I. Cf. suprOy p
Si quelque chose nous étonne, c'est que, sur ce point, son récit diffère sensiblement de la Descripiio. Qu'il Tait connue même directement, c'est ce qu'on pourrait supposer d'après la concordance de certains traits du poème et de la légende latine '. Il en a sûrement adopté la donnée sur un point essentiel, à savoir en ce qui concerne l'origine des reliques. C'est, en effet, dans le développement de la légende du Voyage en Orient, un trait caractéristique de la DtscriptiOy que celui qui consiste à faire venir le clou et la couronne non plus de Cqnstantinople, niais de Jérusalem. La présence dans notre poème de ce trait, où nous avons reconnu l'influence de la Croisade, suffit à attester, qu'il se conforme à la tradition nouvelle que la Descriptio eut pour objet . d'établir. Mais, il faut bien le dire, en ce qui concerne particulièrement l'histoire des reliques de Saint-Denis, il. n'y a entre les deux textes que ce point de ressemblance.
•Si tous deux les font venir de Jérusalem, au lieu que la
I . Dans le poème, comme dans la Descripiio^ Charlemagne part de Paris, quand il se met en route pour TOrient (cf. Râuschen, Neue Uniersuchungen etc., p. 272). Le triple songe, qui, dans le Voyc^e, détermine Charles à entreprendre son pèlerinage, parait imité du songe, qui, d'après la Description décida Constantin à demander le secours de Charlemagne. Cette ressemblance avait été signalée par M. Râuschen {pie Légende Karls des Grossen, etc., p. 145), mais il considérait les deux textes, comme étant de caractères trop différents pour établir entre eux un rapport quelconque. Dans le poème, Charlemagne nous est présenté chevauchant d'une façon curieuse* sur un paisible mulet (v. 89) et, dans la Descriptio, malgré le but tout guerrier de l'expédition, l'empereur était de môme monté in albissimo tnuîo (Éd. Râuschen, p. 119). De plus, le^a^ de Bernard pourrait bien avoir été suggéré à Fauteur du Voyage par un passage de la Descriptio. Il suppose la présence, dans les environs de Constantinople, d'une foule d'animaux plus ou moins sauvages, cerSy dains, bisses y cljevroels tlgoIpiî^(v. 598-599). La légende latine nous montrait de même le roi grec faisant disposer, sur la route suivie par les Français, une quantité considérable de bêtes et d'oiseaux. « Constantinus autem impferator pro porta urbis et foris aperto campo ac in intuitu régis recedentis animalia diversi generis tam volucrum quam besiiarum ». Enfin, quand Charlemagne est en présence du rot Hugon, quoique ce soit pour la première fois, il est aussitôt reconnu, tant le roi grec a entendu parler de lui (v. 310-312). La Descriptio psirhit de môme de « Kiïrolum Magnum cujus fama Orientalium aures jamdïidum diverheraverat ». (Éd. Râuschen, p. 104). Ailleurs encore (ibidem, p. 108), l'empereur nous est
représenté comme « intelligens jam usqtie ad Orientales famam sue probitatis
transvolasse, »
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Descriplio raconte qu'elles furent données à Charlemagne par Constantin, d'après le poème, c'est le patriarche qui les possède et qui, pour récompenser la piété de l'empereur, consent à lui en céder quelques-unes. Surtout, le voyage de Charles est tout différent de ce qu'il était dans la légende latine. Elle en avait fait, et ce n'était pas la moindre de ses nouveautés, une véritable Croisade. Le poème semble revenir à la tradition primitive, qui, au contraire, le représentait comme un voyage pacifique, entrepris dans un dessein pieux. En outre, contrairement à l'ordre suivi dans la Descriptio^ l'itinéraire de Charlemagne est dans le poème ce qu'il était dans les autres récits : l'empereur va d'abord à Jérusalem et ne visite, qu'en second lieu Constantinople. Enfin le poème renonce à l'intermédiaire d'Aix-la-Chapelle; au lieu que dans la Descriptio les reliques, données d'abord à Aix, n'étaient transférées à Saint-Denis que par Charles le Chauve, il affirme qu'elles ont été données directement à l'abbaye par Charlemagne lui-même. •
N'était le rôle très imf)ortant donné par le poème à Saint- Denis et l'intérêt exclusif qu'il porte à ses reliques, on pourrait être tenté de le considérer comme le remaniement populaire non de la légende de Saint-Denis, mais de celle de Compiègne, avec laquelle il s'accorde sur beaucoup de points. Les reliques, d'après lui, ont été données à Jérusalem et par le patriarche et non pas, comme le prétendait Compiègne au sujet de son Suaire, à Constantinople et par l'empereur grec. Mais le récit de la SagUy comme notre poème, plaçait le pèlerinage avant le voyage à Constantinople, et, abstraction faite de l'épisode de la guerre contre les païens, considérait l'expédition tout entière comme essentiellement pacifique. Notre poème cependant ne s'intéresse pas particulièrement à Compiègne ni à ses reliques. Si le Suaire fait partie des pieux trésors, qu'il énumère comme rapportés d'Orient par Charlemagne, il le confond avec toutes les reliques plus ou moins obscures- et suspectes, dont il suppose que l'empereur fit la répartition entre les églises de son royaume. Pourquoi donc avoir adopté, en ce qui concerne le clou et la couronne, une fiction qui semble rappeler l'histoire du Suaire, et qui s'écarte si manifestement de la
tradition adoptée par la Descriptio} Peut-on concevoir, qu'écrivant son poème pour le faire réciter à la foire de TEndit, l'auteur ait voulu raconter l'histoire des reliques autrement que ne le faisait l'abbaye elle-même ?
Ce qui peut, au moins en partie, expliquer ces divergences entre le poème et la Description c'est la différence des dates, auxquelles l'un et l'autre ont été composés. Celle-ci est, nous l'avons vu, antérieure au plus de quelques années à 1120 S au lieu que l'étude linguistique du poème nous Ta révélé comme étant sensiblement contemporain du Couronnement de Louis *. Il est certainement du second quart ou du second tiers du xn' siècle, et un intervalle peutêtre de quinze à vingt ans le sépare de la date où avait été écrite la Descriptio, Or, ce qui, à cette date, avait été raconté sur l'origine des reliques de Saint-Denis pouvait bien, vingt ans plus tard, n'être plus la vérité aux yeux mêmes de l'abbaye.
Le trait le plus frappant de ces histoires de reliques est peutêtre la facilité, avec laquelle elles étaient modifiées ou même abandonnées par les églises elles-mêmes qui les avaient imaginées. Jamais les clercs n'ont hésité, ppur la défense de leurs reliques, à transformer ces fictions, quand ils s'y trouvaient forcés, ou qu'ils y voyaient un intérêt. quelconque. Nous en avons vu la preuve en ce qui concerne Compiègne ', ou d'autres églises encore comme * Charroux -*, et Saint-Denis elle-même 5. Non seulement celle-ci n'a pas craint d'apporter toutes les modifications possibles à sa version primitive de la Croisade de Charlemagne, mais encore il semble, qu'à un moment donné elle ait renoncé à soutenir que ses reliques lui eussent été rapportées d'Orient par l'empereur luimême. Une tradition, rapportée par un historien de l'abbaye, attribuait la présence à Saint-Denis du clou à un don de Constantin : c'est lui qui l'aurait jadis « envoyé » à Charlemagne ^.