I. Cf. Romania, XIII, p
LE CARACrfeRE POPULAIRE DU POÈME 293
Orient, qui est mise à la portée du public de la foire de TEndit. L'une et Tautre sont traitées dans un esprit tout nouveau, qui les différencie très nettement de ce qu'elles étaient dans la Descripiio. Pour la première fois, elles sont racontées pour d'autres gens que des clercs et des lettrés. En ce sens au moins, on a eu raison de reconnaître dans le Voyage en Orient un poème populaire, c'est-à-dire écrit pour le peuple. Il ne s'ensuit pas forcément, que l'auteur doive en être un trouvère ordinaire, ni surtout que nous devions le considérer comme une chanson de geste.
LES EMPRUNTS A l'ÉPOPÉE POPULAIRE
L'étude du Voyage en Orient nous a jusqu'ici permis d'établir deux faits. D'une part, il est manifeste^ que l'auteur connaissait la légende cléricale et, en particulier, la forme qu'elle avait revêtue à Saint- Denis pour authentiquer les reliques de l'abbaye. De l'autre, il est certain, qu'au moins dans une certaine mesure, il était au courant des traditions épiques concernant Charlemagne et qu'il les a, pour la première fois, introduites dans la légende du Voyage, afin de mettre ses récits à la portée de son auditoire populaire. Et de même que l'examen de la tradition cléricale nous a permis de fixer un trait curieux de la personnalité de ce poète, on peut concevoir, qu'une étude attentive de l'élément épique introduit par lui dans la trame de la légende, en nous renseignant sur l'âge et la qualité des traditions utilisées, sur la façon aussi dont il les comprend et les traite, puisse nous permettre de mieux voir qui il est et le vrai caractère de son œuvre.
A ce point de vue, un fait intéressant est l'adjonction à Charlemagne du groupe des douze pairs. Ce conipagnonnage légendaire est d'origine trop particulière, pour que l'emploi, qui en est fait dans ce remaniement de la légende du Voyage en Orient, ne soit pas instructif. On le considérait jadis comme un trait révélant l'origine mythique de notre épopée, et l'on voulait retrouver dans ce groupe de douze héros entourant Charlemagne l'influence des douze signes du zodiaque tournant autour du soleil. A défaut d'autre raison, l'apparition tardive des douze pairs dans nos chansons de geste aurait dû empêcher, que l'on en tirât une indication quelconque sur le caractère de notre épopée primitive.
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II est question, pour la première fois; de ce groupe épique dans les traditions relatives aux guerres contre les Sarrasins. Charles, projetant d'aller en Espagne combattre les ennemis de la foi, aurait fait choix de. douze compagnons, qui devaient être unis d'une amitié fraternelle et toujours prêts à l'aider comme à s'aider entre eux. Telle est l'origine attribuée aux douze pairs par différents textes et notamment par la KarlamagnuS'Saga, C'est vraisemblablement l'analogie de cette expédition, entreprise pour la propagation de la foi, avec la prédication des Apôtres, qui a fait naître, chez un trouvère, l'idée de grouper autour de l'empereur un nombre de guerriers égal à celui des compagnons du Christ, d'où ce chiffre de douze, dont on ne saurait chercher l'origine dans une forme particulière du compagnonnage germanique '. L'institution nous apparaît donc comme la création d'un poète, sous l'influence d'une idée, en quelque sorte, littéraire, et cela même semble trahir son origine récente. En tout ca5, particulière d'abord aux traditions relatives à la guerre d'Espagne, elle ne se propagea qu'assez tard dans la légende tout entière de Charlemagne. C'est avec raison que Gaston Paris relevait, comme une singularité de notre poème, la présence des douze pairs dans une légende étrangère au cycle de la guerre d'Espagne*. A la date où on le plaçait, contemporain ou à peu près du Rolandy comme on le croyait, on
1. Le compagnonnage semble être à l'origine un lien tout personnel, qui unit exclusivement deux guerriers Tun à Tautre dans une amitié supérieure et presque fraternelle. L'exemple le plus illustre en est celui, qu'a immortalisé notre ancienne épopée dans la personne de Roland et d'Olivier. C'est la forme la plus ancienne d'association, que nous présente notre épopée nationale et, sans doute, la seule qui repose sur une réalité historique. Plus tard apparaissent les groupes de quatre où de sept guerriers, unis entre eux par l'amitié, ou encore par un lien réel de parentéé Les groupes de quatre héros, d'abord compagnons, devenus frères dans l'épopée postérieure, ne sont probablement qu'une extension assez simple du compagnonnage primitif : un même lien réunit deux groupes de deux compagnons. Quand aux groupes de sept compagnons, ou de sept frères ils sont vraisemblablement le produit d'une idée analogue à celle, qui a donné naissance au groupe des douze pairs. Nous retrouvons là un effet de l'importance, qu'a le nombre sept dans l'histoire biblique et dont on retrouve des traces un peu partout dans les croyances populaires.