L'ENSEIGNEMENT DE JÉSUS-CHRIST
C’est de la notion du salut, de l’idée du salut que je me propose de parler, et non des conditions du salut, La question que je traite n’est pas celle-ci : « Comment pouvons-nous être sauvés ? Que nous faut-il faire pour être sauvés ? » Mais celle-ci : « En quoi consiste le salut d’après l'enseignement de Jésus-Christ? Comment Jésus s'est-il représenté le salut qu'il a prêché? »
Au moyen âge, on avait, dans l'Église chrétienne, une idée très précise et très concrète du salut et de la damnation. Les justes, après leur mort, vont au ciel ; les méchants en enfer ; ceux qui ne sont ni trop bons ni trop mauvais vont provisoirement au purgatoire, en attendant leur passage dans le ciel. On ne savait, au juste, dans quelle région se trouvait le purgatoire ; les idées sur ce séjour intermédiaire étaient un peu vagues. Par contre, on avait nettement localisé le ciel et l’enfer : on se représentait le séjour céleste, au-dessus des
(1) Ce travail a été lu, le 21 avril 1899, à la Conférence pastorale luthérienne, à Paris. i
nuages et des astres, comme un lieu de délices, auprès de Dieu et de ses anges, et l'enfer dans les régions inférieures de la terre, comme un lieu de supplices, un
feu éternel, entretenu par le diable et les démons. Les.
peintres et les poètes, par leurs images saisissantes, ne contribuèrent pas peu à donner de la couleur et des formes vivantes à ces idées.
La révolution qu’opéra le système de Copernic dans la conception du monde porta un rude coup à ces naïves représentations. Le ciel antique s’évapore dans l’espace infini, et l'enfer disparaît de l'intérieur du petit globe terrestre, qui n’est plus qu'un grain de sable dans l’immensité et dont les géologues pénètrent de plus en plus les secrets. Et que deviennent, dans ce bouleversement, les idées du salut et de la damnation ? Chez les uns, elles se spiritualisent; chez les autres, elles se perdent complètement. En général, c'est le vague qui domine. Dans l’Église, on enseigne toujours un ciel et un enfer, en retenant en quelque mesure les représentations du moyen âge. Mais on s’en tient de préférence aux termes de salut et de perdition, sans rien préciser, et sans aller au delà des idées générales de félicité et de souffrance. On n’a plus de représentations aux contours arrêtés.
Que nous sommes loin, sous ce rapport, sinon du fond, du moins de la forme de l’enseignement de Jésus ! On ne connaît plus guère cet enseignement dans notre monde chrétien. L'interprétation allégorique des Pères l’a complètement transformé ; et nos fidèles, sans seu-
lement s’en rendre compte, ne lisent le Nouveau Testament qu’à la lumière de cette vieille exégèse, Peut-
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être n'ont-ils pas absolument tort, comme nous allons ;
Je voir. Mais il est bon que le théologien sache se débarrasser de ce prisme, et qu'il se place résolument en face de la pensée et des représentations de Jésus-Christ luimême.
. Tout le ministère du Christ, sa vie et sa mort, n’avaient qu'un but : le salut de ses frères. « Le Fils de l’homme, dit-il, est venu chercher et sauver ce qui est perdu » (Luc 19, 10). Il va de lieu en lieu, appelant les pécheurs à la repentance et préchant l'Évangile du salut. Tout se concentre pour lui dans cette œuvre. Elle est sa préoccupation unique. Il se sacrifie pour elle. Il est le bon berger qui donne sa vie pour ses brebis.
Pour pouvoir se sacrifier ainsi, il faut avoir une idée bien nette du but que l’on poursuit. Cette idée, Jésus- Christ l'a eue. I n'y a rien de vague, rien d’incertain dans sa conception du salut. La « bonne nouvelle » qu'il prêche;, c'est la proximité du « Royaume de Dieu » et la félicité éternelle de tous ceux qui y entreront. Cette félicité, Jésus l'appelle d'ordinaire la « vie éternelle » ou simplement la « vie ».
Les deux idées de Royaume de Dieu et de vie éternelle sont connexes : elles constituent ensemble l’idée du salut. I s’agit de les préciser.
Remarquons tout d’abord, et c’est un point capital, que le Royaume de Dieu qu’annonce le Christ sera établi sur la terre, et non dans le ciel. Jamais Jésus n’a enseigné que les justes, les croyants iront au ciel. L'idée grecque de l'âme, de sa préexistence, de son incarnation, de son immortalité et de son retour, après la mort, dans le séjour céleste, est étrangère à la pensée israélite. C'est par les philosophes grecs, convertis
au christianisme, qu’elle a pénétré dans l'enseignement de l'Église. Ni Jésus ni ses disciples ne l'ont enseignée. Elle ne se trouve pas dans le Nouveau Testament. |
Ce n’est pas l’immortalité de l'âme qu'enseignent Jésus et ses disciples, c'est la résurrection des corps. Les morts ressusciteront au grand jour de l'Éternel, au jour du jugement dernier : les uns pour leur salut, M les autres pour leur condamnation. La terre elle-même « sera ébranlée, bouleversée, renouvelée. Dieu y établira son règne, sous le gouvernement du Messie. C'est le. règne définitif et éternel de la paix, de la justice, de la vérité. Les justes ressuscités vivront de nouveau sur la terre, dans un bonheur ineffable, délivrés des méchants et de tout mal. Cette vie éternelle et bienheureuse dans le « Royaume de Dieu », c’est le salut. |
Hormis le péché, la souffrance et la mort, hormis aussi le mariage qui, dans ces circonstances, n’a plus de raison d’être (Marc 12, 25), la vie dans le royaume messianique est toute semblable à notre vie terrestre actuelle. On y mange et on y boit. Les conditions matérielles de l'existence n’y sont point changées. Elle est le prolongement de notre vie quotidienne. L'idée de la résurrection de la chair implique l'idée d'une existence matérielle. La vision d'Ézéchiel (ch. 3/) où les ossements desséchés se recouvrent de nerfs, de chair et de peau, servait de type à ces représentations. |
- Ce ne sont pas de simples images, quand Jésus com- « pare le Royaume de Dieu à un festin, à un repas de noces. Il faut prendre au pied de la lettre ce qu'il dit À des enfants de Dieu qui viendront de l'Orient et de m l'Occident et se mettront à table avec Abraham, Isaac
et Jacob (Matth. 8, 11). La veille de sa mort, après avoir institué la Cène, Jésus dit à ses disciples qu'il reviendra et boira avec eux du fruit de la vigne dans le Royaume de son père (Matth. 26, 29).
Les morts que Jésus ressuscitait reprenaient la vie ordinaire. On pourrait même être tenté de conclure d'une de ses exhortations, que les justes entreront dans le royaume messianique avec telles de leurs infirmités. € Si ta main ou ton pied, dit-il, sont pour toi une occasion de chute, coupe-les et jette-les loin de toi; mieux vaut pour toi entrer dans la vie boiteux ou manchot, que d’avoir deux pieds et deux mains et d’être jeté dans le feu éternel. Et si ton œil est pour toi une occasion de chute, arrache-le; mieux vaut pour toi entrer borgne dans la vie, que d’avoir deux yeux et d’être jeté dans iéteunue Géhenne ». (Matth. 18,8: 9; Marc 9, 43-47). Il n'y a peut-être là qu'une de ces paroles paradoxales que Jésus affectionnait. Cependant ces images sont empruntées à des idées populaires et même rabbiniques, que Jésus n’a pas combattues. Après sa résurrection, il a gardé lui-même les marques des clous dans ses mains, dans ses pieds et dans son côté. C’est à ces marques‘ que ses ennemis le reconnaitront Heam2020 27; 19, 37; Apoc. 1, 7).
A cette époque, les idées sur la résurrection étaient flottantes et variaient dans les écoles rabbiniques. L’eschatologie des apocalypses est loin d'être uniforme. L'imagination individuelle avait une large part dans les représentations de l'avenir. Quand Jésus dit que les citoyens du royaume messianique seront « comme les anges » (Marc 12, 25), il ne parle, il est vrai, que du mariage; mais il est peut-être permis de donner à cette parole une plus grande extension. Toutefois, il
faut se rappeler que, du temps de Jésus, les anges n'étaient pas censés avoir des ailes et ne se distinguaient en rien de l'apparence extérieure des hommes. À quoi les reconnaissait-on? Parfois on ne les reconnaissait pas. € En pratiquant l'hospitalité, dit l'Épitre aux Hébreux, quelques-uns, sans le savoir, ont hébergé des anges » (ch. 13, 2). D'autres fois on les reconnaissait à leurs paroles ou à leurs brillants vêtements. Mais je doute fort que Jésus ait absolument assimilé les citoyens de son royaume à des êtres célestes. Ils pou-
vaient subir certaines transformations physiologiques, mais ils restaient des hommes en chair et en os.
Du reste, les disciples de Jésus ne s’attendaient pas à mourir. Ils espéraient bien voir de leur vivant l’établissement du royaume messianique, assister à l’extermination des méchants, et être les grands dignitaires à la cour de leur Maître élevé sur le trône de David. Hs se sont même disputés et jalousés à ce sujet. Qui d’entre eux occupera les places d'honneur? Jésus les avertit que ce n'est pas lui, mais le Père céleste, qui disposera des places à sa droite et à sa gauche; mais il leur promet qu'ils siégeront sur des trônes et jugeront les douze tribus d'Israël (Matth. 20, 23. 24 ; 19, 28 ; Luc 22; 30).
Comme on le voit, les disciples de Jésus ne songent ni de près ni de loin à un royaume messianique dans le ciel; et Jésus les confirme dans l’attente d’un pouvoir et d’une félicité terrestres. Si nous consultons soigneusement les textes, nous devrons même constater que dans les premiers temps de son activité publique, Jésus, loin de s'attendre à sa mort, croyait à la proximité imminente du Royaume de Dieu. C'était à l’époqué où il n'avait pas encore révélé sa messianité. 1 envoie ses disciples prêcher l'Évangile dans les villes
et les villages environnants et leur dit : « Vous n’aurez pas achevé de parcourir les villes d'Israël que le Fils de l'homme apparaîtra » (Matth. 10, 23).
Cependant les disciples reviennent et rendent compte au Maître de leur mission. Ils racontent qu'ils ont guéri des malades et fait des exorcismes ; ils expriment leur joie de ce que les « démons leur sont soumis » (Marc, 6, 13 ; Luc 10, 17). Jésus lui-même exorcise un grand nombre de démoniaques, et il reconnaît dans ces guérisons un signe de la proximité du Royaume de Dieu, car elles prouvent que la domination de Satan est refoulée : « Si je chasse les démons par le doigt de Dieu, dit-il, le royaume de Dieu vient vers vous » (Matth. 12, 28; Luc 11, 20).
Dans la mesure où l'influence de Jésus s’accentue et s'étend au loin, s’éveille et s’accentue aussi l'hostilité des chefs de la nation, des prêtres, des scribes, des . pharisiens. Le roi Hérode a mis Jean-Baptiste à mort. Quand il apprend les miracles de Jésus, il s’effraie et dit : « C’est Jean-Baptiste ressuscité ! » On informe Jésus qu'Hérode veut le tuer (Marc 6, 14; Luc 15, 31). Dès lors, Jésus entrevoit la possibilité d’un sort pareil à celui de son précurseur. Il est confirmé dans ses appréhensions par la haine croissante et les menaces de mort de ses ennemis. C’est un facteur nouveau qui entre dans l'horizon de sa pensée et se combine avec ses convictions et espérances. L'étude des saintes Écritures, en particulier des prophéties d'Ésaie relatives au « Serviteur de l'Éternel », du livre de Daniel et sans doute aussi d’autres apocalypses concourt à orienter ses vues sur l'avenir. Les souffrances et la mort expiatoire du Messie pourraient bien être dans le plan de Dieu. Jésus commence à entrevoir, non seulement la
possibilité, mais aussi la nécessité de sa mort. Il cherche la lumière, la force, la soumission filiale dans la prière. I se laissera absolument guider par les voies de son Père céleste, dont la volonté se dévoile au jour le jour dans les événements, et dont la parole, dans la Loi et les Prophètes, est immuable et s’accomplira jusqu’au dernier iota. S'il doit mourir, il ressuscitera ; il montera aux cieux et reviendra de là pour FÉRLRESS de son royaume éternel (1).
À partir de ce moment, il parle aux disciples — à qui il révèle de plus en plus ouvertement sa messianité — de sa mort, de sa résurrection et de sa parousie (Matth. 16, 13-28; Marc 8, 27-38). La manifestation du Royaume de Dieu est un peu moins rapprochée qu'il ne le pensait à l’origine ; mais ce qu'il affirme avec la plus entière conviction, c’est qu’elle aura lieu au cours de la présente génération. Il scelle cette parole de son amen : «En vérité, je vous le dis, quelques-uns ici présents ne mourront point qu'ils n'aient vu le Fils de l'homme venir en son règne » (Matth. 16, 28 ; Marc 9, 1). « En vérité, je vous le dis, cette génération ne passera point que toutes ces choses n'arrivent » (Matth. 24, 39 ; Luc 21, 32). Il fait cette même déclaration au grand-prêtre Caïphe : « Vous verrez désormais le Fils de l’homme assis à la droite de Dieu et venant sur les
(1) Encore dans son agonie, Jésus « supplie Dieu avec grands cris et larmes » de le délivrer de la mort (Hébr. 5,7). Il croit encore à la « possibilité » d’être préservé du supplice. « Mon Père, dit-il, si cela est possiblé, que cette coupe passe loin de moi! » Il renouvelle cette prière par trois fois. Mais il ajoute toujours : «Que ta volonté soit faite etnon pas la mienne! » Cloué sur la croix, il s’écrie : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné! » Maintenant seulement il reconnait la nécessité absolue de sa mort. Il cesse de lutter. « Tout est accompli », dit-il ; et, en enfant soumis, il remet son esprit entre les mains de son Pére.