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seule personne se manifestant à notre esprit sous trois aspects personnels différents.
On m'objectera peut-être que c’est là du sabellianisme. Je répondrai que, même si c'était du sabellianisme, il n'y aurait pas de quoi m'effrayer, malgré les excommunications dont les sabelliens ont été frappés par les conciles orthodoxes. Mais l’objection n’est fondée que dans une certaine mesure.
Sabellius, en effet, rejetait la doctrine d’une triple personnalité intradivine et ne considérait le Père, le Fils et le Saint-Esprit que comme trois manifestations différentes du même Dieu. Sous ce rapport, mes vues concordent avec les siennes. Mais je ne vais plus avec lui quand il enseigne que cette triple manifestation ne s'est produite que successivement dans le cours des temps. Certes, nous voyons dans la Création surtout l’œuvre du Père, dans la Rédemption celle du Fils, dans la fondation de l'Éolise au jour de la Pentecôte l’œuvre du Saint-Esprit ; mais nous ne pouvons admettre l’idée de la manifestation chronologique de Dieu telle que l'entend Sabellius. À nos veux, la triple activité de Dieu, si on veut l'appeler ainsi, est absolument parallèle. Dieu agit constamment comme Père, dans sa transcendance, comme Logos par son immanence objectivée, et comme Saint-Esprit par son immanence subjective. Nous ne pouvons assigner à cette triple activité une succession temporaire.
Évidemment, si l'on veut remonter aux origines, on pourra dire que Dieu a dû commencer par créer le monde avant de travailler à son salut, et qu'il ne peut rendre témoignage à la conscience d’un homme avant
sa naissance. On pourra faire remarquer que le témoi-
gnage interne est antérieur à son expression par la pa-
role. On pourra aussi épiloguer sur la priorité du témoignage interne ou externe dans le cœur de l'enfant: Mais la théorie de Sabellius n’a rien à voir ici.
Ce que nous affirmons, c'est l’activité simultanée et permanente de Dieu sous la triple forme que nous avons constatée. Par la prière, nous nous adressons au Père céleste, au Dieu transcendant:; il est l'Éternel, le Tout-Puissant, le Créateur des cieux et de la terre, notre Créateur, notre Père, notre Juge, notre Souverain absolu; c’est lui qui exauce nos prières et qui, dans sa miséricorde, nous pardonne nos péchés et nous reçoit en grâce ; c'est dans sa communion que nous espérons jouir, après notre mort, d’une félicité éternelle.
Quand nous entendons ou lisons la parole de Dieu, c'est le Logos, le Verbe divin, qui s'adresse à notre conscience, à notre cœur ; il nous fait connaître la révélation de Dieu au cours de l'histoire ; il nous apprend la grande œuvre de la rédemption opérée par la prédication, la vie et Ia mort de Celui qui a été la «Parole », le « Fils de Dieu » par excellence, notre Seigneur Jésus-Christ, dans le cœur duquel nous voyons le cœur de Dieu; il nous ouvre les horizons de l'avenir par l'intuition prophétique qu'il a plu à Dieu d’accorder à tels de ses serviteurs privilégiés.
Enfin, le Saint-Esprit immanent dans notre esprit, c'est Dieu qui nous parle d’une manière immédiate; il est la voix de notre conscience morale; il est le témoignage de notre conscience religieuse ; il agit sur notre pensée, notre sentiment, notre volonté, sur notre moi dans son unité; c’est lui qui confirme dans notre esprit la vérité de la révélation externe, de la parole de Dieu dans les écrits et dans la bouche des hommes de Dieu ; il est notre autorité religieuse souveraine, la
ÉTUDE SUR LE DOGME DE LA TRINITÉ 3o1
dernière instance à laquelle nous puissions en appeler ; il sollicite notre vie religieuse ; il nous convainc de péché ; 1l nous appelle à la repentance; il nous atteste à la fois la justice et la miséricorde de Dieu ; il crée la foi dans notre cœur; il nous donne la certitude bénie de la rémission des péchés ; il travaille à la sanctification de notre âme ; il nous soutient, nous encourage, nous console et nous accompagne à travers la vie jusqu'à notre dernier soupir.
Voilà, Messieurs, esquissée en grands traits, ma notion de la Trinité. Elle diffère, certes, dans la conception théologique, de celle du Symbole Quicunque. Mais je crois qu'elle en a retenu ce que celle-ci a de vrai, de biblique, d’essentiellement chrétien. J’ai l'assurance qu'elle est conforme à la pensée intime des auteurs sacrés, à l'esprit des saintes Écritures, à la révélation de notre Seigneur Jésus-Christ.
Cette conviction me donne la paix de l’âme en présence des effrayants anathèmes que le Symbole Quicunque prononce contre ceux qui n’accepteraient pas.mot pour mot ses définitions. Voici les deux formules de condamnation dans lesquelles le Symbole est encadré :
Au commencement : « Celui qui ne retient pas cette foi dans son intégrité et sa pureté, ira indubitablement dans la perdition éternelle » /Quam |fidem] nist quisque integram inviolatamque servaverit, absque dubio in æternum peribit]. Et à la fin : « Celui qui n’adhère pas fidèlement et fermement à cette foi ne saurait être sauvé » [ Quam | fidem] nisi quisque fideliter firmiterque crediderit, salvus esse non poterit).
Quelles horribles paroles! Etcombien elles sont éloignées de l’enseignement du Christ! S'il m'est possible
de découvrir dans l'exposé doctrinal du Symbole des traces de la pensée religieuse de notre Seigneur, je n’en découvre rien, absolument rien, dans ces atroces menaces de damnation. |
= Jamais Jésus-Christ n’a rien dit d’approchant; jamais il n'a fait de la correction des croyances une condition de salut; jamais il n’a prononcé l’anathème sur ceux dont les croyances seraient erronées.
Cela ressort clairement de son attitude à l'égard des païens et des Samaritains. Il n’a pas regardé aux croyances, mais au Cœur. [1 à enseigné que Dieu reçoit en grâce tout pécheur qui se repent et qui vient à lui. Son
Evangile ne connaît qu’une seule condition du salut :
la foi (la ist au sens de l’&mounah hébraïque), le don du cœur à Dieu. |
Voilà pourquoi les anathèmes du Symbole Quicunque ne nr'effraient nullement, et que je ne me laisserai pas troubler par les excommunications que pourront prononcer contre moi les théologiens quisont encore attachés aux formules traditionnelles et animés de l'esprit d’intolérance du vieux Symbole. Au cas même où leurs conceptions théologiques seraient justes et les miennes fausses, j'ai assurance certaine que Dieu ne merepousse pas, si je lui consacre mon âme. Cela me donnela paix dans la vie et dans la mort. Et cela me rend patient et bienveillant à l'égard de ceux qui ne partagent pas mes vues, et dont je crois qu’ils marchent droit devant Dieu. Leurs excommunications elles-mêmes, quoiqu'elles m'attristent beaucoup, trouvent cependant au fond de mon cœur une excuse indulgente. Je me dis, avec mon Maître : « Ils croient rendre un service à Dieu », etavee saint Paul : € Ils font du zèle, mais sans intelligence. »
S'ils y réfléchissaient bien, ils verraient peut-être qu'au
fond, leur pensée religieuse n’est pas si éloignée de la mienne qu'ils se le figurent, pas plus que la mienne n’est éloignée de celle des vieilles Confessionsde foi dontils ont retenu les formules archaïques. Car, en me séparant des formules élaborées par les premiers conciles, je ne crois pas me séparer de la pensée religieuse qui a inspiré la conception de la Trinité dans la grande et belle théologie des Pères. Ceux-ci ont exprimé leurs convictions en conformité avec l'esprit de leur temps. Je ne fais que suivre leur exemple en exprimant les miennes en conformité avec l'esprit de notre culture moderne. Notre foi religieuse est la même. Et cette foi est aussi celle des prophètes, du Christ et de ses apôtres.
Leur Dieu est mon Dieu. Et c'est dans le sentiment d’une parfaite communion religieuse avec tous les hommes de Dieu de l’ancienne et de la nouvelle Alliance que je professe ma foi au Père, au Fils et au Saint- Esprit, et que je répète ma formule trinitaire : Je crois
au Dieu transcendant, au Dieu immanent objectivé et
au Dieu immanent subjectif, un seul Dieu béni éternel-
lement.
(Revue chrétienne, 1898, ‘no 4. — Tirage à part. Librairie Fischbacher, Paris.)
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