I. Cf. Romaniay XIII
certains travers. On se serait habitué à les traiter. familièrement, ' parfois même à rire d'eux, quand leurs faiblesses font de ces héros de simples mortels. Le même public pouvait à la fois les admirer et s'égayer à leurs dépens. Ils étaient le produit de l'ancien esprit épique transformé, mais ils étaient bien toujours des héros épiques et, malgré cette noie nouvelle, le poème, qui nous racontait leurs aventures, était bien une chanson de geste.
Une telle façon de voir n'est pas admissible, en ce qui concerne le Voyage en Orient. L'opposition et le contraste sont trop violents entre les deux aspects, sous lesquels il nous montre ses héros. Nous ne pouvons pas voir là des manifestations diverses du même esprit * épique. Nous n'avons pas affaire à une conception plus familière ou plus bourgeoise de l'ancien idéal héroïque. L'esprit épique, qui peut s'accommoder d'une certaine familiarité, quand elle est l'expression du naturel, ne peut admettre le parti pris de ridiculiser les héros, qu'il prétend nous faire admirer. Or, cette intention, nous l'avons montré, est évidente dans certaines parties du Voyage en Orient, Il faut donc rechercher ce que manifeste cette façon de nous présenter les héros de l'ancienne légende, si différente du véritable esprit épique, qu'elle en est même la négation.
Est-elle, comme on l'^a dit, la satire et la parodie des mœurs, des personnages et du genre même de l'épopée ? Est-ce une idée littéraire, qui a inspiré la transformation subie dans le poème par Charlemagne et ses compagnons ? L'auteur veut-il prouver, que la chanson de geste est un genre suranné, qui ne répond plus aux goûts et aux sentiments de la société, où il vit ? Est-ce au nom de ces idées nouvelles, qu'il prétend tourner en dérision les héros de l'ancienne épopée et leurs incroyables prouesses, dont le récit avait fait les délices des siècles précédents ? Ou bien sa satire est-elle plus particulièrement dirigée contre les gens et contre l'état de choses qu'exaltaient surtout les anciennes chansons ? Le poète est-il mû par la haine de la société chevaleresque ? Veut-il la tourner en dérision, sous les yeux et au profit de cette classe bourgeoise, qui aspire dès lors à jouer un rôle et à se faire sa place ? Le Voyage est-il la pre-
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manifestation de cet esprit bourgeois, au point de vue littéraire, ou au point de vue social et politique ?
Ni l'un ni Tautre à notre avis, et nous serons d'accord sur ce point avec M. Morf, encore que pour d'autres raisons. La question de la date du poème n'a pas pour nous l'importance qu'elle avait à ses yeux. Outre qu'il est, en effet, plus récent que ne le croyait M. Morf, il était toujours permis de le considérer comme une œuvre isolée, en avance sur son temps, où se faisaient jour des idées et des tendances, qui ne se manifesteront pleinement qu'un siècle plus tard. Ce qui nous empêche de le concevoir comme une parodie de l'épopée ou * comme une satire de la société chevaleresque, c'est qu'il est impossible d'y reconnaître un parti pris constant et l'expression formelle des goûts, des sentiments et des idées, au nom desquels serait faite cette parodie ou cette satire. Il est impossible de démêler ce qu'attaque l'auteur et pourquoi il combat. L'œuvre est si mêlée, qu'en certaines parties elle approuve et exalte ce que, d'après certaines autres, on croirait qu'elle condamne ou qu'elle dénigre.
Les parties sérieuses et nobles nous ont empêché de reconnaître en lui un fabliau ou un poème héroï-comique. Elles excluent également qu'il puisse être la parodie de l'épopée. Ce n'est assurément pas au nom du bon sens, de la raison et de la vraisemblance, que le poète pouvait critiquer notre ancienne poésie héroïque. Il ne peut évidemment blâmer son goût pour l'extraordinaire et le merveilleux, car il use, lui, de ce merveilleux autant et plus que n'importe quel trouvère. Il n'est pas sûr sans doute, que la « fée Maseùz », qui actuellement figure dans le poème, n'y ait pas été introduite par un scribe ou un remanieur postérieurs, contemporains de la grande vogue des romans d'aventures *. Mais nous assistons à la conversion
I . Dans la description du palais de Constantinople le poète mentionne une couverture magnifique. L'éditeur lit comme suit les deux vers, où il en est question.
Li covertors fut bons que Maseùz ovrat Une fee moltgente qui le rei le dunat. (v. 430-431.). Ce nom de Mastvi\ est assez étrange et, malgré des essais d'explication, reste peu clair. Déjà M. Suchier avait pensé qu'il pourrait être une altération de Maheuz, Mahels = Mathildis. Il était d'avis de corriger le premier vers et de le lire
Li covertors fut bons dame Maheuz l'ovrat.
miraculeuse d'un juif^ que la grâce touche à la seule vue de Charlemagne (v. 129-140). Ailleurs, ce sont les reliques données à l'empereur, qui rendent à un paralytique Tusage de ses membres (v. 192-195). Un ange descend du ciel pour apporter aux Français l'assurance de l'aide divine. De plus, les gabs ne s'accomplissent que parce que Dieu y fait « granz miracles » (v. 774), ou encore « grant vertut » (v. 791). Enfin, le palais du roi Hugon est plus merveilleux que les palais les plus extraordinaires imaginés par l'épopée pour les rois sarrasins, et que ceux même, que nos poètes bâtiront pour les héros des roihans d'aventures.
D'autre part, dans tout le poème, on ne trouve aucune trace d'une hostilité à l'égard de la société chevaleresque et féodale. Cet esprit, qui caractérisera les productions de la littérature bourgeoise, est absent du Voyage en Orient, Jamais un mot ne permet de penser, que l'auteur est délibérément pour les bourgeois et pour le peuple contre les nobles chevaliers. Charlemagne et ses pairs ne sont pas, de parti pris et toujours, raillés, dénigrés et tournés en ridicule. L'auteur les admire très sincèrement, quand il nous les montre accomplissant leur pèlerinage, recevant les reliques et faisant à Jérusalem des fondations pieuses. Dans le Voyage à Constantinople lui-même, dès que Dieu a promis de les tirer d'embarras, toutes les sympathies du poète vont à eux. Toute la fin du poème est
Cf. Koschwitz, 4« éd. du poème, p. 75. Nous serions plutôt portés à lire que ja Maheu^ ovrat. Cf. le vers 820, où ja omis par le scribe, est, avec raison, rétabli par Téditeur. Maintenant faut-il faire de cette Maheuz une fée ? Le nom, assez commun, conviendrait assez peu à un être surhumain ? Peut-être, cette Maheuz n'était-elle qu'une femme comme les autres et peut-être, le poète avait-il écrit au vers 431 : uru fente muît getite. L'altération à^ fente tn fu est très aisée à expliquer. Nous serions par suite d'avis de lire les deux vers :
Li covertors fut bons que ja Maheuz ovrat Une feme molt gente qui le rei le dunat.
Il resterait à déterminer quelle est cette Maheuz, qui nous est représentée comme une noble dame, et, à la fois, comme une artiste en broderie. Une hypothèse peutêtre acceptable, consisterait à retrouver dans ce personnage, cette comtesse Mathilde, à laquelle le moyen âge attribuait la confection de la célèbre tapisserie de Bayeux. Un tel souvenir ne serait pas pour nous surprendre de la part de l'auteur du Voyage en Orient.
consacrée à exalter les Français et, par là, à flatter l'orgueil national des auditeurs. Tout tourne à la gloire de Charlemagne et de ses compagnons. Non seulement l'empereur est plus grand et plus beau que son rival, mais même, par une légère contradiction avec ce qui précède ', il est plus riche et plus puissant que lui. Il na que faire des trésors, que Hugon veut lui donner à emporter. Ses compagnons par son fait en sont comblés (v. 843). Il est le seigneur et le maître : c'est de lui désormais que le roi grec tiendra sa terre. Il n'y a donc pas de doute possible : Charlemagne et ses compagnons ne sont pas pour le poète ks représentants d'une classe détestée ou ennemie. Il admire leurs prouesses, leur piété, leur grandeur, autant que les auteurs des chansons de geste font celles de leurs héros. Charlemagne et ses pairs sont des personnages sympathiques, autant au poète qu'à son public. Si, à certains moments, l'on rit, ce n'est donc pas par un parp pris littéraire ou politique, par l'effet d'un esprit constant de dénigrement, mais seulement par occasion, dans certains cas, en raison de certains travers ou défauts, qui se manifestent chez ces héros, sans altérer d'ailleurs leurs grandes qualités, sans rien détruire de l'admiration, que poète et auditeurs leur gardent toujours.
Dès lors, la question se pose de savoir, si l'objet du Voyage en Orient ne serait pas précisément de mettre en évidence ces travers et ces défauts, et de montrer qu'ils rendent ridicules des héros même comme Charlemagne et ses compagnons. Il faut se demander, si le poème, qui n'est ni une parodie littéraire, ni une satire sociale, ne contiendrait pas une intention morale, si, en ce dessein de moraliser, ne réside pas le secret de la conception, en apparence bizarre, qui nous présente les mêmes personnages sous des aspects si opposés
I. Charlemagne avait en effet commencé par être ébloui par les splendeurs de Const intinople et au regard des richesses d'Hugon, par se juger un assez pauvre sire. Cf. notamment les vers 362-363.
et en apparence inconciliables. Est-il possible de dégager du récit une intention morale, et, si oui, quelle en est la portée ?
C'est naturellement la scène des gabs, qui, si vraiment elle existe, doit le mieux la mettre en évidence. Elle est la partie essentielle du poème et celle, où se manifeste surtout ce caractère comique et nouveau donné aux héros de l'ancienne épopée. Recherchons donc, si, dans cette scène, cette transformation ne trahit pas un autre dessein que celui d'amuser et de faire rire. Il n'est certes pas douteux, que l'effet comique de cette partie du poème, et que le ridicule qui y atteint Charlemagne et ses pairs sont la conséquence d'un travers ou d'un défaut de ces héros. Ce sont leurs propos inconsidérés, amusants en eux-mêmes et eu égard à leur personnalité, qui excitent la colère du roi Hugon et les mettent en péril. La catastrophe, qui tout à coup les menace, est amenée par leurs folles vantardises. S'ils sont sauvés par la toute-puissance divine, ils ont commencé par être les propres artisans de leurs malheurs. Le poète nous fait sentir, qu'ils ont commis une faute, dont il entend les blâmer.
Tout, en réalité, danis cette scène des ^o^j semble concourir à mettre en lumière cette intention morale. A première vue, on ne distingue pas les vrais raisons de la colère, qui s'empare de « l'espie » et du roi Hugon quand ils entendent ou apprennent les gageures des Français. A vrai dire, la plupart sont assez inoffensives et paraissent ne devoir entraîner rien de fâcheux pour eux. Si, pour « l'espie », celles de Roland et d'Olivier sont de « mais gabemenz » (v. 482), qu'on ne croie pas, qu'il ait en vue le préjudice matériel ou moral, que leur exécution peut causer au roi grec. Il qualifie de même celui de Bertrand et sans qu'on en voie la raison*. Ailleurs, il semble juger moins sévèrement des gabs bien autrement dangereux. Ogier