Cf. supra y p
descriptions des églises de Sainte-Sion et de « Sainte-Paternostre » certains traits et certains détails pour les transférer à ce sanctuaire anonyme, qui est le centre de sa description de Jérusalem et du récit du pèlerinage. Il a construit, en quelque sorte, son « mostier » de matériaux empruntés aux diverses églises, comme pour concentrer sur lui tout l'intérêt du tableau et pour y rattacher le plus grand nombre possible de souvenirs et de traditions. Ce « mostier » semble vraiment synthétiser tous les souvenirs relatifs à la vie du Christ. En dehors de Téglise de Sainte-Marie-Latine, que fait construire Charlemagne comme un monument de sa piété, il semble n'y avoir dans Jérusalem que ce « mostier », contemporain du drame de la Passion. Il est vraiment l'église par excellence, presque la seule église, et peut-être la façon dont le désigne le poète n'est-elle qu'un moyen pour rehausser son importance, et pour nous faire entendre qu'il est bien vraiment le « Mostier ». Ainsi, les prétendues erreurs, relevées dans cette description de Jérusalem, semblent procéder du dessein, que nous constations déjà à propos du tableau de Constantinople. Elles tendent uniquement à substituer à la réalité une image simplifiée, immédiatement sensible à Tesprit du peuple et de nature à frapper fortement son imagination.
Il n'est donc pas vrai de dire, que la façon dont la géographie est traitée dans le Voyage en Orient^ et que ses descriptions de Constantinople et de Jérusalem trahissent l'ignorance de l'ai^teur. Autant qu'il l'a pu, notre poète a cherché à se représenter exactement le chemin suivi par Charlemagne, et à se renseigner sur la situation, sur les monuments de chacune de ces villes. Ce qui nous frappe, c'est la sobriété, avec laquelle il met en œuvre ses connaissances et les renseignements qu'il a recueillis. Il veut, autant que possible, ne pas dérouter l'auditoire très ignorant auquel il s'adresse. De ce qu'il sait, il ne lui montre que ce qui peut l'intéresser et parler à son imagination. Il omet, il simplifie, et en ce qui concerne la description de Constantinople et de Jérusalem, \X synthétise. Cela trahit moins de naïveté et un art plus conscient que celui de la plupart de nos trouvères. Mais surtout se manifeste par là le dessein
très arrêté de se mettre à la portée de son auditoire. Ainsi se révèle bien, quoique de façon assez différente et pour d'autres raisons qu'on né croyait, le caractère populaire.de son poème.
Ce qui achève de caractériser ce remaniement de la légende du Voyage en Orient, c'est l'effort du poète pour la mettre en harmonie avec l'histoire de Charlemagne telle que là connaissait le peuple, c'est-à-dire avec les traditions de l'épopée carolingienne. Elle était jusqu'alors restée complètement étrangère à la conscience populaire, et, dans son développement, elle n'avait rien emprunté à nos chansons de geste. Elle était toujours la légende savante et dévote qu'avait créée Benoît de Saint-André. L'auteur du Voyage en Orient, le premier, la fit sortir des cloîtres et du monde des clercs où elle était née ; le premier aussi, il fit effort pour l'agréger aux traditions populaires et poétiques relatives à Charlemagne.
Tout d'abord, il l'a modifiée sur un point essentiel et il nous représente, autrement que ne l'avaient fait la Chronique de Benoît, le récit de la Saga et la Descr-iptio, les rapports de Charlemagne et de l'empereur grec. Si le premier de ces textes semblait les considérer comme égaux, l'empressement avec lequel il nous montrait Charles reconnaissant les possessions et les droits des souverains grecs paraissait le signe d'une subordination au moins relative. L'empereur d'Occident semblait s'incliner devant la supériorité reconnue de Byzance '. En tout cas, dans les deux autres récits, il est bien l'inférieur et le vassal du souverain grec *. Même quand celui-ci veut le récompenser de ses services, Charlemagne n'admet pas la possibilité pour lui d'agréer l'hommage qu'il veut lui faire de sa terre. Il refuse son royaume en même temps que ses trésors. Nous avons vu l'origine savante et pseudo-historique de ce trait ' qui a, du reste.