractère si absolu, qu'après avoir vu mourir et enterrer un homme, il nous en reste une impression telle que, pour croire à sa résurrection, il nous faut plus que le témoignage de personnes véridiques. Ce fut le cas chez les disciples après la mort de Jésus. Le Ressuscité était apparu à Marie- Madeleine. « Elle alla porter la nouvelle à ceux qui
avaient été avec lui, et qui s’affligeaient et pleuraient. Quand ils entendirent qu'il vivait, et qu’elle l'avait vu, ils ne le crurent point » (Marc 16, 9-11). Puis il apparut à Jeanne, à Marie, mère de Jacques, et à quelques femmes. Elles le racontèrent aux disciples, mais ceux-ci « tinrent ces discours pour des rêveries, et ils ne crurent pas ces femmes » (Luc 24, 9-11). Sur le chemin d'Emmaüs, Jésus apparut à deux de ses disciples, et après les avoir accompagnés dans le bourg, il se fit connaître à eux. « Ils revinrent l’annoncer aux autres, qui ne les crurent pas non plus » (Marc 16, 12. 13). Enfin nous avons l'histoire de Thomas, la plus caractéristique de toutes. Il est donc bien établi que la parole des témoins oculaires les plus dignes de foi n’a pas réussi à convaincre un seul des apôtres. Tous, ils n’ont cru à la résurrection du Seigneur qu'après l'avoir vu.
Cette méfiance extrême des disciples de Jésus, cette absence de crédulité est pour nous une garantie précieuse de la vérité de leur témoignage. On ne peut souhaiter des témoins plus sobres, plus circonspects. Aussi l’Église a-t-elle raison de blâmer ceux qui refusent de se rendre à leur témoignage. Elle ne fait, en cela, que suivre l'exemple de Jésus, qui fit des reproches à ses disciples « parce qu'ils n'avaient pas cru ceux qui l'avaient vu ressuscité » (Marc 16, 14). C'est une parole de blâme, sous une forme bien douce il est vrai, que Jésus adresse à Thomas, quand il lui dit : « Parce que tu m'as vu, tu as cru ! Heureux ceux qui croient sans avoir vu! »
Mais ce blâme devra garder dans l’enseignement de l'Église, le caractère affectueux, bienveillant que Jésus lui a donné, et ne pas se transformer en condamnation. Si nous voulions condamner ceux qui, tout en
aimant et en vénérant Jésus-Christ, conservent des doutes au sujet de sa résurrection, nous serions infidèles à l'esprit du Seigneur. L'Église, sous ce rapport, ne lui a pas toujours été fidèle. Elle a trop souvent confondu sous le terme d’incrédulité deux sentiments
contraires.
Autre estle sentiment de celui dont le cœur est éloigné de Dieu et qui refuse de croire parce qu'il lui faudrait renoncer au péché et se convertir à Christ; c'est là l'incrédulité au sens spécifique de ce mot, l'incrédulité 4 entraînant la condamnation. Et autre est le doute de celui dont le cœur est brisé, dont la repentance est sincère, dont l'âme soupire après le Dieu vivant, dont les aspirations les plus intimes vont vers le Christ, mais dont l'éducation intellectuelle a été telle que, touten désirant très sincèrement croire à la résurrection de Jésus, il ne peut arriver à une entière certitude. C'est le doute, ou, si l’on veut, l’incrédulité de Thomas.
Et qui d’entre nous pourrait dire que ce doute n'a jamais effleuré son esprit ? I y a des faits psychologiques auxquels nul ne saurait se soustraire. Un de ces faits, c'est que, plus nous sommes séparés par l’espace etle temps d’un événement réputé miraculeux, moins nous sommes portés à y ajouter foi. Tout homme qui s’observe peut en faire la constatation. C’est une loi psychologique universelle. Et que cela nous plaise ou nous déplaise, le fait de la résurrection de Jésus n'échappe pas à cette loi.
Il y a plus. Les progrès remarquables des sciences naturelles dans notre siècle rendent l'esprit de l’homme cultivé de plus en plus inaccessible à l’idée du miracle au sens d’une infraction aux lois de Ja nature. Or, la résurrection d'un mort, quoiqu'’elle puisse se faire in-
contestablement par la volonté du Créateur, se trouve cependant en dehors des lois de la nature telles qu’une expérience invariable nous permet de les observer. Il pourra donc rester un doute sur la résurrection de Jésus dans l'esprit d’un homme plongé dans l'étude des sciences naturelles, même s’il croit fermement à la vie du Christ auprès de Dieu, et si son cœur se sent sincèment et puissamment attiré vers lui.
Un autre vit dans l'étude de la psychologie et constate des hallucinations collectives, qu'il ne peut s’empêcher, quelle que soit sa piété, de rapprocher du récit des apparitions de Jésus à ses disciples. Rien, certes, ne lui prouve que ces hommes de sens rassis ont été l’objet d’une illusion ; mais le même soupçon était déjà venu aux apôtres, quand les femmes vinrent leur raconter que Jésus leur était apparu ; il n'est donc pas étonnant qu'aujourd'hui encore il puisse se présenter à l’esprit d’un vrai chrétien et lui inspirer les mêmes doutes.
L'historien, de son côté, peut être travaillé par des doutes de ce genre. Il a l'habitude de manier les parchemins, les vieux textes, les documents historiques . et la méfiance dans l’étude critique de l’histoire est une de ses vertus professionnelles. Il ne manquera pas d’appliquer ce même esprit critique à l'examen des livres du Nouveau Testament; et en présence de certaines divergences dans les récits relatifs à la résurrection de Jésus, il aura des hésitations inévitables, qu’une étude plus approfondie vaincra peut-être, mais qui peut-être aussi laisseront quelque trace d'incertitude dans sa pensée. Sa conviction, quoi qu'il en ait, ne sera pas absolue. Et cependant ses études lui ont appris, non seulement à connaître, mais à aimer et à vénérer Jésus-Christ, et à recevoir de sa bouche les paroles de
la vie éternelle. Non moins que Thomas, il est son disciple; mais, non moins que Thomas aussi, il a des
doutes.
Dans toute l'histoire, a-t-on dit, nul fait n’est mieux
documenté que la résurrection de Jésus ; la nier, serait mettre en doute le témoignage historique en général. II y a du vrai dans cette assertion. S'il est un fait historiquement établi, c’est la foi des disciples de Jésus en la résurrection du Maitre ; et il n’est pas moins certain que cette foi se fondait sur l'apparition qu'ils avaient eue de Jésus après sa mort. Les épitres de Paul sont, sous ce rapport, des documents de premier ordre. Paul a connu de très près Pierre, Jacques et d’autres apôtres et témoins oculaires de la résurrection de Jésus. Il a eu lui-même une apparition du Seigneur. Son témoignage nous à été conservé dans son intégrité et avec toute sa force de conviction. « Je vous ai enseigné, écrit-il aux Corinthiens, que Christ est mort pour nos péchés, selon les Écritures ; qu’il a été enseveli, et qu'il est ressuscité le troisième jour, selon les Écritures ; et qu'il est apparu à Céphas (Pierre), puis aux douze. Ensuite, il est apparu à plus de cinq cents frères
à la fois, dont la plupart sont encore vivants, et dont quelques-uns sont morts. Ensuite, il est apparu à Jacques, puis à tous les apôtres. Après eux tous, il m'est aussi apparu à moi, comme à l’avorton... Si Christ
n'est pas ressuscité, notre prédication est vaine, et votre
foi aussi est vaine. Il se trouve même que nous sommes de faux témoins à l'égard de Dieu, puisque nous avons témoigné contre lui, qu'il a ressuscité Christ,
tandis qu'il ne l'aurait pas ressuscité... Mais maintenant,
Christ est ressuscité : il est les prémices de ceux qui
sont morts. » (1 Cor. 15.) Toute la vie de l’Apôtre a
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été un témoignage éclatant à l'appui de cette foi. La suspecter, reviendrait effectivement à mettre en doute ce qu'il y a de plus indiscutable dans l'histoire.
Que cette certitude inébranlable des apôtres est une très grande présomption en faveur de la vérité de la résurrection du Christ, cela va de soi. Le critique le plus exigeant n'y contredira pas; mais il ne confondra pas les deux faits, dont le premier seul est historiquement incontestable, tandis que le second a été l’objet du doute des apôtres eux-mêmes aussi longtemps qu'ils n'avaient pas vu le Ressuscité. La certitude de Pierre ne suffisait pas à Thomas, et la certitude de Thomas peut ne pas nous suffire. Nous sommes là dans un ordre de faits que la démonstration historique ne saurait atteindre.
C'est ici que la parole de Jésus à Thomas trouve son application : « Heureux ceux qui n'ont pas vu, et qui ont cru! » Aujourd'hui, notre position diffère, non seulement de celle des apôtres, mais aussi de celle de leurs disciples immédiats. Ceux-ci, sous l'impression de la puissante parole des témoins oculaires, arrivèrent à la foi en Jésus-Christ par la foi en sa résurrec- -tion; nous, au contraire, arrivons à la foi en la résurrection du Christ par la foi en sa personne. L’enseignement de Jésus, sa vie, ses œuvres, sa mort, son influence bénie dans le monde à travers les siècles et sur notre propre âme font sur nous une impression telle, que, lorsque ses apôtres viennent nous annoncer : « Il est ressuscité ! » notre cœur répond par un oui confiant, et notre intelligence reconnaît que « le Saint na pu voir la corruption » (Actes 2, 27; 13, Jo). Je crois aussi que l'Esprit du Christ, qui est l'Esprit de Dieu, ratifie cette foi dans notre cœur par
un témoignage immédiat. Heureux ceux qui ont cette foi qui se passe de la vue !
Mais il y a des natures de Thomas, sur LÉRCUSUES ces considérations ont peu de prise, et qui demandent pour croire, non: à la foi des apôtres, dont ils ne doutent nullement, mais au fait même de la résurrection de Jésus, de stémoignages qu'aucun historien ne saurait leur fournir. Ce sont des esprits critiques qui ne se rendent qu’à l'évidence matérielle. Ils veulent voir de leurs yeux et toucher de leurs mains. Il leur faut des preuves historiques irréfutables. La moindre objection les impressionne et les trouble. Ils sont capables, après avoir lu ces lignes, de nous dire que l’histoire de Fhomas pourrait bien n'être qu'une légende. Et cependant, comme Thomas, ils ne demandent pas mieux que de croire. Comme lui, ils souffrent de leur doute; et ils se sentent d'autant plus malheureux que des chrétiens inintelligents leur représentent leur doute comme un mauvais fruit de leur cœur corrompu, comme un. péché mortel, entraînant la damnation. Ils gémissent, ils luttent, ils cherchent à faire violence à leur pensée. Mais c’est en vain. Le doute ne les lâche pas; et il leur enlève toute paix, toute joie, tout bonheur. Oui, disentils, heureux sont ceux qui croient sans voir; mais à moi, cela m'est impossible! :
À ces âmes tourmentées nous présenterons l’histoire de Thomas par un côté qui ne peut leur inspirer aucune défiance. Ce récit exprime bien certainement-la pensée et le sentiment de l’auteur du quatrième évangile, de ce grand et sympathique chrétien dont le cœur battait à l’unisson de celui de Jésus, et dont l’enseignement était celui de l'Église primitive dans ce qu'il avait de plus pur et de plus sublime. Eh bien, Jean, tout en
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leur adressant un blâme, ne les condamne pas. Il reconnaît en eux de vrais disciples du Christ. Il les plaint de ne pouvoir croire les apôtres sur parole, mais il ne les renie pas, il ne leur refuse pas le nom de frères. Et nous avons l’assurance que dans ce récit, comme dans tout son évangile, il est l'interprète authentique de la pensée de Jésus lui-même.
Un jour viendra, pour eux comme pour Thomas, où leur doute sera confondu, et où ils verront le Ressuscité face à face. Et, le cœur débordant d’allégresse, ils s’écrieront : « Mon Seigneur et mon Dieu!» Alors il les reprendra sans doute aussi et leur dira avec sa douceur et sa tendresse : « Parce que vous me voyez, vous croyez! Heureux ceux qui croient sans avoir vu ! »
Croire au Ressuscité sans l’avoir vu, voilà l'idéal de la foi chrétienne. Mais pour celui dont la foi ne saurait atteindre à cette perfection et dont l'esprit est travaillé par des doutes, c'est une grande consolation de savoir que ces doutes ne l’excluent pas du royaume de Dieu, pourvu qu'il soit un vrai disciple de Jésus-Christ et qu’il serve son Maître avec l'amour et le dévouement d’un Thomas. Cet enseignement ressort clairement de l’histoire de Thomas; et, tout en nous consolant nousmêmes, quand un doute vient à traverser notre esprit, il nous apprend comment nous devons juger et traiter ceux qui doutent, si nous voulons être fidèles à l'esprit de Jésus-Christ.
{Revue chrétienne, 1893, n° 4.)