TON OR AP RE
Dans son gracieux compte rendu de mon travail sur la théologie de l'Épitre aux Hébreux, M. le pasteur Molines a présenté quelques observations sur ma conception de la Doctrine du salut par la foi. Des objections analogues m'ayant été faites de divers côtés, je me sens appelé à expliquer ma pensée, afin d'éviter des malentendus.
Déjà en 1879, dans mes Réflexions sur l'Évangile du salut, j'ai cherché à établir que, d’après l'enseignement des Saintes-Écritures, le salut de l’homme dépend, non de ses croyances, mais de sa foi religieuse, c'est-à-dire de la consécration de l’âme à Dieu. Cette conception, à laquelle j'ai donné le nom de fidéisme et que je n'ai fait que reproduire dans mon travail sur l'Épitre aux Hébreux, est à mes veux la notion primitive quant au fond, et le développement normal quant à la forme, du dogme évangélique de la justification par la for.
La formule : « le salut par la foi, indépendamment des croyances » a provoqué des critiques. Je reconnais qu'étant donnée la malheureuse confusion de la foi et de la croyance qui a cours dans l'Église catholique et qui a aussi pénétré dans le protestantisme, cette for-
mule peut prêter à malentendu. Je crois néanmoins devoir la maintenir pour bien accentuer l’antithèse.
La doctrine protestante du salut par la foi et non par les bonnes œuvres a aussi été mal interprétée et l’est encore. Nous n’en maintenons pas moins cette formule, pour marquer notre opposition à la doctrine catholique du salut par des œuvres méritoires. Voulons-nous dire par là que l'homme est sauvé par une foi sans œuvres? Nullement. Les bonnes œuvres sont le fruit de la foi. Il n’y a point de vraie foi sans bonnes œuvres. Mais ce qui nous sauve, ce ne sont pas ces œuvres, mais la foi qui les engendre. La conviction de tout protestant éclairé est arrêtée sur ce point.
J'ai l'assurance qu'il en sera de même pour la doctrine du salut par la foi indépendamment des croyances, lorsque la lumière se sera entièrement faite sur cette vérité. |
Loin de méconnaître l'influence des idées sur les sentiments, la vie, la conduite de l'homme, je considère les idées comme un des plus puissants facteurs dans la marche de l'humanité vers le bien ou vers le mal. Leur importance pédagogique ne saurait être exagérée. Les doctrines justes et vraies produisent des effets salutaires ; et les doctrines fausses exercent une influence néfaste dans tous les domaines de la vie individuelle et sociale. Voilà pourquoi j'accentue dans mon travail «le rôle important de la pure doctrine de l'Évangile dans la formation de la foi religieuse » (page 287).
Mais j'ajoute que ce rôle est « essentiellement pédagogique ». Je veux dire par là que son but est de pro-. duire chez l'homme une détermination personnelle: Cette détermination est la foi, le don du cœur à Dieu:
Et c'est cette foi qui nous sauve, et non l'instrument, quelque précieux qu'il soit, qui a servi à la produire.
« Certes, dis-je, la foi implique une croyance ; mais ce que l'Épître aux Hébreux prêche comme condition du salut, ce n’est pas cette croyance, mais la détermination du cœur produite par l'assurance que cet enseignement est la vérité. La vérité salutaire réside, non dans la croyance, mais dans le mouvement du cœur qui, sous l'influence de la croyance, de la conviction intime, se donne à Dieu » (page 145).
Qui de nous n’a pas des idées erronées ? Si la rectitude des croyances était indispensable pour le salut, qui serait sauvé ? Nous serions voués, sous ce rapport, à la plus cruelle incertitude, à un trouble analogue à celui dont souffrait Luther lorsqu'il cherchait le salut par les bonnes œuvres, sans jamais arriver à l'assurance d'en avoir fait assez pour contrebalancer ses péchés.
Il est incontestable que ce sont les vérités, et non les erreurs, qui produisent en'nous de bonnes détermina- Uüons. Mais ces déterminations sont psychologiquement distinctes de nos croyances ; et ce qui décide de notre sort, Ce qui nous sauve ou nous perd, ce sont les dispositions de notre cœur, et non les vérités ou erreurs de notre intelligence. Les grands-prêtres, Anne et Caïphe, avaient certainement des croyances plus correctes que la femme cananéenne ou le centurion païen dont Jésus à guéri les malades et dont il a exalté la foi. S'il s était agi de mettre par écrit les vérités religieuses, les révélations divines, la confession de foi orthodoxe, il n'est pas douteux que la doctrine des grands-prêtres eût été plus pure que celle de ces deux païens, probablement encore idolâtres. Il n’en est pas moins vrai que c'est à ces païens que Jésus a donné la palme de la foi.
Leurs nombreuses erreurs ne les avaient pas empêchés de se laisser gagner à la foi salutaire par l'influence bénie qu'a exercée sur leur cœur leur connaissance, encore bien imparfaite mais essentiellement vraie; du. Christ.
On pourra dire, si l'on veut, quecest la connaissance de cette vérité qui les a sauvés ; et nous n y contredirons pas. L'important est de s'entendre. Tel homme peut avoir celte même connaissance du Christ, sans la laisser agir sur son cœur ; elle ne produira pas la foi. Et en ce cas, sa connaissance, quelque vraie qu'elle soit, ne le sauvera pas. Tel autre, au contraire, se laissera impressionner par une parole de Dieu, qui touchera son cœur et produira la foi; et 1l sera sauvé malgré les erreurs, peut-être nombreuses et graves, qu'il peut encore avoir dans son intelligence. L'un se perd, malgré ses croyances orthodoxes, par son incrédulité ; l’autre est sauvé, malgré ses erreurs, par la O1. | à
Quant à l'objet de la foi, quelles que soient les formes que celle-ci revête dans son expression concrète, il est toujours le même. « Le seul objet de la foi est Dieu ; l’incrédulité consiste dans l'éloignement du Dieu vivant » (page 129). Je me suis longuement expliqué sur ce point dans mon travail.
Évitons les confusions. Il s'agit de distinguer les auses et les effets. La doctrine de l'Évangile a une incomparable valeur pédagogique ; et sous ce rapport, il est de notre devoir de veiller à sa pureté. Mais le salut de l'individu dépend uniquement de sa détermination personnelle, du mouvement de son cœur vers Dieu, de sa foi. Les croyances produisent la foi : elles sont une cause ; les bonnes œuvres découlent de la foi :
elles sont un effet ; mais ce qui nous sauve, c’est la foi elle-même, et non les croyances qui la produisent, ni les œuvres qui en découlent. Rendons-nous bien compte de cette distinction, et nous reconnaîtrons que la doctrine du salut par la foi indépendamment des croyances est absolument conforme à l’enseignement
de notre Seigneur Jésus-Christ et de l'Église primi-
tive. | (Église libre, 1894, N° 26.)
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