DOGME DE LA TRINITÉ
Je place cette étude sous l'invocation du Dieu vivant et vrai: Père, Fils et Saint-Esprit.
C’est vous dire que je crois au Père, au Fils et au Saint-Esprit, et que dans cette étude je n'entends pas faire une œuvre de destruction, mais d’édification. Seulement, connaissant mes principes théologiques, vous ne vous attendez pas à ce que j'accepte le dogme traditionnel de la Trinité les yeux fermés, sans nul examen, uniquement parce qu'il a été proclamé par des Conciles et reçu dans nos Confessions de foi. Je ne reconnais ni aux Pères de l'Église, ni à nos Réformateurs, ni à aucun de nos contemporains, füt-1l un saint, le droit de m'imposer une doctrine que je serais forcé de croire sur parole. Cela ne serait ni protestant, ni chrétien. Une telle foi d'autorité est tout aussi contraire à l'esprit du Christ et des Apôtres qu'à celui des Réformateurs et de nos Confessions de foi elles-mêmes. Elle est essentiellement catholique. Et je pense que nous sommes d'accord pour la repousser.
(1) Ce travail a été lu, le 15 février 1898, à la Société de théologie protestante de Paris.
RO en fe ee ee
Mais, d'autre part, le fait que tant d'hommes de Dieu, depuis les premiers siècles jusqu’à nos jours, se sont prononcés pour ce dogme et y ont trouvé l'expression de leur foi, constitue pour moi une présomption en faveur de sa vérité, sinon de sa vérité dans sa formule archaïque et traditionnelle, du moins dans son fond métaphysique et religieux. Je suis pleinement convaincu que la formule trinitaire est l'enveloppe d’une vérité profonde et éternelle. Et c'est dans l'essai de dégager ce fond éternel et vrai de sa forme contingente et temporaire que consistera ma tâche dans ce travail. Je crois y apporter autant de respect pour la foi de nos ancêtres
que de conscience et d'indépendance dans mon jugement personnel.
Commençons par placer devant nous le dogme de la Trinité dans sa formule la plus précise et la plus hardie. Elle se trouve dans le Symbole Quicunque, dit « d’Athanase », qu'une tradition erronée a attribué à ce grand champion du dogme de Ia divinité du Christ. On ne connaît exactement ni la date ni l’auteur de ce Symbole Généralement on en place la rédaction au Ve ou au VIe siècle, et on croit qu'il a vu le jour dans la Gaule ou en Espagne. Je ne m'attarderai pas à vous parler des
différentes hypothèses émises à ce sujet. L'essentiel pour nous est de savoir que ce Symbole a été reçu dans les Confessions de foi catholiques et protestantes. Son caractère officiel n’est pas douteux. Cela nous suffit pour notre étude.
Voici comment il s'exprime :
« Nous vénérons un seul Dieu dans la Trinité et la Trinité dans l’unité. Nous ne confondons pas les personnes, et nous ne divisons pas la substance. Autre est la personne du Père, autre celle du Fils, autre celle du
Saint-Esprit. Mais le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne forment qu'une seule Divinité, égale en gloire et en éternelle majesté.
«Tel qu'est le Père; teliest. le Fils /ettebnS Saïnt= Esprit. Le Père n’est point créé, le Fils n’est point créé, | le Saint-Esprit n’est point créé. Le Père est immense, le Fils est immense, le Saint-Esprit est immense. Le Père est éternel, le Fils est éternel, le Saint-Esprit est éternel ; et cependant il n'y a pas trois éternels, mais un éternel, de même qu'il n’y a pas trois incréés, ni
‘trois immenses, mais un incréé et un immense.
« Le Père est tout-puissant, le Fils est tout-puissant, le Saint-Esprit est tout-puissant ; et cependant ilny a pas trois tout-puissants, mais un tout-puissant. Le Père est Dieu, le Fils est Divcu, le Saint-Esprit est Dieu ; et cependant il n'y a pas trois Dieux, mais un Dieu. Le Père est Seigneur, le Fils est Seigneur, le Saint-Esprit est Seigneur ; et cependant il n’y a pas trois Seigneurs, mais un Seigneur. |
« La vérité chrétienne nous ordonne de confesser que chaque personne est Dieu et Seigneur, mais il est interdit de dire qu’il y a trois Dieux ou trois Seigneurs. Le Père n’est ni fait, ni créé, ni engendré par personne. Le Fils n’est pas fait ni créé, mais il est engendré par le Père. Le Saint-Esprit n’est ni fait, ni créé, ni engendré par le Père ou le Fils, mais 1l procède des deux.
QIl y a donc un Père, et non trois Pères ; un Fils, et non trois Fils; un Saint-Esprit, et non trois Saints- Esprits. Dans cette Trinité, nul n’est antérieur ni postérieur, ni plus grand ni plus petit ; mais les trois personnes sont pareillement éternelles et parfaitement égales. Il faut donc, comme il a été dit plus haut, vénérer la Trinité dans l'unité et l’unité dans la Trinité.
« C'est ainsi que doit penser de la Trinité celui qui veut être sauvé. »
Voilà, dans toute sa netteté, le dogme orthodoxe de la Trinité. Celui qui ne l’accepte pas dans son sens historique n’a pas le droit de se dire orthodoxe.
Le Symbole Quicunque entend maintenir le monothéisme hébreu ; il proclame l’unité de l’essence divine. Mais en même tempsil statue, dans cette unité, l’existence de trois personnes, c’est-à-dire de trois consciences personnelles distinctes (1).
Il faut croire que les auteurs de la formule ont réalisé dans leur pensée la synthèse de cette unité et de cette triplicité. Il est certain aussi que beaucoup de nos contemporains réussissent, en détournant peut-être quelque peu les termes de leur sens primitif, à concilier ce qui paraît inconciliable à d’autres. Il ne nous est, en effet, guère possible d'admettre, avec nos conceptions philosophiques et psychologiques modernes, que trois consciences personnelles puissent former ensemble une seule individualité. Pour notre pensée, l'unité de l’individualité se confond avec l'unité de la conscience personnelle. Le dédoublement de la personnalité, comme on le rencontre quelquefois, constitue à nos yeux un état pathologique, maladif, un commencement de désagrégation mentale, une forme de la folie. Nous jugerions de même un « détriplement ».
Personne, pensons-nous, ne songe à assimiler à cet état morbide la vie consciente de la divinité. Et cependant, si l’on s’en tient à la formule trinitaire orthodoxe, il n’y a guère moyen de faire autrement. C'est la seule
(1) Pour l’histoire et la bibliographie du dogme, voir l’article Trinité, de M. LOBSTEIN, dans l'Encyclopédie des sciences religieuses, de Lichtenberger
PU MEURT Le ji ie Ne 1360 AT SN TER ARE DU he ETS À: Fan Au \ PER Eat 20 e + ES 49 PE CSN ' er SR À a : Ve LR Ce A à Wu \ a Le
"ne )
Pie ’ Pat
analogie psychologique qui se présente à notre expérience. Un état mental sain implique pour nous absolument l’unité de la conscience personnelle. Etcomme nous ne pouvons penser Dieu que spirituellement parfait, nous devons écarter toute assimilation de la conscience divine avec celle d’une personne mentalement troublée. |
Nous arrivons aux mêmes résultats si nous étudions la nature de l'esprit. Dieu est esprit. Or la seule notion que nous puissions avoir de l'esprit est celle de la conscience personnelle. Ce que l’esprit est en soi, nous l’ignorons. On se le représente volontiers comme une substance éthérée. Ce fut là sans doute la représentation des théologiens qui ont imaginé la formule de la triplicité des personnes dans l'unité de la substance. Cette assimilation de l'esprit à une espèce de gaz infiniment subtil sert encore aujourd'hui, plus ou moins consciemment, à ceux qui cherchent à retenir la vieille conception trinitaire. L’essence de Dieu, disent-ils, est une ; mais dans cette essence il y a trois personnes distinctes.
Cette thèse peut satisfaire des chrétiens qui ne sont pas entrés en contact avec la psychologie moderne. Mais elle ne répond plus à la pensée du croyant qui a reconnu que nous ne savons de l'esprit qu'une seule chose, c’est qu'il est personnel. La conscience personnelle est pour nous Ïa seule manifestation de l'esprit ; il n'y en a pas d'autre. Et si nous disons que Dieu est esprit, nous sommes forcément amenés à conclure à son unité personnelle. L'idée de trois personnes dans un esprit est irréalisable pour notre pensée.
Comme on le voit, notre notion de Dieu dépendra toujours en quelque mesure de nos conceptions psychologiques. Ce fut le cas autrefois comme aujourd’hui.
Nous pouvons même constater une nuance entre la formule trinitaire latine et la formule un peu plus. ancienne des théologiens grecs. Le mot que les Latins ont rendu par persona est en grec hypostasis. Il y a, disent les symboles grecs, «trois hkypostases dans l'unité de la substance divine ».
Au sens propre, hypostasis signifie soutien. On l’emploie pour désigner un support placé sous un objet pour, le soutenir. Au figuré, il sert à exprimer l’idée de fermeté, de consistance, de solidité. En métaphysique, lhypostase est un être spirituel qui a une existence propre. Cette existence peut être dérivée ou avoir sa raison d’être en elle-même, être causa sui.
Le Père seul est causa sui. Il est l’hypostase fondamentale. Le Logos, le Fils, est issu du Père. Il est une hypostase dérivée, de même que le Saint-Esprit. Nous nous trouvons en présence d'une évolution interne, intradivine, que, par un procédé difficile, sinon impossible à réaliser pour notre pensée moderne, on rejette dans l'éternité.
. Le grand schisme de l’Église d'Orient et d'Occident s’est fait sur la question de savoir si le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, ou du Père seulement. Cette discussion si subtile n'a pu se produire qu'avec la notion de l’hypostasis, qui a quelque chose de plus fuyant que celle de la persona. Aussi plus d’un de nos théologiens, qui désire rester orthodoxe, tout en ne l’étant plus, remplace-t-il volontiers, en parlant de la Trinité, le terme de personne par celui d'Aypostase. C'est d'autant plus commode qu’en français le mot hypostase n’a aucun sens, ou, si l'on préfère, que chacun peut lui donner le sens qui lui plait. C’est un précieux voile pour cacher l’hérésie.
Je dirai toutefois, pour la défense de ceux qui emploient cette petite ruse, que la notion de la personnalité, telle que nous la concevons de nos jours, est relativement moderne. Elle avait beaucoup moins de précision dans les temps anciens. Ainsi on n'est jamais arrivé à savoir si le Logos de Philon est personnel ou non. Sa notion a quelque chose de chatoyant. Il en est de même du mot persona dans le latin classique. Ce terme,emprunté au langage du théâtre, désigne le rôle, le caractère, le personnage que quelqu'un joue dans le monde. Il ne répond qu’approximativement à notre notion de l'individualité.
Qu'à cette époque, l’idée de la personnalité n'ait pas encore été aussi déterminée qu’elle l’est aujourd'hui, cela peut nous surprendre, mais nous devons le cons: tater. Le terme de persona avec son caractère quelque peu vague rend donc: assez bien, dans les premiers écrits théologiques latins, la notion grecque de l’Aypostasis ou du prosôpon, comme on disait aussi. Peu à peu l'idée de l’individualité s’est précisée. Et je crois que dans le Symbole Quicunque le terme de persona répond, à peu de chose près, à notre notion de la personnalité. En tout cas, nos Confessions de foi protestantes entendent le mot personne au sens moderne. Les Dogmatiques orthodoxes en font foi. Néanmoins ceux de nos théologiens qui remplacent le mot personne par celui d’Aypostase y ont quelque droit au point de vue historique, quoiqu'ils soient loin de partager les notions métaphysiques et les croyances dogmatiques des Pères grecs et latins. La véritable orthodoxie, c’est-à-dire la conformité parfaite de nos croyances avec celles des auteurs des anciens Symboles, est aujourd'hui une. impossibilité psychologique. On peut répéter leurs mots,
LC, De TN dl x il à - dal à » AE 1 E : PS OT SRE ANTON ET OUR TT
. mais, qu'on le veuille ou non, d’une manière consciente ou inconsciente, on y verse d’autres idées.
S 11 est établi que nos idées diffèrent sensiblement de celles des auteurs des vieux Symboles, il est probable qu'il y a aussi une différence entre les conceptions des Pères et celles des auteurs du Nouveau Testament. Nous devons nous demander si le dogme de la Trinité, tel qu'il a été formulé par les Conciles, est conforme aux données des écrits apostoliques.
Ici la question se complique. Dans la théologie des Pères, il y a une certaine communauté de prémisses philosophiques. Ils se trouvent tous, plus ou moins, sous l'influence de la philosophie platonicienne. Il n’en est pas de même des auteurs du Nouveau Testament. Toute homogénéité philosophique est absente de leurs écrits. Les prémisses de Jean diffèrent de celles des trois premiers Évangiles ; celles de Paul sont un mélange d'idées juives et grecques; l'éducation de Jacques est foncièrement différente de celle de l’auteur de l'Épitre aux Hébreux. Ces divers groupes d’écrits semblent sortir chacun d’une autre atmosphère.
Sur un point cependant ïls sont tous d'accord : ils sont tous absolument monothétistes. Leur Dieu est Jéhovah, le Dieu de l'Ancien Testament. Il m'a été impossible jusqu'ici de découvrir, en ce qui concerne le monothéisme, la moindre différence entre les écrits de J’Ancien et du Nouveau Testament.
Certes, la notion de Dieu se spiritualise peu à peu en Israël. Il y a une différence notable entre le Dieu des anciens Hébreux, qui se délecte en respirant l'odeur des sacrifices, et le Dieu des prophètes, qui demande à l'homme le don du cœur. On pourrait de même cons-
ès
tater une nuance entre la notion de Dieu chez les premiers chrétiens de Jérusalem et celle de l’auteur du quatrième Évangile.
Ajoutons aussi, pour ne pas donner prise à la critique, que le monothéisme des ancêtres des Israélites n'était. que relatif. C'était de la monolâtrie. On ne rendait un culte et on n'offrait des sacrifices qu’à un seul Dieu; mais cette fidélité au Dieu national, Iahveh, n’excluait pas la croyance à d’autres Dieux, nationaux eux aussi. Grâce aux prophètes, l'unité absolue de Dieu a été définitivement proclamée et reconnue en Israël. Mais cette transformation de la monolâtrie en monothéisme, qui s'est produite, nous n’en doutons pas, sous l'inspiration de l'esprit de Dieu, n’a fait que consolider la foi mono-: théiste en Israël. A l’époque de Jésus-Christ, cette foi était absolument ancrée dans les esprits; et elle a été professée sans nulle variation par les Apôtres. Elle éclate dans le Nouveau Testament de la première à la dernière page. re,
Un autre fait incontestable, c'est que la doctrine de, la Trinité ne se trouve pas dans le Nouveau Testa-: ment sous forme d'enseignement didactique. Nous examinerons tout à l'heure si elle y est implicitement enseignée. Pour le moment, je constate seulement que. ni Jésus-Christ, ni les Apôtres n’ont jamais parlé d’une triple personnalité, ou de trois hypostases, ou d’une. triplicité quelconque dans la divinité. C’estmême assez tard dans la littérature chrétienne, chez Théophile: d’Antioche, vers la fin du second siècle, que se trouve pour la première fois le terme de « triade ». Certes, il est question, dans le Nouveau Testament, du Père, du Fils et du Saint-Esprit, mais l’idée d’une triple différence intradivine, d'une trinité personnelle dans
l'unité de la substance est absente de toute la Bible (1).
Cela est d'autant plus naturel que la pensée juive n'a pas l'habitude d'opérer avec les notions de substance ou d'essence, elle opère avec l’idée de force. Les notions d'essence et de substance (oûsix, œûos, avec leurs nuances variables et mélangées) sont foncièrement grecques, et c’est par la philosophie grecque qu'elles ont pénétré dans la théologie chrétienne et ont pu engendrer l'idée de trois hypostases dans une même substance (2). La pensée juive était incapable de produire une telle notion. Or, tous les auteurs du Nouveau Testament, sauf peut-être Luc, sont sortis du Judaïsme; cela nous explique l'absence de la doctrine trinitaire dans leurs écrits.
Mais si la doctrine n’y est pas explicitement formulée, n'y serait-elle pas implicitement contenue ? Pour répondre à cette question, il nous faut étudier les divers éléments qu'elle comprend.
Mentionnons d'abord deux points capitaux sur lesquels les théologiens sont loin d’être d'accord. Il s’agit de savoir, en premier lieu, si le Nouveau Testament
(1) Le passage I Jean 5,7: «Il y en «a trois qui rendent témoignage dans le ciel, Le Père, la Parole et le Saint-Esprit, et ces trois-là sont un», est inauthentique. Il est inconnu aux Pères de l’Église et ne se trouve pas dans les anciens manuscrits du Nouveau Testament. Luther a toujours refusé de le recevoir dans sa traduction de la Bible. — Quant à la formule du baptême : « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit », elle vise la triple manifestation historique de Dieu, sans rien énoncer au sujet de la vie métaphysique intradivine. Cette observation s’applique à toutes les formules plus ou moins trinitaires du Nouveau Testament.
(2) Le sens des termes vèciz, cunousix, Quorouaio, mUets, UTeTTOoUe, rpécwroy a beaucoup varié chez les théologiens grecs. On trouvera un résumé de ces variations dans l’article Christologie de M. Loofs, dans la 3e édition de l'Encyclopédie de Herzog-Hauck. Nous nous en tenons au sens qui a fini par prévaloir.
enseigne la divinité essentielle de Jésus-Christ, sa déité, et en second lieu, s’il enseigne la personnalité du Saint-Esprit. C’est une question d’exégèse et de théolosie biblique. S'il est établi que, d’après le Nouveau Testament, Jésus est une incarnation de la divinité et que le Saint-Esprit est une personne divine distincte du Père, nous sommes autorisés à conclure que le dogme de la Trinité n’est que la formule théologique de lenseignement implicite des auteurs sacrés.
Commençons par l'examen du second point, qui
présente moins de difficultés que le premier. Le Sant- Esprit est-il, dans le Nouveau Testament, une personne divine distincte du Père? Je ne puis entrerici dans une étude de détail; je dois me borner à quelques aperçus généraux. Je vous donne les résultats de mes recherches.
- Partout, dans le Nouveau Testament, où il est question de l’action du Saint-Esprit, cet esprit est conçu comme une force spirituelle émanant de Dieu. Sur ce point, tout le monde est d'accord. Mais la difficulté est de savoir si le Saint-Esprit est un être personnel ou une force spirituelle impersonnelle, s’il est identique à l'esprit de Dieu ou s’il a une existence propre, distincte de l'esprit de Dieu. Et ici l’hésitation est permise.
Tantôt l'Esprit nous apparaît comme une puissance plus ou moins personnelle, comme un être divin distinct du Père céleste. Il agite les prophètes, il les transporte d’un lieu à l’autre, il leur annonce l'avenir, il descend sur Jésus sous forme de colombe, il le « lance » dans le désert, il apparaît sur ses disciples en langues de feu, il les fait parler en langues étrangères, il produit des phénomènes spirituels mystérieux, des charismes étonnants. Toute cette activité du
Saint-Esprit semble être distincte de celle de l'esprit de Dieu, sans que cependant il soit possible d'établir avec certitude que, dans la pensée des auteurs, elle ait eu un caractère réellement personnel.
- D'autre part, les écrivains sacrés identifient fréquemment le Saint-Esprit avec l'esprit de Dieu. Les prophètes disent indifféremment « l'Esprit de l'Éternel » et « l'Esprit saint ». Dans le Nouveau Testament, le «€ Saint-Esprit » est « l'esprit du Père » ; l’homme « né de l'Esprit », c'est « l'homme né de Dieu ». Quand Paul dit : « Ceux que mène l'esprit de Dieu sont des fils de Dieu », il identifie manifestemént l'esprit de Dieu et le Saint-Esprit. |
Que conclure de là? Il se peut que de pieux Israélites ou des chrétiens peu cultivés de l’Église primitive aient vu dans certains phénomènes spirituels, extraordinaires, dans certains charismes — dans la glossolalie, par exemple — une action du Saint-Esprit distincte de celle de l'esprit de Dieu, et qu'ils aient considéré la puissance mystérieuse qui produisait ces phénomènes étranges comme une force spirituelle indépendante, agissant dans les croyants. Cela n’est pas impossible, mais cela n'est nullement certain. Quant aux esprits cultivés, ils étaient préservés de telles méprises ; tout au plus pour-
rait-on se demander s'ils ont toujours su bien mainte-
nir la différence entre une personnification réelle et une personnification purement littéraire. Il est pour moi hors de doute qu’un saint Paul ou un saint Jean ont identifié le Saint-Esprit et l'esprit de Dieu, et qu’ils n’ont pas considéré le Père et le Saint-Esprit comme deux personnes intradivines.
Le Saint-Esprit étant identique à l'esprit de Dieu, on est en droit de parler de la divinité du Saint-Esprit ; et,
en ce sens, on peut aussi parler de sa personnalité, parce que l'esprit de Dieu est personnel. Mais le Nouveau Testament, pas plus que l'Ancien Testament dont il relève, ne connaît deux entités personnelles distinctes et coexistantes en Dieu, dont l’une serait le Père et l’autre le Saint-Esprit.
La question devient beaucoup plus complexe quand il s’agit de la divinité du Christ. Mes études exégétiques m'ont amené à constater que la notion du Fils de Dieu, n’est pas exactement la même chez tous les auteurs du. Nouveau Testament. Autre est la conception des Évansiles synoptiques, autre celle des Épiîtres pauliniennes, autre celle des écrits johanniques. | :
Dans les Évangiles synoptiques, Jésus est appelé le Fils de Dieu au sens théocratique. Dans la théologie de. saint Paul, le Fils de Dieu est la première des créatures, le premier en rang et en date des esprits célestes. Chez Jean, il est — de même que le Logos de Philon — une espèce d'émanation de la divinité. Mais aucun auteur du Nouveau Testament nel’identifie avecJéhovah. L'idée d'unerincarnationde Jéhovah est absolument étrangère à la pensée des auteurs sacrés. Nous n’en trouvons nulle trace dans le Nouveau Testament, pas plus que dans la Thorah d'Israël. Jésus et les Apôtres sont tout'aussi rigoureusement monothéistes que Moïse et les prophètes. L'idée de plusieurs personnalités intradivines n’a jamais effleuré leur esprit. Ce sont les philosophes grecs convertis à l'Évangile qui ont introduit cette conception dans la théologie chrétienne. sé
Si les disciples de Jésus avaient vu en leur Maître une incarnation de Jéhovah, ils lui auraient rendu des hommages divins sous la forme usuelle, en lui offrant des sacrifices. Or, ils n’en ont rien fait, ni deson vivant
ni après sa mort, ni après sa résurrection. Les membres de la première communauté chrétienne de Jérusalem continuèrent, comme par le passé, à offrir des sacrifices à Jéhovah. Leur zèle dans l'observation de la loi lévitique les fit même particulièrement bien voir de leurs concitoyens juifs. Ils n'auraient certainement pas joui de cette faveur auprès du peuple, s’ils avaient proclamé la divinité de Jésus et s'ils l'avaient adoré. C’eût été un scandale, une abomination dont nous trouverions destraces dans les luttes des premiers chrétiens avec le judaïsme. Les disciples sont restés en communion spirituelle avec leur Maître ressuscité ; ils luiont parlé et lui ont adressé leurs demandes comme s’il était encore auprès d’eux ; ils l'ont exalté en termes enthousiastes, mais ils ne lui ont pas offert, comme à Jéhovah, un culte d’adoration. Les hommages qu'ils lui rendaient étaient des hommages royaux, avec génuflexions et louanges hyperboliques, tels qu'on les rendait aux souverains de l'Orient et tels que le Messie, le futur Roi des rois, les méritait plus qu'aucun autre.
Transportez ces hommages dans le milieu grec et romain, où règne le polythéisme et où l’on divinise les héros et les empereurs, et vous ne vous étonnerez pas de voir surgir l’idée de la divinité du Christ. Et comme il fallait concilier cette idée avec le monothéisme juif, on en arriva, grâce à la métaphysique grecque, à faire du Christ une hypostase intradivine, à laquelle on adjoignit le Saint-Esprit. Le dogme de la Trinité était achevé en principe.
- [ne restait plus qu'à prouver que cette doctrine était aussi celle de Moïse, des prophètes, des écrits ‘sacrés de l'Ancien Testament. On y réussit facilement ‘au moyen de la méthode allégorique, qui florissait
alors dans les écoles juives, chrétiennes et païennes. Je ne m'attarderai pas à exposer les merveilleux tours de force exégétiques au moyen desquels on parvint à démontrer que même Adam et Ève croyaient déjà au dogme de la Trinité. On trouve encore dans les écrits de nos vieux théologiens protestants les preuves allégoriques les plus candides à l'appui de ce dogme. Les progrès de l’exégèse grammaticale et historique nous ont à peu près délivré de ce fléau. Même les théologiens les plus orthodoxes n'osent plus avoir recours à des arguments de cette nature. Ils sont bien près de reconnaître, me semble-t-il, que le dogme de la Trinité ne saurait s'appuyer sur les données de l'Ancien Testament.
En effet, qu'on lise la Loi et les Prophètes, et l’on y trouvera à toutes les pages la prémisse du monothéisme le plus absolu. Jéhovah est une personne unique.'Sa pensée, son sentiment, sa volonté révèlent de la manière la plus évidente l’unité de la conscience personnelle. Sa conscience psychologique est analogue à celle de l’homme. I n’y a nulle triplicité personnelle en lui. La notion grecque de l'hyposthase est inconnue aux auteurs de l'Ancien Testament, à plus forte raison l’idée de la coexistence de plusieurs hyposthases dans une même substance. Dieu n'est pas pour eux un être collectif, constitué par plusieurs associés ; il est un monarque absolu, qui ne partage sa souveraineté avec personne. L'unité personnelle de Jéhovah est un axiome pour les auteurs sacrés.
De même son immutabilité. Il est celui qui est. Il est le même d’éternité en éternité. Il n’y a en lui ni évolution ni ombre de variation. L'idée gnostique d'une génération métaphysique, d’une procréation de la divinité est absente de l'Ancien Testament. Jéhovah n'en-
gendre pas; il n’a pas de fils au sens métaphysique. S il appelle les Israélites ses fils, c'est au sens moral, par métaphore. C’est ainsi que les rois sont ses fils. Le Messie l’est dans le même sens; il est l'Oint de Dieu, le Roi théocratique qui s’assiéra sur le trône de son père David. Pas plus que David, il n’est une personne intradivine, une incarnation de Jéhovah. Les auteurs sacrés parlent, il est vrai, de théophanies; on trouve aussi chez les auteurs de quelques livres apocryphes de l'Ancien Testament des velléités de personnification de la Sagesse divine ; mais l’idée d’une incarnation de la divinité est en dehors du cercle de leurs pensées. Ils n'y songent ni de près ni de loin. La notion d’un Homme-Dieu ou d’un Dieu-Homme jure avec les conceptions et représentations fondamentales de toute leur théologie. C’est l'évidence même pour tout exégète ayant quelque sens historique.
Nous voilà bien -loin du Symbole Quicunque. Et cependant, en remontant le cours de la pensée reli- gieuse, depuis ce Symbole jusqu'aux premiers écrits de la Bible, nous n'avons rencontré aucune solution de continuité. D’évolution en évolution, le monothéisme primitif a abouti à la formule trinitaire. Moïse nous apparaît comme l’ancêtre d’Athanase.
Comment cette évolution a-t-elle pu se produire ? Quelle est la sève vivante, la vérité religieuse qui l’a maintenue constamment en travail et qui la pénètre de part en part depuis la racine jusqu'au dernier rameau ? Et quelles sont les formes contingentes, temporaires, périssables, qu'elle a produites incidemment au cours des siècles et qui sont appelées à disparaître à leur tour pour faire place à des formes nouvelles, tout
SRE CAR 7 DANSE LP PASSE PRES PES RE ne x l NX, 4 fre”,
en laissant le fond intact? Voilà des questions d’une importance capitale qu'il nous reste à examiner.
Je commencerai par énoncer deux principes, l'un positif, l’autre négatif, qui se trouvent à la base de mes conceptions théologiques. Le principe négatif, c'est que l’homme est incapable de connaître Dieu par les seules lumières de sa raison. Vouloir atteindre Dieu au moyen de la dialectique, de la logique, du raisonnement, c’est une entreprise aussi vaine que de vouloir saisir un son avec les yeux ou une odeur avec les oreilles. L’œil de l'homme est un organe merveilleux, mais il n’est fait ni pour les sons ni pour les odeurs. C’est ainsi que la raison de l’homme est un instrument admirable, mais la connaissance de Dieu est en dehors du cercle de ses opérations. Cette connaissance est réservée à un autre organe : à la conscience religieuse et morale, ou, pour employer un terme biblique : au cœur.
Cela nous mène à notre principe positif. Dieu ne se révèle que dans le cœur de l’homme. Dieu est esprit. Et qui dit esprit, dit être personnel. Présent partout, Dieu est présent dans l'esprit de l’homme. Or, l’homme aussi est un être personnel. Le rapport spirituel, interne, entre l’homme et Dieu, est un rapport de personne à personne. Ce rapport, comme tout rapport personnel, sera d'autant plus intime que l'affection et la confiance seront plus grandes. Dieu se révèle à l’homme dans la mesure où l’homme se donne à lui. Tantum Deus cognoscilur quantum amatur.
Cette observation nous apprend que Dieu est à la fois transcendant et immanent. Le Dieu transcendant, c'est le Père, créateur du ciel et de la terre. Le Dieu immanent, c'est le Saint-Esprit.
Voilà deux termes de la Trinité. Nous pouvons marquer à la fois leur unité et leur différence.
Le Saint-Esprit est le Dieu intérieur. Il est un être personnel : un moi qui parle à notre moi. Avecl'Église, nous affirmerons donc résolument sa personnalité. Nier la personnalité du Saint-Esprit, c’est se méprendre sur la nature même de l'esprit, dont la substance nous est inconnue, et qui ne se révèle à notre pensée que par la personnalité. Nous disons donc que le Saint- Esprit est une personne divine.
Certes, le moi du Dieu immanent est identique au mot du Dieu transcendant. Mais pour notre pensée représentative, disons plus clairement, pour notre imagination, le Père et le Saint-Esprit sont deux êtres disüncts, ayant chacun son individualité. Dieu est toutprésent. Nous croyons à sa toute-présence par un acte de foi. Peut-être la pensée spéculalive parvient-elle à réaliser l’idée de la toute-présence d’une personne, d’un mot. Mais la pensée représentative en est absolument incapable. Dès qu'elle essaie de se représenter le mot, elle le localise; c'est forcé par notre constitution mentale. Elle assigne deux places différentes au Dieu transcendant et au Dieu immanent. Et ici les limites entre la pensée spéculative et la pensée représentative sont certainement bien fuyantes. Quand nous adressons nos prières à Dieu, nous les adressons au Dieu transcendant, que nous ne pouvons nous représenter qu'en dehors et au-dessus de nous. Ce n’est pas au Dieu intérieur que nous nous adressons, c’est au Père qui est « dans les cieux ». Et d'autre part, quand nous entendons la voix de notre conscience qui nous commande ou nous blâme, nous la rapportons au Dieu immanent, qui vit en nous et nous rend témoignage de sa présence et de sa volonté.
Les Pères grecs et latins ont donc eu parfaitement raison d'affirmer la personnalité du Père et du Saint- Esprit et de dire que les deux ne sont qu'un. Mais où ils se sont trompés, c’est quand ils ont transporté leur pensée représentative, leur distinction toute subjective, en Dieu lui-même, dans le Dieu transcendant, et qu'ils ont statué deux personnes en Dieu, dissolvant ainsi l'unité de la personnalité divine. Leur notion philosophique de l'unité de la substance, du substratum impersonnel de la divinité, leur a facilité cette opération mentale. Elle peut, comme nous l'avons dit, la faciliter encore aujourd’hui aux théologiens qui partagent leurs vues et se représentent l'esprit comme une substance gazeuse. Mais ceux qui identifient l'esprit et la personnalité ne sauraient réaliser par la pensée la conception d’un esprit comprenant deux personnes, c'est-à-dire d’un esprit qui serait deux esprits. Cela leur est tout aussi impossible que de concevoir une unité qui serait deux unités. Si Dieu est esprit, 1l est une personne, une seule personne, un seul moi. C’est dans l'unité de sa personnalité que consiste l'unité de son être.
En affirmant donc que l'Éternel, notre Dieu, est un seul Dieu, nous affirmons l'unité de sa conscience personnelle. Mais, d'autre part, notre pensée représentative continuera à maintenir la distinction de deux personnes divines, du Dieu transcendant et du Dieu immanent, du Père et du Saint-Esprit. Nous nous approprions ainsi ce qu'il y a de vrai dans la formule trinitaire, sans en retenir l'erreur métaphysique.
?assons maintenant aux rapports du Père et du Fils. Ces rapports, on le sait, ont été l’objet d’une contro-
TE CRE EE CP Ra SU MA LE: A LA ss ÿ : *A e à ‘ :
\ } Des =
{ ÉTUDE SUR LE DOGME DE LA TRINITÉ 5 5 Le
verse ardente dans les premiers siècles de l'Église, et la lutte sur cette question reprend de nos jours avec une vivacité croissante. C’est que la christologie est un des points fondamentaux de la doctrine chrétienne. Il importe donc, si la solution patrologique ne nous satisfait pas, d'en trouver une autre qui concilie mieux notre foi religieuse et notre pensée théologique.
Saint Jean, probablement sous l'influence de la théologie philonienne, a désigné le Messie, le Fils de Dieu, par le terme de Logos, la « Parole ». Je n’examinerai pas quel rapport il peut y avoir entre le Logos dé Philon et celui de Jean. Je ne m'arréterai pas non plus à déterminer le sens précis, historique, du Logos johannique. Je retiens simplement cette désignation de @ Parole de Dieu » appliquée au Christ. Je la crois aussi juste que précieuse pour notre conception christologique moderne.
Dieu parle à l’homme d’une manière médiate et d’une manière immédiate. La manière immédiate, nous l'avons esquissée : c'est le témoignage interne du Saint-Esprit. Ce témoignage saisit et impressionne
l’homme dans le foyer de sa personnalité, dans son mor. Il s'adresse à la pensée, au sentiment et à la volonté. Mais c’est dans la pensée que ce témoignage devient conscient ; et il s'exprime en paroles. Tout témoignage du Saint-Esprit exprimé en paroles est une parole de Dieu.
Mais ici, il y a lieu de faire une distinction, très délicate il est vrai, mais absolument indispensable. Quand le témoignage divin passe par l'esprit de l’homme et se traduit en paroles, il ne conserve pas sa pureté initiale. Il est moulé, s’il m'est permis de m'exprimer
ainsi, dans la cervelle de l'individu ; et ce moule peut, selon les circonstances, être bien défectueux. De même que la langue de l'homme qui a reçu le témoignage du Saint-Esprit peut être grammaticalement incorrecte, de même sa pensée religieuse, selon l’éducation première qu'il aura reçue, selon son instruction, ses capacités, sa conception du monde, sa tournure d'esprit, pourra s'exprimer en une forme peu adéquate à l’inspiration originelle. Le liquide précieux peut se trouver dans un vase plus ou moins impur et y perdre sa limpidité première. I y a donc lieu de distinguer entre le fond divin et sa forme humaine. L'examen critique des doctrines qui se donnent comme parole de Dieu est non seulement légitime, mais encore il s'impose à tout homme arrivé à sa majorité spirituelle. |
Cette critique, nous ne pouvons la faire qu'avec notre conscience religieuse. Nous n'avons pas d’autre critère à notre disposition. Que cela nous plaise ou nous déplaise, il n’y a rien à y changer. De fait, ce critère est absolument suffisant pour notre vie religieuse, puisqu'il a plu au Créateur de nous en doter et qu'il n’a pas jugé bon de nous en donner un autre. C’est donc en bonne conscience et avec une joyeuse assurance que nous nous en servons, de même que nous nous servons de la raison dans les sciences naturelles.
Formulé en paroles, le témoignage du Saint-Esprit est la parole de Dieu externe, objective. Quand cette parole nous est communiquée, soit oralement, soit par écrit, elle devient interne dans notre esprit et se confond avec le témoignage immédiat du Saint-Esprit. C’est par ce double témoignage, médiat et immédiat, que Dieu fait son œuvre dans là conscience, dans le cœur de l’homme.
. Quand nous étudions cette action salutaire de Dieu à travers l'histoire de l'humanité, nous constatons un fait dont l'explication nous échappe, un fait providentiel, à savoir qu'il y a eu des peuples et des individus privilégiés au point de vue religieux, comme il y a eu des peuples et des individus privilégiés au point de vue de l’art, de la politique, de la jurisprudence. Nous pourrions dire que ce sont des peuples et des individus prédestinés ; mais cette assertion ne nous avancerait en rien. Qu'il nous suffise de constater le fait, qui n'est pas discutable. |
Le peuple privilégié par excellence au point de vue religieux à été le peuple hébreu, et, dans ce peuple, les hommes privilégiés ont été les prophètes. Ces hommes, providentiellement préparés pour leur sainte mission, ont ouvert largement leur cœur au témoignage interne, ou, ce qui revient au même, à l'inspiration du Saint- Esprit ; et ils ont exprimé les données de leur conscience religieuse dans un langage remarquablement pur, beau et puissant. Leur prédication était la prédication de la parole de Dieu ; aussi donnons-nous avec
raison le nom de « Parole de Dieu » à leurs écrits qui
nous ont été conservés.
Dans ce peuple est né celui qui fut plus grand que
tous les prophètes et qui mérita d’être appelé la Parole
de Dieu incarnée : Jésus de Nazareth, l'Oint de Jéhovah. Il avait reçu l'Esprit &« sans mesure », comme dit saint Jean. Je m'approprie cette idée, cette conviction.
Oui, tandis que les prophètes d'Israël avaient reçu le don du Saint-Esprit dans une mesure très large sans doute, mais cependant limitée, Jésus-Christ l’a reçu sans mesure, dans sa plénitude. « Le plérôme de la divinité, dit saint Paul, habitait corporellement en lui. »
Saint Jean l'appelle « la Parole de Dieu faite chair ». S'il m'était permis d'appliquer aux choses de l'esprit des qualifications matérielles, je dirais que Jésus-Christ était imprégné, saturé du Saint-Esprit. Le Symbole des Apôtres dit : &Il a été conçu du Saint-Esprit. »
Je n'ai pas à examiner le mystère de sa naissance. Si nous croyons à l’action providentielle de Dieu dans la préparation du peuple d'Israël et dans l’appel des prophètes, nous croirons à plus forte raison à une intervention divine spéciale dans la naissance et la vocation du Christ. Nous pourrons hésiter à prendre au pied de la lettre le récit de l'apparition de l'ange Gabriel à la vierge Marie, les paroles prononcées à cette occasion, le chœur des anges célébrant, dans la campagne de Bethléem, la naissance du Messie; mais tous ces gracieux récits, quelque peu légendaires et dont nous ne connaissons pas l’origine, sont l'expression à la fois poétique et symbolique de l'intervention réelle, spéciale, providentielle de Dieu dans la naissance du Christ (1).
Ce que les prophètes ont été en un sens relatif, Jésus- Christ l’a été au sens absolu : l'organe du Saint-Esprit. Il est, au point de vue religieux, la révélation parfaite du Dieu transcendant, du Père céleste; il nous fait connaître par son enseignement, par sa vie et par sa mort, la pensée, le sentiment, la volonté, le cœur de Dieu. L'homme, avons-nous dit, s’assimile la révélation interne du Saint-Esprit dans la mesure de sa foi, de sa
(1) Le dogme de la préexistence du Christ et l'expression symbolique ct temporaire de la prédestination de Jésus-Christ, dans la pensée miséricordieuse de Dieu, pour l’œuvre de la rédemption de Fhumanité. Et cette œuvre rédemptrice est la réalisation, sous une forme à la fois idéale et concrète, de l’attente juive d’un Messie.
piété, de la pureté de son cœur; Jésus-Christ se l’est absolument assimilée, car il a été absolument saint. Voilà pourquoi, bien que Dieu nous parle aussi par les: prophètes, par les apôtres, par toute conscience religieuse, nous mettons cependant Jésus-Christ à part et nous l’appelons la « Parole de Dieu » par excellence, la Parole de Dieu incarnée, « Dieu manifesté dans la chair ». Il est Ia manifestation parfaite de l’immanence du Saint-Esprit dans l'humanité. En Jésus-Christ l’esprit de Dieu s'est mystérieusement uni et confondu avec l’esprit humain, de manière à ne former avec lui qu'une seule conscience divino-humaine. C’est en ce sens que Jésus-Christ est pour moi l'Homme-Dieu, mon autorité religieuse et morale, mon Maître, mon Seigneur, en qui Je Crois et que je veux suivre et servir.
Cette union de Dieu et de l’homme en Christ a certainement un fondement métaphysique. Nous ne saurions la concevoir autrement. Mais ne perdons jamais de vue que la révélation divine, tant par les prophètes et les apôtres que par le Christ, est purement morale et religieuse, et qu'elle n'a pas trait aux choses et connaissances d'ordre profane. La parole de Jésus ne saurait être invoquée comme « Parole de Dieu » quand il s'agit de faits historiques, de documents littéraires, de phénomènes pathologiques, de croyances populaires, de géographie, de cosmologie, d'astronomie, de sciences naturelles. Dans le domaine des connaissances profanes, Jésus, de même que tous les organes de la révélation divine, a partagé les vues de son entourage, de ses contemporains. Chercher auprès de Jésus-Christ une réponse à des questions d'histoire ou de critique biblique, c’est ne rien comprendre à l’activité révélatrice de Dieu.
PPS CAT PA TEA NOM HS TUMONS a rt: ER mé RLACE 1 è É
Pour l’ordre des choses profanes, le Créateur a donné à l’homme la raison; et l’homme est appelé à s'en servir consciencieusement pour arriver à la connaissance de la vérité. Là est le secret de tous les progrès scientifiques.
Jl n’en est pas de même pour la religion. Ici, c'est Dieu qui se révèle dans la conscience de l’homme. La sphère d'action du Saint-Esprit est la vie religieuse et morale. Il n’agit pas en dehors de cette sphère; il ne nous apporte aucune lumière sur les problèmes de l'algèbre, de la botanique, de la physiologie, de la littérature ou de l’histoire. Il ne nous initie pas aux mystères de la métaphysique. Il ne nous apprend pas ce que Dieu est « en Soi », mais ce qu'il est « pour nous ».
Que l’homme avec les lumières de sa raison fasse de la philosophie, de la théosophie, des spéculations transcendantes, rien de mieux. La révélation religieuse peut hui être, sous ce rapport, d’une grande utilité; car tout se tient dans le monde de l'esprit; il n’y a pas de barrières étanches entre une pensée philosophique et une pensée religieuse, pas plus qu’entre les sciences naturelles et la critique historique ; il sera toujours possible de discuter sur les limites de ces divers domaines, limites nécessairement flottantes puisque l'esprit de l’homme est un. Mais il n’en est pas moins vrai que. chaque domaine a sa sphère propre, bien marquée, et qu'il suffit d’un peu de discernement pour distinguer la géométrie de l'histoire, une prière d’un syllogisme, et un acte de charité d’une spéculation métaphysique.
Ce n’est que dans l’ordre des choses religieuses et morales que Jésus-Christ est la « Parole de Dieu », la révélation parfaite de la vérité. Dans tous les autres domaines, il a partagé la faillibilité commune aux fils
des hommes, avec toutes les chances de vérité et d’erreur que comporte l'emploi de notre intelligence. Et j'ajoute, pour éviter tout malentendu, que je ne crois pas que Jésus ait eu des révélations spéciales sur la nature métaphysique de Dieu, sur ce que Dieu est «en soi », indépendamment de ses relations avec l’homme. I n'a connu et voulu connaître de Dieu que ce qui concerne la vie religieuse et morale de l’homme et le salut éternel du pécheur. Les curiosités du philosophe lui étaient absolument étrangères.
On pourra se demander si la connaissance de Dieu telle qu'elle résulte de l’immanence de l'esprit de Dieu dans l'esprit de l’homme n'est pas une connaissance métaphysique. J’avoue que cette question me laisse parfaitement indifférent, car je n’y vois qu'une discussion de mots. Selon que l’on donnera de la métaphysique une définition verbale plus ou moins large, on pourra y faire rentrer ou en exclure la religion avec tout ce qui s’y rapporte. Laissons les mots et retenons les faits. Il n'est pas douteux, pour l’homme religieux, que la religion exprime une relation personnelle entre l’homme et Dieu. Cela nous suffit pour notre étude.
Cette relation personnelle a trouvé sa réalisation parfaite en Jésus-Christ. Jésus a vécu avec Dieu dans le rapport le plus intime de foi et d'amour, de confiance et de vénération, de soumission et de dévouement. Aussi a-t-il mérité le titre de «Fils de Dieu » par excellence. Il avait le sentiment net et profond de cette filiation ; et c’est dans la spontanéité de sa conscience religieuse qu'il appelait Dieu son « Père ».
Quand cette double appellation de « Père » et de « Fils », qui jaillit des profondeurs de l'âme de Jésus, fut transportée dans les milieux où régnaient le plato-
PA
s# “4, "re # + { un A
nisme et la théologie judéo-alexandrine, elle subit les atteintes de cette atmosphère philosophique. La spéculation théosophique vit dans le «Fils » une émanation ou une procréation du «Père »; et on passa insensiblement de la notion de Dieu de l'Ancien Testament à celle d'une philosophie païenne qui devait aboutir au gnosticisme ; on transforma la paternité et la filiation morales en une paternité et une filiation métaphysiques. De là est sortie la doctrine de la génération éternelle du Fils par le Père, celle d’une seconde personne intradivine et celle de l’incarnation de la seconde personne de la Trinité. I est facile de suivre cette évolution depuis l’origine jusqu’au dernier terme tel qu'il nous est apparu dans le Symbole Quicunque. Le dogme de la Trinité est le fruit mûr de cette évolution.
Nous n'avons pas non plus trop de peine à découvrir la vérité religieuse qui s’est maintenue vivante et agissante à travers toutes ces modifications. Nous avons reconnu en Jésus-Christ la manifestation parfaite de l'esprit de Dieu dans l'esprit de l'homme. Il a été, si on veut bien le prendre, une incarnation de Dieu. Aussi Athanase avait-il mille fois raison de combattre la théologie d’Arius, qui voyait en Jésus-Christ l’incarnation d'un éon.
Arius, il est vrai, pouvait s'appuyer sur certaines données de la christologie paulinienne et johannique, ar Paul et Jean avaient subi en quelque mesure linfluence de l’école d'Alexandrie, dont les ramifications s'étendaient dans toute la diaspora juive et jusqu'au cœur du judaïsme. Le Livre des Actes nous apprend qu'il y avait à Jérusalem une école alexandrine. La christologie de Paul et de Jean se ressent de l’infiltration de ces doctrines; et les Ariens pouvaient avec
quelque apparence de raison en appeler à ces hautes autorités. Mais c’est Athanase qui a sauvé le christianisme en combattant énergiquement la doctrine de lincarnation du premier des éons, et en enseignant Pincarnalion de la divinité elle-même.
Certes, Athanase a traduit cette idée dans une forme métaphysique que nous ne pouvons plus nous approprier ; mais le fond de l’idée était juste. Ce n’est pas un éon qui s'est incarné en Christ; c’est la plénitude de la divinité qui a habité en lui. Sa parole est la parole de Dieu. Sa vie est l'expression la plus pure de la volonté de Dieu. Sa mort est le sacrifice suprême de l'amour divin. Nous pourrions dire qu'il a été le Saint- Esprit en personne. « Le Seigneur est l'Esprit », a dit saint Paul. |
Oui, Jésus-Christ est la manifestation parfaite de l’immanence du Saint-Esprit dans l'esprit de l’homme, mais 1l n'en est pas la manifestation unique. Et ici nous nous écartons de nouveau des conceptions traditionnelles pour nous rapprocher de la notion des Apôtres.
D’après saint Jean, le Logos était dans le monde avant son incarnation. Saint Pierre parle de l'Esprit du Christ qui inspirait les prophètes. Saint Paul dit que le Christ a suivi les Israélites sous Moïse dans le désert Wean1,10 ;: I Pierre, 1, 41:44 Cor..10, 4.:0n entrevoit ici une idée familière à Philon, dont le Logos est répandu partout. Ces indications sont précieuses ; il importe de les retenir. |
Toute vérité religieuse formulée en paroles est le produit d’une action du Saint-Esprit dans le cœur de l’homme. Cette parole est le témoignage divin interne projeté au dehors, l’immanence de Dieu rendue objective. Telle est la parole de Moïse, des prophètes, des
apôtres, de tous les hommes de Dieu, du plus humble des fidèles. Toutes ces manifestations dans leur ensemble, pour autant qu'elles expriment des vérités religieuses, sont la « parole de Dieu » au sens collectif. Dans cet ensemble, nous marquons une place spéciale au Christ, qui est la parole de Dieu dans toute sa pureté, la « Parole » par excellence, le « Verbe » éternel. Mais ce n’est pas Jésus-Christ seul, c’est l’ensemble de la manifestation de Dieu rendue objective par la parole et l'exemple des hommes de Dieu, qui constitue Ia « Parole », le Logos divin.
Ce Logos n’est pas un éon, il n’est pas une émanation divine, il n’est pas une force spirituelle impersonnelle : ilest une personne, il est Dieu lui-même, Dieu immanent dans l'humanité. Il est un avec le Père, etil est un avec le Saint-Esprit.
Nous pouvons maintenant formuler notre notion de la Trinité : le Père, c'estle Dieu transcendant; le Logos, c'est le Dieu immanent dans l'humanité, se révélant dans l'histoire et manifesté dans sa plénitude en Jésus- Christ; le Saint-Esprit, c'est le Dieu interne, immanent en nous, rendant témoignage à notre esprit. Plus brièvement : le Père est le Dieu transcendant, le Fils est le Dieu immanent objectivé, le Saint-Esprit est le Dieu immanent subjectif. Et ces trois ne sont qu'un.
Mais les trois sont distincts pour notre pensée représentative. Et en les distinguant, nous les concevons tous les trois comme personnels. Chacun a son rôle spécial dans ses rapports avec l’humanité. Nous ne nous les représentons guère autrement que les Pères ; seulement, à leur différence, nous avons conscience que notre représentation est purement subjective, ét que, de fait, il n'y a pas trois personnes en Dieu, mais une