I. Cf. Nyrop, op. cit., p
En réalité, cette façon de comprendre le Voyage en Orient n'est pas admissible. Elle tend à établir cette dualité d'inspiration, que tous les critiques se sont, avec raison, efforcés d'atténuer ou de nier. Mais, tout d'abord, on ne voit pas, qu'en racontant le Pèlerinage de Jérusalem lauteur ait eu pour but précis d'édifier son public. Il rappelle, sans doute, la piété de Charlemagne et l'origine des reliques de Saint-Denis, mais on ne sent nulle part le dessein d'agir sur l'âme de ses auditeurs et de leur inspirer une réflexion ou une résolution quelconques. L'auteur ne semble même pas songer à vanter l'importance de ces reliques ni à les retcommander de façon spéciale à la vénération de son public ^ Pas un mot, où l'on puisse deviner l'intention chez l'auteur de pousser ses auditeurs à suivre l'exemple de Charlemagne et à aller, comme lui, au Saint Sépulcre. C'est avec un détachement complet, presque avec l'impassibilité de l'historien, qu'il rapporte le pèlerinage de ^empereur : il le raconte sans vouloir ni instruire ni édifier.
C'est plutôt dans l'autre partie du poème, dans celle même, qu'on prétend n'avoir été imaginée que pour amuser et pour divertir, qu'on serait tenté de trouver cette intention moralisante, absente de la première. C'est parce que, au plus fort de leurs embarras et de leurs craintes, les Français réclament l'aide divine, c'est parce que, au milieu de leurs imprudentes folies, ils sont restés dévots et pieux, que Dieu vient en effet à leur secours. Et dès lors, au lieu de tourner à leur confusion, l'épreuve imposée par le roi Hugon se transforme pour eux en un véritable triomphe.
Il se pourrait donc, que le Voyage à Constantinople n'eût pas été imaginé uniquement pour faire rire. Un sens plus sérieux pourrait se cacher sous les traits de la fantaisie la plus amusante et la plus folle. En tout cas, on ne peut pas établir entre les deux parties du poème la distinction si nette, qu'y croyait voir M. Nyrop, l'une n'ayant pour objet que d'édifier et l'autre de divertir. A supposer
I . Cela même avait paru à Gaston Paris si surprenant, qu'il avait pensé, selon nous à tort, que des vers avaient disparu du commencement ou deia fin du poème et qui, précisément, avaient cet objet.
jl42 CHAPITRE IV
que telles fussent bien les deux préoccupations de l'auteur, elles se retrouvent toutes deux dans le récit du Voyage à Constantinople. Et ainsi Ton est amené à se demander, si, malgré le caractère plus volontiers plaisant de cette seconde partie, le poème tout entier n aurait pas pour objet d'édifier?
C'est assurément là une idée, qu'eût répudiée M. Nyrop. La preuve en est, que, pour caractériser le Voyage en Orient, il est porté à le considérer comme un poème héroï-comique '. A la vérité, on ne voit pas, comment un poème de cette sorte pourrait prétendre édifier ses auditeurs. Quelle confiance l'auteur eût-il pu avoir en son dessein d'édification, en faisant de Charlemagne et des Français des personnages héroï-comiques? La seule conclusion, qui semblerait devoir résulter de la conception de M. Nyrop, c'est que ce poème ^crit, au moins en partie, dans une pensée d'édification et qui a recours à l'élément comique pour tempérer l'austérité de son objet, ne peut être une chanson de geste, et qu'il ne peut être non plus l'œuvre d'un trouvère ni même d'un auteur laïque. Il ne pourrait $tre, semble-t-il, qu'un récit pieux et moral, 'dû à l'imagination d'un clerc.
Cette conclusion toutefois ne serait légitime qu'à la condition d'avoir établi, que l'auteur a eu réellement le dessein d'édifier, ce que M. Nyrop n'a pas fait, même en ce qui concerne le récit du Pèlerinage. Il faudrait aussi examiner, si le large développement donné à la partie plaisante, à supposer qu'elle n'ait pour objet que de divertir, ne pouvait pas masquer ou faire oublier ce dessein principal. Et, si l'on admettait l'idée, qu'un objet plus sérieux se cache sôus les gaîtésdu récit, il faudrait établir, que, malgré les apparences," l'inspiration des deux parties du poème est bien la môme, et que le rapport est plus étroit qu'on ne le pense entre le récit du Pèlerinage et celui du Voyage à Constantinople. Serait-il possible de ramener à un objet vrainient un ces deux éléments, dont la diversité a tant déconcerté la critique, et de retrouver avec l'unité de l'inspiration le sens et le caractère véritables de ce poème? , Toutes ces questions dépassent de beaucoup la portée de l'aperçu,