MESA
Dans cette recherche, les affirmations les plus caté-
soriques de l'Église ne nous suffisent pas. Nous voulons aller aux sources qui nous rapprochent le plus possible de la personne du Seigneur lui-même, de son temps, de son milieu, de son esprit, de sa conscience morale et religieuse, de son originalité individuelle, de sa vie intime; nous voulons sentir battre son cœur. Ce n’est que par l'étude approfondie des documents contemporains, des écrits les plus rapprochés de son temps, que nous pouvons espérer atteindre ce but, car luimême n’a rien écrit.
Or, quand nous faisons cette étude à la fois littéraire et historique, nous constatons que l’enseignement traditionnel de l'Église ne répond pas absolument à la réalité des faits. Nous voyons, d’une part, comment les écrits qui nous rapportent la vie de Jésus, nos Évangiles Canoniques en particulier, ont été composés, quels remaniements ils ont subis, quelles libertés les copistes successifs se sont permises, combien les mœurs litté-
raires de cetie époque différaient des nôtres, combien
les fraudes pieuses étaient faciles et familières aux auteurs contemporains. D'autre part, nous sommes amenés, par l'examen du contenu lui-même de nos documents, à nous demander si leurs auteurs n'auraient pas accueilli de confiance des traditions orales grandement sujettes à caution et qui auraient besoin d'être passées au crible d’une critique sérieuse (1). Enfin, grâce aux progrés de lexégèse moderne, il nous est permis de soupçonner les anciens théologiens de n'avoir pas tou-
(1) Le développpement rapide et aujourd’hui bien constaté de la légende dans l’histoire de saint François d’Assise est pour nous une leçon et un avertissement. Voyez : PAUL SABATIER, la Vie de saint François d'Assise, — en particulier l’'Introduction au Speculum Perfectionis, Paris,
Jours bien saisi le sens de nos textes sacrés et d’avoir altéré, dans leur enseignement, devenu officiel, la figure du Christtelle qu'elle nous apparaît encore aujourd'hui dans nos Evangiles. De là, des incertitudes bien naturelles chez l'historien d’abord, et ensuite aussi chez ceux qui de quelque façon entendent parler des hésitations des savants.
Faudra-t-il étouffer ces doutes au nom de la foi chrétienne ? Faudra-t-il, au nom de l'Évangile, traiter d’incrédules ceux qui croient découvrir des erreurs dans les écrits du Nouveau Testament ? |
Mais qui donc nous assure que ces écrits sont historiquement infaillibles ? On disait autrefois que ce qui nous garantit leur historicité, c'est qu'ils ont été divinement inspirés, ou bien que Jésus a promis à ses disciples que le Saint-Esprit leur rappellerait tous les évé- nements de sa vie, ou encore que ces écrits ont éte providentiellement préservés de toute erreur. Hélas! ces arguments de l’ancienne apologétique ont perdu aujourd'hui toute force probante. I est plus que probable que pas un seul des écrits du Nouveau Testament n'est, dans sa forme actuelle, l’œuvre d’un disciple immédiat du Christ, et il est hors de doute que la Providence n’ä nullement joué dans la rédaction et la conservation de ces livres le rôle qu’on lui a assigné, puisqu'elle y a laissé glisser des erreurs historiques manifestes.
Il est, par exemple, historiquement établi, par les annales de l'empire romain, que le recensement de Quirinius en Judée n’a pas eu lieu sous le règne d'Hérode le Grand, mais seulement quelques années après. sa mort, et que, lors de ce recensement, les habitants n’ont nullement été obligés de se rendre dans leur lieu d'origine, comme le raconte Luc dans son Évangile.
Voilà donc une erreur historique incontestable. Il suffit que nous en soyons convaincus, ou seulement qu'un doute à ce sujet ait pénétré dans notre esprit, pour que les arguments de l’ancienne apologétique perdent, à nos yeux, leur valeur absolue. Si Luc s'est trompé là, il à aussi pu se tromper ailleurs, où nous n'avons plus les moyens de le contrôler. On aura beau lutter contre ces doutes, une fois qu'ils se sont ancrés dans la pensée, on ne parvient plus à s’en défaire. Qu'on se l'avoue ou non, il en reste quelque chose.
Un doute pareil, un doute historique, serait-il un:
péché? Jamais je ne pourrai l’admettre. Pourquoi donc un péché? I ne dépend pas de nous d’avoir telles ou telles idées historiques. Le doute nous est imposé par notre constitution mentale, par la conformation de notre esprit tel que Dieu l'a créé. Il n'est pas un acte de notre volonté, une détermination de notre cœur, un mauvais sentiment qu'il serait en notre pouvoir de refouler. Quand nous avons des raisons pour douter de la vérité d’une histoire, il ne nous est pas plus loisible de nous persuader sincèrement de sa vérité que de nous persuader que deux et deux font cinq. Notre constütution intellectuelle S'y oppose. Le péché est une transgression de la volonté de Dieu. Or jamais Dieu ne nous à commandé de croire telle ou telle histoire sous peine de châtiment. Ni le décalogue, ni le résumé de la loi dans l'enseignement de Jésus ne nous ordonnent une telle croyance. I n y a pas un mot dans la prédication de Christ et de ses apôtres, pas un mot dans le Nouveau Testament qui exprime de près ou de loin une idée de ce genre. Cette doctrine, d’où vient-elle? Nous ne l’ignorons pas : elle vient de l'Église catholique.
Vers la fin du second siècle, les évêques, voyant le désordre qui régnait dans les lectures de l'Église et l'abus que les hérétiques faisaient de certains écrits réputés chrétiens, ont commencé à réunir en un code sacré ce que la littérature chrétienne de leur temps leur paraissait offrir de meilleur et de plus authentique, et ils ont fait de ce recueil un livre canonique, dont l'Église, plus tard, a décrété l'infaillibilité. Voilà l’origine du dogme de linfaillibilité du Nouveau Testament. L’hisioire du Canon du Nouveau Testament est aujourd'hui parfaitement connue dans ses grandes lignes.’ La croyance à son infailibilité repose sur la croyance à l'infaillibilité de l'Église. Seul un corps infaillible peut décréter l'infaillibilité d'un livre.
L'Église catholique l’a fait, et nous comprenons qu’un bon catholique accepte cette décision les veux fermés. La discuter, la mettre en doute serait un péché contre le Saint-Esprit qui a parlé par la voix de l'Église. Roma locuta est, causa audita est. Mais un chrétien protestant devra-t-il l’'accepter pareillement? La vieille orthodoxie protestante, par une étonnante inconséquence, a répondu affirmativement; et cette malheureuse réponse pèse encore lourdement sur l’orthodoxie moderne. Nous souffrons encore aujourd'hui, à travers tout le protestantisme, sous l'oppression spirituelle du vieux dogme de linfaillibilité de l'Église catholique. C'est de là que vient l'opposition, parfois si violente, contre les théologiens qui, fidèles à l'esprit protestant et aspirant à connaître la vérité, font résolument de la critique. ,
Quels sont donc les arguments que lon fait valoir contre eux? Je n’en connais qu’un seul : le respect de Ia «chose jugée ». Vous conviendrez que cela n’est pas suffi-
sant. Il y a quelques années, on en appelait encoreà une ” intervention spéciale de la Providence divine, à la conservation providentielle du livre sacré. Mais cet argu-
ment à fini par se perdre dans le silence, non seule- «
ment depuis qu’on a constaté des erreurs dans la Bible, mais aussi depuis qu’on a dû reconnaitre que la critique avait, elle aussi, quelques droits à se dire providentielle et qu'elle pouvait, au même titre, demander qu’on accueillit ses résultats. Oui, pour ma part, je erois à la critique providentielle, non moins qu'au Canon providentiel, parce que je crois à l'intervention de Dieu dans la direction de l'Église depuis l’origine jusqu'à nos jours. Je crois que c'est à la Providence que nous devons la conservation de nos livres sacrés, et je crois aussi qu'il à plu à la Providence de nous les conserver dans des conditions telles qu'il est de notre devoir d’en faire consciencieusement la eritique littéraire et historique. Voilà Ia tâche sacrée que Dieu impose aux docteurs de l'Église -et à laquelle ils n’ont pas le droit de se soustraire.
La critique biblique nous apparait ainsi comme un devoir que Dieu nous impose. Et si elle est réellement un devoir, il est impossible qu’elle présente pour la foi religieuse les dangers dont ses adversaires font tant de bruit, car Dieu ne demande rien à l'homme qui puisse être préjudiciable à sa vie intérieure. Bien au contraire : s'il veut que nous fassions de la critique, c'est dans l'intérêt de notre foi, de notre vie, de notre salut. Une critique faite dans un véritable esprit scientifique, au lieu de nous éloiguer de Dieu, nous rapproche de Jui. I} suffit d’un peu d'observation psychologique HAL s en persuader.
Pour qu'un récit qui se donne comme historique
+ produise sur nous tout son effet moral, il faut absolument, Comme nous l'avons dit, que nous croyions à sa vérité. Or cette certitude est l’un des fruits de la critique. S'il y a des récits de l’histoire sainte que la cri- tique se voit dans la nécessité de sacrifier, parce qu'ils ne résistent pas à un examen approfondi, il en est d'autres dont elle démontre la vérité historique avec une rigueur telle qu’elle impose ses résultats à la conviction de l'historien le plus exigeant. Entre ces deux conclusions, l’une résolument positive, l’autre résolument négative, s'étend le domaine des probabilités, allant sur une échelle infiniment nuancée de la presque certitude au doute le plus accusé.
Ce sont là des conséquences propres à toute étude historique. Mais en même temps, c’est une grande satisfaction pour l'historien de pouvoir se dire avec certitude : ceci est vrai, ceci est faux, ceci est problématique ét ne pourra guère, en l’état actuel des documents, être élevé au-dessus du doute. Rétrécir de plus en plus ce domaine intermédiaire, c’est à quoi tendent les efforts des historiens. Cela ne va pas sans hésitations, sans tâtonnements, sans alternances d'espérances et de déceptions ; il y a là des fluctuations dont les ennemis de la critique se moquent bien à tort. Grâce au concours d'ouvriers patients et infatigables, l'œuvre ne cesse d'avancer. Les progrès dans la connaissance de l’histoire sainte ont été considérables au cours de ce siècle. I y a des résultats définitivement acquis, et ïl nous est permis d'espérer que l'accord finira par se faire sur de nombreux points aujourd'hui encore en discussion.
Les choses sont déjà bien avancées dans l'examen critique des écrits de l'Ancien Testament. Les résultats
acquis nous permettent de reconstruire dans ses grandes lignes l’histoire politique du peuple d'Israël ainsi que l'histoire de ses idées religieuses et de ses espérances nationales. L'accord n'est pas moindre pour ce qui concerne le Nouveau Testament. On est unanime à reconnaître que les évêques, dans leur choix des livres canoniques, ont fait preuve d’un sens historique et eritique tout à fait remarquable. Ils ont réuni dans le recueil du Nouveau Testament ce que la littérature chrétienne de leur temps offrait de plus précieux. C'est tout au plus s'ils ont reçu un ou deux petits écrits de moindre valeur ; et, d'autre part, il est certain qu'ils n'ont négligé, à notre connaissance, aucun écrit ayant une importance majeure. De même que les rabbins avaient pieusement conservé les documents les plus précieux de la littérature religieuse d'Israël, de même les évêques chrétiens ont préservé de la destruction les joyaux de l'Église primitive. Nous avons donc dans notre Bible un monument historique de tout premier ordre; el, avec nos pères, nous voyons dans sa conservation une œuvre de la Providence divine.
Maintenant nous nous sentons à l'aise, nous marchons sur un terrain solide. Ce n’est plus une Église prétendue infaillible qui nous présente la Bible, en nous demandant d'y croire au nom de son infaillibibité surnaturelle et indiscutable, c’est la critique elle-même qui nous la donne, avec toute l'autorité que lui confère l'emploi légitime et consciencieux de la raison dans
l'ordre des choses littéraires et historiques. Notre point …
de vue a changé. Nous ne craignons plus de commettre un sacrilège en exprimant des doutes au sujet de l'historicité de tel ou tel récit. Et quand la vérité d’un. récit se confirme à nos yeux, nous avons une assurance
[1 CEE) PT PCT ER COST Prat PE el Éd CORRE Po EU Ce > , LA EME «4 &° L' PE ; d' A Te AL \ ç c4
autrement solide que celle que nous offrait une garantie mystique sans contrôle.
Dans cette joyeuse assurance, nous reprendrons notre Bible pour y puiser les leçons divines. Et ici l’individualisme protestant réclame et développe tous ses
droits. De même que nous sommes placés seuls devant Dieu avec notre conscience religieuse et morale, et que chaque serviteur, qu'il soit debout ou qu'il tombe, comme dit saint Paul, n’est jugé que par son maître, de même nous sommes placés seuls devant Dieu avec notre conscience et nos convictions historiques, et nul autre que Dieu n’a le droit de nous juger. Nous sommes affranchis de l'esclavage d'une tradition tyrannique, et nous sommes parvenus à la majorité spirituelle, à la liberté des enfants de Dieu.
Nous nous sentons absolument libres dans notre conscience de croire ou de ne pas croire tel ou tel récit biblique ; et quand des doutes historiques surgissent dans notre esprit, nous ne les considérons pas comme des suggestions de Satan, nous ne songeons pas à les combattre comme on combat de mauvais sentiments, et nous n'avons nulle crainte que ces doutes nous rendent condamnables aux yeux de Dieu, car c'est lui-même qui nous a donné nos facultés intellectuelles et qui veut que, dans ce domaine, nous employions la raison pour connaître la vérité et éviter l'erreur. Cette conviction nous donne le calme et le repos de l'âme.
Nous trouvons aussi une grande satisfaction de l’esprit en constatant l'historicité indubitable de l'immense majorité des récits bibliques. Je ne puis m'arrêter à faire ici une énumération même rapide des données de la Bible qui sont élevées au-dessus de toute espèce de doute. II me faudrait copier presque tout le recueil
sacré. Qu'il me suffise de dire que, grâce à la critique, l'histoire du peuple d'Israël et de l'Église primitive se dégage pour nous avec une vérité saisissante. Nous. voyons les humbles débuts de la nation sous les patriarches, son affranchissement et sa constitution sous Moïse, sa grandeur et sa gloire sous David et Salomon, ses épreuves sous leurs successeurs, sa chute etsa captivité en pays étranger, son retour dans la patrie, la reconstruction de son temple, la réorganisation de son culte, sa vie ecclésiastique, ses luttes sous les Macchabées, ses espérances enthousiastes et inébranlables, sa prospérité sous le règne d'Hérode le Grand, l’apparition humble et mystérieuse du Messie en Jésus de Nazareth. ;
Toute cette histoire, pour qui sait la lire avec les yeux de la foi, est pleine d’avertissements divins, d'encouragements et de consolations. Et que dirons-nous en passant de l'histoire d'Israël à celle du Christ et de son œuvre rédemptrice ? Après en avoir défalqué ce que la critique la plus sévère croit devoir y signaler comme historiquement contestable, nous conservons le Christ dans toute sa grandeur morale et religieuse. Pour un trait plus ou moins légendaire dont une tradition candide l'avait paré, nous voyons apparaître un trait viril qui nous saisit et nous remue au fond de l'âme. Non, le Christ n'a pas été diminué par la critique vraiment historique ; il nous a été rendu plus vivant que jamais ; il est ressuscité pour nous de cette espèce de tombeau transcendant où la théologie catholique l'avait ense-
veli, où, du moins, elle l'avait caché si bien que, pour «
mettre les fidèles en rapport avec lui, il lui a fallu inventer l'intervention médiatrice de la Vierge et des saints. La critique historique, après bien des hésita-
tions et des tâtonnements il est vrai, nous a débarrassés des rêves de la fantaisie thésophique des Pères grecs et nous a mis en contact, pour ainsi dire immédiat, avec le Christ authentique, tel qu’il a vécu en chair et en os, tel qu'il a pensé, senti, agi, lutté, prié, souffert, prêché, béni, sauvé, tel qu'il s’est sacrifié dans la mort et que ses disciples l'ont vu ressuscité. On peut dire, sans aucune exagération, que depuis les temps des apôtres, on n’a pas connu Jésus-Christ aussi bien que de nos jours. Et c’est à la critique historique que nous devons ce bienfait.
Nous lui devons par-dessus tout de nous avoir donné le sentiment vif et net que l’Église ne s’est pas trompée, quand elle a enseigné l'inspiration religieuse une et unique de la Bible. L'histoire — en général — est à la fois la révélation de la pensée de Dieu et de l'esprit de l’homme. Notre analyse ne parviendra jamais à faire dans un événement quelconque le départ exact de ce qui en revient au facteur divin et au facteur humain. Aussi cela n'est-il nullement nécessaire dans l’histoire sainte, du moins au point de vue de la foi religieuse. I y a une harmonie parfaite entre la pensée de Dieu et la manifestation de la pensée religieuse des hommes de Dieu dans leur vie, leurs actes, leurs paroles, leurs jugements. Un même soufle traverse la Bible de la première à la dernière page. Tout historien le constate, qu'il soit croyant ou incrédule. Le croyant y sent l'action vivifiante de l'Esprit de Dieu, l’incrédule y verra peut-être un produit de la superstition; mais l’un et l’autre, en ce qui concerne l'unité d'inspiration, sont d'accord dans . leurs conclusions. C’est là un fait considérable dont on ne saurait exagérer la portée. Cette constatation historique de l'unité de l'esprit religieux de la Bible toujours
professée par l'Eglise est un des résultats les plus pré-
cieux de la critique. | Oui, il est hors de doute que le même esprit a inspiré toute la Bible. La question de savoir quelest cet espritne
relève plus de l’histoire, mais de la foi. Et la tâche de
dégager cet Esprit des diverses formes contingentes et temporaires qu'il a revêtues dans sa manifestation historique au cours des siècles, incombe spécialement au théologien. Mais le laïque pieux fait aussi cette opératüon d’une manière plus ou moins inconsciente; le plus humble chrétien la fait en quelque mesure.
Et ici, remarquons-le bien, la distinction entre la « Bible historique » et la « Bible traditionnelle » a complètement disparu. Théologiens et laïques, partisans et adversaires de la critique, nous avons tous la même Bible. Nous sommes assis tous à la même table, nous mangeons tous la même nourriture spirituelle, nous buvons tous le même breuvage divin. La substance nutritive est la même dans la Bible historique et dans la Bible traditionnelle. Que l’on décompose les écrits bibliques de telle ou telle façon, qu'on leur assigne tel ou tel auteur, telle ou telle date, qu'on les fasse passer au crible de la critique la plus sévère, ou bien qu'on les prenne dans l'ordre où nous les a légués la tradition, avec les dates et auteurs qu'elle leur a assignés, avec les fautes et erreurs qu'ils peuvent contenir, peu importe à la piété : le suc vivifiant qui la traverse est toujours le même et ceux quis en nourrissent y trouveront toujours de quoi soutenir et réparer leurs forces. La plus mauvaise traduction a produit des conversions. La Bible est assez riche pour cela. co
Il y aura, certes, aussi des différences. De même que les convives d'un repas ne goûtent et ne s'assimilent
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. pas également tous les mets, de même qu'il n'y a pas deux personnes dont les fonctions digestives soient exactement les mêmes, pas deux dont l’absorption et Pélimination ne diffèrent en quelque chose, de même aussi les lecteurs de la Bible s’en approprient le contenu, soit historique, soit religieux, chacun à sa manière. Tout dépend ici de la culture et des dispositions individuelles. Il n’y a pas deux chrétiens qui reçoivent la même impression de la lecture de la Genèse, des Prophètes, des Psaumes ou des Évangiles. Cependant tous sont nourris pour la vie éternelle, de même qu’à la table de la famille, tous sont nourris pour la vie temporelle.
Cela nous explique pourquoi la Bible continue à produire des effets salutaires dans tous les milieux et sous toutes les latitudes. Elle en produira d'autant plus que l’on reconnaîtra mieux la légitimité et les bienfaits de la critique. En effet, ce qui entrave l’action bénie de à révélation de Dieu par Moïse, les Prophèêtes, le Christ et les Apôtres, ce n’est pas seulement la corruption naturelle du cœur humain, c'est aussi le despotisme spirituel des représentants de l'Église qui veulent imposer aux fidèles l'obligation religieuse de croire à la vérité de tous les récits de l'Ancien et du Nouveau Testament. Or, ne pouvant plier leur pensée et leur conscience sous ce joug tyrannique, de nombreux esprits distingués se sont éloignés de la Bible, de l'Église, de l'Évangile, et sont tombés par réaction dans l’incrédulité. On touche là du doigt l'influence néfaste d'une fausse doctrine.
Ayons le courage de rompre franchement avec cette vieille et funeste erreur et de reconnaître sans réserve à chaque individu le droit d'examiner les données
bibliques avec toute l’acribie de son esprit. Il faut que chacun sente que nous respectons pleinement sa liberté; sans aucune arrière-pensée d’oppression spirituelle. Il faut qu’il sache pertinemment que l'Évangile authentique, l'Évangile du Christ, ne fait nulle violence à notre pensée scientifique et que la seule chose qu'il demande à l’homme, c'est la foi religieuse : la repentance et le don du cœur à Dieu. Prêchons résolument la doctrine du salut par la foi, indépendamment des croyances, et nous verrons arriver au Christ et à son Royaume beaucoup d'hommes de bonne volonté que l'obligation injustifiée de croire à la vérité de tous les récits bibliques avait tenus éloignés de l'Évangile.
L'histoire sainte, je le répète, n’est pas une histoire qu'il y ait obligation à croire, elle est une histoire qui doit produire et nourrir la foi. C’est là son but. Et ce but, elle ne peut l’atteindre chez les hommes cultivés de notre génération que si nous accordons une liberté entière à la critique historique.
(Revue chrétienne, 1899, no 2. — Tirage à part Librairie Fischbacher, Paris.)