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X. Cf. la 4« édition du poème, pp. xxvi et xxxi

CoULET. — Voyage tie Cbarkmagiie en Orient. 17

sonnage serait resté tel que lavait conçu le premier narrateur : l'auteur du Voyage aurait respecté et reproduit ses traits essentiels. Et de même que la ressemblance générale du héros du Pèlerinage avec le Charlemagne épique permet de penser, qu'il a remanié une chanson de geste, les traits particuliers donnés à l'empereur dans le reste du poème semblent trahir la personnalité du héros auquel il s'est substitué, et l'origine du récit qui a fourni la matière du Voyage à Çonstantinople.

S'ils ne conviennent ni au Charlemagne historique, ni à celui de la légende, Tinégalité et l'inconsistance de ce caractère, ses exagérations et ses brusques contrastes paraissent s'expliquer au contraire et s'accorder très bien avec l'idée,' qu'on se fait d'ordinaire d'un prince oriental et de son pouvoir, fait à la fois de despotisme et de faiblesse. L'opinion nettement exprimée par Koschwitz, c'est que, sous le Charlemagne du Voyage à Çonstantinople, il y aurait en réalité un roi d'Orient, étranger à la religion chrétienne, despotique à la fois et sans force morale, infatué de lui-même et désireux de paraître, mais qui s'abandonne aussi dès que la fortune lui devient contraire'. Ainsi, le caractère conservé par Charlemagne dans cette partie du poème permettrait de lever les doutes, qui, même après les recherches de Gaston Paris, subsistaient relativement à l'origine de la scène des gabs '. C'est un conte oriental, qui, rattaché par une sorte de « contamination » à un récit épique du pèlerinage à Jérusalem, aurait donné naissance au poème actuel du Voyage en Orient.

Contre la légitimité de ce raisonnement, plusieurs objections se présentent. Et d'abord, pourquoi ne retenir que les disparates du caractère de Charlemagne, alors qu'on les retrouve dans celui de tous les Français, ses compagnons ? Ils sont comme lui vantards et poltrons, arrogants et très humbles, très nobles et grotesques, au

1. Cf. l'Introduction à la quatrième édition du poème, p. xxxv.

2. En effet, Gaston Paris s'était contenté de retrouver dans la littérature arabe d'une part, et de l'autre dans la poésie germanique, des ressemblances attestant lldentité et l'ancienneté du thème, qui sert de fond à cette scène. Il s'était refusé à décider, si l'auteur du Voyage en avait emprunté l'idée à un conte venu d'Orient ou à un poème germanique. Cf. Romania, IX, pp. 8-10.

demeurant assez inconsistants, du moins en apparence. L'explication que Ton donnait des contrastes du caractère de Charlemagne ne vaut pas pour le leur. Dira-t-on que Tauteur du Voyage, en appelant Charlemagne le prince du conte oriental dont il reproduisait les mœurs, a voulu façonner à son image le personnage de ses barons? Non seulement il n'auî-ait pas atténué les disparates provenant de la juxtaposition de ses modèles, mais il aurait travaillé à les exagérer, et cela même est invraisemblable. D'autre part, si dans le récit, auquel est emprunté le Voyage à Constantinople, les mœurs de Charlemagne ou du héros principal étaient celles des autres personnages, la psychologie de ce prince ne peut nous renseigner sur son origine ; il n'est pas forcément un prince oriental, et le conte qu'a imité l'auteur du Voyage n'est pas forcément non plus un conte oriental.

Mais en outre, il n'est pas légitime, de conclure des contrastes constatés dans le caractère de Charles et des Français à l'existence de deux thèmes et de deux rétits antérieurs distincts. La conclusion ne serait possible que si, dans chacune des parties que l'on croit pouvoir distinguer dans le Voyage, le caractère de Charlemagne était vraiment un et s'opposait absolument à ce qu'il est dans l'autre. Elle ne serait légitime, que si vraiment le héros du Pèlerinage était toujours noble et pieux, et celui du Voyage à Constantinople exclusivement vain, "orgueilleux et ridicule. Or, si cette dernière partie du poème nous montré en effet l'excès des travers des Français, elle nous montre aussi leur noblesse, leur piété, et qu'ils sont toujours accompagnés de la protection divine. Quand le roi Hugon les met en demeure d'accomplir leurs gabs ou de perdre la vie, comme ils le font souvent dans les chansons de geste en présence d'un danger, ils se tournent vers Dieu pour implorer son aide (v. 665 sq.). Ils regrettent sincèrement leur outrecuidance et demandent à Dieu de les tirer du mauvais pas où elle les a mis. Et tout comme dans l'épopée, où se manifeste si clairement la croyance à une protection spéciale réservée aux Français, un ange descend du ciel pour leur annoncer que. Dieu aidant, ils sortiront vainqueurs de l'épreuve imposée par Hugon. Charlemagne n'est donc pas un

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dans le récit du Pèlerinage et autre dans le Voyage à Constantinople. Les disparates et les contrastes qu'on croyait constater entre les deux parties se retrouvent à l'intérieur de chacune d'elles. La même scène nou^ montre Charles tel que le concevait la légende carolingienne^ et, à la fois, aussi éloigné que possible de IJidée que Ton se fait du héros épique. Et l'hypothèse des deux*récits mis bout à bout ne suffît plus X nous rendre compte de cette inconsistance dans les caractères.

Dira-t-on que l'auteur du Foyage, en remaniant les deux récits dont on suppose l'existence, a pu mêler en partie les traits, dont chacun d'eux peignait son héros, et faire reparaître dans une parôe de son poème les sentiments et l'attitude, que Charlemagne avait primitivement dans l'autre? Il faudrait, dans ce cas, admettre que ce poète a pris avec ses modèles plus de libertés qu'on ne croyait '. Ce serait aussi renoncer à discerner dans le poème la part des deux récits primitifs, et surtout à retrouver sûrement leur nature et leur origine. Si l'auteur du Voyage en Orient n'a pas servilement respecté le caractère de ses modèles, il est impossible de les identifier. C'est pourtant cette hypothèse qui est bien la plus vraisemblable. On ne conçoit pas, à vrai dire, comment ce poète, remaniant un conte oriental, se serait particulièrement attaché à respecter la psychologie et les mœurs du héros, dont par ailleurs il changeait le nom et transformait le rôle. De tous les éléments, qu'il pouvait emprunter à ce modèle, elle était sûrement le dernier qui dût l'intéresser, si surtout, au lieu de concourir à la beauté de l'œuvre, elle devait avoir pour effet d'y introduire les contradictions et les invraisemblances qu'on nous a signalées.

L'auteur, auquel on attribue l'idée d'avoir fait servir le pèlerinage à Jérusalem et la scène des gabs à l'exaltation de la nation française et d'avoir subordonné à une inspiration unique les éléments

I. C*est en effet parce qu'on admettait, qu'il ne changeait que peu de chose à ses modèles, qu*on croyait retrouver dans la physionomie, donnée à Charles dans le Voyage à Constantinople, les mœurs d'un prince oriental, et dans la scène des gdbs le remaniement d'un conte venu de l'Orient.

divers de son récit *, eût certainement, s*il Teût voulu, été capable de faire l'unité du caractère de Charlem'agne et d'en atténuer les disparates, à supposer qu'elles eussent pour origine la diversité des récits par lui utilisés, Ces disparates ne résultent donc pas de la juxtaposition, en quelque sorte mécanique, de deux récits distincts. Loin d'être inconscientes et de trahir l'inhabileté du poète, nous verrons au contraire qu'elles sont voulues et qu'elles donnent au Voyage son sens et sa véritable portée. On ne peut, en tout cas, s'appuyer sur elles pour affirmer, ni que le poème est formé ' de la combinaison de deux récits antérieurs, ni surtout que l'un de ces récits, le prototype du Voyage à Constantinople et de la scène des gabs, était un conte oriental.

Il en est de même des incohérences relevées dans la conduite du récit. Quoique en apparence plus significatives, elles ne prouvent pas davantage, que la composition du Voyage en Orient soit telle que la conçoit M. Koschwitz. Elles provienneht, avons-nous vu, de ce que l'auteur a voulu rattacher au Voyage de Constantinople, qui semble d^abord être le seul et véritable sujet, le récit d'un Pèlerinage de Charlemagne à Jérusalem. Mais surtout, ce qui les rend choquantes, c'est la situation respective de ces villes et la bizarrerie de l'itinéraire, qui oblige les Français, désireux d'aller à Constantinople, à se diriger d'abord sur la Palestine et à ne visiter la capitale grecque qu'au retour. Si Jérusalem se trouvait naturellement sur la route de Constantinople, on pourrait trouver trop long le séjour qu'y font les Français, et disproportionné l'épisode de ce pèlerinage, mais la donnée générale du poème resterait vraisemblable.

Ce qui nous choque, c'est l'idée d'aller en Palestine chercher le chemin de Constantinople. Or, dans l'hypothèse même de Koschwitz, il dépendait uniquement de l'auteur du Voyage d'éviter ce principe d'invraisemblance. Si, en effet, l'on admet avec lui, que le récit, auquel il empruntait le Pèlerinage, avait un fond traditionnel et qu'il ne pouvait, sans en altérer la donnée même, changer le but de

l. Cf. Gaston Paris, Romaniay IX, p. $0, et Poésie du moyen âge y p. 128 sq. ; Koschwitz, Introduction à la quatrième édition du poème, p. xxxvi.

ce pieux voyage, si le choix de Jérusalem lui était imposé, il pouvait, à tout le moins, imaginer pour théâtre de l'autre action et de la scène des gabs une autre ville que Constantinople.

Lorsque Ton considère cette partie du poème comme empruntée à un conte oriental, on admet aussi que celui-ci situait son action ailleurs que dans la capitale grecque. On reconnaît, qu en reproduisant son modèle l'auteur du Voyage tn Orient lui a fait subir deux changements essentiels : il aurait attribué à Charlemagne le rôle du héros primitif et, d'autre part, il aurait transféré à Constantinople le lieu de l'action. On a même indiqué les raisons de ce choix; c'était, a-t-on dit, le désir du poète d'utiliser les récits faits par les pèlerins des merveilles de Byzance, et de peindre la cour des empereurs grecs, telle que la concevait l'imagination populaire ' .

Si vraiment telle avait été la pensée du poète, quelque agrément qu'on prenne à ses descriptions de Constantinople et ~du palais merveilleux, il faudrait 'reconnaître que son choix a été malheureux. Il aurait lui-même créé l'invraisemblance capitale de son poème. Que n'a-t-il plutôt choisi telle ou telle ville d'Asie Mineure, dont il pouvait aussi bien conter les merveilles imaginaires, et sur le .chemin de laquelle il eût trouvé avec Jérusalem l'occasion de raconter le pèlerinage de Charlemagne. L'auteur du Voyage en Orient n'a pas pu ne pas se rendre compte du désavantage qu'il y avait à donner Constantinople comme cadre à son récit. Et, dès lors, il est plus naturel de penser que ce n'est pas lui-même qui l'a choisie.

S'il a accepté et subi les invraisemblances que Constantinople amenait avec elle, c'est plutôt parce qu'il n'osait pas s'affranchir d'une tradition existante. En tout cas, l'hypothèse des deux récits qui, par juxtaposition, auraient formé le Voyage en Orient , est certainement à rejeter. Elle est purement gratuite, puisque si l'on peut admettre l'existence d'un conte germanique ou oriental, auquel serait empruntée l'idée de la scène des gabsy nous n'avons aucune trace d'une chanson de geste, consacrée au récit du pèlerinage de

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