‹ Publications spécialesChapitre 155 sur 274 · I. Cf. supra, p. 77, sq · texte numérisé non relu

I. Cf. supra, p. 77, sq

Dans cette légende du Voyage en Orient, le trait essentiel est précisément ce rapport entre les deux expéditions à Jérusalem et à Constantinople. Les circonstances particulières de sa naissance expliquent seules sa constitution singulière et le rapport, devenu bien vite indissoluble, des deux voyages. On ne conçoit pas Tun sans l'autre et, au moins pendant très longtemps, on n'admit pas, que Charlemagne ait pu aller à Constantinople, sans passer d'abord par Jérusalem. L'origine de ce trait est trop particulière, pour que, en dehors des circonstances qui lui ont donné naissance, un poète, sans aucune raison, par pure fantaisie et contre toute vraisemblance, ait pu de lui-même l'imaginer.

Sa présence dans le Voyage en Orient suffit à nous prouver, que l'auteur a certainement connu la légende cléricale, dont nous avons étudié le développement. Si, voulant nous raconter, en s'inspirant plus ou moins directement d'un conte germanique ou oriental, les aventures de Charlemagne à Constantinople et la scène des gabsy il l'a fait d'abord aller à Jérusalem, l'invraisemblance de cet itinéraire n'est pas son fait. Elle n'est pas due non plus à la combinaison malencontreuse de deux récits hétérogènes. Elle lui est imposée par la tradition particulière, qui, seule, connaît le voyage de Charlemagne en Orient, et qui toujours fait précéder sa venue à Constantinople d'une étape à Jérusalem. Son respect pour cette tradition est tel, qu'il en accepte les bizarreries; Tout au plus cherche-t-il à les justifier \ et l'invraisemblance, qui nous choque tant dans la donnée générale du poème, nous montre qu'il y a assez peu réussi..

Nous avons déjà signalé les obscurités et les invraisemblances de la légende dans le récit qui lui a donné naissance. Benoît de Saint-André, qui l'a créée, nous mettait tout à coup sous les-yeux une immense armée réunie par Charlemagne « au Passage », et cette armée arrivait à Jérusalem, sans que l'on sût vraiment ce qu'elle y allait faire. Le caractère de l'expédition n'était même pas défini : était-ce un voyage

I. C'est ainsi, qu'au moment de raconter le Voyage à Constantinople il imagine le triple songe, qui a signifié à Charlemagne d'avoir à aller à Jérusalem (v. 71). L'empereur s'en souvient à propos et profite de l'occasion pour obéir à l'ordre de Dieu,

pacifique, un pèlerinage,' ou une expédition guerrière ? L'auteur ne semble pas s*ètre soucié de le préciser. L'effort de ceux, qui, dans la suite, remirent en œuvre cette fiction, tendit à faire du voyage une expédition ayant son but propre, pèlerinage ou Croisade, et aussi à la rendre vraisemblable, en donnant les raisons qui la motivaient. Dans la DescriptiOy c est un songe envoyé par Dieu à l'empereur Constantin, qui lui enjoint de réclamer l'aide de Charlemagne pour la délivrance des Lieux Saints. Dans le récit de la Saga, c'était pour accomplir un vœu que l'empereur se rendait en pèlerinage en Palestine.

Le même souci, dans le poème du Foyage en Orient, a suggéré à l'auteur l'idée du triple songe, qui détermine Charles à aller à Jérusalem. Mais, par une maladresse qui procède d'une préoccupation tout à fait légitime, il accuse et souligne, plus qu'aucun de ses devanciers, l'invraisemblance de la donnée générale. Ceux-ci, en effet, se bornaient à raconter, l'un après l'autre, le voyage de Charlemagne à Jérusalem et son passage à Constantinôple. L'un faisait suite à l'autre. L'itinéraire pouvait sembler fantaisiste, mais, comme les narrateurs n'assignaient pas à cette expédition pour but précis Constantinôple, il n'avait en somme rien de trop choquant. A la réflexion seulement on pouvait le trouver invraisemblable. Au contraire, l'auteur du Voyage en Orient veut expressément conduire Charlemagne dans la capitale grecque. C'est le voyage à Constantinôple qui est la partie essentielle de son récit. C'est la plus développée, c'est elle aussi qui renferme le sens véritable de tout le poème. L'auteur a voulu que l'on ne s'y trompât pas, et, de même que la scène si curieuse qui ouvre le récit nous en donne de suite le ton, elle nous renseigné sur son véritable sujet. Il nous racontera surtout le Voyage de Charlemagne à Constantinôple. L'empereur .ne se met en route, que' pour aller dans la capitale grecque à la recherche du roi Hugon. Mais, par là-même, notre poète rend plus difficilement acceptable la donnée totale de la légende, qu'il se croit tenu de respecter. C'est son dessein, clairement annoncé tout d'abord, de conduire Charlemagne à Constantinôple, qui rend choquante l'insertion, à la place surtout qu'il occupe, du récit de l'autre expédition, qui faisait, elle aussi, partie intégrante de la tradition primitive.

26é CHAPITRE 1

On peut donc affirmer, que, pour une bonne part, c'est l'auteur du rcyjge en Orient, qui a créé rinvraiseniblance de ritinéniffi de Charlemagne et, par suite, celle du poème lui-même. En tout cas, il faut renoncer à l'expliquer, comme on £usait, par Texistence des deux récits antérieurs, que le poète aurait mis bout à bout, en essayant assez vainement de les fondre dans un même poème. Cest une hypothèse que rien ne justifie et qui est complètement inutile. Imaginée pour rendre compte des disparates constatées dans le caractère des héros du Voyage en Orient et des invraisemblances qui nous choquent dans la conduite du rédt, elle n'explique ni les unes, ni les autres. Nous verrons ailleurs, comment il Êiut concevoir les premières ; mais, quant aux autres, elles étaient dans la donnée même de la légende, que l'auteur a cru de\'oir remettre en œuvre et reproduire fidèlement.

C'est le respea de cette tradition, qui a déterminé l'économie et le plan du poème. Il est bâti sur le rapport traditionnel, qui unit les deux voyages de Charlemagne a Jérusalem et à Constan- ^ tinople. La présence dans notre poème de ce trait constitutif de la l^ende du Voyage en Orient suffit à nous révéler son origine véritable. Il n'est pas, comme on le croyait, l'expression de tradinons populaires et indépendantes, relatives les unes an Pèlerinage de Charlemagne à Jérusalem, les autres à son Voyage à Consuntinople. Il n'est, comme le récit de la Saga, comme la Description qu'une forme nouvelle de la légende créée de toutes pièces par Benoit de Saint-André.

Ce qui avait toujours empêché de reconnaître et de préciser les rapports de ce poème avec la tradition cléricale du Voyage en Orient, c'est que ceîle-ci ne s'était exprimée que dans des récits dévots, écrits en latin et tout différents, en apparence au moins, de caraaère. Quelques ressemblances que l'on pût constater entre !e f\y\age et tel ou tel de ces récits, avec la D^scnp:L\ par exemple, on se refusait à admettre la possibiliré que Tun se tût inspiré de

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l'autre ou que tous deux aient puisé au même fond traditionnel S Cependant, avec tous ces récits il a un autre point de ressemblance, c'est que, en partie au moins, il est une histoire de reliques. Si ce n'est pas là la raison d'être du poème tout entier, du moins c'est bien celle du récit qu'il nous fait du pèlerinage à Jérusalem. Sans doute, Charlemagne va à Jérusalem, pour obéir à l'injonction de son triple songe et afin d'y adorer « la croix et le sépulcre » (v. 69-7 1). Mais il y va aussi, pour demander au patriarche de lui donner des reliques. Il considère presque, que ce don doit être la -récompense de son zèle pieux '. Le pèlerinage à Jérusalem dans le poème, comme dans d'autres récits le Voyage à Constantinople, a pour but véritable l'acquisition des reliques rapportées d'Orient par Charlemagne. En fiiit, elle en est l'épisode essentiel. C'est ce qui explique l'importance de cette énumération des reliques, véritable inventaire, que le patriarche reprend et continue trois fois, et qu'il veut manifestement faire aussi complet que possible. De là encore, comme dans la Description la mention des miracles opérés par elles au moment du don (v. 192-196), et enfin les soins tout particuliers que Charles prend d'elles afin de les emporter en France (v. 197-202). Nous les retrouvons encore dans la suite du poème. Elles ont même un rôle dans la scène des gabs^ puisque c'est en leur présence que Charles, qui les fait apporter devant lui (v. 667), veut regretter ses vantardises et implorer le secours de Dieu. Enfin, à son retour en France, avant même de revoir la reine et de lui annoncer le succès de cette

1. Cf. Rauschen, Die Légende Karls des Grossen im XI und XII Jahrhundert, pp. 100 et 145 et Netie Unterstichungen, etc., p. 272.

2. En effet, le patriarche Tayant loué d'être venu adorer la Croix et le Sépulcre, Charlemagne lui répond aussitôt :

Et dist li emperere : « Cinc cenz merciz de Deu !

De voz saintes reliques, si vos plaist me donez.

Que porterai en France qu*en voeil enluminer ,» (v. 1 59-161)

Et le patriarche lui-même pense bien de même, puisqu'il consent, pour les mêmes raisons, à donner les reliques souhaitées :

Et dist li patriarches : « Bien avez espleitiet.

Quant Deu venistes querre, estre vost deit le mielz

Donrai vos tels reliques, meillors nen at soz ciel. » (v. 167-169)

entreprise dont elle fut la cause, il distribue aux églises de son royaume les pieuses richesses qu'il a rapportées (v. 866-87).

Il y a plus, cette histoire de reliques est surtout l'histoire des .. -4'eliques de Saint-Denis. On a considéré avec raison que l'auteur s'intéressait particulièrement, pour une raison ou pour une autre, aux choses de l'abbaye. En fait, de toutes les reliques rapportées par Charlemagne, les seules, dont le poème précise l'attribution, sont précisément les reliques principales que Saint-Denis se glorifiait de posséder. L'empereur • « départ » les autres aux églises de son royaume, mais, auparavant, il vient au « mostier » de Saint-Denis, il y remercie Dieu de l'heureuse issue de son voyage, et

Quant il at Deu preiet, si s*en est rele\'ez,

Le clou et la corone si at mis sor Talter. (v. 866-867).

Ainsi, c'est à Saint-Denis que le récit ramène l'empereur comme il l'en avait fait partir. La scène si curieuse du début, qui motive tout le voyage, avait eu l'abbaye pour théâtre et c'était à l'abbaye, qu'au moment d'entreprendre son expédition, comme s'il ne s'était agi que d'un simple pèlerinage, Charlemagne était venu prendre « l'escharpe » que Turpin avait bénie (v. 86-87). ^^ ^^^^ ^^^^i ^" avait, avec raison, conclu que notre poème se rattachait plus ou moins directement à l'histoire de Saint-Denis. S'il prenait soin, en particulier, de raconter l'origine de ses reliques, c'est sans doute en raison de la circonstance, pour laquelle il avait été composé. On l'a justement considéré comme ayant été écrit, pour être récité à I l'occasion de la fête de ces reliques, à la fameuse foire de l'Endit de Saint-Denis ' .

11 n'est donc pas étonnant, que l'auteur ait connu la légende du Voyage en Orient. L'histoire des reliques de Saint-Denis, telle que la Descriptio nous la montre établie par l'abbaye, n'en était qu'une adaptation. Il semblerait même, que voulant raconter, le jour de l'Endit et presque en présence des clercs de cette abbaye, l'origine de ces reliques, il ne pût guère s'écarter de cette versioh en quelque sorte officielle.

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