‹ Publications spécialesChapitre 183 sur 274 · I. Cf. supra, p · texte numérisé non relu

I. Cf. supra, p

vant son propos déclaré dès le début, il a bien voulu faire du Voyage à Constantinople et de la scène des gabs le véritable sujet de son poème.

Il n a pas cependant inventé de toutes pièces la matière de cette seconde partie. Non seulement l'idée de faire aller Charlemagne dans la capitale grecque lui était fournie par l'itinéraire traditionnel fixé par la légende cléricale, mais encore celle qui motive le voyage à Constantinople est un thème assez souvent traité par les littératures populaires. Charlemagne va à la recherche d'un roi, que l'on pré- ,tend lui égaler. Il y va, pour constater si ce qu'on dit de son rival est vrai et avec l'arrière-pensée de se montrer en tout supérieur à lui. Et en effet, après les aventures que Ton sait, il triomphe du roi Hugon, qui le reconnaît pour son suzerain. C'est la matière même d'un conte très ancien, probablement d'origine indienne, dont Gaston Paris a retrouvé des traces certaines non seulement chez les conteurs arabes, mais encore da«s les littératures Scandinave et germanique. Le rapport est à ce point certain, que plusieurs traits se retrouvent identiques dans le Voyage^ et, d'autre part, dans le poème allemand de Biterolf et Dietjeib et aussi dans un conte des Mille et un jours. Surtout la donnée générale est la même. C'est parce qu'on lui dit qu'il y a ailleurs un roi très magnifique, que Biterolf quitte sa femme et son royaume pour aller à la cour d'Etzel. Et c'est aussi pour vérifier ce que lui a dit son vizir d'un prétendu rival, que le calife Haroun entreprit un jour le voyage de Bassora. Il y a donc des rapports incontestables entre le sujet du Voyage en Orient et celui de ces contes.

Mais il ne l'a emprunté directement à aucun d'eux '. Celui auquel il ressemble le plus, diffère de lui par des divergçnces encore très considérables. C'est la donnée générale, commune à

I . Quelles que soient les ressemblances de la donnée générale et des traits particuliers entre le Voyage en Orient et les récits, auxquels Gaston Paris Ta comparé, les différences restent encore très considérables. C'est cependant du conte des Mille et un jours qpMl se rapproche le plus. A cela prés, que le rôle joué dans le poème par la femme de Charlemagne est tenu dans le conte par le vizir Giafar, c'est à peu près de part et d'autre le même récit et, chose plus curieuse encore,

tous ces contes, qu'il a surtout connue, peut-être par l'intermédiaire d'un récit, répandu parmi le peuple de France, et qui serait une autre forme du conte indien primitif. Celui-ci pouvait, en effet, avoir pénétré en France, aussi bien qu'en Allemagne ou que dans les pays Scandinaves. Et, de même que dans chacun des pays, où nous retrouvons sa trace, il semble avoir pris une forme et un sens assez différent, il est naturel de supposer, que dans notre littérature populaire il avait revêtu un caractère particulier. Êtait-il le simple récit d'aventures, qu'avait fait de lui la littérature germanique ? Ou bien la tendance moralisante, sensible dans le conte des Mille et un jours, s'y manifestait-elle ?

On verra plus loin, comment, dans cette dernière hypothèse, il s'accordait avec l'intention de l'auteur du Voyage en Orient, Celuici lui aurait emprunté sa donnée générale et son cadre, pour en préciser la portée morale par des idées et des développements, qui lui sont personnels. Qu'il lui ait emprunté encore l'idée même de la scène des gabs et tels ou tels' détails, qu'on ne peut déterminer, ce qui lui appartient en propre, c'est l'intervention décisive de Dieu dans l'accomplissement de ccsgabs^ c'est le sens, qu'elle confère à cette partie du poème, non seulement la plus développée, mais la seule vraiment importante, et celle qui contient le vrai sujet. Ce sont les prétendues bizarreries de cette scène, ses étrangetés mêmes, si l'on veut, et son caractère si particulier, qui, en distinguant absolument le poème des chansons de geste, doivent nous révéler sa véritable nature.

La première impression, que l'on a, en lisant la scène des gabs,

avec une intention morale assez analogue. Dans le conte, comme dans le Voyage y le récit débute par une scène, où se manifeste Torgueil du héros. Haroun déclare, comme Charlemagne, que personne ne peut lui être supérieur. Pour Thumilier ou pour le rendre plus modeste, son vizir, tout comme à Charlemagne sa femme, lui répond qu'il connaît quelqu'un qui lui est supérieur. Ici comme là; c'est la même colère du monarque, les mêmes menaces, et la même hâte à affronter les aventures d'une lointaine expédition pour vérifier la réalité de ce démenti.

c'est qu'en prêtant à ses héros des propos, des traits çt des attitudes si peu en rapport avec ce qu'ils sont dans l'épopée, l'auteur a voulu nous faire rire à leurs dépens et à ceux de l'épopée elle-même. Tout naturellement "on se sent porté à considérer cette scène, et, par suite, le poème tout entier comme une satire de l'esprit et des per^ sonnages épiques ou encore comme une parodie de notre poésie héroïque.

C'était l'opinion de Moland, dont sans doute l'autorité en matière d'anciens textes est assez contestable, mais ce fut aussi celle qui se présenta d'abord à l'esprit de Koschwitz '. Si, plus tard, dès la première édition du poème *, il y renonça, elle fut reprise, défendue, et soutenue par M. Stengel ^ Et malgré les négations que la critique prétendit lui opposer, c'est encore à peu près ainsi que celui-ci comprend le poème. Pour M. Stengel, notre Voyage en Orient est une œuvre toute spéciale, à ne pas confondre avec les chansons de geste *. De cette opinion il faut rapprocher celle de M. Bédier et celle de M. Lai\son. Pour l'un « le Pèlerinage est la parodie fine et rieuse des nobles chansons de geste par l'esprit bourgeois » ^. Pour l'autre, il est, au milieu d'une époque encore '

1 . Dans un de ses premiers travaux, intitulé Ueber die Oxtnson du Voyage de Charhmagne à Jérusalem (Romanische Studien, II, p. 1-60), et paru en 1875, il regardait notre poème comme une satire de l'épopée. Il n'hésitait pas alors à Tattribuer à un clerc, dont le dessein aurait été de ridiculiser à la fois les jongleurs et leurs chansons. Cf. Gaston Paris, Romania, IX, 15.

2. Cf. la préface à la première édition du poème (1880), p. 20.

3. Cf. Uleraturlîatt fur germ. und. rom. Philologie, 1881, pp. 283, sq.

4. Sans doute M. Morf (Rotnania, XIII, pp. 200-201) enregistre comme un désaveu de son opinion première le fait, que M. Stengel déclare, qu'en parlant d'une tendance parodique il n'attachait pas une grande valeur à l'expression. Cela, en effet, semblerait indiquer, qu'il n'en attache guère une plus grande à l'idée elle-même- Mais, ayant depuis exprimé à nouveau son opinion sur le poème, M. Stengel, l'a appelé une chanson «à la manière des fabliaux » (cf. Groeber, Grundriss der romanischen Philologie, II, 29), et, ailleurs encore, il a déclaré, qu'il a un caractère trop étrange, trop particulier, pour qu'on puisse tirer de lui aucune conclusion touchant le genre épique, auquel il n'appartient peut-être gas. Il a peut-être, en effet, renoncé, et avec raison, à notre avis, à faire du Voyage en Orient une parodie littéraire de l'épopée, mais il a eu le pressentiment de ce que nous croyons la vérité, à savoir que cette prétendue chanson de geste n'en est pas une.

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