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I. Cf. supra ^ p

la composition de notre poème. Non seulement on n'a pas jusqu'ici paru se douter de ses rapports possibles avec cette l^ende du Voyage en Orient, dont on n'avait ni reconnu le caraaère ni même constaté vraiment l'existence, mais encore l'opinion dernière de Gaston Paris, de Koschwitz et de M. Morf est, que nous aurions affaire à un poème, qui ne serait pas l'expression d'une tradition unique; il serait né de la fusion plus ou moins habile, plus ou moins parfaite, de deux traditions ou même de deux récits antérieurs, l'un concernant expressément le pèlerinage de Charlemagne à Jérusalem, l'autre se rapportant plus ou moins à Constantinople, et que notre auteur se serait efforcé de fondre dans l'unité d'une même idée'. Une telle conception, si elle était fondée, remettrait en question tout ce que nous avons cru pouvoir établir touchant la l^nde du Voyage en Orient, puisqu'elle nous forcerait à admettre l'existence de traditions populaires et indépendantes, relatives au pèlerinage de Charlemagne et peut-être à son voyage à G>nstantinople.

Ce n'est là toutefois qu'une hypothèse et qu'il importe d'examiner. On le doit d'autant plus, que rien véritablement ne nous atteste par ailleurs l'existence de telles traditions ou de pareils récits. L'hypothèse n'a pas été suggérée par le fait, que l'on constatait dans la poésie et dans les croyances populaires la trace d'une légende du pèlerinage de Charlemagne ou de son voyage à Constantinople. Elle est née du besoin d'expliquer certaines particularités du poème, qu'on tenait sans cela pour incompréhensibles. Elle est l'expédient, auquel on a eu recours pour rendre compte des incohérences, des disparates, des bizarreries souvent relevées dans le récit et dans les personnages du Voyage de Charlemagne en Orient *.

1. Cf. Gaston Paris, Romania, IX, pp. 8 et i6; Koschwitz, 4« édition du poème, pp. XXV et xxxi.

2. Cf. en particulier l'introduction i la deuxième édition du poème, pp. xxxi-

Si, en effet, Ton considère réconomie du poème, on ne peut qu'être frappé de certaines incohérences, qui semblent révéler d'une part l'existence d'éléments hétérogènes et de l'autre l'impuissance du poète à les fondre dans un récit ayant une véritable unité. Même si l'on écarte quelques traits de ce genre relevés par M. Koschwitz, il en reste encore assez pour justifier, au moins en apparence, la façon dont il comprend la composition du poème'.

Ce qui est sûr, c'est qu'au début du poème, quand on en a accepté la 'donnée et qu'on s'attend à voir raconter uniquement le voyage de Charles à la recherche de son rival, on est surpris de le voir proposer à ses barons d'aller non à Constantinople mais à Jérusalem (v. 69 sq.). C'est au Saint Sépulcre qu'il veut aller, averti qu'il doit le faire par un triple songe que Dieu lui a envoyé. Il n'est question qu'en second lieu du roi, à la recherche duquel il pensait d'abord uniquement. Le pèlerinage à Jérusalem prend inopinément une telle importance, qu'il absorbe pendant longtemps la pensée et l'activité de l'empereur. Pendant la route et durant le séjour de quatre mois que font les Français à Jérusalem, le roi Hugon est oublié. Même le pèlerinage accompli, Charles ne semble préoc-

I . C'est ainsi que, selon nous, on ne peut rien tirer de la mention au vers 96 des 8000 chevaliers formant la seule avant-garde de la troupe de Charlemagne et dont il n*est jamais plus question. Ce vers tel quel ne saurait en effet appartenir à aucun des deux récits qu'aurait, dit-on, utilisés l'auteur de notre Foyage, Le conte, qui aurait fourni la matière de la scène des gabs et du voyage à Constantinople, ne représentait certainement pas comme une expédition guerrière le voyage du prince allant constater l'existence de son rival. L'autre récit, à en juger du moins par le poème actuel, ne racontait lui aussi qu'un voyage pacifique et un pèlerinage. Ni l*un ni l'autre ne devaient s'attacher à décrire la puissance guerrière de l'empereur. Le vers appanient très ceruinement à la rédaction de notre poème. L'auteur veut nous donner une grande idée de son héros et exagère à dessein le nombre des gens qui l'accomps^pent. Puis, ce détail indiqué, il n'y revient plus, l'intérêt du récit étant pour lui ailleurs. C'est également à tort que M. Koschwitz relève comme une invraisemblance le fait, que l'itinéraire de Charlemagne ne mentionne Constantinople qu'au retour. Nous verrons plus loin que tout le passage relatif à la route suivie par les Français est certainement très altéré. Mais de plus on peut, avec vraisemblance et d'accord avec plusieurs des versions étrangères, conjecturer que le poème original faisait aller Charles de Romanie en Terre Sainte par mer, et qu'à l'aller il ne passait certainement pas par Constantinople.

cupé que de retourner en France (v. 216-219) et de rassurer son « barnage » inquiet de son absence. Fort heureusement le souvenir de sa femme (v. 234-236) lui remet dans Tesprit l'existence de son rival et la promesse qu'il s'est faite. La poète nous raconte alors, mais alors seulement, le voyage à Constantinople, qui semblait devoir être l'unique sujet du poème et qui, quelque développement qu'on lui donne, après avoir couru le risque d'être oublié, a un peu l'air d'un épisode se rattachant mal à ce qui précède. De ce défaut d'unité et de la dualité réelle des sujets on a conclu,* non sans quelque apparence de raison, qu'il y avait bien dans le poème deux récits primitivement distincts, et qui, antérieurement à leur réunion dans le cadre du Voyage en Orient, existaient indépendants l'un de l'autre. Les incohérences que nous avons signalées trahiraient la maladresse de notre poète et son impuissance à fondre ces deux éléments hétérogènes dans un récit vraiment un.

D'autres singularités, des disparates constatées dans le caractère de Charlemagne ont semblé non seulement confirmer mais encore préciser cette conclusion. Elles ont même paru de nature à nous révéler l'origine et la nature de celui des deux récits utilisés, qu'il paraît le plus difficile d'identifier, du poème ou du conte, qui aurait inspiré la scène d«s gabs et toute la narration du Voyage à Constantinople. Il est certain, que dans le Charlemagne du Voyage en Orient on a peine à reconnaître le héros de l'épopée royale. Le contraste existe même à l'intérieur du poème, et les actions qu'on lui prête, ses sentiments, ses attitudes, sont si différents les uns des autres qu'ils ne semblent pas être ceux d'un même personnage.

D'une part, nous avons affaire à un roi paré de toutes les vertus chevaleresques, puissant, noble, généreux et au « contenant fier ». Toujours prêt à servir Dieu, il peut aussi toujours compter sur la protection divine. C'est ainsi que la poésie populaire aimait à se représenter le vieil empereur et tel est bien, dans notre poème, le héros, qui, sur un songe inspiré par Dieu, s'en va en pèlerinage au Saint Sépulcre. D'autre part, nous avons en face de nous un personnage sans prestige, souvent même dépourvu de dignité, en qui se résument toutes les petitesses et toutes les faiblesses humaines. Orgueilleux et fat, il

croit être non seulement le plus puissant, mais le plus beirti de tous les rois (v. lo); colère et lyrannique, il menace de mort sa femme parce qu'elle a paru en douter (v. 24-25); naïf et badaud, il s*étonne que le roi Hugon et ses sujets puissent mépriser, comme ils font, les plus précieuses richesses (v. 320sq.). Les « enchantements » du palais de Constantinople Tétonnent et le terrifient (v. 385 sq.) ; vantard et beau parleur après boire, il change bien vite de ton, quand il est sommé d'exécuter les prouesses dont il s'est vanté (v. 650 sq.). Il s* excuse, demandegrâce et il ne lui faut pas moins que l'intervention de Dieu et l'assurance de son aide, pour lui rendre confiance et courage (v. 700). Puis, tout aussitôt, il se montre aussi arrogant qu'il se faisait naguère humble et repentant. Le héros du Voyage à Constantinople semble par tous ses traits s'opposer à celui du Pèlerinage à Jérusalem. Et de là encore la conclusion a paru s'imposer, que, malgré l'unité apparente du poème, nous avions dans le Voyage en Orient deux récits primitivement distincts, différents d'origine comme de caractère. L'opinion dernière de Koschwitz, quelques réserves qu'il fasse sur le mérite de l'auteur, sur son effort en particulier pour subordonner à une même idée les éléments divers utilisés par lui, c'est qu'il était avant tout un diascévaste et qu'il a mis bout à bout deux récits antérieurs *.

Des deux, l'un pouvait appartenir à notre poésie héroïque. Le héros et le récit du pèlerinage à Jérusalem auraient été empruntés à une chanson de geste. Mais l'autre avait certainement une tout autre origine. L'aventure qu'il racontait, le caractère attribué à l'empereur étaient sans aucun rapport avec la légende et la personne de Charlemagne. Dans ces conditions, on peut supposer, que Charlemagne n'était pas le héros du récit primitif. C'est l'auteur du Voyage en Orient i qui, en rattachant le récit de cette aventure à celui du pèlerinage, et pour leur donner le même héros, aurait substitué la personnalité de Charlemagne à celle d'un tout autre personnage. Le changement serait même resté purement extérieur : le nom seul de Charles aurait remplacé celui du héros primitif. Par ailleurs, le per-

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