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pouvait être tenté de penser, qu'il était le premier texte, où s'était produite cette extension de la tradition primitive. A l'époque plus récente, où nous plaçons maintenant sa composition, il est plus naturel de supposer, que d'autres poètes avaient déjà introduit les douze pairs dans des légendes, auxquelles ils étaient tout d'abord étrangers.

Ce qui caractérise l'emploi, qui est fait d'eux dans le Voyage en Orienty c'est l'ignorance, où semble être l'auteur de tout ce qui est relatif à cette tradition. Les douze pairs ne sont pour lui qu'un nom, dont il veut utiliser la popularité au profit de son poème. C'est ainsi, que représentant l'expédition d'Espagne comme très postérieure au Voyage en Orient, il commet l'anachronisme de faire figurer dans ce voyage les douze pairs, qui n'ont été créés qu'au moment de l'entrée en Espagne.

Surtout, il sembIe,composer très arbitrairement la liste de ces * douze pairs. Sans doute, cette liste a beaucoup varié de poème à poème et notre ancienne épopée nous a légué un assez grand nombre de ces listes, à tel point différentes les unes des autres, qu'elles n'ont souvent de commun entre elles que trois ou quatre noms, parfois même les deux seuls noms de Roland et d'Olivier.. Ces divergences correspondent surtout à des différences de date et enregistrent, en quelque sorte, la popularité récente de héros nouveaux- venus, qui supplantent peu à peu les anciens compagnons de Charlemagne. Il semble, que, dès qu'un héros épique arrivait à une certaine notoriété, l'effort des trouvères ait été de le rattacher à la légende carolingienne. Son admission au nombre des douze pairs était la consécration de sa gloire. Si l'on considère la liste de ces héros donnée par le Roland, sinon comme la première, du moins comme celle qui reproduit le plus fidèlement la tradition primitive, et si on lui compare la liste donnée par le Voyage en Orient^ les divergences constatées sembleraient bien correspondre à rintervalle considérable de temps, qui sépare les deux poèmes. Des pairs du Roland, quatre seulement, Roland, Olivier, Gérin et Bérenger, ont conservé leur place dans la fameuse compagnie. Par contre, l'auteur du Voyage leur a adjoint trois autres per-

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sonnages du Roland^ qui faisaient partie de l'entourage de l'empereur, mais non du groupe de ses pairs, Turpin, Ogier et le vieux Naime. Enfin, les cinq noms qui complètent sa liste sont étrangers, non seulement à la légende de Roncevaux* mais à la geste royale. Ils appartiennent au cycle et à la famille des Narbonnais : quatre sont les propres fils d'Aimeri, Ernaut de Gironde, Bernard, Aïmer et, le plus illustre de tous, Guillaume d'Orange; le cinquième est Bertrand, le fils de Bernard, celui que nos chansons appellent le plus souvent « Beitrans H Palazins ».

La présence des Narbonnais parmi les douze pairs semblerait attester la fusion des deux gestes et, à la date où Ton plaçait la composition du Voyage, on la considérait comme Tindice du long passé épique de Guillaume d'Orange et même d'Aimeri *. Dès l'époque du Voyage, la geste de Narbonne aurait été organisée sur la généalogie, que nous retrouvons dans les poèmes du xh*' et du xiii^ siècles. Dès ce moment, les Narbonnais auraient été si populaires, qu'ils pouvaient éliminer du groupe des douze pairs les compagnons traditionnels de Charlemagne et se substituer à eux. Peu vraisemblable en soi *, le fait est définitivement écarté par nos conclusions nouvelles sur l'âge du poème. Reportée au milieu du xii*^ siècle, la mention des Narbonnais s'explique tout naturellement. A ce moment, la plupart des héros, qui composent la geste, sont déjà connus non seulement comme héros individuels.

1. Comme on admet qu'avant d'être des frères, Guillaume, Ernaut, Aïmer et les autres ont dû être dans les chaùsons de geste des héros indépendants, le fait qu'en deux endroits du Voyage (v. 739 et 765), Bernart et Guillaume sont déjà désignés comme fils du comte Aimeri, semblait faire remonter au moins au xe siècle leur célébrité épique et celle d'Aimeri lui-même. Il semblait attester également, que, avant la fin du xc siècle et dès l'époque du Roland^ la geste de Narbonne était déjà constituée.

2. Comment le Roland, qui serait contemporain du Voyage^ et qui, par ailleurs, utilise des traditions récentes, n'aurait-il pas mentionné un seul de ces Narbonnais, si, dès lors, leur popularité était si grande et si générale? Et, d'autre part, comment concevoir, que si près du Roland, dont on sait le prestige et l'autorité sur les trouvères postérieurs, l'auteur du Voyage eût pu, si délibérément, altérer la tradition que celui-ci affirmait et modifier de façon si arbitraire la liste des douze pairs ?

mais comme appartenant .à la même famille. On peut également admettre, que dès lors Aimeri est connu comme leur père. II resterait à savoir, si celui-ci était déjà en possession de sa légende propre, s'il était « Aimeri de Narbonne' », et surtout si l'admission des cinq Narbonnais au nombre des pairs atteste réellement la fusion déjà accomplie des deux gestes. Il se peut, en effet, que l'auteur du Voyage en Orient n'ait pas connu très exactement la légende des Narbonnais, qu'il n'ait pas su non plus ce qu'étaient les gestes épiques, et qu'il les ait confondues sans le savoir et par le seul effet de son ignorance.

Ce qui enlève toute valeur à son témoignage, c'est que, sur un point capital, il est en contradiction avec toutes les chansons du cycle de Guillaume. Les cinq Narbonnais, admis par lui au nombre des pairs, trouvèrent la mort, d'après lui, à Roncevaux. C'est supposée que les exploits épiques des Narbonnais sont antérieurs à la guerre d'Espagne. Or, si les exploits de Guillaume, qui selon toute vraisemblance sont l'origine de la geste, et si le plus célèbre d'entre eux, la fameuse bataille de Villedaigne, est nettement postérieur à Roncevaux, le travail d"organisation, qui de bonne heure s'est opéré sur les traditions épiques, a eu pour effet d'accuser plus encore ce rapport de temps. La légende de Guillaume paraît très nettement faire suite à celle de la geste royale. Si, dans certaines chansons, Guillaume est le contemporain de la vieillesse de Charles, sa vie épique se développe surtout sous le règne de son successeur. Le roi, qui est toujours en relations avec les Narbonnais, celui auquel ils ont recours et qui plus souvent encore a besoin de leur aide, c'est le roi Louis. Leurs combats contre les Sarrasins sont, à l'ordinaire, représentés comme une suite, parfois même comme une revanche de l'expédition de Roncevaux. C'est du moins ainsi, qu'ils apparaissent dans les chansons, contemporaines du Voyage en Orient et auxquelles notre poète a pu emprunter les personnages qu'il

I. Il faut noter, en effet, que le Voyage^s^W donne Aimeri pour père à Guillaume et à Bernart, se contente de l'appeler le comte Aimeri^ sans mentionner le nom de la ville ni l'exploit, qui Tont immortalisé dans la légende épique.

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introduit dans son récit. S'il les contredit aussi nettement, c'est sans doute qu'il les connaissait mal et que de ces traditions alors en vogue il n'a surtout retenu que quelques noms.

N'est-ce pas par cette même ignorance, que s'expliqueraient les libertés, prises aussi par l'auteur drt Voyage en Orient avec les personnages de l'épopée nationale ? Le fait incontestable, c'est qu'il a profondément modifié la physionomie ordinaire et le caractère traditionnel de ces héros. Quelle que soit l'idée qui a présidé à cette transformation, il nous faut renoncer à retrouver les traits, sous lesquels ils nous apparaissent dans les autres poèmes. Ce n'est point le hasard, qui a pu aboutir à une transformation aussi complète. Nous sommes en présence d'un dessein conscient, mais, si l'on admet une fois qu'il y a là une transposition voulue du caractère de ces personnages, on peut se demander, si les traits nouveaux, dont ils sont peints, rappellent d'une façon quelconque leur physionomie traditionnelle et supposent la connaissance de ce qu'ils sont d'ordinaire dans l'épopée.

La question a déjà été examinée en vue de reconnaître, si le caractère prêté aux Français, en particulier dans la scène des gabs, était une caricature personnelle à chacun d'eux, et si le poème luimême était une parodie ou une satire directe de nos chansons de geste. La conclusion à laquelle était arrivé M. Morf *, c'est que, sauf pour le personnage de Roland, il n'y a aucun rapport entre les gabs attribués aux héros du Voyage et la personnalité que chacun d'eux manifeste dans Tépopée véritable. Par suite, s'il y avait intention parodique, l'effet en devait être assez faible, puisque, en négligeant de l'adapter à chacun des personnages, le poète en aurait à l'avance émoussé tous les traits. Quoiqu'il en soit de la légitimité de cette conclusion, sur laquelle du reste nous aurons à revenir, le fait

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