X. Cf. Gaston Paris, Romanta, IX, p
remettaient au goût du jour. Dans ces récits on faisait allusion à l'objet même de la fête, on rappelait l'histoire des reliques de la Passion; parfois même, Ton chercha à établir un lien entre cette histoire et les événements racontés, ce qui n'alla pas sans dommage pour la première. La plupart de ces poèmes, il est vrai, ont péri, mais nous avons au moins deux témoins des variantes singulières, apportées par les trouvères à l'histoire des reliques de Saint-Denis. Nous savons, en effet, que l'un d'eux les faisait venir d'Angorie ', Mais l'histoire la plus curieuse est celle, qu'imagina le poème de FierabraSy remaniement du xiii*' siècle, d'un original perdu. Que cette chanson ait été composée à l'occasion de l'Endit, c'est ce qui ressort avec évidence des allusions faites par l'auteur à la foire qui l'accompagnait et aux conditions dans lesquelles elle se tenait '. Cependant, on peut l'affirmer, à aucune époque l'abbaye n'a raconté, comme celle-ci le fait, l'origine de ses reliques. L'auteur ne reproduit qu'en un point la tradition de Saint-Denis. Il rapporte, que le cldu et la couronne ont été donnés à l'abbaye, en même temps que le Suaire à Compiègne et qu'à d'autres églises les reliques dont elles s'honorent. 11 y aurait eu une « dessevrée », comme l'admettaient la Descriptio et le Voyage en Orient, Mais les reliques de la Passion ne proviennent plus de Jérusalem ni de Constantinople. Elles étaient, d'après le FierabràSy gardées à Rome par « l'apostole » quand Fierabras, ayant pris la ville, s'en empara et les emporta en Espagne. C'est là que Charlemagne est allé les reprendre, et leur
1 . Il racontait en effet que les saints clous, le suaire et la couronne avaient été rapportés d'Angorie par Renaut de Montauban. Cf. Ramania, IX, p. 35.
2, A deux reprises notamment (Éd. Krœber et Servois, v. 15 et sq. et v. 6205- 6206) l'auteur tient à rappeler que, lors de son institution, la foire de TEndit avait été déclarée franche de tout cens et de tout impôt. Les transactions devaient s'y faire librement. Il n'en est plus de même de son temps. Le poète en accuse la perversité du siècle en général et la « convoitise » de gens qu'il ne désigne pas, mais qui pourraient bien être les clercs de l'abbaye. On sait, en effet, que, de bonne heure, le pouvoir royal abandonna à Saint-Denis les revenus de la foire. Il serait piquant de retrouver dans le poème de FUrabras, récité à la porte de l'abbaye, non seulement l'histoire la plus fantaisiste de ses reliques, mais encore un esprit d'hostilité à l'égard de ses entreprises.
conquête n'est qu'un épisode de la guerre d'Espagne, au cycle de laquelle le poème s'efforce nettement de se rattacher.
Voilà ce qu'imaginaient la poésie populaire et les trouvères, quand ils voulaient, le jour même de l'Endit, raconter l'histoire des reliques de Saint-Denis. Qu'on compare à ces fantaisies l'idée de bâtir tout un poème sur la légende, sinon créée, du moins adoptée pzr l'abbaye elle-même, et l'on sera bien obligé d'admettre, que le Voyage en Orient est peut-être un poème d'un genre différent. Il semble, en tout cas, que les connaissances qu'il suppose et leur nature particulière trahissent chez l'auteur une personnalité très , distincte de celle des trouvères ordinaires.
Si, en un sens, le Voyage de Charletnagne en Orient n'est qu'un remaniement de la légende cléricale créée par Benoît de Saint-André, ce qui le distingue essentiellement de tous les récits antérieurs» inspirés de cette légende, c'est qu'il est le seul à être écrit en langue vulgaire, le seul aussi qui ne s'adresse pas à un public de clercs et de lettrés, et qui ait été composé pour être récité devant un auditoire populaire.
Cette destination se marquait déjà dans la façon, dont l'histoire des reliques de Saint-Denis s'y trouvait racontée. Si les divergences, constatées entre cette version et le jécit de la Description s'expliquent, comme nous Tavons vu, par une différence d'âge et par un développement subi par la légende entre la composition de l'une et celle de l'autre, on peut aussi considérer, que, par rapport à la donnée de la légende latine, le poème nous présente une forme de la tradition, simplifiée peut-être, et en tout cas adaptée aux croyances et à l'esprit populaires.
Toutes les variantes que nous y relevons nous ont paru correspondre à des modifications, subies par la légende elle-même ; ce seraient donc les clercs de Saint-Denis, qui auraient eu le mérite de cette adaptation. Mais, il se peut aussi que ces différentes versions aient coexisté, lorsqu'à été écrit le Voyage en Orient^ et ce serait l'auteur, qui aurait choisi celle que son auditoire pouvait le plus aisément admettre. En tout cas, telle qu'il nous la raconte, l'histoire des reliques de Saint-Denis, nous apparaît dépouillée de tous ses traits d'origine savante, et débarrassée aussi de ceux, qui primitivement n'avaient pour objet que de désarmer les hostilités et les contradictions des clercs, qu'il s'agissait de convaincre.
28o CHAPITRE II
Les reliques viennent de Jérusalem, sont apportées par Charlemagne lui-même et données par lui directement à l'abbaye. Il ne s'agit plus, comme dans la Description de combattre les prétentions d'alises rivales, mais de rappeler à un auditoire populaire ce que le deigé avait réussi à lui faire croire. S'il n'est pas fait mention des reliques d'Aixla-Chapelle, c'est que la chose était inutile : la vieille basilique carolingienne, située en pays étranger, n'attirait sans doute plus guère la dévotion du peuple de France. Par contre, toutes les reliques d'alises françaises, même plus ou moins suspectes, ndais qui ont acquis une certaine popularité se trouvent énumérées. Le poète n'a pas besoin de rappeler l'église ou le cloître qui les conservent. A son retour d'Orient, Charlemagne dépose sur l'autel de l'élise de Saint- Denis le clou et la couronne
Et les altres reliques départ par son regnet (v. 867).
Le public saura bien que le Suaire est allé à G)mpi^ne, le bois de la Croix à Orléans, la chemise de la Vierge à Chartres, et chacune des autres reliques à l'église, où il sait qu'on va les vénérer. Le poète ne cherche pas non plus à établir un classement entre elles ni à attribuer à certaines plus de valeur qu'à d'autres. Il les met toutes, et celles mêmes de Saint-Denis, sur un même plan : elles ont la même provenance, la même authenticité ; elles ont été distribuées par Charlemagne, à la même date, et dans la même circonstance. Les discussions, que trahissent des récits comme la Descriptio ou comme le texte de la Saga, seraient ici sans raison d'être : la dévotion populaire accorde h toutes ces reliques la même valeur et la même efficacité. L'histoire, que nous raconte le Voyage en Orient^ est, avant tout, une forme populaire de la légende des reliques de Saint- Denis.
On invoquait jadis, comme un des signes du caractère populaire de notre poème, la fantaisie, avec laquelle l'auteur traitait la géographie aussi bien que l'histoire, et l'ignorance grossière, où semblait
LE CARACrfeRE POPULAIRE DU POEME 28 1
être ce trouvère du chemin, qu'il fallait suivre pour aller en Orient, comme de la situation réelle de Constantinople et de Jérusalem.
Ce n*est cependant pas une caractéristique suffisante ni du poème lui-même ni de la personnalité de son auteur. L'ignorance, au moyen âge, n'a pas été le privilège du peuple. La Chronique de Benoît de Saint-André nous atteste, qu'un ouvrage écrit par un clerc et pour d'autres clercs, pouvait, en géographie comme en histoire, contenir les plus grosses erreurs et les pires absurdités. Au surplus, il semble bien, que l'opinion se soit depuis sensiblement modifiée, en ce qui concerne les prétendues ignorances de l'auteur dvi Voyage en Orient. On admet notamment, qu'il a dû tracer un itinéraire exact et vraisemblable de Paris à Jérusalem, et tous les efforts de la critique tendent à le retrouver sous les altérations évidentes de l'unique manuscrit. On pouvait, en effet, a priori supposer, que l'état actuel du texte était, en partie au moins, imputable sinon directement au scribe de ce manuscrit, du moins à un copiste antérieur, qui, par ignorance, aurait renversé l'ordre et supprimé certaines étapes de l'itinéraire primitif. En fait, toutes les versions étrangères ou remaniées du Voyage en Orient présentent des variantes, qui nous apparaissent comme des tentatives pour rendre vraisemblable le chemin suivi par Charlemagne. On peut admettre, que, comme notre manuscrit, elles remontent à un état du texte, où la rédaction originale se trouvait déjà altérée '• .,
Si, du reste, l'on écarte, comme on l'a fait, les fautes qui semblent propres au scribe de ce manuscrit, on rétablit un itinéraire sans doute incomplet, où manquent certaines étapes importantes, mais qui ne nous choque pas par de trop grandes impossibilités. C'est ainsi, qu'en transposant quelques vers et à l'aide d'une conjecture très vraisemblable, Koschwitz a déjà résolu la plupart des grosses difficultés, que ce passage présente dans le manuscrit actuel *. Les Français traversent la Bourgogne, la Lorraine, la Bavière, la Hongrie, la Croatie. Ils arrivent en Grèce, puis en c Romanie », c'està-dire dans la Turquie d'Europe. On les voit ensuite au milieu des