ET LA FOI RELIGIEUSE
On donne le nom d’ « histoire sainte » à l'ensemble des récits de l'Ancien et du Nouveau Testament, depuis la Genèse jusqu’à l’Apocalypse. D'après l’enseignement traditionnel de l'Église, le chrétien est tenu, au risque de compromettre son salut, de croire à la vérité de tous ces récits. Celui qui n’y croit pas est un «incrédule » et s'expose aux châtiments dont l'Écriture menace l’incrédulité.
Or, les études historiques et critiques des temps modernes ont fait naître des doutes au sujet de l'historicité de certaines données bibliques. Ces doutes ont pénétré dans le public. De là un conflit qui trouble l'Église, inquiète les âmes religieuses et entrave les progrès de l'Évangile dans le monde.
Nous nous proposons, dans cette étude, d'examiner s'il n’y aurait pas moyen de concilier les droits de l’histoire sainte avec ceux de la pensée scientifique. Cette » conciliation, nous la croyons non seulement possible,
(1) Ce travail a été lu à la Société de théologie protestante de Paris, le | 17 janvier 1899.
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mais aussi nécessaire ; elle s'impose à tout penseur religieux élevé dans l'esprit de la culture moderne.
Remarquons d’abord, et c’est un point important, que l'Ecriture sainte elle-même ne parle jamais de l’obligation morale de croire ses récits. Jésus-Christ et les apôtres mentionnent, à l’occasion, des faits bibliques ; mais jamais ils n’attachent à la croyance à ces faits aucune valeur religieuse. Tout le monde y croyait, les bons et les méchants, les hommes pieux et les impies ; leur historicité n’était mise en doute par personne. On les citait comme nous citons des faits de notre histoire nationale, avec cette différence, toutefois, que l’on considérait l’Écriture comme divinement inspirée. Seulement cette inspiration, elle-même était hors de contestation. Tous les Israélites, croyants et incrédules, l’admettaient également, de même qu'ils croyaient tous aux miracles. Nul ne songeait à se prévaloir de cette croyance devant Dieu. Elle n'avait, par elle-même, aucun caractère religieux ou moral.
C’est là un fait à retenir. Il nous apprend que celui qui croit à l’historicité de telle ou telle narration biblique n'est, de ce fait, ni plus ni moins religieux que celui qui aurait conçu des doutes au sujet de cette historicité.
On m'objectera peut-être que, même au cas où mon assertion serait fondée, elle ne s’appliquerait qu'aux récits de l'Ancien Testament ; mais qu'il n’en va pas de même de ceux du Nouveau Testament, vu que Jésus a fait de vifs reproches à ses disciples pour n'avoir pas cru à la nouvelle de sa résurrection, et que tout le Nouveau Testament prêche la croyance à cetévénement. Je pourrais répondre que la foi à la résurrection du Christ occupe une place absolument unique dans la
prédication apostolique et que l’on n’est pas autorisé à en déduire un principe général, obligeant le chrétien d'admettre sans examen tous les faits rapportés dans la Bible. Mais quand on y regarde de près, on voit que les apôtres n'ont pas demandé aux fidèles une foi aveugle à la résurrection de Jésus. Ce qu'ils leur ont demandé, c’est la confiance au témoignage de témoins oculaires et véridiques, en d’autres termes, la confiance au témoignage historique, tel que nous le cherchons pour établir la vérité de n'importe quel événement de l'histoire. L’objection, loin d’infirmer notre assertion, vient donc à son appui.
Du reste, c’est à la foi en Jésus-Christ que les Apôtres ont attribué une vertu salutaire, et non ‘à la croyance à sa résurrection. À cette époque, les Juifs croyaient facilement à la résurrection d’un mort. D'après Matthieu, les gardiens du tombeau et les chefs du Sanhédrin ont cru à celle de Jésus; ils n'en valaient pas mieux pour cela. Il suffit d'étudier avec attention les écrits de l’Ancien et du Nouveau Testament pour s'assurer que la croyance à un fait historique n'implique aucun mérite, aucune vertu morale ou religieuse aux yeux des auteurs sacrés.
Voyons maintenant dans quel sens Jésus et les apôtres citent les faits de l'Ancien Testament. |
Jésus rappelle, par exemple, la méchanceté des habitants de Sodome et de Gomorrhe et la destruction de leurs villes. Dans quel but fait-il cette mention ? Est-ce pour inviter ses auditeurs à croire à cette histoire? Certes non. Tous y croyaient. Il la mentionne pour exhorter ses auditeurs à la repentance. De même pour l'histoire de Ninive et du prophète Jonas. Les habitants de Ninive se sont convertis à la voix de Jonas.
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Que ceux qui entendent la prédication de Celui qui est plus grand que Jonas se convertissent à leur tour! Dans la pensée de Jésus, comme on le voit, l'histoire sainte est une leçon, une prédication, un moyen péda- . gogique pour amener les hommes à Dieu.
Saint Paul l’'emploie dans le même sens. Il rappelle les châtiments dont Dieu frappa les Israélites rebelles dans le désert. Cela, dit-il, a été écrit pour nous, afin que nous ne soyons pas incrédules et rebelles comme eux, et que nous n allions pas au devant des mêmes châtiments. Au chapitre IV de l'Épitre aux Romains, il décrit la foi d'Abraham et la présente en exemple à ses lecteurs. La foi du patriarche est à ses yeux le type de la foi qui sauve. Il s’y réfère pour prouver que sa doctrine de la justification par la foi, sans les œuvres de la loi, est déjà enseignée dans l'Ancien Testament, et que tous, juifs et païens, sont sauvés s’ils croient en Celui qui a ressuscité Jésus-Christ d’entre les morts.
Saint Jacques rappelle l’histoire du sacrifice d'Isaac, pour prouver, il est vrai, à l'encontre de Paul, la justification par la foi et les œuvres; mais pas plus que Paul, il n'exhorte ses lecteurs à croire à la vérité de ce récit. Cette vérité est hors de doute pour lui et ses lecteurs, et, comme Paul, il s'appuie sur l'histoire d'Abraham pour la défense de son enseignement.
Le chapitre XI de l'Épitre aux Hébreux passe en revue les faits les plus saillants de l’histoire du peuple d'Israël, depuis ses origines jusqu'aux temps les plus récents; et l’auteur s'applique à démontrer par ces récits le bienfondé de la doctrine évangélique du salut par la foi.
Je pourrais multiplier les exemples. Il n’y a pas, dans tout le Nouveau Testament, un seul cas, où la mention d’un récit biblique n’ait pour but d'amener les lecteurs
à la repentance et à la foi. Et, d'autre part, il n'y a pas non plus dans le Nouveau Testament une seule parole exhortant le lecteur à croire à l’historicité des récits de l'Ancien Testament. Ces deux faits nous semblent bien établis et hors de toute contestation.
Nous en tirons ces deux thèses : l’histoire sainte n’est pas, comme le veut l’enseignement traditionnel, une histoire qu'il y ait obligation à croire; elle est, inversement, une histoire qui doit produire et nourrir la foi.
Cela étant, voyons dans quelles conditions l'histoire sainte peut répondre à son but et produire la foi, non seulement dans le cœur d’un homme ignorant qui croit sur parole, mais aussi dans le cœur du plus grand savant.
Nous avons dit qu'aux temps du Christ et des apôtres, tout le monde, amis et adversaires, croyait, sans ombre d’un doute, à la vérité des récits bibliques. Mais aujourd'hui nous n’en sommes plus là. Le doute à envahi beaucoup d’esprits et des meilleurs. Or, il est évident que du moment où la certitude historique vient à faire défaut, les récits perdent par là même leur autorité pédagogique. Celui qui ne croit pas que la femme de Lot a été changée en statue de sel pour avoir désobéi à la parole de Dieu, ne trouvera pas dans cette histoire un motif de craindre le châtiment s’il désobéit aux ordres de la loi divine.
Oh! je sais qu’on peut allégoriser ces histoires et en rer d'excellentes leçons. Nous parlerons tout à l'heure de ces allégories. Mais, pour le moment, c’est d'histoire qu'il s’agit. Et je pense que personne ne contestera ce fait, que celui qui nie l’historicité d’un récit, ne peut en recevoir la même impression que celui qui croit à sa vérité historique. Un mythe peut nous intéresser,
nous instruire, nous édifier même : il ne bouleversera pas notre cœur et ne produira pas ce changement d'orientation de la vie, que nous appelons la conversion. Pour qu'une histoire produise sur nous cette profonde impression morale, il faut absolument qué nous soyons convaincus de sa vérité.
C’est ce qu'a parfaitement compris l'Église, quand, en présence des doutes qui commençaient à se produire au sujet de la vérité de tel ou tel récit de l’histoire sainte, elle a ordonné aux fidèles de croire inébranlablement à la vérité de tous ces récits, et qu’elle a menacé les incrédules des châtiments divins. Cela nous explique l’origine et le caractère pratique de cette doctrine. Elle se fonde sur une observation psychologique des plus Justes. Et ceux qui la professent encore aujourd'hui ont le sentiment, instinctif ou raisonné, de la nécessité absolue de croire à la vérité d’un récit pour en recevoir une impression morale. Dès que nous doutons de la vérité d’une histoire qu'on nous raconte, elle manque son effet.
Sur ce point, nous sommes d'accord avec les prémisses de l’enseignement traditionnel, mais nous en tirons une conclusion différente. Au lieu de dire : Fhistoire sainte ne peut produire sur l’homme un effet salutaire que s’il la croit vraie, donc il faut affirmer sa vérité aussi énergiquement que possible, — nous concluons : l’histoire sainte ne peut produire sur l'homme un effet salutaire que s’il la croit vraie, donc il faut s'appliquer consciencieusement à discerner dans cette histoire ce qui est vraiment historique de ce qui ne l’est pas. Nous justifions ainsi l'étude historique et critique de la Bible.
Qu'on veuille bien en être assuré : c’est une préoc-
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cupation religieuse, c'est l'amour des âmes, c'est le souci de la propagation de l'Évangile qui nous pousse à faire de la critique biblique. Nous sommes aussi intimement convaincus que n'importe qui de la vertu pédagogique de l’histoire en général, et de la valeur morale et religieuse de l'histoire sainte en particulier. Et c'est précisément pour cette raison que nous avons la passion de la vérité historique, et que nous faisons les efforts les plus consciencieux pour dégager l'histoire vraie de l’histoire plus ou moins légendaire, après avoir constaté qu'il y a, en effet, des erreurs historiques dans l'Ancien et dans le Nouveau Testament.
Il me semble que, dès qu’on nous accorde ne seraitce que la possibilité de données inexactes dans la Bible, on doit se ranger à notre avis en Ce qui concerne, non seulement la légitimité de la critique biblique, mais aussi la sainte obligation pour le théologien de faire cette critique d’une manière aussi rigoureuse que possible. Certes, celui qui croit que la Bible est littéralement dictée de Dieu, pourra contester les droits de la critique, car son principe exclut de nos écrits sacrés toute possibilité d'erreur. À ce point de vue, la condamnation de la critique biblique est parfaitement légitime. Si Dieu a dicté la Bible, tout y est vrai. Le lecteur n’a qu'à s’incliner. S'il se permet de mngettre en doute la vérité d’un récit, il:est un incrédule : il traite. Dieu de menteur. C'était là le point de vue des théologiens protestants du xvire siècle. On s'explique ainsi très bien et la théorie qui impose au chrétien l'obligation de croire mot pour mot tous les récits de la Bible, et les anathèmes des théologiens théopneustes contre les partisans de la critique la plus modérée. Il s’agit là d'une question de principe.
Mais ce qui s'explique moins, si ce n’est par un phénomène d'atavisme, c’est que des théologiens qui ont rejeté la doctrine de l'inspiration littérale, n’en continuent pas moins à dénoncer au public religieux comme des incrédules et des hommes dangereux pour la foi et la vie de l’Église les savants pieux et consciencieux qui se consacrent à l'étude historique et critique des saintes Écritures. Or, ce cas n’est pas rare ; il est presque la règle dans la tendance théologique qu’on est convenu d'appeler l’orthodoxie mitigée, et il révèle un état d'esprit fort curieux à étudier.
Questionnez un peu tel partisan de cette tendance, et vous remarquerez bientôt son embarras. Il vous avouera quil ne croit pas à l'inspiration littérale de la Bible ; il vous accordera, en principe, qu'il peut y avoir des erreurs historiques, littéraires et scientifiques dans l'Ancien et dans le Nouveau Testament. Jusque-là, il est d'accord avec vous. Mais essayez de le serrer d’un peu plus près ; entrez dans les détails ; demandez-lui de vous indiquer une de ces erreurs historiques ; posezlui une question précise au sujet de tel ou tel récit, et vous verrez qu'il cherchera à se dérober. Il n'ose pas approfondir les questions. Il manque de vaillance intellectuelle. Un examen critique lui fait peur ; les conséquences de ses prémisses l’effraient ; il a peur de sa propre pensée. Il ne se sent à l'aise que dans le vague.
Je n’exagère pas. Vous devez avoir rencontré des théologiens auxquels cette description s'applique trait pour trait. J'en connais un grand nombre. C'est l'état d'âme de la majorité de nos pasteurs censément orthodoxes, qui ont abandonné la doctrine de l'inspiration plénière et qui néanmoins sont des adversaires plus ou moins résolus de la critique biblique. Leur position est
d'une inconséquence lamentable. En théorie, ils ne croient pas à l'inspiration plénière, et dans leur activité pastorale, ils parlent, prêchent, agissent, jugent, condamnent comme s'ils y croyaient.
Quelle étrange théologie! On pourrait l'appeler la théologie du sic et non. Les plus hardis d’entre eux font de la critique à tâtons, au petit bonheur, sans principe ni méthode. Leur grande crainte est de découvrir des erreurs dans la Bible, et leur apologétique est dominée beaucoup plus par le désir de confirmer la tradition que par celui d'établir la vérité historique, dût-elle aller à l'encontre des idées reçues. Ils appel-
lent cela de la critique « conservatrice », et ils s’en font
un mérite, tant la doctrine de l'inspiration plénière
qu'ils disent avoir abandonnée pèse encore sur leur:
Jugement et leur enlève l'indépendance scientifique. Que parmi les théologiens qui font de la critique indépendante, il y ait des esprits subversifs, dans le genre des iconoclastes, cela n’est pas douteux. Ils sont à l'extrême opposé des conservateurs à outrance. Le
préjugé les aveugle les uns et les autres. Il y aura tou-
jours des hommes travaillant avec un parti pris soit conservateur, soit révolutionnaire. Les esprits pondérés sont rares. Le critique à l'esprit vraiment historique ne se laisse guider ni par le désir de conserver, ni par celui de renverser; il cherche uniquement la vérité. Et que celle-ci lui plaise ou lui déplaise, qu’elle plaise ou déplaise aux autres, quand il l’a constatée, il laccepte et la proclame résolument, car il sait qu'il n'y a point de vérité contre la vérité, et que la vérité historique nettement établie est une puissance pédagogique de premier ordre. « |
Il faut donc, en ce qui concerne l'histoire du peuple
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