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MIRACLE

(Lecon d'ouverture, faite à la rentrée de la Faculté de théologie protestante de Paris, le 5 novembre 1894.)

Les écrits de l’Ancien et du Nouveau Testament racontent un grand nombre de miracles, de prodiges, de phénomènes extraordinaires, contraires au cours naturel des choses. Je voudrais examiner avec vous l'idée que les auteurs sacrés ont attachée à ces faits miraculeux, et les enseignements qui s'en dégagent pour notre vie religieuse. |

I va de soi que je ne puis faire ici une énumération, même sommaire, de ces miracles; je dois les supposer connus. Je n'essaierai pas non plus d’en donner la classification ; car la notion du miracle est toujours la même, qu'il s'agisse de l’apaisement d’une tempête, de la guérison d’un malade, d’une pêche miraculeuse, ou de l’extermination d’une armée ennemie. Tous ces faits rentrent dans le même ordre d'idées ; les écrivains sacrés ne distinguent pas divers genres de miracles ; et je ne crois pas que, pour notre étude, il y ait lieu de faire aucune distinction. Au fond, tous les miracles sont des miracles physiques. |

Nous pouvons aussi négliger les questions chronolo-

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giques concernant la date de la rédaction des écrits bibliques, car l’idée du miracle ne varie pas de la première page de la Genèse ‘à la dernière page de l’Apocalypse. Sous ce rapport, la foi des Apôtres a été la même que celle de Moïse et des prophètes.

Enfin, nous n'avons pas à nous occuper de l’historicité de ces récits. Je ne sais si les murs de la ville de Jéricho se sont écroulés au son des trompettes des Israélites, mais ce qui est certain, c'est que le narrateur biblique a cru à cet événement miraculeux; et c’est sa notion, à lui, sa conception du miracle que nous avons à étudier.

Il me faut encore délimiter et préciser mon sujet. Si javais à faire un travail complet sur le miracle dans l'Écriture sainte, je rechercherais les conditions dans lesquelles se sont produits les divers miracles, les causes très variées qui les ont sollicités, les effets qu'ils étaient appelés à produire, et je m’appliquerais à en découvrir ce qu'on pourrait appeler les lois psychologiques ou physiologiques. Mais une telle étude dépasserait de beaucoup les cadres d’une leçon. Je dois me borner à examiner cette question spéciale, mais capitale : Qu'est-ce que le miracle d’après la Bible? comment les auteurs sacrés l’ont-ils compris? quelle est l’idée qu'ils y ont attachée ?

Pour nous faciliter la tâche, commençons par exa- miner de plus près quelques-uns de ces récits miraculeux. Je pourrais, à la rigueur, n’en étudier qu’un seul; car si l’on à bien compris l’un, on les comprend tous. Ils ne diffèrent entre eux que par les détails. La notion fondamentale reste la même. Cependant je crois qu’il y à pour nous avantage à en examiner tout un groupe, d'autant plus que l’un des auteurs nous y sollicite.

Saint Matthieu, par un procédé de rédaction particulier, a l'habitude de coordonner les faits, de les disposer par groupes du même ordre. Après les récits de la naissance de Jésus et de l’activité de Jean-Baptiste, il réunit les discours de Jésus en un groupe, dans le sermon sur la montagne; puis il passe aux miracles et en rapporte toute une série. Les chapitre 8 et 9 de son Evangile sont consacrés à cet exposé. L'auteur Ÿ raconte douze miracles et de nombreuses guérisons dont il parle en termes généraux. Jésus, dit-il, parcourait les villes et les villages, prêchant la bonne nouvelle du royaume de Dieu et guérissant tous les malades qu’on lui amenait (1).

Une énumération rapide suffira pour nous rappeler ces récits. Jésus, sans employer aucun remède, rien que par la puissance de sa parole, guérit un lépreux, deux paralytiques, deux aveugles, deux démoniaques, un homme muet, une femme malade de la fièvre, une femme souffrant d’une perte de sang, il calme une tempête, il rappelle une morte à la vie. Voilà sur quelques pages une accumulation de faits miraculeux, qui attirent pour ainsi dire intentionnellement notre attention et s'offrent spontanément à notre étude. Quelle est dans ces pages la notion du miracle ?

Nous en trouvons un exposé qu'on pourrait appeler didactique, dans l'histoire du centenier (2). Le serviteur du centenier est malade, et celui-ci se rend auprès de Jésus pour implorer son secours. « Je veux venir, dit Jésus, et le guérir. » «Seigneur, répond le centenier, Je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit; dis. seulement un mot, et mon serviteur sera guéri ! » Et

(1) Matth. 8, 16; 9, 35.

(2) Matth. 8, 5 suiv.

pour justifier cette parole, il ajoute : « Car, moi aussi, je suis un homme soumis à des supérieurs, et j'ai des soldats sous mes ordres ; et si je dis à l’un : va! il va; et à l’autre : viens ! etil vient; et à mon serviteur : fais cela! et il le fait. » Vous voyez, Messieurs, la comparaison. Le centenier veut dire : De même que je suis soumis à mes supérieurs, tu l'es, toi, à ton supérieur, à Dieu ; et de même que mes soldats obéissent à mes ordres, de même la nature, la maladie, t’obéit, à toi : commande, dis un mot, et mon serviteur sera guéri. Jésus ratifie ce jugement. D'un mot, il guérit le malade, et il exalte la foi du centenier. |

Ce qui ressort clairement de ce récit, c'est que l’auteur a voulu montrer que Jésus avait pouvoir sur la nature. La maladie lui obéit.

Nous trouvons la confirmation de cette conception dans la bouche de Jésus lui-même. On porta auprès de lui, dit Matthieu, un paralytique couché sur un lit ; et Jésus voyant la foi de ces gens, dit au paralytique : « Prends courage, mon enfant, tes péchés te sont pardonnés. » Là-dessus quelques scribes dirent en euxmêmes : «€ Cet homme blasphème. » Et Jésus voyant leurs pensées dit : « Pourquoi avez vous de mauvaises pensées dans vos cœurs? Lequel est plus aisé de dire : Tes péchés le sont pardonnés, ou de dire : Léve tot et marche ? Or, afin que vous sachiez que le Fils de homme a sur la terre le pouvoir de pardonner les péchés : Lève-loi (dit-il au paralytique), prends ton lit et rentre chez toi! » Et le paralytique se leva en s'en alla dans sa maison. La foule voyant cela fut remplie de crainte, et elle glorifia Dieu qui a donné un tel pouvoir aux hommes (2).

| (1) Matt. 9, 2 suiv.

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Le pouvoir que Dieu a donné aux hommes opérant des miracles, c’est la domination sur les forces de la nature. «Je le veux, dit Jésus au lépreux, sois pur !» Et aussitôt la lèpre à disparu. I touche la maïn de la belle-mère de Pierre, et la fièvre la quitte. Il touche les yeux de deux aveugles et leurs yeux s'ouvrent. Il commande à la tempête, et les flots et les vents se calment. « Quel est cet homme, disent les gens étonnés, que les. vents et la mer lui obéissent ? » La domination de Jésus s'étend au monde des esprits. « Sortez! » dit-il aux démons, et les démons quittent les possédés. La mort elle-même cède à sa volonté. La fille de Jaïrus, d’un chef de synagogue, est morte. Jésus lui prend la main, et la jeune fille ressuscite (1).

L'ordre naturel des choses plie devant une volonté supérieure ; et cette volonté est, en dernière analvse, la volonté de Dieu. Voilà la notion du miracle telle qu'elle se dégage très nettement de ce groupe de récits.

Ai-je besoin de prouver que cette notion se retrouve à travers toute la Bible ? Moïse étend le bras, et les eaux de la mer Rouge se séparent, formant des deux côtés comme des murs, pour laisser passer les Israélites. Puis il étend de nouveau son bras, et les vagues amoncelées s’abattent et vontse rejoindre pour engloutir l’armée de Pharaon. Au désert, le peuple manque d’eau et est en danger de mourir de soif; Moïse de son bâton frappe contre un rocher, et ilen jaillit une source d’eau vive. Josué, victorieux, poursuit l’armée des Amorites.: Pour empêcher la nuit de l’interrompre, il ordonne au soleil de s'arrêter ; le soleil s'arrête et permet au conquérant d'achever la déroute de l'ennemi. Le pro-

(A) Matt. 8, 3; — 8, 14-15 ; — 9, 27-30 ; — 8, 24-27 ; — 8, 28-32; — 9, 18-25 et paral. .

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