V. 167 3-1 675 : Li Arcevesques est mult bons chevaliers
Nen ad meillur en tere desoz ciel Bien set ferir e de lance e d'espiet.
2. Il dit de lui-même : Unkes n*amai cuard ne cuardie (v. 1647) et il parle avec dédain des moines qui ne sont bons qu*i prier dans les cloîtres pour les péchés d*autrui. Il est lui, un évêque et un chevalier. En cette qualité son premier devoir e« d*étre brave.
Itel valur deit aveir chevaliers
Ki armes portet e en bon cheval siet,
Deit en bataille tels estre forz e fiers,
O altrement ne valt quatre deniers ;
Einz deit monjes estre en un de cez mustiers :
Si preierat tuz jurz pur nos pecchiez. (v. 1877. sq.).
LES EMPRUNTS A l'Épopée populaire 309
avec laquelle il oublie parfois sa qualité d'archevêque. S'il veut ensuite accentuer ce trait et en tirer tout le comique qu'il peut donner, il sera naturellement amené à nous représenter Turpin comme assez oublieux de sa condition, pour se transformer non pas en chevalier mais en baladin et en jongleur. La transformation opérée dans le Voyage en Orient n*est que le développement dernier du contraste, qui fait le fond du caractère de ce personnage. Et ainsi, se trouve rétabli le rapport, qu'on prétendait nier entre \tgab de Turpin et l'individualité épique du héros. Il n'est pas moins réel que celui, qui a déterminé l'attribution des gcAs précédents à Roland, à Charlemagne et à Naime.
Le caractère si particulier du gab d'Olivier semble interdire toute comparaison entre le hëros du Voyage en Orient et celui dont nous connaissons l'amitié si touchante pour Roland, le courage indomptable et cependant humain, et la mort si pathétique. La nature de l'exploit dont il se vante (v. 485 sq.), les preuves si spéciales qu'il veut nous donner de sa force et leur nombre même font penser à quelque héros d'un conte erotique, ou à un personnage des Mille et une Nuits, dont on aurait encore exagéré la puissance virile. Tous ces traits ne semblent pas convenir à Olivier, ni même 4 aucun autre héros de notre épopée nationale. Pourtant le gab, tout comme celui de Turpin, a pour fondement la connaissance du caractère traditionnel du personnage. Seulement le dessein du poète de nous amuser à son sujet l'a amené à imaginer non une exagération invraisemblable de ses traits caractéristiques, mais le contraire même de ce qu'il était, et à lui attribuer le gab, qui semblait moins qu'à tout autre lui convenir.
Il est, en effet, dans notre poésie héroïque et dans le Roland en particulier, le « sage » Olivier. L'est-il de nature, ou est-ce le souvenir de la fameuse scène du Roland, qui a fixé ce trait de sa physionomie morale ' ? Ce qui est sûr, c'est que cette « sagesse »
I. En tout cas, il ne semble pas, comme le croit M. Morf (Romania, XIII, 203), que cette sagesse soit uniquement de la prudence. Cest surtout dans le fameux débat avec Roland, qu'elle se manifeste, et c'est dans cette circonstance particulière surtout qu'il est le « sage » Olivier par opposition avec l'orgueil emporté de son ami. Cf.
devint bientôt sa caractéristique essentielle. Mais, en même temps, la notion s'altérait de ce qu'il fallait entendre par là. Au lieu que le poète voulait caractériser en lui le courage conscient du danger, en l'opposant à Roland le chevalier « desmesuré », le sens de Tépithète, qu on accolait toujours à son nom, finit par s'affaiblir en se banalisant. Sa « sagesse » devint synonyme de prudence, de modération. On pouvait Tentendre au sens très voisin de « tempérance », et Ton comprend, dès lors, que pour faire contraste avec cette « sagesse » d'Olivier, l'auteur du Voyage^ s'adressant à un public qui aime les gais propos, ait choisi le gab en question et la forme particulière d'intempérance qu'il attribue au héros.
Ce qui a pu l'y déterminer encore, c'est l'indifférence qu'Olivier, comme Roland et comme tous les héros^ de l'ancienne épopée, rnanifeste à l'égard de l'amour. A part quelques apparitions de la reine Bramimondeet deux brèves allusions à la belle Aude, les femmes n'ont aucun rôle, aucune place dans le Roland. Toute la senisibilité de Roland et d'Olivier se dépense dans cette « fraternité », forme supérieure de l'ancien compagnonnage germanique, qui les unit d'un lien si puissant. Dans le danger, ils ne pensent que l'un à l'autre; sur le point de mourir, Roland n'évoque même pas le souvenir de Aude, sa fiancée, et Olivier n'a de regrets, que parce qu'il lui faut quitter son compagnon. A ce point de vue, les héros du Roland actuel retardent sur leur siècle, car, dès le xii' siècle, la femme a dans l'épopée la place qu'elle occupe en réalité dans la vie sociale. En tout cas, au moment où fut écrit le Voyage en Orient, l'ignorance, où les héros du Roland semblent être à l'égard de l'amour, devait paraître étrange et pouvait passer presque pour ridicule. La chasteté d'Olivier, auquel on ne connaît ni femme ni fiancée, a très probablement contribué à déterminer la forme si particulière de son gab. Il ne lui est donc pas attribué au hasard. Il nous atteste, que l'auteur
V. 1093, Roîïaniest pruj^ e Oliviers est sages. Ailleurs, Tépithète depru^y qui semble ici caractériser Roland, lui est appliquée à lui aussi. Cf. v. 176, E Oliviers H prti;;^ e H gentils. Enfin, dans une autre scène, les rôles sont absolument renversés et c'est Olivier, qui, en s'opposant à une idée raisonnable de Roland, se montre aussi peu a sage » que précédemment son ami.
LES EMPRUNTS A l'ÉPOPÉE POPULAIRE 3II
du Voyage connaissait bien le personnage et sa physionomie traditionnelle.
Ce qui est vrai, c'est que, ces cinq gabs exceptés, tous les autres sont imaginés en pleine liberté, et arbitrairement attribués à tel ou tel héros. Il est impossible de retrouver ce que x:elui d'Ogier, de Bérenger ou de Gérin peuvent avoir d'individuel. S'ils apparaissent assez différenciés les uns des autres, si celui-ci semble vouloir mettre en évidence la vigueur d'Ogier, celui-là la résistance de la peau de Bérenger, cet autre enfin l'adresse de Gérin, il ne s'ensuit nullement, que ces traits conviennent à la personnalité de ces héros. Le hasard seul les a faits ce qu'ils sont. Il serait, du reste, aisé de leur trouver des analogues dans les gabs^ que nous avons examinés, ou dans ceux encore, que le poème attribue aux cinq héros de la geste de Narbonne. Ce Gérin et ce Bérenger ne nous sont connus que par le Roland, où ils ne jouent d'ailleurs qu'un rôle très secondaire. Ce sont des figures d'arrière-plan et sans caractère propre. Pour l'auteur du VoyagCy comme pour son public, ils n'étaient que des noms et n'importe quel gab leur convenait autant que tout autre.
Il en est un peu autrement d'Ogier le Danois, qui semble avoir eu sa légende propre, autour de laquelle s'étaient sans doute, groupés plusieurs poèmes. Son individualité plus forte, sa physionomie plus nettement marquée ne se retrouvent cependant à aucun degré dans le gab, que lui attribue notre Voyage en Orient. Tout ce qu'a pu imaginer l'auteur, c'est de lui attribuer un exploit, qui n'est qu'une « réplique » de celui qui nous est raconté de Samson. Les souvenirs bibliques lui sont venus en aide dans l'embarras, qu'il éprouvait à diversifier les treize vanteries, qu'il attribue à ses héros, et c'est au hasard seul, qu'Ogier doit de nous apparaître comme un nouveau Samson. L'auteur du Voyage ignorait la légende particulière du héros. Il ne le connaissait sans doute, comme Gérin, et comme Bérenger, que par cette Chanson de Roland, qui semble vraiment avoir été le seul poème connu directement par lui. C'est à elle, qu'il les a empruntés tous trois, comme il avait fait pour Charlemagne, Roland, Olivier, .Naime et Turpin. S'il a réussi à caractériser les gabs de ces derniers, c'est que, dans le Roland,
ils avaient déjà une physionomie bien distincte. Au contraire, Ogier lui-même n'y a qu'un rôle très effacé, à peine plus marqué que celui de Bérenger et celui de Gérin. Ils ne sont tous trois que des comparses, auxquels des gabs^ quels qu'ils fussent, ne pourraient être attribués qu'arbitrairement.
Cette indétermination des gabs est plus surprenante en ce qui concerne ceux des héros narbonnais. Le gab de Guillaume d'Orange lui-même n'est qu'une répétition de ceux de Charlemagne et de Roland. II est, comme eux, destiné à mettre en relief la vigueur physique du héros. Les effets merveilleux, que Guillaume (v. 507 sq.) prétend tirer de sa a pelote », sont de même nature que ceux que produisait le cor de Roland ou Tépée de l'empereur. De même, l'exploit d'Ernaut de Gironde n'est que celui de Naime, à peine différencié. Plongé dans un bain de plomb fondu, qui deviendrait ensuite solide, Ernaut serait assez puissant pour briser, par le simple jeu de ses muscles, sa prison de métal, tout comme Naime prétendait faire du haubert du roi Hugon.
On sent, en effet, à mesure qu'on avance dans l'énumération des gabs comme une impuissance de l'auteur à imaginer du nouveau. La chose est surtout évidente pour les gabs des Narbonnais, qui, sauf celui de Guillaume, sont à peu près les derniers mentionnés. Elle se marque dans l'étrangeté du gab de Bernard ', dans la complication de celui de Aimer ^, dans la faiblesse enfin et la
1. Lcgabdt Bernard semble, lui aussi, emprunté à des souvenirs bibliques Uinondation qu'il se flatte de provoquer n'est, sans doute, que la forme inverse et le contraire du miracle opéré par Moïse, lors du passage de la mer Rouge par les Hébreux. Cf. Morf, Romania, XIII, p. 207. Son étrangeté consiste en ce qu'il ne suppose ni la force, ni l'adresse, ni aucune autre qualité de Bernard. Quand il s'agira de l'exécuter, c'est Dieu, qui, par miracle, l'accomplira. Dans ceux d'Olivier et de Bertrand la puissance divine n'intervient que comme une aide.
2. Le cfxipel enchanté, qui rendra Aîmer invisible et lui permettra de jouer tous les mauvais tours possibles au roi Hugon, est emprunté à un conte, que l'on retrouve non seulement dans la littérature germanique (cf. Koschwitz. Introduction à la 4« édition du poème, p. xxvii), mais dans toutes les liitératures populaires. Seulement, dans notre poème, à la vertu miraculeuse du chapel s'ajoute la force physique du héros. Il donnera au roi Hugon un coup formidable (v. 586) et, par là, sa vanterie ressemble à la plupart de celles qui précèdent. Dans la pensée de l'auteur, c'est cette complication, qui devait l'en distinguer et la renouveler.
LES EMPRUNTS A l'ÉPOPÉE POPULAIRE 313
banalité de celui de Bertrand '. Dans aucun la vanterie n'a quelque chose d'individuel et de personnel.
On s'expliquait pareille chose, quand il s'agissait de personnages aussi mal connus que Gérin et que Bérenger. Mais, en ce qui concerne des héros aussi connus, aussi populaires que les Narbonnais, il semble, qu'un poète au courant des légendes et des poèmes épiques eût pu facilement imaginer des gabs plus variés et aussi plus personnels. Non sans doute qu'ils eussent pu reproduire des trait*?, qui ne leur sont attribués, que par les poèmes relativement récents de cette geste de Narbonne. Une chanson, comme celle d'Aimeri de Narbonne, composée sous l'influence de l'idée cyclique, contient beaucoup de détails purement littéraires et qui n'ont aucun fondement traditionn'il *. II n'est pas étonnant, que l'auteur du Voyage ait ignoré des traits imaginés seulement plus tard, et qui sont ceux, sous lesquels les héros nous sont connus.
Mais d'autres étaient sûrement fort anciens, et l'on s'étonne qu'il ne les ait pas utilisés, pour caractériser davantage ses gabs. Les surnoms, que porte Guillaume dans les plus anciennes chansons du cycle, les allusions à son « cort nez » ou à sa « fière brace » prêtaient à la plaisanterie, au moins autant que le cor de Roland, la « sa^iiesse » d'Olivier, et le grand âge de Naime. De très bonne heure, Ernaud avait été désigné dans nos chansons de geste comme Ernaud le « sor », ou Ernaud le roux '. De même, déjà dans le Fragment de la Haye, Bertrand apparaissait caractérisé comme étant « li palazins ».
Cette ignorance de tout ce qui constitue la personnalité des Nar^^
1. Il se borne en effet à prétendre (v. 591 sq.), que par ses cris et par la violence, avec laquelle il heurtera Tun contre l'autre deux écus, il fera un tel bruit qu'à quatre lieues à la ronde il mettra en fuite tous les animaux.
2. Il n'est certainement pas sûr, qu*à la date où fut écrit le Voyage, Ernaut de Gironde fut déjà le fanfaron, que met eu scène Bertrand de Bar-sur- Aube (cf Aimer i de Narbonne^ v 4545-4574) ou le personnage comique, qu'il est dans le Dèparteimnt des Enfants Aimeri (cf. Demaison, Ai mer i de Xarboutie, I, p. ccviii et Gautier, Épopées françaises y 2^ édition, IV, p. 3 1 1-3 1 3).
3. Cf. Langlois. Table des Noms propres contenus dans les Chansons de geste, au mot H ernaut.
bonnais est assurément curieuse à la date, ou nous plaçons la composition du Voyage. L'auteur nous atteste lui-même leur popularité, puisque, sous son influence, il les admet assez arbitrairement au nombre des douze pairs. Il est contemporain, en effet, de la grande floraison épique, qui au xii* siècle sortit des légendes relatives à Guillaume et à sa geste. Comment les Narbonnais, qu'il introduit dans le Voyage en Orient, ne ressemblent-ils pas davantage à ce qu'ils étaient déjà dans ces poèmes ? La seule explication, que l'on puisse donner, c*est qu'en eflet il ne connaissait pas directement et intimement les traditions et les chansons de ce cycle. De Guillaume et des autres membres de la geste il avait entendu sans doute. beaucoup parler autour de lui. Ils étaient les héros, auxquels s'intéressaient ses contemporains, et dont la jeune gloire supplantait déjà dans leur faveur les personnages de l'épopée royale. Il suit le goût du jour, en xionnant à ces nouveaux-venus une place parmi les pairs de Charlemagne. Mais, à part leurs noms et la parenté qui déjà les unit, il ne sait rien de leur passé traditionnel, ni des traits particuliers, dont l'épopée marquait leur physionomie. On ne voit pas, comment Léon Gautier pouvait considérer noire Voyage en Orient comme appartenant au cycle de Guillaume d'Orange '. Non seulement l'auteur n*a jamais eu la prétention de l'y rattacher, mais encore il ignorait à peu près tout des légendes, qui constituent cette « geste » poétique.
Ainsi, ce qui caractérise l'élément épique, introduit et mis en œuvre dans le Voyage en Orient, c'est surtout l'ignorance de l'auteur et les libertés prises par lui à l'égard des traditions et des héros de l'épopée nationale. Celles-ci ne sont du reste que la conséquence de celle-là. Le seul texte poétique, qu'il semble avoir connu directement, c'est la Chanson de Roland, dont on sait en eflfet l'extraordinaire diffusion. Encore ne s'est-il pas astreint à en respecter toutes les données. Nous avons vu, comment il modifiait arbitrairement la liste des douze pairs. Il altèrç de même la personnalité de ses héros et, pour se conformer à des traditions sans
I. Cf. Épopées françaises, 2* édition, III, pp. 275 et 298, note.
LES EMPRUNTS A l'ÉPOPÈE POPULAIRE 315
doute plus récentes, appelle « Olivier de Verdun » l'ami de Roland*. Il emprunte encore à un récit quelconque* le nom, qu'il donne à l'empereur de Constantinople, et appelle « Hugon le Fort » ce prétendu rival de « Charles le Maigne ». Mais, par ailleurs, il ne sait rien des traditions épiques, et son ignorance sur ce point est d'autant plus curieuse, que nous l'avons vu, d'autre part, très instruit des choses, qu'à l'ordinaire nos trouvères ne connaissent point. Il sait ce que ceux-ci ne savent pas et ignore ce qu'ils savaient par profession. L'étude de l'élément épique du Voyage en Orient vient ainsi confirmer un doute, que nous avions conçu en voyant combien l'auteur était familier avec la légende cléricale du Voyage en Orient, l'histoire de l'abbaye de Saint-Denis et les traditions relatives aux reliques. Ce singulier trouvère ne seraitil pas un clerc? Ne faut-il pas l'ajouter à la liste des gens de « clergie » ayant écrit des poèmes populaires et dont certains furent au nombre de nos meilleurs trouvères ?
I. La correction proposée par M. Thomas, pour le vers 406, est en effet très vraisemblable. Il propose de le lire :
Qxie la tenisse en France a Verdun la citet^
ce qui semble faire de Verdun la résidence ordinaire et le fief d*OIivier. Malgré le silence de tous les autres textes, le témoignage très formel de Flamenca suffît à attester que, à un moment donné, Olivier était en effet devenu Olivier de Verdun, Cf. Romania, XXXII, pp. 442-444.
2.. M. Langlois n'a pas relevé dans nos chansons de geste moins de 155 personnages ayant ce nom de Hugue, Hugon, Hue y Huon^ etc. Il y a en a même un (à la vérité, c'est un chevalier français) qui s'appelle Huon le Maine et qui figurait dans plusieurs poèmes du cycle déjà Croisade. Il est, en particulier, très fréquemment mentionné dans la Chanson d^Antioche^ dont la rédaction primitive est, on le sait, très nettement antérieure à notre Voyage. Peut-être, est-ce ce poème perdu, que l'auteur aurait connu en raison de son caractère particulier et de son objet, qui lui aurait suggéré le nom vraiment fantaisiste donné à l'empereur de Constantinople. Il aurait simplement transformé Huon le Maine en Hugon le Fort. Cf. Langlois, Table des noms propres contenus dans les chansons de geste.
Ce qui achèvera de caractériser notre poète, c'est moins sa qualité de clerc, qu'il a en effet en commun avec beaucoup d'autres auteurs de chansons de geste, que la nature et le sens que nous reconnaîtrons à son poème.
La question essentielle, qu'il nous reste à examiner, est celle de savoir, si ce Voyage en Orient^ écrit réellement pour le peuple, et qui, par l'extérieur, ressemble aux productions de la poésie héroïque populaire, doit vraiment être rangé dans la même catégorie que celles-ci, et si nous devons reconnaître en lui une véritable chanson de geste. L'auteur, qui a fait effort pour mettre la légende cléricale, qui en fait le fond, en harmonie avec les traditions de l'épopée nationalç, a-t-il voulu l'y incorporer? Son poème est-il conçu dans l'esprit de nos chansons de geste? Ne porte-t-il pas la trace d'un dessein et d'une inspiration qui nous forcent à l'en distinguer absolument ?
La question, jusqu'à présent, ne semble même pas avoir été posée. Aucun de ceux, qui se sont occupés du Voyage en Orient^ n'a paru douter de son caractère épique. Ses particularités, ses étrangères, ses bizarreries, tout ce qu'il renfermait même de contraire à l'idée, que nous nous faisons de l'ancien esprit de l'épopée nationale, n'a pas réussi à l'en faire retrancher. Les efforts de la critique la plus ingénieuse et la plus pénétrante n'ont eu qu'un but : celui d'atténuer, de justifier ces disparates si frappantes et de tenter un accord entre les inspirations contraires qui semblent se partager le poème. On a bien consenti à reconnaître son caractère particulier et presque
unique, à lui faire comme une place à part à l'intérieur du genre épique. Jamais on ne s'est demandé, si sa place n'était pas en dehors, et si un autre nom ne lui cojiviendrait pas mieux que ceux de poème héroïque ou de chanson de geste.
Celui-là même, qu'a le plus frappé la singularité de la scène des gabs et le contraste choquant, qu'elle fait avec l'inspiration ordinairement grave et noble de l'ancienne épopée, n'a jamais eu, semble-t-il, la pensée de dénier au poème tout caractère épique. Si M. Stengel osa, au grand scandale de tous, l'appeler un « fabliau épique », dans sa pensée, l'auteur n'aurait eu d'autre but, que de composer un poème servant de prologue et d'introduction à la Chanson de Rolande Nous pouvons, dès maintenant, juger combien une pareille opinion était exagérée*; mais, quels que soient les détails que le Voyage ait pu emprunter au Rolandy ce qui l'en distingue, ce qui doit nous empêcher de le confondre avec l'ensemble de nos chansons de geste, c'est le caractère tout particulier de son inspiration.
I. Cf. Literalurhlatt fur germ. und roman. Philologie. 1881, p. 289. ■ 2. L'auteur a si peu l'intention de se conformer en tout aux données du Roland, qu'il se met très souvent en contradiction avec elles. En outre, les ressemblances, signalées par M. Stengel entre notre poème et tel ou tel trait de la chanson, peuvent être purement fortuites. Déjà, à propos de l'intervention divine dans la scène des gabs y que M. Stengel croyait calquée sur la Chanson de Rolatid, M. Morf remarquait qu'elle était un lieu commun de l'épopée (Rornauia, XIII, p. 207, note 2). De même c'est une exagération évidente de voir un souvenir du Roland dans les sept ans, pendant lesquels un paralytique est resté sans bouger (v. 193). Le roi grec a entendu parler de Charleraagne aussi pendant sept ans (v. 310). Partant pour Constantinoplc, il s'équipe par set an^ en la terre ester et detnorer (v. 74). Il est bien certain, que le Roland nous dit de Charlemagne que Set an^ tut pleins ad estet en Espaigne (v. 2). Mais, pourquoi ne reconnaitraît-on pas une influence du Roland dans les sept cetits chameaux (v. 73), dont le poète semble composer le train de l'empereur? D'après le Roland (v. 129), Marsile aurait envoyé à Charlemagne, entre autres présents « sept cenz canielz ». En réalité, ce nombre sept s'était imposé à l'auteur du Roland, comme à celui du Voyage, en raison même de l'importance, qu'il avait dans les croyances et dans l'imagination populaires. C'est une survivance des souvenirs bibliques. Ce nombre ne servait pas toujours, du reste, à désigner une durée ou une quantité déterminées, mais seulement une durée et une quantité considérables. Charlemagne, partant pour l'Orient, fait des préparatifs importants afin de pouvoir, si besoin est, y rester longtemps, set an:^^ s'il le taut, mais il ne peut savoir d'avance combien durera exactement son absence.
3l8 CHAPITRE IV
Il est trop évident, que Tesprit guerrier et religieux, qui, plus encore peut-être que la nature des légendes, constitue l'essence même de notre poésie héroïque, est absent du Voyage en Orient, A ce point de vue, il n'y a pas lieu de distinguer la scène des gabs de la partie du poème, qui, par le sérieux et la gravité du ton, se rapproche le plus de l'épopée, c'est-à-dire du Pèlerinage à Jérusalem. L'inspiration épique fait défaut à celle-ci aussi bien qu'à celle-là.
Non que les motifs et les traits religieux y manquent. Ils occupent une large place dans le Voyage à Constantinople et dans la scène des gabs elle-même. C'est Dieu lui-même, qui, touché de la piété des Français et de leurs regrets, intervient pour leur promettre secours et assistance (v. 672 sq.). C'est lui qui, par sa « vertut » ou par ses miracles, les tire du mauvais pas, où les ont mis leurs vantardises. Le triomphe des Français est célébré par une procession (v. 807 sq.) et l'archevêque chante une messe d'actions de grâce (v. 828-829). Quant au Pèlerinage, il n'est constitué que de scènes et de récits.purement religieux : descriptions du « mostier », tableau imposant, où Charlemagne au milieu de ses pairs est comparé au Christ entouré de ses apôtres, miracles, consécrations de reliques, fondations pieuses, etc. Mais l'abondance même de ces motifs nous avertit, qu'il faut à ce point de vue, faire une différence entre notre poème et les chansons de geste véritables. L'auteur du Voyage en Orient a très nettement l'intention de nous intéresser à ces scènes religieuses en elles-mêmes. Leur nombre et leur importance dans l'ensemble du récit nous attestent, qu'elles ne procèdent pas de la même inspiration que les manifestations toujours assez rares et sobres du sentiment religieux 'dans l'épopée nationale. Elles trahissent une idée et une tendance moins religieuses que cléricales et dévotes, étrangères sûrement à l'esprit de nos chansons populaires. .
Si l'on pouvait douter encore de cette différence, l'absence ,-— complète de toute inspiration guerrière suffirait à distinguer le Voyage des productions de la poésie héroïque. C'est par l'effet d'un dessein conscient, que ce voyage en Orient nous est représenté comme une expédition pacifique. Le Voyage à Constantinople ne l'est pas moins que le Pèlerinage, encore qu'il doive se terminer par
la conquête du royaume grec. Charlemagne et ses pairs ont dépouillé non seulement leur caractère et leurs sentiments, mais encore leur équipement et leur costume habituels. Ils sont vêtus non plus en chevaliers, mais en pèlerins,
K'i ont escuz ne lances ne espees trenchanz
Mais fuz ferrez de fraisne et escrepes pendanz (v. 79-80).
Si pareil équipage convient à la première partie de l'expédition, il n'était en rien requis pour les aventures du Voyage à Constantin nople, qui est le sujet principal du poème. Il devient même, dans une certaine mesure, pour les Français, une cause d'embarras. Quand, en vrais chevaliers, ils veulent « gaber a, ils sont obligés d'emprunter au roi Hugon les instruments et les accessoires de leurs gabsy son épée (v. 458), son « olifant » (v. 741) et son a halberc »
C'est qu'en réalité, le poète ne les conduit ni à Jérusalem ni à
Constantinople pour y continuer le cours de leurs exploits habituels. D'événements guerriers, de batailles ou de combats individuels il n'est question, ni pendant le voyage des Français à travers l'Europe et l'Asie, ni durant leur séjour à Jérusalem et à Constantinople, ni pendant leur retour en France. Toute possibilité de guerre ou de lutte est exclue puisque, sauf une allusion à « celé gent haïe » (v. 103), le poète ne semble pas supposer, qu'ils puissent sur leur route rencontrer des ennemis. Ils vont partout, sans coup férir et comme s'ils étaient chez eux. Charlemagne, dans la pensée du poète, est le maître de l'univers et l'empereur grec lui-même devra reconnaître sa suzeraineté '.
Sans doute, la légende du Voyage en Orient, telle qu'il l'avait connue, adaptée par Saint-Denis à la cause de ses reliques, imposait à l'expédition de Charlemagne le caractère d'un pèlerinage et, d'autre part, les prescriptions de l'Eglise, à l'égard de ces entreprises pieuses, semblent en avoir déterminé la forme extérieure et les détails.