‹ Publications diverses sur le fidéisme et son application à l'enseignement Chrétien traditionnelChapitre 20 sur 59 · UN FF · texte numérisé non relu

UN FF

phète Élie, à l’époque d’une grande famine, est reçu, à Sarepta, par une veuve et son fils. Ces pauvres gens n'ont plus qu'un peu d'huile et de farine pour un dernier repas ; ils partagent ce reste de nourriture avec le prophète ; et grâce au pouvoir miraculeux de l'homme de Dieu, l'huile ne diminue pas dans la cruche, ni la farine dans le pot, jusqu’à la fin de la famine. Peu de temps après, le fils de la veuve tombe malade et meurt ; Élie le ressuscite. Il est lui-même enlevé vivant au ciel dans un char ardent attelé de chevaux de feu (1).

Je pourrais continuer cette énumération. L'histoire du peuple d'Israël est riche en miracles. Les Évangiles en abondent. Jésus change de l’eau en vin. Il nourrit plus de cinq mille personnes avec cinq pains et deux poissons, et l’on remplit encore douze paniers avec les restes. Il marche sur les eaux du lac de Génézareth, et Pierre, son disciple, vient à sa rencontre, marchant également sur les eaux. Il ordonne à Pierre, qui avait passé la nuit à pêcher sans rien prendre, de jeter ses filets ; le disciple lui obéit, et il prend une quantité de poissons telle qu'il en remplit deux barques au point de risquer de les faire sombrer. Comme on semble reprocher à Jésus de négliger de payer les impôts, il dit à Pierre d’aller à la pêche et de prendre un poisson; le disciple retire de l’eau un poisson dans la bouche duquel il trouve la pièce d’argent nécessaire pour payer les droits réglementaires. En passant auprès d’un figuier, Jésus veut y cueillir des figues ; comme il n’en trouve pas, il maudit le figuier, qui se dessèche aussitôt. Ses guérisons instantanées de malades et d’infirmes sont innombrables. Il ressuscite Lazare, dont le cadavre com-

(1) Exode 14, 21-33 ; 17, 6; Nombres 20, 11 ; Josué 10, 12-13 ; ROSE: 2 Rois, 2, 11. R

mencçait déjà à entrer en putréfaction. Lui-même, après être mort sur la croix, ressuscite le troisième jour ; etle quarantième jour il monte aux cieux. Et ses disciples, selon sa promesse, opèrent eux-mêmes des miracles : ils guérissent des malades et ressuscitent des morts (1).

Dans tous ces récits, le miracle est invariablement considéré comme un phénomène contraire à l’ordre naturel des choses. C’est précisément là ce qui lui donne son caractère propre, son caractère de miracle. Je ne veux nullement soutenir que ces faits, pour autant qu'ils sont historiquement fondés, se soient produits contrairement aux lois de la nature. Cette question va nous occuper tout à l'heure. Ce que je veux dire, c’est que les auteurs bibliques ont vu dans les miracles qu'ils racontent, non pas des faits naturels et simplement surprenants, étonnants, extraordinaires, mais des phénomènes contraires au cours naturel des choses, nous disons aujourd’hui : contraires aux lois de la nature.

D'excellents théologiens ont cru pouvoir objecter à cette notion du miracle, que du temps des prophètes, de Jésus et des Apôtres, on n'avait pas nos idées modernes sur les lois de la nature, qu’on ne faisait pas nos distinctions entre le naturel et le surnaturel, que, par conséquent, c'est un anachronisme de dire que, d’après la Bible, les miracles sont des faits contraires aux lois de la nature

Jusqu'ici, Messieurs, précisément pour éviter le re-

(1} Jean, 2, 1-11. — Matth. 14, 14 suiv.; 15, 32 suiv,; Marc 6, 34 suiv.; 8, 1 suiv.; Luc 9, 12 suiv.; Jean 6, 5 suiv. — Matth. 14, 22-32 ; Marc 6, 48 ; Jean 6-19. — Luc 5, 1-7. — Matth. 17, 24-27; Luc 23, 2 — Matth. 21, 19; Marc 11, 12-20. — Jean, 11, 1-45. — Marc 16, 17-18 ; Jean, 14, 12; Actes 2, 43 ; 5, 12.

er Red Sc

proche d'employer un terme impropre, je n'ai pas. appelé les miracles des faits « contraires aux lois de la nature », mais des faits « contraires au cours naturel des choses ». D’aucuns trouveront sans doute que cette distinction est bien subtile. Je suis absolument de leur avis. Aussi ne me suis-je abstenu d'employer le terme, de «lois » que pour ne pas éveiller de contradiction, prématurée.

Il est certain que notre science contemporaine définit : les, lois de la nature d’une manière beaucoup plus rigoureuse qu’on ne le faisait à l'époque où ont été composés nos saints livres. Mais on se tromperait grandement si l’on voulait en conclure qu'on n'avait alors nulle idée d’une loi naturelle et qu'on identifiait purement et simplement le naturel et le surnaturel. Je crois que, toutes proportions gardées, les anciens Israélites distinguaient tout aussi bien que nous ce qui est conforme aux lois de la nature et ce qui ne l’est pas. Il n’y a entre leur manière de voir et la nôtre qu'une différence de degré.

Prenons un exemple. D'après les lois de la nature, ombre d'un corps se trouve toujours dans la direction opposée à la lumière. C’est là une loi élémentaire, absolument constante, qui a dû être reconnue dans l’antiquité la plus reculée. Eh bien, quand le livre des Rois nous raconte que sur le cadran solaire d’Ézéchias, l'ombre, au lieu de suivre sa marche normale, alla en sens inverse, l’auteur de cet écrit, sans avoir nos conceptions scientifiques modernes, à dû cependant voir dans ce phénomène un fait contraire aux lois de Ia nature (1). Il en est de même pour les idées scientifi-

(1) 2 Rois 20, 9-11.

ques du temps dé Jésus et des Apôtres. Les quatre: Évangélistes qui nous racontent le miracle de la multiplication des pains, savaient parfaitement que la nature

ne procède pas de cette façon, et que pour avoir du

pain, il faut cultiver la terre et moissonner le blé. Ces:

observations s'appliquent à tous les récits miraculeux

de la Bible (1).

Elles s'appliquent aussi aux nombreux miracles

racontés dans les livres apocryphes de l’Ancien Testa-

ment et de l’Église chrétienne primitive. Et que l’on ne

nous objecte pas que les récits des livres apocryphes sont légendaires. La légende ne se crée que sur la base

d’une croyance. Or, dans le cas qui nous occupe, cette croyance, c'est la foi au miracle tel que je l'ai défini. Sans cette croyance, la naissance d’un mythe, d’une légende ne s’expliquerait pas : saint Denis, décapité, n'aurait pas pu emporter sa tête. Loin d’infirmer ma

thèse, les légendes ne font que la confirmer. Jamais

aucun auteur ancien n’a distingué entre la notion du

miracle dans les livres canoniques de l’Écriture et la notion du miracle en dehors du Canon. J'ai acquis la certitude que la notion biblique ne diffère en rien de notre notion courante, de la notion populaire et traditionnelle, qui voit dans le miracle une violation des lois de la nature, ou, si vous préférez, une suspension de

(1) Les auteurs bibliques racontent aussi des faits merveilleux qui ne rentrent pas dans la catégorie des miracles proprement dits et dont

nous n’avons pas à nous occuper ici. Il y a des gradations dans ce

domaine, dont les confins ne sont pas nettement délimités. En l’absence.

d’une notion précise des lois de la nature, les hommes de foi «et les

incrédules négligeaient volontiers les causes secondes pour ne voir dans

les phénomènes que la cause première diversement comprise. La distinction entre le miracle et le merveilleux était naturellement flottante.

Nous ne parlons ici que des faits dont le caractère mir aculeux ne peut.

donner lieu à aucun doute.

es En Te NS CAS VE MERS Dee GE HET mov RTE "x DRE a 2

ces lois, ou une dérogation à ces lois. Pour moi, ces termes de violation, de suspension, de dérogation expriment la même idée, Le miracle est toujours considéré comme une intervention surnaturelle de Dieu dans l'ordre naturel des choses. :

- Cette conception des écrivains de l'Ancien et du Nouveau Testament a aussi été celle de Jésus-Christ. Cela nous explique la parole, sans doute hyperbolique, mais très caractéristique de Jésus à ses disciples : « Si vous aviez de la foi gros comme un grain de sénevé, vous diriez à cette montagne : Retire-toi de là et jette-toi dans la mer, et elle s’y jetterait (1). » On ne saurait dire plus clairement que le miracle est contraire à l’ordre naturel. Et j'ajoute que je suis assuré que Jésus et les Apôtres ont fermement cru à la vérité de tous les miracles racontés dans l'Ancien Testament, de même que les auteurs du Nouveau Testament n'ont pas douté un instant de la vérité des miracles qu'ils rapportent dans leurs écrits.

Je n’examine pas si nous sommes un en tant que chrétiens, de croire à la vérité de tous ces récits. Pour ce qui me concerne, je ne le pense pas. Il y a, en effet, tels miracles que nous devions même ignorer. Matthieu, par exemple, nous raconte qu'après la guérison miraculeuse de deux aveugles, Jésus leur dit d'un ton sévère : « Prenez garde que personne ne l’apprenne! » « Mais, ajoute l’'évangéliste, dès qu’ils furent dehors, ils publièrent ses louanges. dans toute la contrée. » Cette même défense, Jésus l'a faite au lépreux. Il l’a répétée dans d’autres circonstances analogues. Voilà donc des HPAUIES me nous n'avons tie que par des indiscré-

+ Matth. net 5 oi 11,93. Luc 17, 6.

tions : indiscrétions des personnes guéries, et indiscrétions des évangélistes qui, eux aussi, n’ont pas cru devoir tenir compte de la recommandation de leur Maître. Mais si Jésus, comme nous le voyons, n’a pas fait de la connaissance de ses miraclés une condition de salut, il n’a certainement pas non plus fait une condition de salut de la croyance aux autres récits miraculeux. | | LE NERSE

On est d'autant moins en droit d'exiger de nous une telle croyance que nous pouvons avoir, non seulement des raisons scientifiques, maïs aussi de très sérieuses raisons littéraires et historiques pour ne pas admettre que tel fait réputé miraculeux soit réellement arrivé. Plus d’un récit de la Bible n’a été mis par écrit que cinquante, cent, peut-être cinq cents ans après l'événement et on ne sait trop par qui. Peut-on raisonnablement nous demander d’être absolument convaincus qu'aucun de ces récits n’a été altéré durant ce long espace de temps par la tradition orale? L'histoire de l’assomption d'Élie ne serait-elle pas parvenue déjà bien amplifiée à la connaissance de l’auteur inconnu qui nous la raconte”? Il n’est pas admissible qu’on fasse d’une telle croyance une condition de salut (1). |

(1) I n'y a plus en France, à ma connaïssance, un seul théologien protestant enseignant dans toute sa rigueur la vieille doctrine orthodoxe de l'inspiration littérale de la Bible. Or cetté doctrine seule soustrait la Bible au jugement de la critique historique. Dès qu’on l’abandonne, on place les documents de l'Ancien et du Nouveau Testament, pour ce qui concerne les données historiques, sous le contrôle des lois qui régissent toutes les productions littéraires. En ce cas, on les questionne sur leur origine, sur leur intégrité, et l’on demande à leurs auteurs de justifier leur. droit à notre confiance. Ce n’est que par une inconséquence, attribuable à des habitudes traditionnelles, que de nombreux pasteurs rejettent en théorie la doctrine de l'inspiration littérale et n’en continuent pas moins à la maintenir dans leurs études bibliques.

Mais ce n’est pas de cette question que j’aià m’occuper aujourd'hui. On peut nous accorder le droit d’écarter tel miracle dont l’historicité nous paraît douteuse, et cependant nous demander de reconnaître que Jésus, les Apôtres et les prophètes ont opéré des miracles au sens où ils l’entendaient eux-mêmes ; en d’autres termes : on peut, tout en nous laissant la liberté de la critique historique, vouloir nous imposer au nom de l'Évangile, l'obligation d'admettre la notion du miracle telle que nous l'avons historiquement constatée dans les écrits bibliques. Une telle exigence est-elle légitime ? Voilà, Messieurs, la question qui se pose devant notre conscience chrétienne et à laquelle nous devons une réponse. Mais avant de passer à cet examen, signalons d'abord quelques conceptions erronées, croyons-nous, du miracle biblique, et les dangers d’une apologétique allant à l’encontre de son but.

Quand j'étudie notre orthodoxie contemporaine, l’orthodoxie de la vieille école qui fait profession de croire à tous les miracles rapportés dans la Bible, el que je me demande quelles sont les causes de ses insuccès manifestes, de son action de plus en plus limitée, de son manque d'expansion dont elle est la première à gémir,

I1s se permettent même de porter un jugement très sévère Sur ceux qui,

dans la droiture de leur conscience, se sentent, non seulement la liberté,

mais aussi le devoir de ne pas les suivre dans leurs errements. Que l’on

ménage les faibles, rien de mieux ; c’est une affaire de tact pédagogique.

Mais que par égard pour les faibles, on refuse aux forts une nourriture

jpranuèle, c’est une lourde faute qui porte un préjudice incalculable à la prospérité de l’Église.

je ne crois pas me tromper en attribuant cette impuissance relative à un scepticisme caché, qui paralyse les efforts des meilleurs de ses représentants. Leur apologie du miracle tourne à sa négation.

Voici un de ces apologistes. Tous ses efforts tendent à prouver la vérité, l'historicité des faits miraculeux racontés dans la Bible ; et il chante victoire lorsque les progrès de la science moderne démontrent la possibilité de la guérison de telle maladie qui jusqu'ici avait été considérée comme incurable et dont les Écritures rapportent la guérison miraculeuse. Les Évangiles nous racontent, par exemple, la guérison de plusieurs aveugles-nés. Les théologiens rationalistes, forts de l'avis des. médecins, considéraient autrefois ces récits comme des mythes. Aujourd'hui, la chirurgie a réussi à opérer des enfants aveugles-nés et à leur donner la vue. Notre apologiste triomphe. Vous voyez, dit-il, qu'il est possible d'ouvrir les yeux même à un aveugle-né ; cela confirme la vérité des récits du Nouveau Testament ; il nous suffit d'admettre que Jésus a opéré ces guérisons par des moyens qui nous sont encore cachés.

Ce même raisonnement, il le fait à propos des guérisons de paralytiques, d’hystériques, de personnes atteintes de diverses maladies nerveuses et même de maladies de la peau, guérisons obtenues aujourd’hui expérimentalement par la suggestion, par l’attouchement, par un mot, par un regard. Il expose avec complaisance ces merveilleux résultats de la thérapeutique moderne ; et 1l part de Ià pour développer sa thèse, que les miracles ne sont pas des faits contraires aux lois de la nature, mais simplement des faits naturels dont les lois ne nous sont pas encore connues. st 2 Er AHAUETRE

Il ne voit pas, le malheureux, que ce triomphe ie

A ie EE Lu RAC EC dr ER l'E UT L'Autre Met vera +, TT 4 CES FE ” Le. # A L A Fa 3 Ls : | j : \

défaite ; que l’explication naturelle du fait en détruit le caractère miraculeux ; que sa thèse coupe le nerf vital du miracle, lui enlève: toute signification religieuse, en annule la raison d’être. Si, à y regarder de près, Jésus n'a fait que ce que font les médecins de la Salpétrière, pourquoi ses guérisons auraient-elles une autre signification que celles de nos docteurs?

On le voit : en ramenant le miracle à un fait naturel, opéré par des lois ignorées aujourd'hui, mais qui demain ‘pourront être découvertes, on détruit la notion biblique du miracle, et on ébranle, en s’imaginant la fortifier, la foi au miracle lui-même. C’est là une des causes intimes de la faiblesse d’une apologétique qui, tout en. se réclamant de l'orthodoxie, en a plus ou moins inconsciemment renié la doctrine.

… À linverse des Apôtres, qui accentuent le caractère miraculeux des œuvres de Jésus, afin de mettre en relief la grandeur de sa personne, ces apologistes, pour faire admettre par nos contemporains la vérité des récits évangéliques, s'efforcent d'en atténuer le carac- tère miraculeux, de l’effacer dans la mesure du possible. Cette tendance suffirait pour nous révéler la diversgence entre leurs conceptions et celles des auteurs bibliques (1).

“ (1) Ce point. de vue a été brillamment soutenu, dans ses grandes lignes, par M. le professeur Charles Bois, qui croit cependant devoir faire des réserves sur la vérité de certains récits bibliques. « Je’ ne viens pas, dit-il, soutenir la réalité de tous les miracles racontés. dans la Bible, ni prétendre que tous les récits merveilleux du saint Livre doivent être pris à la lettre. » /Le miracle et les lois de la nature, p. 266; conférence publiée dans le recueil intitulé : La vérité chrétienne et le doute moderne, Paris, 1879.) Son fils, M. Henri Bois, a reproduit la même thèse dans son livre sur Le dogme grec (Paris, 1893, p. 271-287). On la retrouve, avec des reserves analogues, dans les notes apologétiques, aussi inte-

ressantes que. spécieuses, que M. le professeur E. Doumergue publie depuis quelques années, sous divers titres, dans le Christianisme au

J'adresserai le même reproche à une autre forme de l’'apologétique. La science, dit-on, ne fait que reculer les questions; elle est impuissante à les résoudre; elle arrive à un point où elle est obligée de s'arrêter et d’avouer son ignorance absolue ; elle se trouve en présence du mystère; eh bien, c'est là qu'intervient une action divine, immédiate, libre, surnaturelle; c’est là le domaine du miracle. On croit triompher des négateurs du miracle en leur prouvant que, d’après leur propre aveu, nous n'avons l'explication de rien, que le mystère est partout, que le miracle pénètre la nature tout entière.

Ab, ils sont bien candides, ceux qui se figurent avoir démontré ainsi le miracle biblique ! Tout d’abord, l'idée du mystère et celle du miracle ne se recouvrent nullement. Et puis, ce raisonnement ne fait que nous ramener à l'argumentation précédente, avec laquelle, du reste, on le combine volontiers. Si tout est miracle, rien n’est miracle, Or, ce qu'il s’agit d'établir, ce n’est pas le caractère mystérieux de l’origine des choses, de l'essence des choses, des lois de la nature elles-mêmes. Aucun penseur n'en a jamais douté. L’apologiste de la vieille école est tenu de prouver ou du moins de soutenir par

XIXe siècle. « Le miracle de suspension ou de renversement des lois de la nature, dit-il, nous ne l’admettons pas. » (N° du 27 avril 1894.) M. le Dr Gibert écrit dans la Revue chrétienne (n° du 1° mai 1894, p. 369) : « En realité, ces deux mots, miracle et surnaturel, ne peuvent s’appliquer qu’à notre ignorance des lois supérieures que nous connaïitrons plus tard et qui, aujourd’hui, sont à peine soupconnées. Je veux montrer que, dans la vie de Jésus comme dans celle de François (d'Assise), le miracle n'apparaît que comme l'exercice d’une fonction naturelle qui ne transgresse en rien les exigences de notre raison, » — Je rappelle à ce propos que les anciens rationalistes, représentés surtout par le célébre exégète Paulus, ont essayé de donner une explication rationnelle des miracles bibliques. Leur méthode était bien inférieure à celle des théologiens susdits, mais leur tendance apologétique était la même.

des arguments qu'il croit valables, que les miracles de l'Ecriture se sont produits contrairement aux lois de la nature, par une intervention immédiate et exceptionnelle de la volonté de Dieu. S'il se borne à démontrer — Ce que personne ne conteste — que l'explication dernière des choses nous échappe, ou s’il ne parle que d'une manière théorique, abstraite, de la possibilité du miracle, sans appliquer son principe aux textes précis de la Bible, il fait par là un aveu d’impuissance, dont les négateurs se rendent parfaitement compte et dans lequel ils voient, non sans raison une défaite de l’orthodoxie (1).

L'insuffisance et le danger d’une telle apologétique ont frappé bon nombre de théologiens orthodoxes. Aussi, renonçant par principe à tout essai de démonstration scientifique du miracle, ont-ils choisi un autre terrain, plus propice, à leur avis, pour la défense de la vérité biblique. Ce ne sont pas les discussions, disentils, qui ont amené le triomphe de l'Évangile, ce sont

(1) Un théologien allemand, M. Steude, vient de consacrer un article très érudit, sous le titre : Zur Apologie des Wunders, à l'exposé de cette thèse, dans le Beweis des Glaubens (mai, juin et juillet 1894). Cet auteur démontre avec une grande force que le miracle par excellence est le miracle de la création, l’acte souverain par lequel le Créateur a appelé l'univers à l'existence, et il cherche à établir avec une rare vigueur dialectique que l’activité créatrice de Dieu se continue, sous une autre forme, d’une manière ininterrompue. Nous nousrangeons absolument à cet avis, et c’est avec une entière conviction que nous disons avec le Petit Catéchisme de Luther : «Je crois que Dieu m'a créé ainsi que tous les êtres, et qu’il m’a donné et me conserve mon corps et mon âme : mes yeux, mes oreilles, tous mes organes, ma raison et tous mes sens.» Mais ce n’est pas cette activité créatrice, régulière et permanente, de Dieu que les auteurs bibliques désignent par les termes de miracles, de signes et de prodiges. L’argumentation de M. Steude s'arrête à la possibilité d’une intervention immédiate de Dieu dans le cours des choses, elle ne prouve en rien la réalité des faits miraculeux racontés dans la Bible. |

les affirmations, c’est le témoignage courageux rendu à la vérité. Et, sans se préoccuper des objections scientifiques, ils proclament résolument leur foi au miracle. Nous devons leur rendre cette justice, que c’est bien lemiracle au sens propre, historique, le miracle biblique qu'ils entendent proclamer. Ils déclarent franchement croire à une action divine exceptionnelle, contraire aux lois de la nature. VE

Quelques-uns, il est vrai, se permettent de be un

triage dans les faits miraculeux rapportés/par la Bible. Peut-être le font-ils tous; car je doute fort qu’il y'ait encore aujourd'hui quelque théologien pour croire, avec une conviction entière, que Josué a fait arrêter le soleil. On peut même constater chez les partisans de

cette méthode d'intéressantes gradations, depuis. celui

qui admet à peu près tous les miracles bibliques, jusqu'à celui qui se contente d'affirmer vigoureusement là résurrection de Jésus-Christ et d’en déduire la vérité

d’un nombre plus ou moins limité de récits miracu-

leux (1).

Il y a, certes, une grande force dans le simple -et vaillant témoignage d’un croyant. Ce moyen d'action n’a rien perdu de sa valeur. Encore aujourd’hui, comme autrefois, l'influence des chrétiens s'exerce

essentiellement par le témoignage qu'ils rendent de

leur foi. Mais pour que ce témoignage soit efficace, ïl ne suffit pas de faire des affirmations catégoriques; ïl faut encore que les actes corroborent les paroles. A cette condition seulement le témoignage aura son plein

(1) Celui qui fait un triage quelconque des miracles et, en général, des récits de l’Ancien Testament, s'écarte, consciemment ou inconsciemment, des croyances de Jésus et des Apôtres. Jamais l’idée d’un triage n’est entrée dans leur esprit. ‘

ER AP PAU LE LE D EN PT EN Eee TT RE” é { & ee L y Are 'OU

effet. Or, c’est précisément sous ce rapport que les théologiens dont je parle me paraissent étrangement s’'abuser. | | . Voici bien des années que je les observe avec la plus grande attention. Leur sincérité et leur piété sont pour moi hors de doute. Ils font des efforts louables pour retenir le sens traditionnel, biblique, du miracle. Et s'ils n'y réussissent qu'imparfaitement, c’est qu'eux aussi ont subi l'influence de notre culture moderne. On a beau lutter contre l'esprit de son temps, on respire toujours l'atmosphère ambiante et l’on est par quelque côté un enfant de son siècle.

. Remarquez avec quel soin ils évitent de parler de certains miracles, un peu gênants pour eux aussi. Ils se garderont, par exemple de parler de ces démons qui, d’après Matthieu, Marc et Luc, ont demandé à entrer dans les corps des pourceaux (1). Et quand on les questionne à ce sujet, quand on leur demande, sans nulle précaution oratoire, comment ils se représentent ces diables, rôdant d’abord dans les lieux déserts, puis allant, toute une légion, se loger dans le corps d’un homme, puis, après en avoir été chassés, entrant dans celui des pourceaux et poussant ces malheureuses bêtes vers la fälaise pour les précipiter dans la mer, quand on les questionne ainsi, la crudité de ce langage n'est pas sans les scandaliser un peu. Ils ne sont pas éloignés d’y voir quelque chose comme un manque de de discrétion, de délicatesse de sentiment, de respect à la parole de Dieu. Et cependant les trois évangélistes racontent ces faits avec la plus grande ingénuité et avec une foi entière ; et ils ne les ont certainement pas

-(1) Matth. 8, 28-32 et parallèles. Comp. Matth. 12, 43 suiv. Luc 11, 24 suiv.

mis par écrit pour qu'on les gaze ou les passe sous silence. C’est que nos théologiens les plus orthodoxes n’ont plus les croyances de Matthieu, de Marc et de Luc; et après avoir hautement affirmé, par acquit de conscience, que Jésus a expulsé des démons, ils s’en tiennent à cette affirmation générale, en se gardant bien d'’insister sur les détails. À la lecture publique de l'Ecriture, s'ils ne croient pas devoir simplement omettre ces rècits, ils se hâtent de glisser sur les lignes les plus embarrassantes, et l’on sent qu'ils sont heureux quand ils les ont dépassées. Cela n'est pas la marque d’une conviction bien profonde.

Du reste, leur pratique confirme ce jugement. Connaissez-vous des pasteurs qui fassent des exorcismes ? Pour ma part, je n’en connais point. Il y a des théologiens qui professent ouvertement leur croyance aux possessions, et qui, rappelant que Jésus dans ses derniers adieux a dit à ses disciples qu'ils expulseront des démons, déclarent que les chrétiens ont aujourd’hui encore le pouvoir d’exorciser des démoniaques (1). Mais après s'être acquittés par ce témoignage envers leur conscience, après avoir fait cette, révérence au texte: biblique, ils en prennent à leur aise, et agissent comme s’il n’y avait ni démons ni démoniaques dans le monde. Jamais je n'ai constaté une discordance à la fois plus éclatante et plus candide entre les paroles et les actes.

Lorsque, l’année dernière, un prêtre du diocèse de Versailles a essayé d’exorciser une jeune hystérique,

(1) « Si j'avais à exposer en détail les matières dont je dois me contenter de tracer le programme... j'étudierais, en parlant de la cure d’âmes, la pratique de l’exorcisme conservée à bon droit par quelques groupes chrétiens: » (E. Vaucher, De la théologie pratique, p.79, Paris, 1893.)

nos journaux religieux n’ont pas trouvé de termes assez sévères pour réprouver une telle superstition. Cependant ce prêtre n’a fait que prendre au sérieux des paroles de Jésus entendues à la lettre, dans leur sens historique. J’en dirai autant du jugement dédaigneux de nos journaux à l’endroit des miracles de Lourdes, de Trèves, d'Argenteuil et d’autres pèlerinages catholiques.

On n'entend jamais parler de miracles, pareils aux miracles bibliques, dans notre monde protestant. Cela ne vous frappe-t-il pas? Après avoir professé leur foi aux récits miraculeux de la Bible et après avoir déclaré théoriquement que Dieu continue à faire des miracles, nos théologiens vivent comme sila période des miracles était close depuis dix-huit siècles. Est-il étonnant dès lors que le témoignage de ces apologistes, malgré sa correction orthodoxe, manque de vertu et passe pardessus les têtes, sans empoigner les cœurs? C'est un témoignage purement platonique (1).

(1) Il parait que, du temps de Cicéron, les miracles commencaient à se faire rares dans les milieux cultivés de l'empire romain. Voici ce que dit ce philosophe, à propos de l’oracle de Delphes, dans son intéressant traité De divinatione (livre If, chap. 57) : « Pourquoi ne rend-on plus de tels oracles à Delphes, non seulement de nos jours, mais depuis fort longtemps ? Quand nous pressons nos adversaires, ils nous répondent que le temps a détruit la vertu du lieu d’où s’exhalaient les vapeurs qui dictaient les oracles. Ne dirait-on pas qu’il s’agit de vins ou de salaisons qui se gâtent par la vétusté ? Or, il s’agit d’une vertu non seulement naturelle, mais divine. Comment a-t-elle pu s’évanouir ? Vous alléguez

la vétusté ; mais quelle est donc la vétusté qui pourrait anéantir une

force divine ?.. Quand donc cette vertu s’est-elle dissipée ? Ne serait-ce pas depuis que les hommes sont devenus moins crédules ? » Cicéron

fait une critique littéraire et historique très judicieuse des récits mira-

culeux rapportés dans les vieux documents païens. Les défenseurs de la tradition répondaient à ses objections : & Il n’y a rien que Dieu ne puisse faire » (Nihil est, inquunt, quod.deus efficere non possit, II, 41). C’est la vieille et commode réponse de l’apologétique populaire. € Oh! les hommes habiles, s’écrie Cicéron un peu plus loin, et qu’il leur faut peu de mots pour expédier une démonstration! » (II, 49.)

Tel se figure pouvoir sauver la situation par un jeu de mots. Il parlera d’expulser le démon de l’orgueil, lé démon de l’avarice, le démon de l'envie, de la jalousie, de la discorde et d’autres mauvaises passions. C’est même là une des échappatoires les plus courantes. Je n'ai pas besoin d'en relever l’inanité. Les démoniaques du Nouveau Testamentsontde pauvres malades, possédés de mauvais esprits qui les tourmentent. Jésus leur rend la santé en chassant ces mauvais esprits. Il n’a pas songé un instant à exorciser les scribes et les pharisiens pour les débarrasser de leur orgueil ou de leur cupidité. Sa lutte contre le mal moral rentre dans un tout autre ordre de faits. C’est par la prédication de la repentance et de la foi qu’il cherche à guérir les âmes. La possession des démoniaques est un mal physique, assimilable à la paralysie, à la lèpre, à la cécité; et c'est par la vertu de sa parole que Jésus guérit miraculeusement, instantanément ces malades. Jamais il n’a dit à un avare, à un orgueilleux, à un hypocrite : & Sois guéri! » Il ne les a pas considérés comme des possédés dont il aurait pu, d'un mot, chasser les mauvais esprits. En substituant les guérisons morales aux exorcismes, on peut s'imaginer naïivement et faire accroire à d’autres qu'on est dans la vérité biblique. De fait, on se sert d’un expédient d’un goût assez douteux, dont une critique sérieuse aura bientôt fait justice et qui dévoilera aux yeux du penseur toute la faiblesse de cette apologétique (1).

(1) Voyez, par exemple, les réflexions embarrassées de M. E. Roehrich dans le Témoignage du 16 septembre 1893 (n° 37) p. 291 : « Certes, Jésus s'est trouvé en face des possédés. Mais c’est une chose bien grave de vouloir statuer que tel aliéné dans nos hôpitaux est possédé, lui aussi, du démon, L'histoire est là pour prouver qu'on peut se tromper... Il est bien téméraire de la part d’un pauvre mortel de s’arroger une clairvoyance égale à celle du Fils de Dieu. En second lieu, la guérison des

APR - 3 = Fe 4

Ces observations s'appliquent, sinon absolument, du moins en quelque mesure, à tout essai de transformer les récits miraculeux de la Bible en récits purement allégoriques. L’aveugle devient un aveugle spirituel, le paralytique un homme sans force morale, le lépreux un homme couvert de la lèpre du péché, et l’histoire du prophète Jonas, qui, après avoir passé trois jours et trois nuits dans le ventre d’un poisson, fut rejeté sur la terre, devient l’histoire d’un homme sauvé d’une grande et subite infortune, ou peut-être aussi du naufrage de la foi. L'allégorie, légitime à divers égards, a été depuis les temps de la célèbre école d'Alexandrie un des moyens les plus commodes pour se débarrasser du miracle. Mais, objectera quelqu'un, la conversion d’une âme, n'est-elle pas un vrai miracle, un miracle plus grand que tous les miracles physiques? Voilà, Messieurs, un dernier retranchement où l’apologétique orthodoxe, chassée de ses positions, croit trouver un refuge assuré. Elle n’y tiendra qu'à la condition de s’abuser singulièrement sur la valeur des mots.

possédés dans l'Evangile est présentée comme un miracle, c’est-à-dire comme un fait d’une nature extraordinaire. Certes, il n’est pas dit que le miracle ne puisse plus se reproduire : tous ceux qui prient savent que la main toute puissante de Dieu intervient toujours encore dans les destinées humaines, particulièrement dans nos peines et dans nos maladies. Mais-encore faudrait-il bien se rendre compte de la marche qu'ont suivie ces guérisons miraculeuses. M. de B... et ses amis diront : « Jésus a guéri l’âme d’abord, et par l’âme, le corps. » Cependant on pourrait aussi affirmer le contraire et se figurer que Jésus a délivré le corps et affranchi ainsi l’âme des chaînes qui l’accablaient.. Mais alors, objectera-t-on, que faites-vous de cette promesse de Jesus à ses disciples : « Vous chasserez des démons? » Cette promesse, nous la conservons intacte. Mais il serait facile de montrer, par les discours mêmes de Christ, qu’il est toute une catégorie de démons qui hantent, non pas les maisons des fous, mais des gens très raisonnables et contre lesquels les médecins déclarent très loyalement ne rien pouvoir faire. Dans la lutte contre les démons de l’orgueil, de l’impiété, de la luxure, la première place appartient nécessairement au ministère de la Parole de Dieu. »

Certes, on peut appeler la conversion d'une âme un miracle ; c’est une affaire de terminologie. Mais on voudra bien reconnaître que lorsque la Bible parle de miracles, elle ne comprend jamais sous ce terme la conversion des pécheurs. Jean-Baptiste a converti beaucoup de pécheurs; mais, dit l'Évangéliste, «il n’a pas fait de miracles (1) ». Les conversions ne sont pas classées parmi les faits miraculeux. Or, c’est la notion biblique du miracle qui est en cause; et l’apologiste qui cherche à résoudre cette question, en substituant habilement la notion de la conversion à celle du miracle, ne fait que révéler son désaccord, peut-être inconscient, avec les croyances des auteurs sacrés. Je dis que ce désaccord est peut-être inconscient, car j'ai remarqué que nos théologiens orthodoxes ne sont guère exigeants en fait de preuves et mettent une complaisance extrême à se donner à eux-mêmes la douce illusion de l’orthodoxie.

La vérité, Messieurs, c’est qu'il n'y a plus un seul théologien protestant qui partage, avec une pleine conviction, les vues de Moïse, des prophètes, de Jésus, des Apôtres, des théologiens du moyen âge et même des Réformateurs sur le miracle. Le chrétien le plus croyant, lorsqu'il a vu son enfant rendre le dernier soupir, est absolument convaincu que tout est fini pour cette terre, et il n’essaie pas de ressusciter le cadavre qu'on va déposer dans la tombe (2). Il ne songe pas,

(1) Jean 10, 41. — Les mêmes observations s'appliquent à la Rédemption.

(2) Je ne crois pas que la résurrection des morts soit contraire aux lois de la nature, parce que je ne crois pas que tout meurt avec l’homme ici-bas. De même que dans le grain qu’on dépose dans laterre et qui périt, il y a un germe de vie nouvelle, de même il y a dans l’organisme de l’homme un germe de vie que Dieu peut réveiller quand et

par un temps de sécheresse, à frapper contre un rocher pour en faire jaillir de l’eau; et il n’espère pas — quoique Jésus ait dit que ses disciples feraient des miracles plus grands que lui — pouvoir nourrir quelques milliers d’affamés avec cinq ou six pains. Il ne demande à Dieu, dans ses prières, que ce qu’il sait être conforme aux lois de la nature; et lorsqu'il s’est bien rendu compte que ces lois sont manifestement contraires à tel de ses vœux, il ne s'attend pas à ce que Dieu, par une faveur exceptionnelle, le lui accorde en violant ces lois. Nul ne prie Dieu de faire pousser le bras à un manchot ou de donner la vue à un homme à qui l’on a crevé les yeux.

Si nous faisons abstraction des jugements très variés de nos théologiens sur les faits et récits d'il y a plus de dix-huit siècles, — et là on peut dire que les avis diffèrent d’un théologien à l’autre, — nous constatons, d'une part, une grande unanimité dans leur foi en l’activité toute-puissante et miséricordieuse de Dieu dans les temps présents et dans notre vie quotidienne. Ici, l'accord est complet entre les hommes de foi. Il importe qu'ils en prennent conscience plus qu'ils ne l'ont fait jusqu'ici, et que les divergences dans leurs jugements historiques ne séparent pas leurs cœurs unis dans une

comme il lui plait. C’est ce que saint Paul a admirablement développé au chapitre 15 de la 1e épître aux Corinthiens. Je dis avec lui que « le Christ a été les prémices de ceux qui sonts morts ». Et c’est parce que je crois avec Jésus-Christ que « Dieu n’est pas un Dieu de morts, mais de vivants » que je vois avec calme s'approcher mon dernier jour et que je confesse avec joie : « Je crois à la vie éternelle ». Mais dans l’ordre des choses terrestres et dans l’état présent des lois qui régissent notre existence, la mort marque un terme si caractéristique et si définitif, que nul n’espère voir, sur sa prière, ressusciter un être chéri qui s’est endormi de son dernier sommeil. Cela n’est pas de l’incrédulité, c’est une foi profonde au caractère immuable des lois de la nature.

même foi. Et d'autre part, nous constatons, chez tous les chrétiens, un accord absolu dans leurs convictions scientifiques.

Tous, à quelque tendance théologique que nous appartenions, nous croÿons fermement aux lois de la nature ; et si nous admettons, en théorie, la possibilité de modifications aux phénomènes apparemment constants et réguliers, nous ne le faisons qu'en rapportant ces modifications éventuelles à des lois qui nous sont encore cachées, et non à une suspension momentanée de l’action des lois dûment constatées par les sciences naturelles. Nous ne croyons plus au miracle considéré comme une dérogation aux lois de la nature : voilà ce que la sincérité nous oblige à reconnaître.

Le miracle biblique n'a-t-il donc plus aucune valeur pour nous ? Ici, Messieurs, je vous dois et je me dois à moi-même de vous exposer le fond de ma pensée.

Les principes de ma théologie ne vous sont pas inconnus. J'ai déjà eu plusieurs fois l’occasion de les développer publiquement. Un journal religieux a dernièrement appelé la tendance de notre école de Paris le symbolo-fidéisme (1). H a pris le premier terme dans une publication de mon cher et honoré collègue, M. le professeur Sabatier, et le second, dans un de mes écrits, et il a donné un résumé assez exact de nos vues. Je ne repousse pas cette dénomination, mais je ne puis parler ici qu’en mon nom personnel. Je dirai les choses telles que je les vois et telles que je les crois fondées dans les Saintes Écritures.

(1) L'Église libre, 3 et 17 août 1894 (nos 31 et 33).

Quand nous étudions les miracles de la Bible, il nous faut distinguer, comme dans toute étude historique, l'idée fondamentale et la forme contingente et temporaire qu'a revêtue cette idée. Il n’est pas trop difficile de dégager l’idée qui se trouve à la base de tous les récits miraculeux de l'Ancien et du Nouveau Testament. C'est la croyance que Dieu, dans certaines circonstances, intervient d’une manière immédiate dans le cours des choses. Il apaise une tempête, il guérit un malade, il nourrit des affamés, il délivre des prisonniers, il ressuscite des morts. Voilà la croyance relisieuse, la conviction intime des écrivains sacrés.

Cette conviction s’est exprimée sous la forme concrête de l’époque : la forme de la croyance au miracle. Dans l'ignorance, alors encore très grande, des lois de la nature, on voyait un miracle, une intervention spéciale de la divinité, dans tout phénomène extraordinaire, dans tout miraculum. C'était le cas dans le paganisme aussi bien que dans le judaïsme et le christianisme. Les hommes pieux et les impies croyaient aux miracles. On les attribuait d'ordinaire à la divinité, parfois aussi aux démons. On vivait en plein merveilleux. L'imagination populaire pouvait se donner libre carrière. La tradition orale était portée à amplifier les faits extraordinaires pour les rendre plus extraordinaires encore. Le terrain était éminemment favorable à l’éclosion et à la propagation des légendes.

Il se peut que parmi les miracles attribués à Jésus, l’un ou l’autre ait subi quelque altération, en passant de bouche en bouche, avant d’avoir été fixé par écrit. Mais j'ai la conviction historique que Jésus, par la vertu de sa parole, a opéré un grand nombre de guérisons extraordinaires, guérisons que le peuple et Jésus

lui-même et ses disciples considéraient comme des miracles et dont les récits nous ont été fidèlement conservés dans nos Évangiles. Seulement — et c’est làdessus que je voudrais porter votre attention — ce qui importe pour notre foi religieuse, ce n'est pas tant l’historicité du fait, que son interprétation par les auteurs sacrés. |

On nous démontrerait que tous les faits relatés dans la Bible sont historiques, que l’on n'aurait pas encore prouvé qu'ils sont dus à une intervention spéciale et miraculeuse de Dieu. Dans certains cas, on peut prouver d’une manière absolument concluante la réalité d'un phénomène extraordinaire; mais là s'arrête la preuve ; elle ne saurait aller au delà ; il est impossible de démontrer que ce fait extraordinaire soit dû à une action divine surnaturelle, qu'il ne soit pas l'effet d’une cause naturelle. Il faut que nous nous rendions bien compte de l'impossibilité de prouver un miracle. L'Académie de médecine verrait un lépreux guéri par une parole, qu'elle chercherait les causes naturelles de ce fait et ne se verrait nullement forcée à voir dans cette guérison le doigt de Dieu. On observe chez les fakirs de l’Inde des faits bien extraordinaires, dont nos missionnaires chrétiens cherchent l'énigme, mais dans lesquels, malgré leur caractère miraculeux, ils se refusent à voir des phénomènes surnaturels.

Voilà pourquoi je dis, que ce qui nous importe avant tout au point de vue religieux, ce n'est pas le fait luimême, c'est son interprétation. Que le récit miraculeux soit vrai ou légendaire, si le narrateur y a cru, sa foi a une valeur propre, une valeur religieuse (1).

(1) La foi de l'enfant, dont nous parlons plus loin (page 161), avait une

ne

Ce qu’il nous faut donc faire, c’est une étude psychologique plutôt qu'historique ; il nous faut étudier moins les faits miraculeux considérés en eux-mêmes que la foi des auteurs sacrés dans leur conception de ces faits. C'est dans cette foi que vit la vérité religieuse ; c’est en elle que Dieu nous révèle son activité cachée, mystérieuse dans le monde. Et, dans cet ordre d'idées, le témoignage de Jésus-Christ est pour nous la révélation suprême de la vérité.

Ici, Messieurs, nous ne nous trouvons plus sur le terrain scientifique, mais sur le terrain moral et religieux ; c'est le domaine de la foi, de la conviction intime, naissant d'un témoignage interne, immédiat : du témoignage de la conscience. Et ce témoignage, nous le rapportons à l’action de l'Esprit de Dieu immanent dans l'esprit de l'homme. Le témoignage interne du Saint- Esprit est la raison dernière de notre foi. Il est la norme de notre jugement dans l'ordre des choses religieuses. Il nous conduit, par une affinité mystérieuse, auprès du Christ, dont la sainte personnalité nous apparaît comme la manifestation parfaite de Dieu sur la terre. La pensée, les sentiments, la foi, la vie du Christ, nous révèlent le cœur de Dieu. Sa parole est pour nous la parole de Dieu.

Or, que nous enseigne le Christ? Il nous apprend à prier : « Notre Père, qui es aux cieux. » Notre Père qui es aux cieux ! Quel est le sens de ces paroles ? Je ne connais pas de plus belle interprétation que celle du Petit Catéchisme de Luther : « Dieu veut nous solliciter à croire qu'il est Vraiment notre Père et que nous

valeur propre, indépendante de l'historicité du récit dont la lecture l'avait frappé. Nous ne saurions trop appuyer sur cette considération.

sn 7 PURE ’ ? Degré

sommes ses vrais enfants, afin que nous puissions lui adresser nos prières avec une joyeuse confiance, comme de chers enfants à un père bien-aimé. »

Ah! nous voilà bien loin des âpres lois de la nature! Nous vivons dans la famille, dans la sphère des rapports libres et personnels, dans les relations affectueuses du père et de ses enfants. Je n’ai pas à discuter ici avec les déterministes, pour qui la volonté, la liberté, l’affection ne sont que de vains mots, le produit fatal, mécanique ou chimique, de la force et de la matière. Je parle à des pères et à des enfants qui savent ce que c'est que la vie de famille, et qui croient qu’en nous aimant, en nous procurant des joies, en nous attristant parfois, nous ne sommes pas les dupes d’une illusion. Eh bien, Jésus, par cette assimilation de Dieu à un père de famille, nous apprend ce que c’est que le miracle. « Demandez, dit-il, et l’on vous donnera. » Le miracle, c’est l’exaucement de la prière. Et cet exaucement s’accomplit sans nulle violation des lois de la nature. Je ne confonds pas le miracle avec la providence. Un père de famille soigne ses enfants, sans que ceux-ci le lui demandent; l'enfant serait bien malheureux s’il n'avait que ce qu’il a demandé. Il en est de même pour Dieu. «Le Père céleste, dit Jésus, sait ce dont vous avez besoin, avant que vous le lui demandiez... Ne vend-on pas deux passereaux pour un liard? encore n'en tombe-t-il pas un à terre sans la volonté de votre Père ; les cheveux mêmes de votre tête sont tous comptés (1). » C’est là la sainte et paternelle providence de. Dieu. On peut, si l’on veut, la qualifier de miraculeuse ; cependant elle n’est pas le miracle au sens biblique du mot.

. (1) Matth. 6, 8-32; 10, 29-30 ; Luc 12, 22-31.

C’est dans une autre expérience de la vie sociale qu’il nous faut chercher le pendant du miracle. Je suis père de famille. Il m'arrive fréquemment que mes enfants me demandent quelque chose que je leur accorde sur leur demande, alors que je ne le leur aurais certainement pas donné s'ils ne me l'avaient pas demandé. Ici, nous n’avons plus affaire à l’idée de la providence, mais bien à celle d’une action spéciale, distincte du cours régulier, normal des choses. C'est l'idée du miracle.

Un déterministe, qui ne voit dans la vie qu’un enchainement immuable de causes et d’effets, vous accordera sans peine que l'intervention d’une volonté libre dans cette évolution fatale serait effectivement un miracle, le miracle par excellence. Eh bien, nous, qui sur letémoignage de notre conscience croyons à la liberté, nous accomplissons journellement ce miracle ; et nous l’accomplissons en utilisant les lois de la nature. Ces lois se mettent au service de notre volonté.

Et le Père céleste n'aurait pas ce même pouvoir ! Il serait moins libre que n'importe quel homme ici-bas!

Il serait ou dans l’impuissance de nous accorder notre

demande, ou forcé, pour nous l’accorder, de violer les lois de la nature !

Mais ces lois, que sont-elles donc, sinon l'expression de sa volonté ? C’est une singulière façon de concevoir Dieu que de placer en face de lui une puissance étrangère, appelée la nature, et des entités indépendantes, appelées des lois. Le Dieu vrai et vivant n’est pas seulement le maître de la nature et de ses lois, l’univers tout entier n'est que l’expression de sa volonté; et lorsque la science a dûment constaté le caractère immuable d’une loi, nous sommes en droit de conclure

que Dieu ne veut pas que cette loi soit enfreinte et que lui-même ne l’enfreindra pas. Il n’agit pas en opposition avec sa propre volonté. Voilà pourquoi nous nions, en principe, la possibilité d’un fait contraire aux lois de la nature.

Nous n’en croyons pas moins au miracle, tout aussi fermement que les auteurs sacrés, mais nous nous l’expliquons autrement. Pour les anciens, le miracle. est une intervention de Dieu interrompant le cours naturel des choses; pour nous, il est une intervention de Dieu interrompant le cours fatal des choses. Pour les anciens, il est un acte divin libre, contraire aux lois de la nature; pour nous, il est un acte divin libre, conforme aux lois de la nature (1).

Au lieu de détruire le miracle, comme le font tels apologistes en cherchant à lui enlever son caractère miraculeux, nous proclamons hautement et joyeusement notre foi au miracle, en accentuant la libre activité de Dieu et l’exaucement de la prière, et en combattant résolument le déterminisme qui voudrait broyer notre vie dans son engrenage fatal.

Quant aux lois de la nature, nous n'avons pas la sotte prétention de les connaître toutes. Nous admettons parfaitement la possibilité de faits conformes à des lois qui nous sont cachées, et nous ne doutons pas que de tels faits, naturels au fond, mais inexplicables dans l'état actuel de nos connaissances, ne se soient produits autrefois, de même qu'il s’en produit encore aujour-

(1) Quand l’exaucement de la prière se produisait d’une manière simple et naturelle, on lappelait, comme nous aussi, un exaucement ; quand il se produisait d’une manière extraordinaire, merveilleuse, on lui donnait le nom de miracle. Nous faisons encore aujourd’hui cette distinction dans le langage courant, mais nous croyons que Dieu agit de la même manière dans l’un et l’autre cas.

d'hui. Voilà pourquoi nous suspendons notre jugement en présence de certains récits miraculeux, quelque étranges qu'ils nous paraissent. Mais quand une loi s’atteste devant notre conscience scientifique avec un caractère absolument immuable, — comme c’est le cas, par exemple, pour la loi relative à la direction de l'ombre des corps, dont nous avons parlé tantôt, — nous ne croyons pas que cette loi ait Jamais été enfreinte, ni qu'elle puisse l'être aujourd’hui, parce qu'une telle infraction serait contraire à la volonté de Dieu (1). |

Sur ce point, je suis, pour ce qui me concerne, tout aussi absolu que n'importe quel professeur des sciences naturelles. Je crois que notre théologie doit accepter, sans nulle autre restriction que celles des hommes de science eux-mêmes, les principes qui font l'honneur et la puissance de la science moderne. Il ne faut pas qu'on puisse seulement soupconner un théologien protestant

(1) Le caractère immuable des lois de la nature est chanté au Psaume 148 :

« Louez l'Éternel du haut des cieux, Louez-le dans les lieux élevés !

Louez-le, vous tous ses anges !

Louez-le, vous toutes ses armées !

Louez-le, soleil et lune!

Louez-le, vous toutes, étoiles lumineuses !

Louez-le, cieux des cieux, Et vous eaux, qui êtes au-dessus des cieux !

Qu'ils louent le nom de l'Éternel !

Car il a commandé, et ils ont été créés.

Il les a affermis pour toujours et à perpétuité ; Il a donné des lois et il ne les violera point. » (Traduction Segond.)

Peut-être faut-il entendre le sujet de la dernière phrase au sens indéni et traduire : Q el on ne les violera pas », ou bien : © el nul ne les viole », ç’est-à-dire : elles sont inviolables. Ostervald traduit : « il y «a mis un ordre qui ne changera pas. » L'idée relative à l’immutabilité de Fordre de la création reste la même avec ces diverses traductions.

d’avoir quelque méfiance cachée à l'endroit des sciences exactes, de vivre secrètement sur un pied d'hostilité avec elles.

Nous faisons à la science le même accueil franc, loyal, ouvert que lui font ses champions les plus convaincus. L'opposition qu’a établie la vieille orthodoxie entre la foi et la science est plus qu'un malheur, elle est, sous l'apparence de la piété, une doctrine impie, qui éloigne de l'Évangile des esprits religieux qui ne demanderaient pas mieux que de s’y rallier, mais qui ne peuvent s’y décider, parce qu'on leur demande, au nom de l'Évangile, de renier des convictions scientifiques dont la vérité s'impose absolument à leur pensée.

Les prophètes, Jésus-Christ et les Apôtres se trouvaient-ils en conflit avec la science de leur temps? Nullement. Nous ne trouvons pas, dans les Saintes Écritures, la moindre trace d’une pareille opposition. Ils ont accepté les opinions scientifiques courantes, sans songer à les combattre. Leur notion du miracle est celle de leurs contemporains.

C’est la théologie postérieure qui a créé le conflit ; et c'est l'orthodoxie moderne, d’une part, et le libéralisme moderne, d’autre part, qui ont poussé ce conflit à l'état aigu : l’orthodoxie, en méconnaissant les droits de la science; le libéralisme, en méconnaissant les droits de la foi.

À mon avis, le rationalisme et le libéralisme ont joué dans les discussions relatives au miracle, ou, comme on disait plus volontiers, au surnaturel, un rôle encore plus néfaste que l’orthodoxie. Au lieu d'étudier et d’approfondir la foi religieuse des écrivains sacrés et de s'appliquer à la comprendre sous sa forme contingente et historique pour en retenir et en propager la vivi-

fiante vérité, les vieux libéraux ont entrepris une polémique inintellisgente et parfois singulièrement profane confre les miracles bibliques, et ils n'ont pas eu de peine à tourner en ridicule un certain nombre d’entre eux et à jeter ainsi le discrédit sur tous les autres. Cette campagne est, au point de vue religieux, une des plus détestables que je connaisse. On a pu reprocher avec raison à tel champion de cette tendance de travailler à la destruction de la foi dans les âmes. Si l’orthodoxié avec son esprit antiscientifique repoussait les hommes de science, le libéralisme avec sa critique railleuse repoussait les hommes de foi.

Quant aux théologiens éclectiques qui avaient le juste sentiment des erreurs de la droite et de la gauche, ils marchaient en tâtonnant, cherchant plus ou moins empiriquement à éviter les extrêmes, mais sans savoir se diriger eux-mêmes ni guider les autres avec sûreté, car ils manquaient d’un principe qui pût leur montrer clairement leur voie.

Eh bien, Messieurs, je crois que notre théologie moderne a trouvé ce principe, cette boussole qui nous indique la vraie direction et qui, à travers les récifs, nous conduit sûrement au but. Elle reconnaît aussi bien à la science qu'à la foi leur caractère propre, et elle leur assigne, à toutes les deux, leur vraie place. Elle proclame l'autonomie de la science et son indépendance absolue vis-à-vis de la Bible ; et elle revendique pour la foi une indépendance tout aussi absolue en face de la science. Elle croit aux lois immuables de la nature et repousse toute doctrine enseignant, au nom de la religion, la violation de ces lois ; et elle croit à la paternité de Dieu et repousse toute doctrine niant, au nom de la science, la provi-

dence divine et l’exaucement de la prière. Et l'unité de ce double principe, elle la trouve dans sa foi au Dieu vrai et vivant qui exprime sa volonté tout aussi bien dans les lois de la nature que dans les "ÉLACES qu'il accorde à ses enfants.

Je ne puis me refuser à rappeler ici l’image suggestive dans laquelle M. le professeur Sabatier a exprimé et rendu pour ainsi dire visible cette double vérité : la vérité des lois scientifiques et la vérité de la foi reli-

gieuse. Il les compare à deux colonnes qui s'élèvent

dans une cathédrale et qui, au sommet, se rejoignent dans l’ogive. L'une des colonnes est Ia science, l’autre est la foi. A leur base, elle semblent être absolument indépendantes l’une de l’autre, elles montent parallèlement, sans connexion apparente, et cependant elles finissent par se confondre au sommet, en Dieu (1).

(1) « Dans la conscience de Dieu une fois éveillée en nous, se conci-

lient, au moins en espérance, la conscience du moi et la conscience du monde aujourd’hui toujours en lutte et en tentation réciproque. Cette foi religieuse de l'esprit en lui-même nous permet d’anticiper la solution et d’affirmer qu’au sommet de leur développement complet et dans leur entière perfection, la science et la vie morale se rejoignent et s'unissent dans une éternelle harmonie. Ainsi en Dieu existe, évidente déjà pour la foi, la conciliation de la raison théorique et de la raison pratique, lesquelles semblent aujourd’hui se développer sans pouvoir se rencontrer jamais. Dans son labeur, l'humanité bâtit une cathédrale éternelle dont les deux colonnes maîtresses sont la science et la vie sainte. Elles surgissent lentement du solet s’élévent parallèlement dans les airs. Entre les ouvriers qui travaillent à cette œuvre divine, les uns se découragent et doutent qu’elles puissent jamais se rejoindre et former la voûte rêvée. D’autres, par impatience, infléchissent la rectitude sévère des lignes de la construction ; mais le travail apocryphe et menteur qu'ils font ainsi se ruine et se démolit de lui-même, parce qu'il viole la rigueur du plan mystérieux de l’architecte invisible. L’ouvrier religieux est humble; il se garde de l’impatience qui nous rend infidèles et du découragement qui nous fait Tâches. Il vit par la foi, non par la vue; il élève les deux piliers de sa vie intérieure en obéissant aux règles prescrites, sachant que son devoir n’est pas de les faire converger arbitrairement et se joindre avant l'heure, mais, pierre à pierre, de les

Voilà, Messieurs, un principe clair et précis, qui satisfait également notre pensée scientifique et notre conscience religieuse, et qui nous donne la paix dans la vie, et la joie dans nos études théologiques.

Grâce à ce principe, je me sens en pleine communion spirituelle avec Jésus-Christ. Son Dieu est mon Dieu, son Père est mon Père. Je l'adore comme il l’a adoré, je l'invoque comme :il l’a invoqué, je me confie en lui comme il a mis en lui sa confiance tout entière. « Père, dit-il, je te rends grâces de ce que tu m'as exaucé; je sais que tu m'exauces toujours. » Dans son agonie, à Gethsémané, il s’écrie : « Mon Père, s’il est possible, que ce calice passe loin de moi; toutefois, que ta volonté soit faite et non pas la mienne. » Et au moment de rendre le dernier soupir : « Père, je remets mon esprit entre tes mains » (1).

Voilà la foi du Christ en la paternité de Dieu. C’est aussi ma foi, ou, pour parler plus exactement, c’est la foi idéale à laquelle j'aspire, mais que, hélas, dans ma faiblesse, je gémis de ne pouvoir réaliser que d’une manière bien imparfaite. Elle est le but que je poursuis, parce que jai la conviction qu'elle est la vérité.

A la lumière de cette conviction s’éclairent pour moi tous les écrits de l'Ancien et du Nouveau Testament. J'admire la foi des patriarches en la toute-puissance de Dieu, la foi de Moïse en le secours de l'Eternel, la foi

édifier toujours plus hauts, plus solides et plus droits. La science n’est positivement servie que par ceux qui appliquent en toute rigueur les lois de la recherche scientifique. De même, nous n’avancçons dans la vie morale qu’en obéissant sans lâcheté à la loi idéale de la conscience. » (Auguste Sabatier, Essai d’une théorie critique de la connaissance religieuse, p. 14-15. Lausanne, Bridel, 1893. Extrait de la Revue de théologie et de philosophie, juin 1893, p. 208-209. Voyez aussi : Revue chrétienne, 1893, p. 264-265).

(1) Jean 11, 41-42.— Matth. 26, 39. — Luc 23, 46.

: ECTS

des prophètes au triomphe final de la vérité et de la justice. Je lis avec émotion ces beaux Psaumes qui au milieu de la détresse chantent leur foi inébranlable au salut. Et quand je contemple la sainte activité du Christ et de ses Apôtres, leur abandon complet à la volonté de Dieu, leur vie avec Dieu et en Dieu, je me sens transporté moi-même auprès du cœur du Père céleste, et j'apprends à lui dire : « Mon Père. » Je lui adresse ces mots avec la confiance et la tendresse et en même temps avec la crainte et le respect avec lesquels je disais « mon père » à celui que Dieu m'avait donné pour guider mes premiers pas sur cette terre.

Alors je comprends et la providence et le miracle, qui, au fond, ne sont que deux aspects de la même activité. Je sais, par expérience, que bien souvent un enfant demande à son père quelque chose que celui-ci lui aurait aussi donné sans sa demande. On pourrait dire qu'ici la providence et le miracle viennent se con-: fondre. D’autres fois, le père refuse à son enfant, malgré ses instances et ses larmes, une chose que dans sa sagesse il ne saurait lui accorder. Ici, nous apprenons la résignation. Nous voyons aussi se reproduire le miracle obtenu par la persévérance dans la prière, et dont nous avons un exemple touchant dans l’histoire de la femme cananéenne, dont Jésus ne guérit la fille qu'après un triple refus. Cette histoire se répète dans chaque famille. Ce qui me console, enfin, lorsque dans mes prières je m exprime maladroitement, incorrectement, lorsque je balbutie, c'est que le Père céleste me comprend cependant, comme une mère comprend son petit enfant et devine ses désirs dans un gémissement, dans une larme, dans un regard suppliant. Dieu de même ne regarde pas à la correction de la formule,

mais aux aspirations intimes du cœur (1). Partout la paternité humaine nous explique la paternité divine, et la paternité divine se reflète dans la paternité humaine.

Alors le miracle, l’exaucement de la prière, nous : apparaît tout à coup comme une chose naturelle, comme une vérité religieuse élémentaire. Et elle l'est, en effet. C’est une vérité première, un axiome religieux, en dehors duquel la religion n’a pas plus de réalité que l'astronomie en dehors des lois de la gravitation. La prière, dit-on, est l'essence de la religion. Et l'on n’a pas tort. Mais que serait la prière de l’homme sans la réponse de Dieu? Une vaine illusion. Or, la réponse de Dieu, c’est le miracle.

Voilà pourquoi je prie avec Jésus : « Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien. » Et quoique je sache comment se cultive le blé et comment se fabrique le pain, je crois cependant que c’est Dieu qui journellement place mon morceau de pain sur ma table ; mes connaissances scientifiques ne gênent en rien la prière de ma foi (2). Je prie Dieu de bénir mes repas,

(1) La notion du miracle comprend, non seulement l’exaucement des prières explicites, mais aussi celui de ces gémissements non exprimés en paroles, de ces soupirs « inarticulés », dont parle saint Paul (Rom. 8, 18-27).

(2) Un journal religieux d’Alsace raconte sous ce titre : « Les corbeaux d'Élie » une histoire touchante, qu’il assimile au miracle dont le prophète fut l’objet, lorsque des corbeaux vinrent, le matin et le soir, lui apporter du pain et de la viande (1 Rois 17, 2-6). C’est l’histoire d’une pauvre veuve qui, un soir, se trouva sans pain avec ses quatre enfants. La mère, une femme pieuse, priait ardemment Dieu de lui venir en aide. « Maman, lui dit l’aîné des enfants, un petit garçon de huit ans, j'ai lu dans la Bible que Dieu envoya à un homme pieux du pain par des corbeaux ; je vais aller ouvrir la porte, afin que les corbeaux puissent entrer. » Et ce disant, il ouvrit largement la porte de la chaumièére. Quelques instants après, le maire de l’endroit vint à passer. En voyant la porte ouverte si tard, il en fut frappé et entra dans la chambre, où il put se rendre compte de la détresse de cette pauvre famille. Il lui fit

sans contester en aucune façon les lois de la physiologie. Je le prie de me protéger, moi et les miens, de me rendre la santé quand je suis malade, de bénir mes travaux, de bénir ma leçon d'aujourd'hui.

Et en priant ainsi, et en adressant à Dieu des actions de grâces pour ses exaucements, j'ai l’intime conviction de vivre de la vie religieuse des prophètes, de Jésus-Christ et des Apôtres. C’est là le vrai sens de la foi aux miracles. Et en professant cette doctrine, je puis dire, en toute conscience, que je suis vraiment fidèle à l’enseignement des Saintes Écritures.

apporter du pain et du beurre. Le petit garçon, après avoir mangé sa beurrée avec un excellent appétit, retourna vers la porte, l’ouvrit, et regardant au ciel, il ôta sa casquette en disant : «Merci, bon Dieu ! » Puis, il referma la porte et retourna chez sa mère. (Evangelisch-lutherischer Friedensbote aus Elsass-Lothringen, 9 sept. 1894, p. 383.) C'est “ainsi que j'entends, moi aussi, le miracle, et, sous une autre forme, je remercie Dieu comme ce petit garcon.

(Paris, Librairie Fischbacher, 1894.)

Page 1