‹ Publications diverses sur le fidéisme et son application à l'enseignement Chrétien traditionnelChapitre 23 sur 59 · A PROPOS · texte numérisé non relu

A PROPOS

Mon honorable collègue, M. le professeur Doumergue, a consacré trois articles de ce journal à l'examen critique de ma leçon sur «La notion biblique du miracle ». Je tiens à le remercier bien sincèrement de ses observations si instructives et si courtoises. Il me permettra de lui soumettre, à mon tour, quelques réflexions, afin d’élucider cette question importante, sur laquelle nos vues ne me semblent nullement contradictoires,

Avant de relever les points où nous sommes d'accord, je voudrais écarter quelques malentendus.

Selon M. Doumergue, j'aurais été bien naïf de traiter une question qui n'existe pas. € M. Ménégoz, dit-il, a cru qu'il y avait une notion biblique du miracle. Il n'y en a pas. lenons donc les pages relatives à ce sujet pour non écrites. »

Il est évident que s’iln’y a pas de notion biblique du miracle, ma leçon n’a pas de raison d’être. En ce cas,

tous ceux qui m'ont si vivement critiqué se sont battus contre des moulins à vent, et ceux qui se sont rangés à mon avis se sont laissés prendre par un vain mirage. Mais en est-il effectivement ainsi?

La notion d’une chose, c’est l’idée qu’on s’en fait. La notion biblique du miracle, c'est l’idée que les auteurs sacrés se sont faite du miracle. Les prophètes, Jésus- Christ, les Apôtres, auraient-ils parlé des miracles sans en avoir aucune idée? Auraïient-ils fait des miracles sans se rendre compte de ce qu'ils faisaient? Je n’oserai préter à mon honorable collègue une assertion aussi irrévérencieuse. Et cependantil dit et répète : «II n’y a pas de notion biblique du miracle. »

Eh bien, je crois avoir débrouillé sa pensée. Il me semble confondre la fhéorie du miracle et la notion du miracle. Les auteurs bibliques, en effet, ne donnent nulle part un exposé didactique de leur idée du miracle. Ils n'en ont pas senti la nécessité, car tout le monde, les Juifs et les païens, les hommes pieux et les impies, entendaient les termes de « signes », de « prodiges », de « miracles » dans le même sens. Ces termes n’avaient pas besoin d’une explication. Aussi, n’en trouvons-nous pas dans la Bible. Mais cela prouve précisément que les prophètes, Jésus-Christ et les Apôtres partageaient sur ce point les idées de leurs contemporains, qu'ils avaient la même (notion du miracle ».

On pourra me reprocher d’avoir mal saisi leur pensée ; on pourra chercher à mieux la déterminer. Mais que l'on ne croie pas que l’absence d’une formule théorique implique l’absence d’une notion. La Bible ne donne pas la théorie du miracle ; mais la notion du miracle en remplit toutes les pages. L'étudier en vaut la peine.

Dans cette étude s'imposent certaines distinctions,

sans lesquelles la question ne saurait être tirée au clair. Il y a lieu, par exemple, de ne pas confondre l'historicité des récits miraculeux et la foi religieuse des auteurs sacrés ; les miracles eux-mêmes et les récits qui nous en sont parvenus.

Me plaçant à ce point de vue, j'ai dit que, pour déterminer la notion biblique du miracle, je n’avais pas à m occuper de l’historicité des récits miraculeux, mais uniquement des conceptions des auteurs relatives au miracle ; et j'ai ajouté que c’est essentiellement dans la foi religieuse des écrivains sacrés que Dieu nous révèle sa pensée. M. Doumergue en a conclu que je n’attachais guère de valeur à l’historicité des récits de la Bible. Or, cela n’est nullement le cas. Je ne crois pas être moins rigoureux que M. Doumergue quand il s’agit d'établir l'historicité des faits rapportés par l'Écriture. Seulement, l'examen de l’historicité des récits miraculeux de la Bible ne rentrait pas dans mon sujet.

Un exemple. Quand je veux savoir quelle idée l’auteur de l'Épitre aux Hébreux se faisait du passage de la mer Rouge par les Israélites ou de la chute des murs du Jéricho, c’est l'Épitre aux Hébreux que j'étudie en première ligne, et non l'Exode et le livre de Josué. L'idée qu'un apôtre s’est faite de ces miracles et l’Aistoricité de ces récits sont deux questions absolument distinctes, qu’il n’est pas permis de confondre.

Ensuite, il ne faut pas confondre un miracle et le récit d'un miracle. Je puis parfaitement être convaincu de la possibilité du miracle, et refuser de croire à la vérité d'un récit miraculeux qu'on vient me raconter ; je m'y refuse parce que le narrateur ne m'inspire pas une confiance suffisante ou parce qu’il tient lui-même le récit d’une tradition sujette à caution. M. le profes-

Re FREE 2 168 A PROPOS DE LA NOTION BIBLIQUE DU MIRACLE

seur Charles Bois, qui croyait fermement au miracle, a franchement déclaré ne pas croire « à la réalité de tous les miracles racontés dans la Bible ». Gardonsnous d'identifier la foi au miracle et la croyance aux récits miraculeux. Ce sont deux ordres de faits distincts : l’un est du domaine religieux, l’autre relève de l'histoire.

C’est sur la base de cette distinction que j attache une valeur propre à la foi au miracle, abstraction faite de la question d’historicité de tels récits miraculeux. La foi du petit garçon dont je parle, à la fin de ma leçon, avait une valeur propre, indépendamment de la vérité de l’histoire des corbeaux d’Elie. Cette histoire pourrait être légendaire, que la foi de l'enfant à l’exaucement de la prière n’en serait pas moins vraie. Cela ne saurait faire aucun doute.

Si M. Doumergue avait eu à traiter mon sujet, il aurait été amené par la force des choses à faire les mêmes distinctions. On peut demander à tout théologien d'en reconnaître la légitimité. Aussi me semble-t-il que, sur ces points, l’entente avec mon honorable collègue ne doit faire aucune difficulté.

Je pense examiner, dans un prochain article, le fond du débat.

Quand faisant abstraction des questions historiques, j'approfondis l’idée du miracle de M. Doumergue, je suis heureux de me sentir en parfait accord avec lui.

I accepte, en effet, les deux thèses qui se trouvent à la base de ma conception : le miracle est l’exaucement de la prière, et cet exaucement se produit sans nulle violation des lois de la nature.

M. Doumergue se rallie entièrement à mes vues sur la prière. « C’est parfait, dit-il, absolument parfait. Et je me demande ce que l’orthodoxe le plus rébarbatif pourrait exiger de plus. » Je remercie mon honorable collègue de ce certificat d’orthodoxie. Peut-être cela rassurera-t-1l quelques-uns de mes vieux amis que ma leçon avait grandement alarmés.

Il sera moins facile de leur faire adopter la thèse sur l'inviolabilité des lois de la nature. Cependant, cela n'est pas impossible. Il y a des théologiens dont la réputation d'orthodoxie est si solidement établie qu'ils réussissent à donner l’estampille de l’orthodoxie même à des hérésies. C’est ainsi que M. F. Godet a accrédité comme orthodoxes ses hérésies christologiques. J'espère que M. Doumergue réussira, de même, à faire recevoir comme orthocoxes ses hérésies sur le miracle. Car c'est bien une hérésie quand, contrairemeut à la doctrine eccclésiastique traditionnelle, il nie que les lois de la nature puissent être renversées. Dans le Christianisme du 27 avril 1894, il a écrit : « Le miracle de suspension ou de renversement des lois de la nature, nous ne l’admettons pas. » Et dans le numéro du 11 janvier dernier, il répète : (Il n'y a pas, et il ne peut pas y avoir de miracles contraires aux lois de la nature. » Si cette doctrine, hérétique mais vraie, trouvait un accueil favorable auprès de mes amis inquiets, les articles de M. Doumergue m'auraient décidément servi de planche de salut.

Quoi qu’il en soit, je constate avec bonheur que ma notion du miracle est aussi celle de mon honorable collègue. Et cet accord dogmatique, qui exprime l'unité de notre foi religieuse, est largement suffisant pour faire passer au second plan nos divergences historiques.

Jene mentionne celles-ci que pour ne pas avoir l'air de me dérober aux objections. Mais je ne puis entrer dans les détails. Il me faudrait entrer dans des discussions de textes, qui demanderaient beaucoup plus de place que celle dont je pourrais disposer ici sans abuser de l'hospitalité que ce journal m'a si gracieusement accordée.

La question historique est tellement complexe, qu'il n'y a pas deux théologiens qui soient d'accord sur tous les points. Il s’agit d’élucider tout ce qui a rapport à l’origine, à la date, à l'authenticité des textes bibliques, à leur intégrité, au caractère historique ou légendaire de la tradition orale, mise assez tardivement par écrit, on ne sait pas toujours par qui. Or, les opinions de M. Doumergue sur ces matières me sont à peu près inconnues.

Partage-t-11, par exemple, les vues de son collègue, M. Bruston, sur la composition du Pentateuque ? En ce cas, son jugement sur les récits contenus dans ce livre sera bien différent du jugement de celui qui attribue le Pentateuque à Moïse. Et comme il est hors de doute que Jésus-Christ et les apôtres ont cru à la rédaction du Pentateuque par Moïse, la question de l'autorité de Jésus en matière historique et littéraire viendra nécessairement se poser.

Ici, le cadre s’élargit. Il ne s’agit plus uniquement de la notion du miracle. Toute la théologie chrétienne est

en cause. C’est l’autorité de Jésus-Christ et des Saintes

Écritures qui entre en discussion. Et cette question, on ne la résoudra ni par des exclamations indignées, ni par des généralités oratoires. Il faudra la prendre COTPS à COrps.

Jusqu'ici, M. Doumergue a toujours évité de le faire.

Il s'est tenu sur une prudente réserve. Je ne puis pas lui en vouloir, car je sais que le terrain est brûlant. J'aimerais cependant savoir si mon collègue est d’accord avec moi sur le principe. Ce principe, je lai formulé dans ma leçon. J'accepte avec une joyeuse conviction l'autorité souveraine de Jésus-Christ et des Saintes Écritures dans le domaine religieux et moral, mais je ne crois pas que Jésus ait prétendu à aucune autorité dans le domaine des choses profanes, scientifiques, historiques ou littéraires. Si M. Doumergue se range à mon avis, nous pourrons différer dans notre jugement sur l'historicité de tel récit miraculeux, — l’assomption d'Élie, par exemple, ou la composition, dans le ventre d’un poisson, du beau cantique de Jonas, — mais nous nous rencontrerons dans notre foi à l'intervention immédiate de Dieu dans le cours de l’histoire et dans la vie privée de chaque individu. Or, c’est là la chose essentielle.

Il importe de ne pas perdre de vue qu'aucun auteur biblique ne considère la croyance aux miracles comme une qualité de l’homme religieux, comme une condition de salut. Au siècle apostolique, tout le monde croyait aux miracles, les Juifs et les païens, les croyants et les incrédules, les hommes pieux et les impies, et personne ne songeait à attribuer à cette croyance une vertu salutaire. Elle n’a pas non plus cette vertu aujourd'hui. Prêcher la croyance aux nombreux miracles relatés dans la Bible comme un élément constitutif de la foi chrétienne et comme une condition de salut, c’est se mettre en opposition avec la doctrine de l’Écriture Sainte elle-même. La foi qui sauve, d’après l’Écriture, c’est la foi en Jésus-Christ, le don du cœur à Dieu, la confiance filiale au Père céleste qui pourvoit à nos

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