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Cf. Gaston Paris, Romania, IX, p

son histoire quelques moments, où elle eut à souffrir de l'intolérance de certains khalifes *, ce qui caractérise jusqu'en 1076 les rapports des Infidèles maîtres de Jérusalem avec les Chrétiens qui rhabitent, c'est l'absence d'hostilité réelle et la liberté consentie par les khalifes à leurs sujets. En fait, sous leur domination, la population chrétienne n'a jamais été traitée comme une classe opprimée et hors la loi *. Au point de vue "religieux, en particulier, elle semble jouir d'une tolérance parfaite : les Chrétiens de Palestine ne rencontraient aucun obstacle dans la pratique de leur culte et n'obéissaient qu'à leur patriarche. Si c'était cette situation réelle de Jérusalem, qui avait inspiré à l'auteur du Voyage en Orient Tidée de peindre la ville libre et indépendante sous l'autorité du patriarche, comme elle a duré plusieurs siècles, un poète aurait pu le &ire presque à n'importe quel moment du ix* ou du x* siècle et non pas seulement entre 10 12 et 1076.

Mais, en réalité, les Chrétiens d'Occident n'ont jamais vu lasituation de Jérusalem telle qu'elle était en réalité. Ni la bienveillance des khalifes, ni la tolérance dont ils usaient à l'égard des Chrétiens de Palestine, ni les avantages, souvent précaires, il est vrai, que procura à ceux-ci l'intervention des empereurs grecs', ne purent jamais faire oublier à l'Occident que Jérusalem était captive et aux mains des Infidèles. Le sentiment populaire, exagérant inconsciem-

1 . C'est ainsi que vers la fin du ix« siècle la situation des Chrétiens d'Orient obligea le patriarche de Jérusalem à implorer le secours de TOccident du reste sans succès. Cf. Rôhricht, DU Piîgerfahrten tiach dem heiligen Lande vor den Krm:(^ûf[en (Raumer, Historisches Taschenbuch\ 1875, p. 342). De même à la fin du x^ et au commencement du xi^ siècle les cruautés du fatimide Hakem Biamrillah à leur égard émurent douloureusement tout TOccident Cf. ibidem , p. 343.

2. Cf. FtutZj Kulturgeschicijte der Kreui:(ûge, pp. 21-22, 35 et 39..

3. C'est ainsi qu'en 951 Nicéphore Phocas avait réussi à reconquérir une partie de la Syrie et qu'en 972 Jean Zymiscès avait repris Jérusalem. Cf. Rôhricht, op. cit., p. 342. Mais les espérances que purent en concevoir les chrétiens d'Orient furent de courte durée : en peu de temps les califes reprirent Jérusalem et la Syrie. De même les libéralités de Constantin Dukas ayant permis aux chrétiens d'acheter une partie de la Sainte Cité, ils occupèrent seuls un quart de Jérusalem, où ils vécurent sous l'administration autonome du patriarche. Cet état de choses dura de 1063 à 1070. Cf. Riant, Archives de TOrient latin, I, p. 14, note 18.

ment les tristesses de la réalité, aimait à se représenter comme tout à Eût misérable la situation des Chrétiens d'Orient et à charger de tous les crimes, de toutes les cruautés les Musulmans possesseurs du Saint Sépulcre. Le clergé l'y poussait de toutes ses forces, et il l'y excita surtout dans la période de préparation à la Croisade. Le peuple, au moyen âge, n'a jamais eu l'idée que Jérusalem pût être heureuse soasla domination des Infidèles. Il l'a toujours vue ou crue victime de leur intolérance, objet d'indignation et de pitié pour tous les Chrétiens. Ce n'est donc pas le speaacle d'une période heureuse de l'histoire de Jérusalem, qui a pu donner à un poète l'idée de la représenter libre et indépendante. Ce ne pouvait être que par contraste avec ce qu'il croyait qu'elle éuit, et avec la pensée de se consoler des tristesses du présent au souvenir de sa prospérité passée. De toute façon, le tableau du Voyage en Orient ne peut être inspiré d'un état de choses contemporain de la composition du poème. Ce qui achève de nous prouver que nous avons affaire à une véritable « fiaion », c'est qu'il n'est nulle part question des Musulmans. Ils sont absents de Jérusalem aussi bien que des pays environnants, et Charlemagne arrive aux Lieux Saints sans en avoir rencontré un. Si l'on était encore tenté d'identifier le tableau du Voyage en Orient avec un moment de l'histoire réelle de Jérusalem, cela seul suffirait à nous en empêcher. Même à l'époque de Charlemagne, l'indépendance reconnue aux Lieux Saints ne Test que du consentement des khalifes. Les Musulmans continuent à vivre à côté et tout autour des Chrétiens. C'est le poète seul qui imagine une Jérusalem et une Palestine dont les Infidèles sont totalement absents. Ce ne fut jamais une réalité *. Jamais non plus un pèlerinage ne ressembla à l'expédition de Charlemagne : sur ce point encore le poète ne s'est pas préoccupé de reproduire ce qu'il avait sous les yeux. De tout temps un pèlerinage avait été une pénible entreprise '.

1 . « L'auteur par un parti pris qui était commandé par le plan de son œuvre a fait abstraaion des Sarrasins qui pouvaient se trouver dans les contrées visitées par Charles. » G. Paris, Romania^ XIII, 128. Cf. de même, RomantOy IX, 8.

2. Cf. Lalanne, Les pèlerinages en Terre Sainte avant Us Croisades^ Bibliothèque de rÉcole des Chartes, VII, i, sq.

Le contenu du po^me ))

La longueur, les difficultés de la route, Thostilité des populations, au milieu desquelles il fallait se faire un passage, en multipliaient les périls. De plus en plus il devint nécessaire pour les pèlerins de se grouper et de s'armer. Les pèlerinages du xi* siècle, en particulier, sont de véritables expéditions équipées et prêtes pour combattre en cas de besoin *. Charlemagne, au contraire, s*en va à JérusaUm, accompagné sans doute d'une nombreuse troupe, mais ils sont tous sans armes. A quoi du reste pourraient-elles leur servir ? Ils n'ont rien à redouter et ne rencontrent aucun obstacle sur leur route. On dirait que Charlemagne est partout chez lui et à Jérusalem même ; son pèlerinage ressemble à une promenade faite à travers l'Europe et l'Asie comme dans son domaine. Nous sommes évidemment ici en pleine fantaisie et en pleine fiction. Le poète imagine à son gré les conditions de ce pèlerinage, comme il a fait la situation de Jérusalem, et c'est non pas une image de la réalité, mais une création de son esprit qu'il propose à son auditoire.

Il n'en est pas moins un « poète populaire » et qui reste toujours en contact, en communion d'idées avec son public. Ce qui lui permet de peindre, comme il le fait, la situation de Jérusalem, c'est que ce public, comme lui-même, sait que les Lieux Saints ont jadis été libres, et que, notamment sous Charlemagne, ils recouvrèrent pour un temps leur indépendance. C'était là une réalité historique, dont nous verrons que le clergé ne fit qu'entretenir le souvenir, en exagérant encore la portée et les effets* des concessions obtenues de Haroun-al-Raschid. L'auditoire, auquel était destiné le Voyage en Orient^ était tout préparé à accepter l'idée d'une Jérusalem à ce point libérée, que les -Alusulmans eux-mêmes en étaient totalement absents. Et ce qui, plus encore, explique ce grossissement, cet agrandissement de la réalité historique, c'est que ce public, nourri des légendes et des poèmes héroïques, est persuadé, avant toute chose, de la toute puissance de Charlemagne. Il ne trouve rien que de naturel à le voir traverser l'Europe en maître incontesté, et entrer à Jérusalem salué comme un suzerain par le patriarche. Sous le

I. Cf. Rôhricht, op. cit., p. 345 et 356. Beitràge \ur Geschchte der Kreu7^:(ûge, II, p. 3 et 4.

CouLET. — Voyage de Charlemagne en Orient. 3

règne du grand empereur, Jérusalem ne pouvait appartenir à un autre : elle ne pouvait être qu'indépendante, et délivrée du joug comme de la présence des Musulmans.

Les idées du public, pour lequel fut écrit le Voyage en Orient, expliquent donc les libertés que la fantaisie du poète *a prises avec la réalité, et, par là, il est bien un « poète populaire ». Le poète populaire n'est pas en effet celui- qui se laisse asservir par la tradition ou qui, dans l'évocation du passé, n'ose s'affranchir du spectacle de la réalité présente. Il a lui aussi le droit de créer et de « trouver ». Sa &ntaisie n'a d'autre limite que la nécessité de rester toujours en communion d'idées et de sentiments avec son public. Il est évidemment libre d'imaginer, à condition de ne lui présenter que ce qu'il peut comprendre et sentir. C'est ainsi, à n'en pas douter, que l'auteur du Voyage en Orient a conçu et exécuté le tableau qu'il nous fait de la situation de Jérusalem et du pèlerinage de Charlemagne. Ce sont des « fictions » assurément, mais qui ne sont pas forcément celles d'unrr poète artistique » et d'un « clerc », et qui restent compatibles avec l'essence du poème populaire.

Surtout, ce qui apparaît clairement, c'est que ces fictions étaient possibles à n'importe quel moment de moyen âge, quel que soit l'âge de notre poème. Et, dès lors, il n'est plus possible de prétendre en tirer une indication quelconque sur la date de sa composition. C'était pourtant le seul argument par lequel on croyait pouvoir prouver son ancienneté. Reconnaissons donc que l'étude du récit lui-même est impuissante à déterminer son âge. Si l'on n'en avait d'autres témoins, il faudrait renoncer à savoir s'il est réellement du XI* ou du XII* siècle.

A certains indices cependant, on pourrait soupçonner, contrairement à l'opinion courante, que de ces deux dates la seconde est la plus vraisemblable. L'un est la mention dans le Voyage en Orient de reliques, qui semblent bien ne pouvoir être que récentes, et dont, en effet, il n'est guère question qu'au xii* siècle, postérieurement à la Croisade. C'est ainsi que, parmi les pieux trésors rapportés de Jérusalem par Charlemagne, figurent le calice, « l'escuele » et le couteau

Le COi^TEl^U DU PO^ME }5

de la Cène (vers 177-180). En même temps que la chemise de la Vierge, le patriarche lui remet'

Del lait Sainte Marie dont allaitât Jesu.

Or, ces reliques semblent bien faire partie des reliques « invraisemblables », créées de toutes pièces à l'occasion des Croisades et qui n'apparurent en Occident qu'au xii* siècle. Certaines d'entre elles sont expressément désignées par M. de Mély comme n'étant pas connues avant cette date '. Il semblerait donc légitime d'en conclure que le poète qui les mentionne, apparemment parce qu'ellesont déjà une certaine popularité, n'a pu écrire qu'au xii* siècle. C'est ainsi que M. de Mély s'est autorisé de la mention de reliques analogues, pour dater du xii* siècle l'histoire célèbre des reliques de Saint-Denis connue sous le nom de Description. Ce qui nous empêche de faire fond sur cet argument, c'est que M. de Mély lui-même, sur la seule autorité du reste de Gaston Paris , n'en continue pas moins à penser que le Voyage en Orient doit être des environs de 1075 '. A-t-il lui-même douté dé ce qu'il affirmait touchant la date où les reliques font leiîr apparition ? Ou bien pensaitil que la mention des reliques « invraisemblables » avait été insérée dans le poème par le scribe tardif qui nous l'a conservé, et qu'elle n'appartenait pas à la rédaction originale ?

Une autre raison encore tendrait à nous faire croire que le poème

1 . « Certaines reliques invraisemblables font seulement leur apparition après la première Croisade, au xii« siècle par conséquent. Telles les reliques de l'Ancien Testament, les reliques du corps même du Sauveur et de la Vierge. Le couteau, la nappe, le calice ne sont pas connus avant le xii^ siècle....; les premiers cheveux de la Vierge sont ceux rapportés à la cathédrale de Rouen en 1 106. » De Mély, Exuviaesacrae Constantinopolitanaeyp. 184.

2. Nous étudierons plus loin ce texte si important pour l'histoire de la légende du Voyage en Orient. C'est la façon dont il désigne les épines « eu m parte roboris ubi fuerunt infixé » et la chemise de la Vierge «quam in ipso partu habuit », qui, d'après M. de Mély, fait rentrer ces reliques dans la cat^orie des reliques invraisemblables et les ramène par conséquent au xii^ siècle. Cf. Exuviat sacrae Conitantinopolitanaey p. 228. C'est là, évidemment, un des arguments sur lesquels il s*appuie pour déclarer que la Descriptio est incontestablement postérieure à la chanson du Pèlerinage. Cf. ihid.^ p. 229.

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