‹ Publications spécialesChapitre 188 sur 274 · Cf. Bédier, Les Fabliaux, p · texte numérisé non relu

Cf. Bédier, Les Fabliaux, p

3. Cf. Léon Gautier, Épopées françaises, 2« éd., tome III, p. 314.

l'a mise en œuvre avec une certaine discrétion dans le choix des détails et presque avec décence. Un auteur de fabliaux eût exploité bien autrement une si riche veine. Notre poète a imaginé le gaby qui devait le mieux faire sortir Olivier de son caractère et de son rôle traditionnels. Il veut nous montrer, jusqu'à quel point la folie de « gaber » peut lui faire oublier sa « sagesse ». Cela étant, Tétrangeté du gab lui était presque imposée. Il est à peine responsable de son invention, et, ce qui nous montre bien, qu'il ne recherche pas l'obscénité, c'est, outre la sobriété avec laquelle il nous raconte ce gab, les circonstances qu'il imagine pour atténuer ce qu'il peut avoir de trop choquant.

Pour que la fille du roi lui permette d'accomplir sa vanterie, Olivier lui permet d'en faire sa « drue » et de l'épouser. « Vous êtes belle, lui dit-il, comme il sied à la fille d'un foi. Aussi, n'ayez aucune crainte, si je vous dis mon gab. J'ai promis de faire de vous mon plaisir. » Et la jeune fille de répondre, toute émue : « Grâce, seigneur, si vous me déshonorez, je serai malheureuse à tout jamais. » Et Olivier, pour triompher de ses scrupules, réplique : w Belle, qu'il en soit comme vous le voulez, — c'est-à-dire. Dieu me garde de vouloir votre malheur, — mais, comme d'autre pan il faut que je tienne mon engagement, je ferai de vous ma « drue » et n'en veux point avoir d'autre que vous. » La jeune fille rassurée lui répond courtoisement et lui engage sa foi. Olivier s'efforce alors de tenir sa promesse et il n'en accomplit, il est vrai, que le tiers. Mais, le lendemain, le roi ayant demandé, si le Français a réellement tenu sa gageure, sa fille tout naturellement lui répond que oui et Hugon reste persuadé, qu'il a eu affaire à un « enchanteur » '.

I. On ne semble pas avoir bien entendu cette partie du poème et notamment le dialogue entre Olivier et la fille du roi. La faute en esc certainement à Tétat défectueux du texte. Voici, en effet, comment le résumait Gaston Paris : « Sirfi,dit la belle en tremblant^ êies-ivus venu de France pour mettre à mort les pauvres femmes ? Rassure:(-ZKmSf réplique le courtois Olivier ; il rCen sera que ce que vous voudre:^, Cest f amour qui me fait parler ainsi. Promettez-moi seulement de dire à votre père que foi exécuté mon gab. » Il n'en accomplit que le tiers et, c'était déjà une belle merveille; mais la princesse fidèle à son serment dit le lendemain à son père, qu'il avait fait tout

La promesse du mariage^ le malentendu, qui rend possible l'ac^ complissement du gab, atténuent ce qu'il pouvait avoir de trop grossier et de choquant, et, ce qui nous parsut caraaériser toute la scène, à rencontre de l'opinion générale, c'est plutôt le souci d'éviter

ce dont il s'était vanté. •Ramania, IX, p. 5. Cette interprétation est inadmissible. Si Olivier était réellement touché des prières de la jeune fille, s'il lui suffisait, d'accofd avec elle, de tromper le roi Hugon, s'il ne tenait pas i accomplir son gab, il était inutile qu'il essayât de le faire. A la question de son père, la jeune fille aurait répondu de même £siçon et avec d'autant plus d'empressement, qu'elle aurait été reconnaissante à Olivier d'avoir cédé à ses prières. Mais, en réalité, OliWer ne se montre pas si détaché de l'objet de son gab ; il ne songe pas à se tirer d'affaire par un mensonge et ne demande pas à la jeune fille d'affirmer ce qu'il n'aurait pas fait. Le vers 723, sur lequel s'appuie Gaston Paris, est manifestement altéré et son interprétation ne repose que sur la conjecture, par laquelle il essaie de le rétablir. Le manuscrit donne exaaement : Mais men cuvent que maquitet vers lu rei» Différentes correaions avaient été proposées. L'une des plus défendables était celle de Koschwitz dans sa première édition du poème : Mais ore m'en coviatt qtie ni'aquit l'ers le rei. Il l'avait, il est vrai, abandonnée, dès la deuxième édition, pour adopter la conjeaure de M. Tobler : Mais de mon gab covient que m'aquit vers le rei. « Cette restitution, dit Gaston Paris, est de toute façon peu vraisemblable • {Romania, Xlll, 131). La raison qu'il en donne, en réalité, c'est qu'elle ne s'accorde pas avec sa façon d'entendre tout le passage. D'après lui, Olivier doit dire à la fille du roi : « Je veux bien vous ménager, mais à la condition que vous, dont le témoignage doit décider, vous déclarerez au roi que fai rempli ma promesse et dans ce cas je ferai de vous mon amie. » C'est, en partie, pour retrouver ce sens, qu'il propose de lire le vers 723 : Mais que mon covenant nCaquitex vers lo rei. Nous avons montré, que cette conjecture et ce sens sont en contradiction avec l'ensemble de la scène. Une correction, qui, au point de vue paléographique, s'expliquerait au moins aussi bien, serait la suivante : Mais que m'en enconvient aquiter vers le rei. Une des deux syllabes successives en serait tombée et cette première faute aurait entraîné les autres altérations, le déplacement de la conjonction que, l'addition du pronom et la correction de aquiter en aquiiet, qui, malgré tout, reste fautif. L'existence du composé encovenir synonyme de covetiir et son emploi comme impersonnel au sens de falloir sont attestés par le Dictionnairedt Godcfroy. Qyant à mais que, il ne faut pas l'entendre au sens dépourvu que, mais avec celui de mais parce que, seulement comme. Nous avons un autre exemple de ce sens dans le poème. Aux vers 43-45 Koschwitz lit comme suit :

Ore entent la reine que ne se poet estordre.

Volent ier s le laissast tnais que muer n'en oset. « Emperere, dist ele, ne me tene:^ a foie. »

Bien évidemment mais que dans ce passage n'a pas le sens de uxfern = pourvu que, qui lui est attribué par Koschwitz dans son glossaire. Une preuve en est, que dans le poème, mais que au sens de wojern, c'est-à-dire de pourvu que, est toujours construit

l'obscénité. Si donc il fallait voir en notre poème un fabliau, il faudrait reconnaître^ que par l'esprit, la forme de la raillerie et la •nature de son comique, il se distingue du plus grand nombre des

avec le subjonctif. Cf. les vers 224, 485, 491. De plus, au point de vue du sens général, pourvu que ne saurait convenir ici. En eiTet la reine comprend qu'elle ne peut éviter de nommer le roi dont elle a parlé. Elle se dispenserait bien de le faire, mais comme elle n*ose pas dissimuler : a Empereur, dit-elle.... c*est du roi Hugon que j'ai entendu parler. » Le sen^ de mais comme^ seulement comme, seulement parce que est donc bien certain et la ponctuation du passage doit être en conséquence modifiée comme suit :

Ore entent la reine que ne se poet estordre, Volentiers le laissast, mais que muer n'en oset, « Emperere, dist elle, ne me ienei^ a foie, etc. Un autre vers (719) de ce passage est également très altéré. Le manuscrit donne : De vos mes volente^ aamplir co ne quier aveir, mais Koschwitz a tort, croyons-nous, de penser que Taltération provient de la réunion de deux parties de vers appartenant primitivement à des vers différents. Il croit que ne quier aveir appartient à un autre vers et entre ne et ço il suppose une lacune. Il est cependant très possible, avec des corrections très simples, de rendre au vers un sens satisfaisant. On pourrait lire'i> vos mes volente^ d'aemplir ne aveir. La construction est toute naturelle: a Si

je vous dis mon gah, qui est de faire mes volontés de vous » Quant à l'emploi

de iu au sens positif, rendu possible par la phrase négative ;a mar vos en crendreij^, il y en a d'autres exemples au glossaire.

Enfin, en ce qui concerne l'accomplissement du gab, notre étonnement égale celui du roi Hugon, encore qu'il ait d'autres causes. Comment la jeune fille peutelle répondre affirmativement à la question de son père ? Par un étrange souci de la vraisemblance, le poète a pris soin de nous dire que

Li coens ne H fist mais la nuit que trente fei:^, Olivier n'a donc pas accompli son gah et l'intervention divine, qui se manifestera pour assurer la réalisation des autres gageures, semble ici faire totalement défaut. Il se peut, qu'un sentiment de pudeur ait fait hésiter l'auteur à mêler Dieu et ses anges à une pareille histoire. Mais, dans. ces conditions, il est impossible de comprendre la réponse de la jeune fille. Rien ne permet de penser, qu'il y ait entre elle et Olivier un accord quelconque pour tromper le roi. Elle répond en toute sincérité. Elle ignore, et Olivier ne lui a pas dit le nombre d'exploits, qu'il s'est vanté d'accomplir. Il faut, croyons-nous, admettre, qu'il y a un. jeu de mots et une équivoque sur le mot cent. C'est grâce à elle qu'Olivier se tire d'affaire. Au lieu que Hugon (v. 729), quand il interroge sa fille, donne au mot cent sa valeur propre, elle l'entend au sens général et indéterminé de beaucoup. Elle comprend mal, mais répond très sincèrement oui. Est-ce l'intervention et la faveur divines qui rendent possible le malentendu ? C'est, à notre avis, la seule façon de comprendre cette scène. Il y avait là une plaisanterie, qui sur le public du Voyage en Orient devait-être d'un effet sûr. Il est curieux de constater les eiforts des différents rédacteurs du Galien, pour expliquer la réponse de la jeune fille et les non-sens, auxquels souvent ils ont abouti. •

33é CHAPITRE IV

contes de ce genre. Il appartiendrait au petit groupe de fabliaux que distingue la modération dans la nature et dans l'expression du comique et l'on devrait le placer à côté des contes tels que Auberit ou que le Pauvre Mercier *.

Mais est-il vraiment possible de confondre, au point de vue de son esprit et de son sens, notre Voyage en Orient avec ces fabliaux, dont l'unique objet était d'être de pures amusettes et qui ne prétendaient qu'à faire rire '? La présence de scènes aussi sérieuses, aussi grandioses que celles qui constituent le Pèlerinage à Jérusalem ou la fin du Voyage à Constantinople excluent absolument cette hypothèse. Si vraiment la première partie du poème avait pour but d'édifier ', si même l'élément sérieux ne prétendait qu'à reproduire l'inspiration de l'ancienne épopée, et s'il n'avait pour objet que de nous présenter, sous un nouvel aspect, la grandeur traditionnelle de Charlemagne, on ne s'expliquerait pas sa présence dans un fabliau. Mais si la partie comique elle-même n'a d'autre but que de faire ressortir la supériorité des Français, appuyée sur la protection divine ^, et, si le poème tout entier n'est destiné qu'à exalter l'amour-propre national î, il est clair, que, malgré les ressemblances extérieures que l'on peut constater, le Voyage en Orient n'a rien de commun avec les contes de ce genre.

C'est pour des raisons assez semblables, qu'il faut renoncer à retrouver en lui avec M. Nyrop un poème héroï-comique ^. Si, en effet, une partie du Voyage à Constantinople et de la scène des gabs semble bien reproduire une des formes de l'inspiration, qui anime ce genre de poèmes, si nous y voyons des héros épiques représentés dans des attitudes et avec des sentiments bas, comiques ou même ridicules, il n'en est pas moins vrai, que, dans le reste du poème et même dans la seconde partie de cette scène, les Français

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