I. Cf. supra y p
aux besoins du voyage et du séjour, que Charles compte faire à Cons-., tantinople et, s'il est nécessaire,
Por set anz en la terre ester et demorer.
Il faut toute une troupe de bêtes de somme pour les richesses, qu'emportent avec eux les Français ^ Il est donc certain, que, pour nous représenter l'expédition de Charlemagne, l'auteur du Voyage en Orient n'a cherché à reproduire ni ce que les pèlerinages avaient été, ni ce que l'Église aurait voulu qu'ils fussent.
Le caractère si particulier, qu'il donne à ce Voyage, est donc d'autant plus curieux. C'est une conception, qui lui est propre et qui doit être en rapport avec l'idée même de tout le poème. L'exclusion systématique de toute scène et de tout motif guerrier correspond, en effet, à une façon nouvelle de comprendre l'héroïsme de Charlemagne et de ses compagnons, très différente de celle que traduisait l'épopée populaire. Celle-ci nous racontait exclusivement les prouesses accomplies par l'épée des chevaliers avec l'aide et la protection de Dieu. Même quand l'épopée se transforme et remplace les traditions historiques par l'invention d'aventures romanesques, c'est toujours la valeur personnelle et le courage des héros, qu'elle exalte par-dessus tout. Dans le Voyage en Orient^ au contraire, rien
1. Il y a même 700 chameaux, chargés d'or et d'argem (v. 73). A la vérité, on se demande ce qu'ils font dans l'organisation du Voyage en Orient. Autant on comprendrait que Charlemagne les ramenât en France, autant on s'explique mal qu'il ait avant d'aller en Orient une telle troupe de chameaux à sa disposition. Est-ce, parce que le poète envoie Charles en Orient, qu'il croit devoir organiser son ejcpédition à l'orientale ? Dans notre ancienne épopée, toutes les fois qu'il est question de chameaux, ils sont en la possession des. païens. Cf. Bangert, Die Tiere im alt/ran^ôsischen Epos, p. 1 30. La mention de ces set ceni cfximeili est d'autant plus étranget qu'elle est unique et que dans le reste du poème, comme bétes de charge, il n'es, plus question que de somiers et de wm/^. Il est donc très naturel de supposeï , qu'elle provient d'une altération du texte. On pourrait rétablir, comive ?uit, le vers 73 :
Tels CGC. mulz menrez d'or et d'argent trossez.
Le mot cameïli proviendrait d'une faute de lecture très explicable. I^s deux derniers ce auraient été lus ca et muîi serait devenu meili. Qpant à tel, c'est probablement le mot set du vers suivant, qui l'a fait lire set. Sur l'emploi de tel devant un nom de nombre cf. le vers 66 : Et tels mil chevaliers qui sont de France net, CouLST. — Voyage de Charlemagne en Orient, 21
n arrive que par rintervention divine, et le principe de toute Taction c est non plus le courage, mais la piété des personnages. Les reliques sont la récompense non pas d'exploits guerriers, mais du zèle pieux de Charlemagne (v. 167 sq.). Sa victoire sur le roi Hugon et la conquête de Constantinople, qui en est la conséquence, sont lefFet de la toute puissance divine, mise au service des Français en raison même de leur piété. Le courage des héros et les combats, où il pouvait se montrer, n'avaient plus que faire dans une action, où Dieu faisait tout. Leur dévotion y suffisait et les moyens ordinaires de conquête n'étaient plus de mise. C'est à dessein, que le poème insiste sur le fait, que Constantinople a été conquise sen:(^ bataille champeLÇy, 859). Et la conclusion qui s'impose, c'est que non seulement l'inspiration guerrière de l'ancienne épopée est absente du Voyage en Orient, mais encore que le poème a été conçu en opposition avec elle. L'idée, qui a'déterminé le caractère donné à tout le Voyage, est la négation même de l'esprit de notre poésie héroïque.
Ce qui surtout doit nous empêcher de confondre avec les chansons de geste notre Foyage en Orient, c'est l'impossibilité de reconnaître, à aucun degré, un caractère épique à cette scène àçsgabs, qui occupe la plus grande partie du Voyage à Constantinople. Non seulement elle ne repose sur aucun fondement traditionnel, mais encore elle exprime une idée et une tendance, incompatibles avec le libre esprit dé l'épopée. Celui qui l'a conçue écrivait non pas, commd nos faiseurs de chansons, pour conter et pour amuser, mais pour prouver et pour convaincre.
Le développement même donné à cette scène des gabs aurait dû, semble-t-il, faire deviner l'importance, qu'elle avait dans l'esprit du poète, et qu'en elle résidait, peut-être, le sens de toute l'œuvre. Elle n'est pas, en effet, un épisode, qui serait venu se greffer sur le sujet principal du récit, lequel serait à proprement parler le pèlerinage. de Charlemagne à Jérusalem. C'est ainsi, sans doute, qu'on se repré-
sente d'ordinaire la composition de notre poème '. Même, pour Gaston Paris, son objet réel et son « but direct « seraient àe nous raconter l'histoire du clou et de la couronne conservés à Denis'. Par suite, ta scène des gabs et le Voyage à Constar ne seraient qu'une digression, dont le développement exagér pour effet de faire éclater le cadre du poème et d'en détr proportions >. Nous pensons avoir montré, combien étail cette façon de concevoir la constitution de notre poèn Voyage à Consuntînople est si peu une invention et une : du poète, qu'il est, dès l'origine, un des deux éléments cor de la légende qu'il met en ceuvre.
Ce qu'il y a de nouveau dans a poème, ce qui est v propre à son auteur, c'est la transformation de cette parti tradition, c'est le caractère particulier des faits racontés, c' tout le large développement, avec lequel elle est traitée. M cela est, de la part du poète, parfaitement conscient et voul n'avons pas affaire à un auteur, qui se laisse aller au plaisir ter, qui exploite, sans souci de la mesure, une veine qu'il sa à son public. Les proponions internes du récit ne procè
1. Pour M. Morf, en effet, comme pour Koschwiiz, laictneiiçsgabset '. à Consenti no pie ne sont primitivement qu'un conte d'origine orientale rement lattnché à un poème antérieur racontant le pèlerinage i Jèrusa auraient été ajoutés, en quelque sorte, par le dehors, et c'est ainsi, que s'expl les modifications apponiies à la tradition et tu récit, qu'aurait utilisés 1' Voyagt.
2. Pour justifier son opitiion, que semble contredire la place restreint l'histoire des reliques dans le poème actuel, Gaston Paris incrimine la ui texte et l'état défectueux du manuscrit unique qui nous l'a conservé. Il su effet, que le poème original faisait à cette histoire une plus large place passages de la fin et du début, où était vantée l'importance des relique disparu. Cf. Romania, IX, p. jj. Mais, comme ces passages ne figurent i remaniements, ni dans les traductions, qui nous sont parvenus du Voyage it est obligé de supposer, que la mise en prose comme les traductions éira ont omis, parce qu'ils étaient sans intérêt. Ce soot là des hypothèses toute et, comme on le verra, parfaitement inutiles.
j. Cf. ibid., p. I4Î.