‹ Publications spécialesChapitre 13 sur 274 · Cf. Romania, XIII · texte numérisé non relu

Cf. Romania, XIII

Si Ton écarte du texte du poème les traits dialectaux, introduits au XIII* ou au xiv« siècle par le scribe anglo-normand, qui nous Ta conservé, sa langue nous apparaît avec un certain nombre de traits, caractéristiques d'un état déterminé du développement deja langue. Ils portent donc, en quelque sorte, leur date et, par suite, doivent nécessairement nous révéler Tâge du poème lui-même. Il n'est que de savoir interpréter leur témoignage.

L'étude linguistique du Voyage en Orient ne pouvait donc réserver les mêmes déceptions que l'étude du récit et aboutir, elle aussi, à un aveu d'impuissance. Appuyée sur des faits positifs, elle devait arriver à déterminer la date de sa composition de façon certaine, sinon très précise. La nature des faits qu'il s'agit de dater, et aussi les moyens dont on dispose, ne permettent, en effet, qu'une approximation relative. Quand on se rend compte des conditions de l'évolution d'une langue, il apparaît clairement qu'un état déterminé de cette langue ne se laisse pas circonscrire dans les limites d'une année, ni même d'une période de plusieurs années. L'opinion de Koschwitz était qu'il fallait renoncer à dater à dix ans près la langue d'un poème comme le Voyage en Orient \ C'était encore trop peu dire. En réalité, on ne peut le dater que par comparaison avec la langue d'autres ouvrages d'âge connu et l'or peut seulement affirmer qu'il représente un état de développement plus ou moins avancé. Hors de là, il n'y a place que pour des affirmations arbitraires et pour des précisions infiniment douteuses.

I . Cf. son introduction â la quatriëroc édition du poème, p. xxv.

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Or, pour la période où Ton a voulu placer la composition du Voyage en Orient^ les œuvres sont rares que Ton peut prendre pour termes de comparaison. De plus, elles sont séparées les unes des autres par de larges espaces de temps. Enfin, leur âge propre n'est fixé que de façon très relative. La Chanson de Saint Alexis, le Roland et le Comput de Philippe de Thaun, auxquels Koschwitz a dû borner sa comparaison, s'espacent sur une période d'environ quatrevingts ans, et un même intervalle de quarante ans sépare \q Roland de V Alexis qui l'a précédé et du Comput qui le suit. Mais surtout, ces dates, qui sont celles que l'on donne généralement % n'ont rien de précis. Le Roland, qu'on date de 1080, pourrait tout aussi bien être de 1076 ou de 1095. 1' pourrait avoir été écrit au lendemain de la prise de Jérusalem par les Turcs ou encore à la veille de la Croisade *.

Dans ces conditions, la comparaison linguistique de ces poèmes et du Voyage en Orient ne peut donner que des résultats très relatifs, nullement l'indication d'une date précise. Elle ne saurait établir, par exemple, que le poème est antérieur à la Croisade. Elle ne peut prétendre qu'à déterminer une longue période de temps, dans les limites de laquelle on devra placer sa composition. En fait, c'est à

1. Cf. Gaston Paris, Littérature française du moyen d^e, pp. 245-246.

2. On admet d'ordinaire comme dates extrêmes de la composition du Roland les années 1066 et 1096. On le croit postérieur à la conquête de l'Angleterre par les Normands et antérieur à la Croisade dont son auteur ne semble avoir aucune idée. Nous verrons qu'on peut entendre autrement le vers (2331) où l'on croit trouver une allusion à l'entreprise récente de Guillaume le 'Conquérant. Mais le poète nous fournit un autre terminus a quo, qui limite davantage l'époque de sa composition. Il nous parle en effet d'un païen, qui, entre autres exploits,

Jérusalem prist ja par traîsun

Si violât le temple Salomon

Le patriarche ocist devant les funz (Edition Stengel, v. 1 524 sq.)

Dans ce passage Léon Gautier voyait une allusion à des événements réels de l'histoire de Jérusalem, survenus en 969 ou en 1012. Il en concluait que ces vers appartenaient à une rédaction antérieure, qu'il plaçait entre les années 990 et 1020. Mais il est beaucoup plus naturel de les considérer comme dûs à l'auteur de la rédaction d'Oxford et d'y voir un souvenir à peine grossi de la prise récente de Jérusalem par les Turcs. Le poème aqrait dpnc été écrit après 1076 et avant lojd.

cela que s'est borné Koschwitz. Son opinion dernière est que, à n'examiner que la langue, le Voyage en Orient apparaît comme étant de la seconde moitié ou de la fin du xi* siècle *. Encore cette détermination est-elle manifestement trop étroite. La vraie conclusion de son étude, c'est que, par sa langue, le poème appartient à la moitié, peut-être à la fin du xi* siècle, ou même encore au commencement du XII*. Sans doute, nous sommes loin des précisions que Ton croyait pouvoir fonder sur l'étude du récit lui-même. Mais la valeur de ces résultats, en un sens incomplets, s'accroît du fait de l'insuccès de cette autre étude. Ils suffiraient, s'ils étaient établis, à justifier l'intérêt historique qui s'attache d'ordinaire à notre poème. Même s'il était des environs de i loo, il n'en serait pas moins l'un des plus anciens et des plus précieux monuments de notre littérature nationale.

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