‹ Publications diverses sur le fidéisme et son application à l'enseignement Chrétien traditionnelChapitre 56 sur 59 · À d LL à · texte numérisé non relu

À d LL à

nuées du ciel » (Matth. 26, 64; Marc 14, 62). Ces mots « Vous verrez désormais » signifient que Caïphe et les membres du Sanhédrin seront prochainement, de leur vivant, témoins de ces grands événements.

Jésus est si pleinement convaincu de l’imminence de ce Cataclysme qu’il ne songe même pas à laisser son Evangile par écrit pour le transmettre aux générations futures, ni à organiser une congrégation de fidèles, une Église, en vue de l'avenir. «Levez vos têtes, dit-il, votre rédemption est proche » (Luc21, 28). Il n’y a que « le jour et l'heure » de cette manifestation qu'il déclare ignorer : le Père s’est réservé cette connaissance (Matth. 24, 36). Pendant son absence, il sera spirituellement présent. Chaque fois que deux ou trois de ses disciples se réuniront en son nom, il sera au milieu d'eux (Matth. 18, 20). Il a institué la Cène comme repas de communion avec lui, en attendant son prochain retour.

Cela nous explique l'attente fiévreuse de la parousie du Christ dans la première communauté chrétienne. Les nouveaux convertis à Jérusalem vendent leurs biens et mettent toutes choses en commun ; ils ne vivent que dans la prière, lacommunion et les bonnes œuvres, sans prendre la peine de travailler pour l'avenir, car la fin des temps est arrivée. Le « présent siècle » va disparaître pour faire place au «siècle à venir », au règne du Messie.

Saïnt Paul, dans les prèmiers temps de son activité missionnaire, comptait voir la parousie du Christ de son vivant. Il écrit aux Thessaloniciens : « Nous vous disons ceci d’après une parole du Seigneur : Nous, les vivants, restés pour l’avènement du Seigneur, nous ne devancerons pas ceux qui sont morts » ([Thess. 4, 15).

396 TSLÉTSALUT

Plus tard, au milieu des épreuves et des dangers, il se familiarise avec l’idée de sa mort ; mais encore dans la dernière lettre que nous avons de lui, dans l’Épitre aux Philippiens, il écrit : « Le Seigneur est proche » (ch. 4,5). Quand nous lisons, dans le 4° Évanoile, que le bruit s'était répandu que le disciple bien-aimé ne mourrait pas, nous avons là un dernier écho de la ferme assurance de la première génération des chrétiens de ne pas disparaître avant la venue du Seigneur.

La première génération disparut, Jérusalem fut détruite, les Juifs et les judéo-chrétiens furent dispersés, l'Évangile pénétra de plus en plus dans le monde grec et romain, les communautés chrétiennes durent s’organiser et prendre des mesures de conservation pour un avenir indéfini, on commença à identifier l'Éelise avecle Royaume de Dieu annoncé par le Christ, et, peu à peu, l’idée d’une félicité éternelle dans le ciel vint remplacer l'idée d’un royaume messianique sur la terre.

L'évolution de ces conceptionsse fitsans aucun heurt. Elle fut favorisée par les croyances populaires de la Rome païenne où l'Église s'était solidement établie et prit bientôt une influence prépondérante. Les païens de ce temps croyaient que l’âme des grands hommes, des héros, de tous les hommes vertueux, allait au ciel et y jouissait d’une félicité éternelle. « Apprends, dit Cicéron, qu'une place est marquée au ciel pour tous ceux qui ont conservé, soutenu, agrandi la République, et qu'ils y jouiront d’un bonheur éternel... Cultive la Justice et la piété : c’est le chemin qui mène au ciel. » Dans la loi des XIX Tables, on lit la prescription suivante: «Que l’on honore les dieux, ceux qui ont tou- Jours été considérés comme des êtres divins et ceux que leurs grandes actions ont placés dans le ciel. » L'inscrip-

tion de ces croyances dans une loi si vieille et si respectée, nous prouve qu’elles étaient populaires et très répandues (1).

Ces vues répondaient beaucoup mieux aux aspirations des pagano-chrétiens que les espérances juives d’un royaume messianique terrestre, absolument étrangères à leur éducation religieuse et nationale. On transportait naturellement le règne définitif du Christ dans le ciel, où l'âme des chrétiens va dès la mort et d’où le Christ reviendra au jour de la résurrection universelle et du jugement dernier pour faire la séparation des

“bons et des méchants. IT jettera les méchants dans le

feu éternel et emmènera les justes au ciel pour y demeurer éternellement. C’est ainsi que la croyance à limmortalité de l'âme finit par sejuxtaposer à la croyance à la résurrection des corps, qu'on spiritualisa de plus en plus ; et ces deux croyances mêneront désormais, dans la théologie chrétienne, une vie en partie double, qui n'est jamais parvenue à une vraie synthèse.

L’espérance d’une félicité éternelle dans le ciel ne tarda pas à trouver un appui dans certains passages de l'Écriture que l’on détourna inconsciemment de leur sens historique.

Ce fut le cas pour le terme de « royaume des cieux », qui, primitivement, servait à désigner le royaume mes-

(1) Sic habeto : omnibus qui patriam conservarint, adjuverint, auxerint, certum esse in cœlo definitum locum, ubi beali œvo sempilerno fruantur. Justitiam cole et pietatem : ea vita via estin cœlum. {De Republica, VI, 7. 8.) Divos et eos qui cœlestes semper habiti, colunto, et ollos quos endo cœlo merita locaverunt. (De Legibus, I, 8.)

sianique terrestre et que Jésus semble avoir employé plus fréquemment que celui de « royaume de Dieu ». Les Israélites du temps de Jésus, pour ne pas s'exposer à prendre le nom de Dieu en vain et à transgresser ainsi le commandement de la Loi, remplaçaient vo- « lontiers le nom de « Dieu » par celui de « ciel » oude « cieux » (haschamaïm). Pour Jésus et ses concitoyens, le « royaume des cieux » c'était le royaume de Dieu sur la terre. Plus tard, les théologiens prirent ce terme dans le sens du séjour bienheureux des élus dans le ciel et se figuraient naïvement que ce fut la pensée de Jésus. Cette interprétation erronée a encore cours aujourd’hui.

On se méprit de même sur le sens de la parole que Jésus adressa à l’un des larrons crucifiés avec lui : « En vérité, je te le dis, aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis » (Luc 23, 43). Le « paradis » a ici le même sens que le « sein d'Abraham » dans la parabole du mauvais riche et du pauvre Lazare (Luc 16, 22). Ces termes désignaient le lieu de repos des justes dans le scheol. On se le représentait sous terre, à côté de l’enfer, et séparé de ce lieu de tourments par un abîme, infranchissable il est vrai, mais assez étroit pour qu'on püût se voir et se parler de part et d'autre. Comme le terme de « paradis » avait différents sens et qu'il pouvait aussi servir à désigner des régions supérieures, audessus des nuages, la confusion était facile. Saint Paul l’emploie dans ce dernier sens lorsqu'il raconte son extase (IT Cor. 12, 4). Mais il n'a pas placé le séjour éternel des rachetés dans ce paradis céleste. Il attend le retour du Christ sur la terre transfigurée, qui, elle aussi, sera Qaffranchie de la servitude de la corruption », pour avoir part à la gloire des enfants de Dieu (Rom. 8, 19-22).

Loue. ) È De bc

F2 TR! db,"

Nous n'avons pas à nous occuper ici de l’eschatologie paulinienne, ni de celle de l'Épitre aux Hébreux, de l’Apocalypse et d’autres écrits du Nouveau Testament. Une étude attentive de ces écrits nous prou-

verait qu'aucun des passages dans lesquels on a cru

voir la doctrine postérieure du séjour éternel des élus dans le ciel n’exprime réellement cette idée. Il y est bien question d’une Jérusalem céleste, d’une cité préparée par Dieu dans les cieux ; mais au grand jour de l'Éternel, cette cité descendra sur la terre et sera la capitale du royaume messianique. Les idées de préexistence, dans le ciel, de personnes, d'institutions, d'objets importants, étaient alors très répandues dans la théologie rabbinique. Il y a peut-être là quelque trace défigurée des universalia ante rem du platonisme. Malgré son isolement systématique, le judaïsme ne pouvait rester absolument fermé à toute action du milieu ambiant. Il est probable que, sous l'influence de la théologie judéo-alexandrine et de la philosophie

platonicienne en général, on en était arrivé, aussi bien

dans le judaïsme que dans le christianisme primitif,

Moeendans le ciel, avec Moïse et Elie, certains

hommes de Dieu privilégiés, en particulier les mar-

tyrs (1); et nous ne voudrions pas affirmer que cette in- fluence ne se fit pas sentir dans la théologie paulinienne,

où le messianisme juif est loin de se trouver au pre-

(1) On a récemment découvert une apocalypse juive, écrite en vieux slave et probablement traduite du grec, intitulée : Le livre des secrets d'Hénoch, qui place le séjour de tous les morts, tant bons que méchants, au ciel. Malheureusement, cette apocalypse, dans laquelle certains indices révèlent l'influence de doctrines égyptiennes, n’est pas datée; mais elle pourrait bien remonter aux premiers temps de l'ère chrétienne. — Des conceptions analogues et très curieuses se trouvent dans l'Apocalypse de Baruch. — Quant au diable et aux démons, la littérature juive les place volontiers dans les airs.

mier plan, quoique cette réserve puisse aussi avoir été dictée par des raisons d'ordre pratique, pédagogique. Les exégètes, par exemple, n'ont pu se mettre d’accord sur le sens précis du passage de la re Épître aux Thessaloniciens (ch. 4, 17), où il est dit que lorsque le Seigneur paraîtra, les croyants iront à sa rencontre dans les airs. Le passage de la IIe Épitre aux Corinthiens (ch. 5, 2-4), où Paul exprime le désir d'être « revêtu » et non « dévêtu », présente aussi des difficultés d'interprétation. L'apôtre s'attend, au cas où il devrait mourir avant la parousie, à être reçu auprès du Christ dans le ciel ; mais il ne s’agit là que d’un séjour provisoire, en attendant le retour du Seigneur dans sa gloire.

Ce qui est certain, c'est qu'aucun des auteurs du Nouveau Testament ne dit explicitement que le royaume messianique, le séjour éternel des justes, des rachetés du Christ, sera au ciel. Or, s'ils l'avaient pensé, ils l’'auraient certainement enseigné avec autant de clarté

et de conviction qu'on l’enseigna plus tard et que nous

pourrions l'enseigner aujourd'hui. Cela n'était pas difficile à dire et ils possédaient assez bien leur lanoue et maniaient assez bien la plume pour pouvoir sexprimer clairement. Ils auraient même accentué d'autant plus cette doctrine que les espérances eschatologiques tenaient une plus grande place dans leurs préoccupations. | Jésus-Christ, tout le premier, lorsqu'il allait préchant aux foules le bon message du salut, n'aurait pas manqué

‘d’insister sur cette doctrine. Or nous savons que, non

seulement il n’en a rien fait, mais que, bien au contraire, toute sa prédication a explicitement en vue l’établissement définitif du royaume messianique sur la terre.

Le seul passage qui semble enseigner effectivement

un séjour éternel au ciel se trouve dans le quatrième Évangile, où Jésus, parlant des demeures dans la maison de son Père, dit à ses disciples : « Lorsque je m'en serai allé et que je vous aurai préparé une place, je reviendrai et je vous prendrai avec moi, afin que là où je suis, VOUS y soyez aussi » (Jean 14, 3). Nous aurons à nous occuper tout à l'heure de ce passage, duquel on peut encore rapprocher cette demande de Jésus dans la prière sacerdotale : « Père, mon désir est que, là où je suis, Ceux que tu m'as donnés y soient avec moi, afin qu'ils voient la gloire que tu m'as donnée » (17, 24). Mais je ferai remarquer dès à présent qu’un ou deux passages isolés, dont l'historicité est problématique, ne sauraient prévaloir contre les données multiples, explicites, concordantes et si bien documentées de l’enseignement de Jésus dans les trois Évangiles synoptiques.

Jésus n’avait pas de doctrines ésotériques. Il n’enseignait pas à ses disciples, dans l'intimité, un Évangile qu'il n'aurait pas préché publiquement. La Bonne Nouvelle qu'il annonce est toujours et partout la même. Cependant il y a dans son enseignement un côté auquel nous n'avons pas encore touché et qui explique, en quelque mesure, certaines interprétations postérieures. Jésus n'a pas été uniquemeut un prophète, comme Jean-Baptiste; il n'a pas seulement annoncé la manifestation prochaine et éclatante du Royaume de Dieu ; il a déclaré tout aussi explicitement que ce royaume était déjà présent. « Le Royaume de Dieu, dit-il, est au miliéu de vous » (Luc 17, 21). Plusieurs passages des Évangiles doivent être entendus dans ce sens.

Comment le Royaume peut-il à la fois être présent et

à venir? Ces deux affirmations ne s’excluent-elles pas d réciproquement? Certains théologiens l'ont pensé. Aussi les uns ont-ils rapporté toutes les paroles de Jésus concernant le Royaume de Dieu à l'avenir, tandis que les autres les ont rapportées presque toutes au présent. Une étude attentive des textes leur donne tort aux uns et aux autres. %

Jésus, lors de son baptême, avait entendu la voix céleste qui lui disait : « Tu es mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis mon affection. » Cette parole fut pour lui la révélation de sa messianité. À partir de ce moment, sa conviction est absolue; rien ne pourra l’ébranler; elle résistera victorieusement aux tentations, aux déceptions, aux persécutions, aux expériences les plus douloureuses, à la mort la plus horrible. Il est le Messie ; la voix divine le lui a affirmé; cela lui suffit. Plus tard la même voix le lui confirmera solennellement dans la vision sur la montagne. Jamais aucun doute à ce sujet n’a effleuré son âme.

S'il est le Messie, tous ceux qui croient en lui et se groupent autour de lui sont les citoyens du royaume messianique. Voilà pourquoi Jésus à pu dire : « Le Royaume de Dieu est au milieu de vous. » Le royaume messianique existait déjà réellement en Galilée, en Judée, en Samarie, partout où les cœurs s’ouvraient à l'Évangile ; mais il n’existait encore que virtuellement. Nos philosophes diraient qu'il existait en puissance, mais non encore en acte. Le péché, l'injustice, régnaient encore dans le monde, les méchants n'étaient pas encore exterminés, les morts n'étaient pas encore ressuscités, on vivait encore dans le « présent siècle », mais

tous les signes en annonçaient la fin prochaine. Le futur M

Roi et ses sujets sont déjà là. La grande catastrophe va

Nc

Ur dt +

éclater d'un jour à l’autre, subitement, comme le voleur qui arrive à l’improviste dans la nuit, comme le filet prend inopinément l'oiseau, comme l'éclair illumine l'horizon en un clin d’œil de l’orient à l'occident 202743; Luc 12,39; 17, 24; 91, 35).

On comprend maintenant comment Jésus a pu parler du salut tantôt comme d’un bien actuel, tantôt comme d'un bien à venir. Saint Paul dit de même : « Nous sommes sauvés en espérance » (Rom. 8, 24). Les citoyens du Royaume possèdent déjà le salut. Les béatitudes du Sermon sur la montagne se rapportent à la fois au présent et à l'avenir. « Bienheureux les pauvres, les afflisés, les doux, les cœurs purs, les paciäques, les miséricordieux, ceux qui ont faim et soif de justice. » Ils sont bien heureux dès à présent dans leur vie inté rieure; et, lors de la manifestation du Royaume de Dieu, ils « posséderont la terre » et jouiront d’un bonheur parfait.

C’est au Royaume déjà présent dans son chef et dans ses membres, mais non encore manifesté avec éclat, que se rapportent les paraboles de Jésus qui comparent le Royaume des cieux au levain, au grain de senevé, à la germination invisible de la semence. L'Evangile progresse, il gagne les cœurs, la moisson blanchit, bientôt les moissonneurs célestes vont venir pour séparer le bon grain de la paille : ils jetteront la paille au feu et recueilleront le bon grain dans les greniers. Dans la plupart de ses paraboles, Jésus vise à la fois le Royaume présent et le Royaume à venir. Les deux idées, les deux réalités se confondent dans sa pensée. C’est le même royaume sous deux aspects différents, ou plutôt dans deux conditions d'existence différentes : dans l'oppression du «siècle présent » et dans la gloire

du « siècle à venir ». Mais comme le présent siècle touche à sa fin et que le siècle à venir va être manifesté sous peu, Jésus parle du Royaume actuel et du Royaume futur sans accentuer la distinction. A ses yeux, le Royaume de Dieu constitue une unité concrète et indivise, comme la vie du lendemain n'est que le prolongement de la vie de la veille. Le Royaume est là, il ne changera point quant à sa nature, le changement ne se produira que dans les circonstances extérieures.

Tous les citoyens du Royaume sont virtuellement sauvés. Ils jouissent du salut par anticipation. Ils sont encore opprimés, mais ils savent que la délivrance est proche; ils pleurent encore, mais ils savent que leurs larmes vont être essuyées ; ils ont le souvenir douloureux de leurs transgressions, mais ils savent que leurs péchés leur sont pardonnés et qu’ils ont été reçus en grâce auprès de Dieu. Ils ont trouxé, comme dit Jésus, «le repos de leurs âmes » (Matth. 11, 29). Cette paix intérieure dans la communion avec Dieu est l'essence même du salut; le bonheur extérieur en sera le complément ; il constituera la félicité parfaite.

C'est la théologie johannique qui, dans cet ordre d'idées, mérite d’attirer tout particulièrement notre attention. Elle a su discerner dans la forme historique et contingente de l’enseignement de Jésus ce qui en constitue la pensée fondamentale, et en extraire pour ainsi dire la substance.

Ici, je dois placer un aveu. Malgré mes efforts persévérants, je n’ai pas réussi à me faire une idée bien arrêtée de l’auteur anonyme du quatrième Évangile. La

tradition l’attribue à l’apôtre Jean. Et je crois, en effet, que linfluence du disciple bien-aimé du Christ s’y fait puissamment sentir. Mais j'ai bien de la peine, pour des raisons qu'il serait trop long d’exposer ici, à admettre que saint Jean lui-même ait rédigé cet écrit. Quoi qu'il en soit, on sait que la grande majorité des théologiens modernes, tant ceux de l’école critique que les conservateurs, sont d'accord pour reconnaître que les discours du quatrième Évangile ne reproduisent pas exactement les paroles de Jésus, mais que l’auteur les a moulées dans une forme qui lui est personnelle (1). Il est même probable que, selon la coutume de certains historiens de son temps, il ait mis dans la bouche de Jésus des discours que, d’après lui, Jésus a dû ou aurait pu prononcer. Voici comment, d’après l'hypothèse de quelques théologiens éminents, on pourrait se représenter les choses. L’apôtre Jean aurait prêché, par exemple : « Jésus-Christ est le chemin, la vérité et la vie » ; et son disciple, l'Évangéliste, aurait écrit : «Jésus a dit : Je suis le chemin, la vérité et la vie. » On s’expliquerait ainsi à la fois le caractère johannique et la rédaction postérieure de l'écrit. Je le répète : le quatrième Évangile est pour moi un livre bien énigmatique, dont je n'ai pas réussi à pénétrer le mystère quant à sa composition; mais c'est en même

(1) Voici ce que dit l’un des champions de l’orthodoxie luthérienne en France, M. le pasteur Edouard Rœæhrich, dans sa Thèse de licence sur La composition des Évangiles (Paris, 1897) : « La plupart des discours (de Jésus) ne nous ont pas été conservés (par Jean) dans leur forme originale » (p. 380). « Les paroles du Christ ont été l’objet d'une refonte complète de la part de l'Évangéliste » (p. 394). « Le texte du quatrième Évangile diffère totalement, quant au fond et à la forme, de celui des trois synoptiques » (p. 3). «Les synoptiques reproduisent plus exactement les termes mêmes des sentences du Christ » (p. 458).

temps un livre pour lequel je professe la plus vive et la plus profonde admiration, et dont l’auteur m'est éminemment sympathique. Je vois en lui un précurseur de ma propre conception de la théologie.

Après saint Paul et l’auteur de l’Épiître aux Hébreux, l’auteur du quatrième Évangile (laissons-lui le nom de Jean, qu'il portait peut-être effectivement) a été le premier théologien de l’Église chrétienne naissante. On l’a appelé avec raison le Theologos. Il connaissait, à n'en pas douter, outre certains renseignements spéciaux, la tradition évangélique, telle que nos Évangiles synoptiques nous l’ont conservée. J'hésite, toutefois, à me ranger à l'avis d’un grand nombre de théologiens modernes, de diverses tendances, qui pensent qu'ila eu entre les mains nos trois Évangiles canoniques. La dépendance littéraire ne me paraît pas suffisamment démontrée. Mais pour la question qui nous cecape cela est indifférent. |

Jean, comme dogmaticien, travaillait d’après une méthode vraiment scientifique et que, toutes proportions gardées, nous pourrions appeler moderne. Il distinguait entre la forme et le fond, entre l’histoire dans sa manifestation concrète et le sens intime des faits historiques. Et c’est le sens intime de la vie et de l’enseignement de Jésus qu'il s’est appliqué à nous donner. On a appelé l'Évangile de Jean, par rapport aux autres Évangiles, «l'Évangile spirituel », rvsuuartx6y sdavy#uoy (Clément d'Alexandrie, dans Eusèbe, Hist. eccl. VI, 14). Luther l’a appelé «l'Évangile par excellence » (das einzige, zarte, rechte Hauptevangelium) et l'a classé parmi les écrits qui donnent «la moelle de l'Évangile » (der 3 rechte Kern und das Mark unter allen Büchern). — Édit. 4 d'Erl. 63, 115 ; — 43, 81; — 12,312 etailleurs). 1

C'est, en effet, dans cet écrit que nos trouvons la pensée de Jésus relative au salut, dégagée de la forme nationale qu'elle avait revêtue dans l’eschatologie messianique. Jean, il est vrai, ne combat pas l’idée d’un royaume messianique terrestre, mais il la passe sous silence. Le salut, c’est la « vie », la « vie éternelle », dans la communion avec Dieu, par le Logos, qui arevêtu la chair en Jésus-Christ. La condamnation, c’est « la mort ». Par la foi, l'homme entre dès ici-bas dans la vie éternelle. « Celui qui croit en moi, dit Jésus, vivra, quand même il serait mort; et celui qui vit et croit en moi ne mourra jamais. » Il ne mourra jamais, parce qu'il est déjà entré dans la vie. Lors de son décès, il ne fera que traverser la tombe pour ressusciter à la vie éternelle. « En vérité, en vérité, dit Jésus, celui qui écoute ma parole et croit à Celui qui m'a envoyé, a la vie éternelle et ne vient point en jugement, mais il est passé de la mort à la vie. En vérité, en vérité, je vous

le dis, l'heure vient, et elle est déjà venue, où les morts

entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui l’auront entendue vivront.. Tous ceux qui sont dans les sépulcres entendront sa voix et en sortiront. Ceux qui auront fait le bien ressusciteront pour la vie, et ceux qui auront fait le mal ressusciteront pour le jugement » (Jean 11, 26,5, 24-29 ; comp. 8, 91).

Comme on le voit, Jean maintient les deux notions que nous avons constatées dans la prédication synoptique du Royaume de Dieu : la notion du salut actuel et celle du salut à venir. Les deux notions sont indissolublement unies; seulement elles sont spiritualisées. Nous touchons au moment historique où l'idée de la félicité du royaume de Dieu sur la terre va se transformer insensiblement en l'espérance d’un séjour bien-

heureux et éternel dans le ciel. Le passage que nous avons déjà cité et où Jésus dit à ses disciples : «Je reviendrai et je vous prendrai avec moi, afin que là où Je suis, vous y soyez aussi », forme pour ainsi dire la transition entre les deux conceptions.

Un théologien littéraliste pourra difficilement concilier cette parole du quatrième Évangile avec les déclarations si formelles des Évangiles synoptiques relatives à l’établisssement définitif du royaume messianique sur la terre. Je crois qu’au point de vue historique, elles sont inconciliables. Mais elles ne le sont pas au point de vue dogmatique, — du moins si le dogmaticien dispose d’une‘ bonne méthode. Et c’est ici qu’on peut pour ainsi dire toucher du doigt l'excellence des principes et de la méthode de notre théologie évangélique moderne, que, depuis quelques années, on est convenu d'appeler le symbolo-fidéisme. Seule, elle nous permet de faire sincèrement et joyeusement de la critique historique, sans sacrifier un atome de notre foi religieuse.

Nous croyons au témoignage objectif et interne de l'esprit de Dieu dans l'esprit de l’homme, et c'est à l’action de ce témoignage divin dans l’âme humaine que nous attribuons la vie religieuse. Or, cette vie, qui, comme la vie naturelle, embrasse toutes les facultés de l’âme — pensée, sentiment et volonté, — ne peut s'exprimer, comme aussi la vie naturelle, que par les organes que Dieu nous a donnés. Elle se reïlète à travers notre organisation physiologique, notre conformation cérébrale, notre mentalité individuelle. La parole — orale ou écrite — est l'expression concrète, empirique, matérielle de la foi religieuse; elle est la traduction imparfaite, symbolique, anthropomorphique de la vérité éternelle. Voilà pourquoi la formule dans laquelle

Fe"

s'incarne la foi religieuse a nécessairement un caractère contingent ettemporaire; qu’elle varie selon les époques, les milieux, la culture et les capacités des individus, et quelle est soumise, comme tout ce qui est humain, à la loi de l’évolution qu'il a plu au Créateur d'imprimer dans sa création.

Jésus-Christ, en qui habitait la plénitude de la divinité, était soumis, pendant sa vie terrestre, à cette loi, comme tout autre homme. Luc dit de lui qu’il « croissait en sagessse, en stature et en grâce, devant Dieu et devant les hommes » (ch. 2, 52). Celui qui ne tient pas compte de ce fait, quand il étudie l’enseignement de Jésus, ne le comprendra jamais dans son originalité et dans son éternelle vérité.

Oh ! je ne prétends pas avoir compris cette doctrine céleste dans toute son ampleur et sa profondeur. Qui est capable de cela ! Mais ce dont je suis fermement convaincu, Cest que, pour arriver à la comprendre, il faut marcher dans la voie que jai indiquée et dans laquelle saint Jean nous a précédés, soit instinctivement, soit de propos délibéré, en tout cas guidé par le Saint- Esprit. Il nous faut, avec l'aide de Dieu, nous appliquer à discerner la substance religieuse de la pensée de Jésus sous les formes qu'elle a revêtues en passant par le prisme de son intelligence, de son éducation, de sa culture religieuse et nationale. Établir rigoureusement pager le sens religieux, voilà

Co

la vérité historique et en dé notre tâche.

Il va de soi qu’à notre tour, nous ne pouvons exprimer notre pensée qu'au moyen de nos facultés personnelles. Nos formules, comme celles de nos ancêtres, participent inévitablement au caractère contingent et temporaire de toute formule humaine. Mais la tâche qui

Page 1