Cf. supra, p
5 . Ce qui rend la chose en partie douteuse, c'est qu'un manuscrit de l'ouvrage de Gui de Bazoches, retrouvé il y a quelque temps parle comte Riant (cf. Archives
de la Croisade de 1096, désignée d'ordinaire comme la première, rectifiait, sans doute en se référant à la Description cette dénomination. On devait, d'après lui, l'appeler la seconde, celle de Charlemagne étant en réalité la première *. Rien dans ce témoignage ne nous force à penser, que ce « Gui » connaissait nécessairement la Descriptio: il pouvait n'avoir en vue que la tradition pseudo- historique, propagée par les historiens de la Croisade relativement à l'expédition de Charlemagne. Mais, d'une autre allusion et du soin qu'il met à replacer cette croisade à une date vraisemblable, on peut supposer, qu'il s'efforçait de corriger le synchronisme impossible donné par la Descriptio. A l'année 802, il mentionnait en effet l'expédition de Charlemagne et il la plaçait sous le règne de Nicéphore, l'empereur grec régnant alors *.
Pour remédier au même anachronisme, Hélinand, dont la Chronique nous est surtout connue par son abréviateur Vincent de Beauvais, avait recours à la plus étrange des hypothèses. Les empereurs contemporains de Charlemagne, que la Descriptio appelait Constantin et Léon, auraient, dans l'histoire réelle, porté d'autres noms K Enfin, Albéric des Trois-Fontaines lui-même n'était guère moins audacieux, quand, dans la phrase citée par lui d'un des textes de la Description où il est dit que la prétendue croisade eut lieu « tempore quo Carolo datum est imperium » il prétendait qu'on devait entendre dattim au sens de oblatum *.
de V Orient latin, I, p. 11, note 3, et Hagenmeyer, Peter der Eretnite, p. 1 1) ne contient pas les passages auxquels parait se référer Albéric. Mais il se pourrait, que Ton n'ait retrouvé qu'un manuscrit incomplet. En outre, Ton ne voit pas à qui pourraient s'appliquer les mots de (c Gtiido noster », par lesquels Albéric désigne son auteur. Au surplus, le caractère de l'allusion, plus que la personnalité de l'auteur, est ce qui nous importe ici.
1. « Gutdo vero expeditionem istam Francorum in Turcos vocat secundam quia Carolus Magnusfecit primam. » Monum. Germ. hist. Script. , XXIil, 804.
2. Cf. Monum. Germ. hist. Script., XXIII, pp. 720-721. C'est Nicéphore, qui, d'après lui, aurait joué le rôle attribué par la Descriptio à Constantin. C'est lui, qui aurait sollicité le secours et l'intervention de Charlemagne.
3. « ...nisî forte fuerit uterque binomius ». Mon. Germ. hist. Script., XXIII, 721. Cf. Foncemagne, Histoire de T Académie des inscriptions, XXI, 150.
4. « Potest tamen intelligi imperium Romanum illo tempore datum Carolo id
Goulet. — Voyage de Cbarlctnagne en Orient. i6
Ces corrections et ces variantes n'ont été possibles, que parce que, malgré sa popularité relative, la légende de la croisade ne s'est jamais fixée, et ne s'est jamais imposée à la conscience nationale comme une vérité historique. Le public, qui se réunissait à l'Enditde Saint-Denis avait beau entendre rappeler par les moines l'origine qu'ils donnaient aux reliques de la Passion, il n'en tolérait pas moins, que, à la foire voisine, des trouvères racontassent leur histoire de façon très différente et beaucoup plus romanesque. Nous en avons la preuve dans ce qui nous est raconté par le poème de Fierabras^ qui manifestement ne fut composé que pour être récité en cette foire de l'Endit ' .
D'autre part, les clercs eux-mêmes n'ont pas un respect exagéré pour une tradition, dont mieux que personne ils connaissent l'autorité. Le succès de la Descripiio ne parvint pas à la fixer. Les clercs, qui, dans la suite, l'invoquèrent, n'hésitèrent jamais à la modifier, s'ils y voyaient uii intérêt quelconque, si surtout, en la rendant plus vraisemblable, ils pensaient mieux servir la cause qui leur était chère.
Une des nouveautés, introduites par la Descriptio dans la légende *du Voyage en Orient, avait été le transfert à Jérusalem de la scène du don et de l'invention des reliques. Nous y avons vu la trace de l'influence, exercée sur l'esprit de l'auteur par les événements récents de la Croisade. Elle apportait un élément dramatique, mais pouvait nuire à la vraisemblance historique du récit. La tradition contraire, qui plaçait à Constantinople l'acquisition de toutes les reliques rapportées d'Orient par Charlemagne, avait pour elle un long passé. Peutêtre, l'invraisemblance de cette nouveauté fut-elle exploitée contre Saint-Denis en vue de ruiner ses prétentions. Ce qui est sûr, c'est que l'abbaye elle-même l'abandonna un jour, pour prétendre plus sim-
est oblatum; quia legitur Carolus plus quam triginta annis simplicî notnine régis contentus fuisse, ab imperatoria appellatione se temperans, quamvis saepe ab Adriano papa invitaretur ». Migne, Patrologie latine^ CCXII, col. 846. L'hypothèse est d'autant plus' insoutenable que le texte adopté comme le meilleur par M. Rauschen, porte expressément : « iempore quo rex et imperator Karolus magnus Gallicum regebat regnum^ » Édition Rauschen, p. 145. I . Cf. le chapitre I de la troisième partie, p. 277.
LES DESTINÉES ULTÉRIEURES DE LA LÉGENDE Zii
plement, que ses reliques, comme celles deCompiègne et de plusieurs autres églises, avaient été données à Charlemagne lors de son passage à Constantinople. L'historien de Saint-Denis, Doublet, parle des reliques données par l'empereur Constantin « et qui furent tirées du temple de Sainte-Sophie », c'est-à-dire de la vieille basilique byzantine *. Il cite également un récit de Nicole Gille, qui n'est qu'un résumé de la DescriptiOy mais où Charlemagne revient de Jérusalem en passant par Constantinople et reçoit à Constantinople les reliques de la Passion*.
Ce changement a dû se produire assez tôt. De très bonne heure, Saint-Denis a dû remanier sa Description pour placer dans la capitale grecque l'acquisition des reliques. Nous en avons une preuve dans le fait, que les Gesta Episcoporum Mettensium, dans une partie écrite entre 1132 et 1142, racontent, d'après la Descriptio, l'expédition de Charlemagne, mais font revenir Charlemagne par Constantinople. C'est là, que l'empereur grec fait exposer les trésors qu'il veut donner aux Français, et c'est là aussi que Charlemagne obtient de lui les reliques qu'il rapporte en France. C'est cet état de la légende, qu'ont connu également Hélinand ' et Martin de Troppau *.
Le chroniqueur qu'Albéric des Trois-Fontaines appelle « Gui » et que nous croyons être Gui de Bazoches, n'a pas connu la Descriptio sous une autre forme. Mais son récit infiniment curieux ^ nous atteste la survivance de la forme primitive,,du moins dans une imitation qu'elle avait inspirée. Il fond, en réalité, dans cette narration deux histoires de reliques, celle que Saint-Denis de son temps racontait des siennes, et celle qu'avait imaginée une autre église. Il rapporte la tradition nouvelle, d'après laquelle Charlemagne, après sa victoire, revenant par Constantinople, y aurait reçu de l'empereur grec les reliques de la Passion, mais déjà, à Jérusalem même, il avait reçu,