Cf. V« de Gourgues, Le Saint Suaire ^ p. Ji
en Orient, nous prouvent bien que la Descriptio lui est postérieure. Comment un clerc, écrivant avant la Croisade, aurait-il pu ainsi deviner ce qui allait se passer, nous montrer Charlemagne adoptant l'itinéraire, que devaient suivre en effet les Français, et lui Étire découvrir des reliques à Jérusalem, comme les Croisés allaient en découvrir un peu panout en Terre Sainte ? Tout s'explique au contraire, s'il a écrit après la Croisade. Racontant pour la première fois la croisade de Charlemagne, il se serait borné à la concevoir à l'imitation de celle, qu'il avait vue ou dont il connaissait les récits. Toute la Descriptio nous semble attester, que la forme nouvelle, revêtue par la légende du Voyage en Orient, est une conséquence du grand événement que fut la Croisade. Elle ne reflète pas seulement ce qui s'est passé avant, mais aussi pendant l'expédition. C'est bien l'impression que l'on a, quand on la lit, sans se préoccuper des dates que l'on a cru pouvoir assigner à sa composition, et la conclusion qui s'impose à l'esprit non prévenu, c'est qu'elle est bien postérieure à la Croisade.
Cette conclusion semble trouver sa confirmation naturelle dans le fait, que la Descriptio est évidemment postérieure à l'établissement de l'Endit de Saint-Denis, et que celui-ci ne nous paraît pas remonter au delà des premières années du xii'' siècle. Il faut, en effet, écarter résolument toutes les affirmations, plus ou moins arbitraires et trop facilement acceptées jusqu'ici, sur l'ancienneté de cet Endit et de la présence à Saint-Denis des reliques de la Passion. Elles ne reposent, en dernière analyse, que sur l'histoire créée de toutes pièces par l'auteur de la Descriptio et n'attestent que le trop grand succès de son imposture.
On ne sait rien, en effet, des reliques de Saint-Denis, et même de celles d'Aix-la-Chapelle, antérieurement à la fin' du xi*= siècle, que par ce texte à tendances si manifestement ijntéressées. La première liste des reliques conservées à Aix nous est donnée par la Descriptio^ et, sur le culte dont elles y étaient l'objet, sur l'existence d'un Endit
en leur honneur, les seuls renseignements que nous ayons nous sont fournis par elle '. Mais il y a dans tout ce récit un tel parti pris (l'hostilité à l'égard d'Aix, qu'on ne peut faire fond sur ce qu'il nous rapporte à son sujet. D'une part, l'auteur lui a concédé que ce qu'il ne pouvait lui enlever, et de l'autre, il n'a pas hésité à grandir son rôle, à exagérer l'antiquité et la gloire de ses reliques, si l'abbaye de Saint-Denis, son héritière, y avait intérêt. Dans ces conditions, tout ce que l'on peut conclure de la Description touchant l'histoire de la vieille basilique carolingienne, c'est qu'au moment où elle fut écrite, Aix-la-Chapelle montrait entre autres reliques la chemise de la Vierge, les langes de l'Enfant Jésus et le bras de saint Siméon * et que, dès cette époque, la vénération, dont ses reliques étaient l'objet, se manifestait spécialement à l'occasion d'un Endit peutêtre annuel. Tout le reste est trop manifestement arrangé en vue de ce que l'auteur veut que l'on croie des reliques de son abbaye. Mais, même en ce qui concerne Saint-Denis, nous ne saurions accepter tels quels les renseignements que nous fournit la Description Si, en effet, elle n'a pas hésité à affirmer deux faits aussi matériellement faux, que le Voyage de Charlemagne en Orient et le transfert par Charles le Chauve des reliques d'Aix, comment admettre qu'elle a dû par ailleurs être plus respectueuse de la vérité des faits ? On ne saurait, en effet, sur son seul témoignage, considérer comme certain que le clou et la couronne se trouvaient à Saint-Denis dès 862, et que, depuis lors, ils y étaient l'objet d'un Endit annuel.
1 . Cf. Rauschen, DU Lfgende Karls àer Grossen im XI uttd XII Jaljrhtmdert, p. 141, note 49, et Neue Untersuchungen, etc., p. 257 ; De Mély, Exuviae sacrae Constantinoftolitanae, p. 228. Dans un texte que Ton croyait antérieur, les Annales Ecclesiae Aureliatunsis^ publiées à Paris en 161 5, l'on trouvait, avec un récit de la consécration de la chapelle d'Aix, une liste des reliques qu'elle conservait : « De spinea corona Domini octo spine, unus de clavis Doniini, de Cruce unum frustum, sudarium Domini, camisia Béate Marie Virginis, matris Christi, fascia que corpus Domini strinxit et in praesepio ligavit, brachium Sancti Simeonis cuni multis aliis sacrosanctis reliquiis. »Cité par de lAéXy (^Exuviae ^ p. 227). Mais cet inventaire, daté à tort et sans raison du xi^ siècle, est beaucoup plus récent et suppose lui-même la Description Cf. Rauschen, }^eue Untersuchungen, loc. cit.