DU MIRACLE
Il y avait, jadis, en Alsace, un pasteur qui préchait la charité sur un ton de véhémente irritation. On disait de lui : «Il prêche la charité sans décolérer. » J'ai dû penser à ce pasteur, quand j'ai lu la semonce que me donne mon jeune collègue, M. Henri Bois, dans le Christianisme, pour m'apprendre l'humilité. On dirait un maître d'école qui remouche un élève. Je suis assuré qu'avec l’âge, mon honorable collègue modérera son ardeur, et qu'il apprendra à précher humblement l'humilité.
De quoi s'agit-il entre nous? D'un point d'histoire.
s’agit de déterminer la notion orthodoxe du miracle.
On peut, me semble-t-il, examiner cette question sans manquer aux égards qu’on se doit entre collègues.
Le xvrr siècle est le siècle classique de l’orthodoxie protestante. C’est donc là qu'il nous faut aller chercher une réponse. Et c’est ce que j'ai fait. J'ai cité Quenstedt, le grand docteur scolastique, qu’on pourrait appeler le Thomas d'Aquin du protestantisme, et son émule, le savant Baïer, qui, avec une pléiade d’autres
dogmaticiens éminents de cette époque, fait autorité en la matière.
M. Bois ne conteste pas l'exactitude et la valeur de mes citations; mais il les interprète autrement que moi.
Voyons son exégèse.
Quenstedt dit : « Dans le miracle, Dieu agit contrairement à l’ordre qu'il a lui-même établi » (contra ordinem « se instilutum). Quel est le sens de ces paroles? Elles me semblent très claires. L'auteur veut dire que le miracle est contraire à l’ordre naturel, aux lois naturelles telles que Dieu les a établies.
Ce n’est pas l'avis de M. Bois. « Où est, dit-il, la violation des lois? Autre chose est l’idée vague d'ordre, autre chose l’idée précise, philosophique et scientifique de lois. Je pourrais accepter la définition de Quenstedt. » Or, nous savons que M. Bois nie que le miracle soit une dérogation aux lois de la nature. D’après lui, puisqu'il accepte la définition de Quenstedt, ces paroles : « Dieu agit contrairement à l’ordre qu'il a lui-même établi », devront donc être entendues ainsi : « Dieu agit conformément aux lois qu'il a lui-même établies. » Pour une interprétation hardie, voilà une interprétaüon hardie.
Passons à Baier. D'après ce dogmaticien, « les miracles sont des faits contraires à l’ordre de toute la nature » (praeler ordinem totius naturae). À mon sens, cela signifie que les miracles sont contraires aux lois naturelles. |
M. Bois est d'un avis différent. « Encore une fois, dit-il, où est la violation des lois? Les miracles peuvent être contraires à l’ordre de toute la nature, sans être contraires aux lois. Je pourrais accepter la définition de Baier. » Donc, d’après M. Bois, « contraire à
l’ordre de toute la nature », ne veut nullement dire, dans la pensée de Baïer, « contraire aux lois de la nature » ; cela signifie : «conforme aux lois de la nature ». Et il se trouve ainsi que MM. Baier et Bois sont par” faitement d'accord.
Voilà deux échantillons de l’exégèse de mon honorable contradicteur. Cela me rend rêveur. Je me demande comment, avec une telle tournure d'esprit, on doit faire l’exégèse de l'Ancien et du Nouveau Testament. Un plaisant a traduit le mot « exégèse » (du grec &5-nyéou) par : € qui conduit hors du texte ». M. Bois semble vraiment lui donner raison.
À la place de mon collègue, je ne me serais pas avancé si imprudemment. J'aurais commencé par lire, dans les ouvrages de Quenstedt et de Baier, les passages consacrés au miracle. Et une lecture, même superficielle, m'aurait persuadé que ces deux grands dogmaticiens ne songent, ni de près ni de loin, à admettre la fixité des lois naturelles dans le miracle. Au lieu de dire lois, ils disent ordre. L'idée, au fond, est la même. Et ce n’est pas en jouant sur les mots lois et ordre, comme le fait M. Bois, qu'on peut leur faire dire le contraire de ce qu'ils disent explicitement et d'accord avec tous les chrétiens de leur temps (1).
Pour un historien et un exégète sans préjugés, la notion orthodoxe du miracle ne peut faire l’objet d'aucun doute. Elle est d’une clarté et d’une précision parfaites. Le miracle est une dérogation aux lois de la nature. Celui qui n’admet pas cette conception, n'est plus orthodoxe sur ce point.
(1) Luther dit : « Ce qui se produit en dehors de la loi et de l’ordre, ne doit pas être considéré comme une loi, mais comme un miracle. » CWaîich, "Te xp. 1855.)
M. le professeur Jalaguier, de Montauban, l'a été. Il a défini le miracle: «une interruption locale et temporaire des lois de la nature ». M. le doyen Charles Bois ne l’a pas été. Malgré sa « Déclaration de foi » de 1872, sa conception du miracle est hétérodoxe. Il n'est pas le seul théologien orthodoxe qui ait eu sa petite hérésie. Je pourrais en citer un grand nombre. Du reste, ma notion du miracle diffère sensiblement de celle de M. le doyen Bois, qui, avec le vieux supranaturalisme, confond le miracle et le surnaturel. Mais j'évite autant que possible de discuter les opinions de ce regretté théologien, parce que son fils prend la plus légère critique de son père pour une offense personnelle.
J'aurais encore à faire d’autres observations sur l’article de M. Bois. Mais à quoi bon? Avec une méthode exégétique qui permet de voir la fixité des lois de la nature dans les définitions si précises d’un Quenstedt et d’un Baier, on peut faire äire n'importe quoi à n’importe quel texte. Grâce à cette méthode, M. Bois peut prêter au professeur Feine, de Vienne, des vues qui sont juste le contraire de celles qu'il professe ; il découvre dans ma leçon sur le miracle des doctrines « antichrétiennes », que personne n’y à vues et qui n'y sont pas. Dans ces conditions, une discussion fructueuse et bénie devient bien difficile.
(Christianisme au XIX° siècle, 1898, n° 25.)
J'avais dit qu'une discussion théologique avec mon honorable collègue, M. H. Bois, était très difficile. La réponse qu'il vient de me faire, dans le Christianisme au XIXe siècle, me confirme dans ce jugement. Je ne reconnais ni mes vues ni mes sentiments dans la description qu'il en donne. Mon silence même est interprété à faux. Je n'ai nulle envie de rentrer dans le débat, mais 11 m'importe de rétablir les faits.
Dans ma leçon sur la notion biblique du miracle, je n'ai pas seulement combattu la vieille doctrine orthodoxe de la suspension des lois de la nature, j'ai aussi marqué, en opposition avec le vieux supranaturalisme, la différence entre le surnaturel et le miracle, et j'ai défini le miracle « l’exaucement de la prière ».
C’est de cette conception que j'ai dit, que je ne l’avais pas trouvée ailleurs dans mes lectures. Je ne l'ai dit ni des idées de M. Ch. Bois, ni de celles de M. Doumergue, mais uniquement de ma conception personnelle.
Je savais si bien que le regretté père de M. H. Bois et M. Doumergue avaient professé la fixité des lois de la nature que je les ai mentionnés, en note, dans ma lecon. Il ne faut donc pas me faire dire que je me figure avoir été le premier à soutenir cette thèse. Et M. Ch.
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Bois n’a pas été le premier non plus. C'était l'opinion de M. de Pressensé, de M. Bouvier, et, avant eux, d’un grand nombre de supranaturalistes allemands qui identifiaient le surnaturel et le miracle.
Ce qui n’est pas moins certain, c'est que ma leçon a été attaquée si vivement par quelques journaux religieux précisément à cause de ma négation de la suspension des lois de la nature, et non à cause de quelque autre doctrine « antichrétienne », comme le prétend, sans nulle preuve, M. Bois. Rien de plus facile que de s'en assurer. On à même fait entendre que par mon orthodoxie sur d’autres points, je cherchais à couvrir mes vues hérétiques sur le miracle.
Jusque-là, la négation de la suspension des lois de la nature dans le miracle était considérée comme une hérésie. Aujourd’hui, M. Bois veut la faire passer pour une doctrine orthodoxe, grâce à une nouvelle conception de l’orthodoxie. D’après lui, l'orthodoxie n'est pas dans les doctrines, mais dans les personnes. Quand une personne portant l'étiquette « orthodoxe » enseigne une hérésie, celle-ci se transforme en doctrine orthodoxe, comme la baguette d’une fée change le plomb en or.
M. Bois est accommodant. Il veut bien ne pas condamner comme hérétique la doctrine traditionnelle de la suspension des lois de la nature dans le miracle. I] se contente de demander que la négation de cette doctrine soit, elle aussi, tenue pour orthodoxe. Deux doctrines contradictoires, également orthodoxes toutes les deux ! c’est une trouvaille! La nouvelle conception de l’'orthodoxie nous réserve de ces surprises.
À ce propos, j'avais cité un exemple pour appuyer mes vues. On le récuse. J'en fourniraiun”autre, M. Bois nie la « substitution vicaire » du Christ, « l’ex-
piation proprement dite ». Cette doctrine, dit-il, est « aujourd'hui insoutenable » (Revue de théologie de Montauban, 1898, no 3, p. 293).
Je demande : la négation de l’expiation substitutive du Christ devient-elle une doctrine orthodoxe par le fait que M. H. Bois, qui passe pour être orthodoxe, la professe”? Si oui, c'est la nouvelle conception de l'orthodoxie préconisée par M. Bois qui est juste. Si non, c'est la vieille conception, la conception historique, celle que j'ai soutenue jusqu'ici, qui est dans le vrai. Et elle s'applique à la notion du miracle, comme à l'idée de Dieu, de la Trinité, de l’expiation et à d’autres doctrines explicitement ou implicitement reconnues comme orthodoxes par les Conciles, les Synodes, la tradition officielle de l’Église. Je ne crois pas qu’une étude approfondie de l'histoire des dogmes puisse arriver à une conclusion différente.
Je suis heureux de voir que M. Bois ne conteste pas que la question du miracle est de nouveau à l'ordre du jour, dans notre théologie française, depuis le mois de novembre 1894. S'il n'avait pas attaché quelque importance à ma lecon sur le miracle, il n'aurait certainement pas écrit tant de pages pour la discuter. N’aurait-elle provoqué que cette discussion, que je ne regretterais pas de l'avoir prononcée. Pour pénible que soit, à l’occasion, une controverse avec M. Bois, on ne discute jamais avec un esprit aussi distingué sans profit.
(Vie nouvelle, 1898, n° 28.)